La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

Charles Monchicourt · Chapitre 1 sur 1 · partie 9/20

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La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 20 parties.

NOM DES SOURCES DÉBIT A LA SECONDE EN LITRES --- / \ Maximum Minimum Moyen Aïn-bou-Saadia du Bargou 500 23 » Aïn-Djouggar 104 29 » Sources de Thibar » » 15 Source de Téboursouk » » 6 Sources de Djebba 160 34 » Source du Kef » » 22 Source du Dyr du Kef » » 5 Source de Nebeur » » 14 Sources de Medeïna » » 90 Sources du Ksour 8 6 » Source de Mactar » » 17 Source d’Ellès » » 6 Aïn-Soultane (Kessera) 150 5 15 Sources de Thala » » 13 Sources de l’Oued-Sbiba » » 33

Dans les calcaires, les pluies n’ont d’ordinaire qu’une vingtaine de mètres à descendre pour rencontrer un plancher de marnes qui les oblige à émerger. Au Bargou ou au Serdj on mesure plusieurs centaines de mètres entre le sommet de la montagne et les sources, mais ils sont rachetés par les avens. Il en résulte que les précipitations ont une répercussion immédiate sur le débit des sources. En été, la phase sèche amène l’arrêt complet de plusieurs points d’eau. Certains épanchements sont éphémères. Tantôt, c’est un puits qui, sous un afflux extraordinaire d’eau souterraine, montera jusqu’à déborder. Sous le village de Mansoura, le Bir-bou-Chekoua devient en hiver un faouar. A 3 km, à l’Ouest de Mactar, un trou de 3 m. de diamètre, appelé Faouar-Ouled-Ali, se creuse à la façon d’un aven dans les calcaires du thalweg. Absolument vide la plupart du temps comme l’Aïn-Djebara, il s’emplit pendant les périodes pluvieuses et il vomit même un ruisseau temporaire. Autour de Dougga, au défilé de Seddine, dans l’Oued-Fernane du Serdj, de nombreux petits filets d’eau s’aperçoivent exclusivement dans les années pluvieuses ou très neigeuses.

Ces changements de puits en aïn, ces jaillissements occasionnels sont- ils moins fréquents que jadis ? En tout cas, on constate soit des diminutions, soit des disparitions de sources depuis l’antiquité. Certes, la baisse du débit romain doit souvent être attribuée à l’encombrement des orifices ou à des fentes, et parfois il a suffi de remédier à ces inconvénients pour voir le volume d’eau grossir jusqu’à égaler probablement son quantum ancien. Mais ailleurs un résultat opposé a été obtenu à cause de l’incompétence des personnes chargées de ce soin. Si quelques sources, comme celle de Mactar, ont résisté aux assauts répétés que leur ont livré des mains inexpertes, d’autres plus délicates ont été gravement atteintes. Chez les Ouargha, l’Aïn-Touiref était autrefois assez forte pour nourrir un ruisselet jusqu’au Mellègue dans la saison pluvieuse. Depuis son aménagement en 1900, c’est à peine si elle est capable de remplir un abreuvoir et d’arroser un petit jardin. Sur la route d’Aïn-Tounga à Téboursouk, une source régimba si bien devant la violence qu’on voulait lui faire qu’elle s’enfonça dans le sol. C’est que les sources sont des organismes particulièrement fragiles dans un pays de calcaires fissurés comme la Tunisie. L’usage de la dynamite pour agrandir les fosses de captage doit être absolument prohibé, car les explosions sont susceptibles de déterminer des décollements dans les strates et d’allonger les fissures préexistantes. De même, il est prudent de ne pas essayer de remonter la cote d’émergence. Par l’augmentation de la pression, cette opération a souvent pour résultat d’inciter la source à se procurer un débouché moins élevé.

L’eau a d’ailleurs une tendance à descendre, en dehors de toute intervention de l’homme. L’Aïn-Djeradou, par exemple, sourdait il y a un demi-siècle à 50 mètres en amont et à 2 mètres plus haut que sa position actuelle qui daterait de 1867. L’Aïn-Zrissa, qui possédait assez d’eau en 1881 pour irriguer quelques vergers, avait à peu près disparu vingt- cinq ans plus tard. Abstraction faite des erreurs dans les captages, il paraît évident, qu’en général, les sources de Tunisie ont diminué depuis l’antiquité. Tour à tour, on a accusé le soi-disant assèchement du climat, un déboisement hypothétique, ou le vandalisme des indigènes. En réalité, le phénomène s’explique naturellement par les lois mêmes de l’hydrologie. En Berbérie comme en Europe, la circulation hydrique, dans les régions calcaires, vise naturellement, si elle est superficielle, à devenir souterraine et, si elle est déjà interne, à s’enfoncer de plus en plus dans le sous-sol. La fissuration des roches et la pesanteur agissent constamment dans ce sens, aidées par les phénomènes physiques et chimiques d’érosion et de corrosion qui agrandissent les couloirs et les cavernes et rendent plus active leur attraction. Cette dessication de l’écorce, cette fuite des eaux, ne sont pas spéciales à la Tunisie. On en a relevé en France, même dans les régions pluvieuses, des centaines d’exemples actuels et, selon le mot d’un auteur qui fait autorité en la matière, la multiplication du nombre de ceux-ci n’est qu’une affaire d’enquête approfondie168. Le problème n’est donc pas exclusivement tunisien.

Les travaux des Romains montrent, en outre, qu’il se posait déjà il y a quinze à vingt siècles. Car, sur plus d’un point, ce peuple a été directement chercher l’eau dans les flancs des montagnes par des drains immenses. On parle toujours des aqueducs et des citernes antiques, parce qu’ils s’offrent dans toute leur masse à nos yeux. On est moins au fait des entreprises souterraines. Pourtant, il n’y a guère de source de valeur où une œuvre considérable n’ait été exécutée pour aller quérir le liquide au sein de la terre. Les sources qui alimentaient les centres anciens s’échappent toutes ou presque toutes de drains maçonnés (Le Kef, Djama, Lemsa, Le Ksour, etc.). Au Kef, on a pu suivre cette canalisation d’amenée sur un parcours d’une quarantaine de mètres, jusqu’à des éboulis169. L’Aïn-ben-Mizeb, du Ksour, comporte un tunnel de 100m de long sur 0m 40 de large170. A Lorbeus, le vieux puits romain Bir-bou- Dzbaba, se remplit par un canal souterrain venant des alentours du Djebel-Lorbeus171. Ces aménagements, qui remontent pour le midi du Haut-Tell, au IIIe siècle, sont suprêmement instructifs. Le maintien des boisements étant sans effet utile sur le creusement progressif des eaux dans l’intérieur des calcaires, seules, des explorations souterraines pourraient révéler des endroits propices à l’édification d’ouvrages assez puissants pour retarder l’inéluctable descente. Enfin, il conviendrait, comme les Romains, de saisir l’eau avant qu’elle ne soit abîmée hors d’atteinte.

Combien seraient efficaces des tentatives dans ce sens, c’est ce que prouve tout un ensemble de faits. Dans la plupart des mines, les galeries ont coupé des ruisselets ou pénétré dans des cavernes. Plus d’une exploitation sans eau potable a extrait, en même temps que le minerai, l’eau nécessaire au traitement initial de celui-ci ou aux besoins du personnel (Sakiet-Sidi-Yousef, 350 m. cubes en vingt-quatre heures ; Kalaat-Senane, El-Akhouate, etc.). Sur la conduite d’eau Bargou-Tunis, le boyau de 6 km., foré dans la montagne, suinte par ses divers pores un débit total journalier de 500 m. c. qui est versé dans la canalisation lorsque celle-ci charrie moins de 6.500 m. c. En nettoyant les drains romains ou en en pratiquant d’autres, on pourra accroître les émissions actuelles ou en provoquer de nouvelles comme on fonce des puits. Et il n’est pas téméraire de supposer que certaines des sources de l’époque romaine ont été créées de toutes pièces précisément de cette manière.

II LES EAUX SUPERFICIELLES * * * * * 1o =L’eau courante=

Les notions de vallée et de rivière, l’une plus large que l’autre, se confondent en Tunisie dans le vocable unique d’_oued_. On appelle, en effet, de ce nom, toute rainure du relief où court un filet d’eau pérenne, intermittent ou occasionnel. Les diverses façons d’être de l’oued sont représentées par des termes spéciaux. L’oued débute, par exemple, dans un bassin marécageux (merja). Il en sort par un ravineau étroit tracé sans inclinaison corrélative des versants. S’il est aisé à franchir, c’est un sareg. Se cache-t-il entre des berges argileuses à pic, il dégénère en cherqa ou en djeraoula, dédale de cañons terreux, profonds de 8, 10 ou 15m. Entre-t-il en plaine, l’oued s’évanouit vite en une dépression peu marquée dont le thalweg à pente insignifiante n’est indiqué que par une bande d’herbe plus drue ou par un jalonnement de joncs. Ce thalweg imperceptible est une felta, vocable qui par extension désigne aussi toute la dépression. Nfida est, soit une sorte de sareg, soit une espèce de felta, lato sensu. L’emploi du terme felta révèle une certaine indigence hydrique, puisqu’il correspond à une faiblesse de modelé. Un espace compris entre deux rivières à leur confluent est qualifié de gontra (pont). Les défilés sont des khanga ou des mlez (diminutif mliz).

Un oued est susceptible de s’offrir successivement sous les diverses formes susénoncées. Tour à tour, il est merja, oued, puis, en plaine, felta ou nfida, d’où naît un second sareg bientôt compliqué en cherqa laquelle, en aval, se régularise en oued ordinaire. Ces différences morphologiques, multipliées par le passage fréquent d’une alvéole montagneuse à une alvéole de plaine et aussi par des apparitions ou disparitions plus ou moins complètes de l’eau courante, font que les rivières de Tunisie ont une individualité pour ainsi dire morcelée. Elles ne revêtent une appellation définitive (Medjerda, Mellègue, Tessa, Siliana, etc.) qu’après un trajet assez long durant lequel elles se composent d’une série de tronçons ayant chacun un caractère propre. Et cela se répercute sur la toponymie.

Qu’une vallée jusque là assez large se resserre en sautant des marnes aux calcaires, qu’une gouttière sans eau soit tout à coup agrémentée d’une source ou inversement, qu’elle quitte la plaine pour la montagne ou le contraire, qu’elle s’orne de boisements sur un certain parcours, qu’elle laisse le territoire d’une tribu pour le domaine d’une autre, voilà autant de motifs pour changer de nom et la nouvelle dénomination sera souvent en relation avec la modification subie. Les oueds Ramel (oued du sable), Es-Souani (oued des jardins), Zitoun (oued des oliviers), Melah (oued du sel), Meliz (oued du défilé), etc., sont nombreux. Ils représentent un caractère analogue distribué sur des artères distinctes. On a également dans le Haut-Tell trois ou quatre Oued-el-Kebir, ce qui ne veut pas dire que l’oued en question soit réellement considérable, mais simplement qu’il est le plus grand du canton.

Près de Téboursouk, sur 7 km. à peine, l’Oued-Aïn-Zebbès devient successivement Oued-Aïn-Neuchra, puis Oued-el-Berber, et enfin, Oued-es- Souani avant de se jeter dans le Khalled. Ici, l’oued trop court n’a pu conquérir un véritable nom. Les rivières principales n’y arrivent elles- mêmes qu’après avoir accompli un certain chemin et collecté un certain volume d’eau, après avoir acquis en somme une physionomie spéciale. La lenteur avec laquelle se dégage leur personnalité atteste éloquemment la faiblesse intrinsèque de l’écoulement fluvial.

Si en France il est licite de parler du volume moyen d’un fleuve, les choses vont autrement en Tunisie où l’on ne saurait établir de moyenne pas plus pour le débit des oueds que pour celui des sources ou pour l’apport des pluies. Durant la majeure partie de l’année, les grandes rainures du Haut-Tell roulent un flot qui ne dépasse guère 0m 40 de hauteur au maximum dans les étranglements et 0m 20 lorsqu’il y a plus de jeu. En été, cette lame liquide se réduit à quelques centimètres quand elle ne se dissipe pas entièrement. Mais, quelle que soit la saison, il suffit d’un orage pour qu’une vague de plusieurs mètres s’élance avec furie dans le lit de la rivière. Phénomène aussi éphémère que brusque, sans répercussion suivie sur le débit, mais que l’homme a besoin de noter pour pouvoir s’en garer. D’autre part, il est utile de savoir quel est le minimum dont on peut disposer pour les irrigations. Le débit des hautes eaux a moins d’intérêt, car il ne saurait être question ici de navigabilité. C’est donc à déterminer l’extension des crues et le débit d’étiage que devra surtout s’attacher l’Administration.

Observons à cet égard que si en France le volume des fleuves augmente au fur et à mesure que ceux-ci se rapprochent de la mer, en Tunisie il varie, au contraire, en raison de la perméabilité ou non du terrain. Bien des sections d’aval ont moins d’eau que telle section d’amont. L’embouchure risque d’être plus indigente que la source (Siliana). Examinons donc d’un peu près le régime des rivières.

Première constatation : dans une vallée quelconque, il existe généralement plusieurs kilomètres entre le début de celle-ci et la source la plus amont. Le filet d’eau rejeté par cette dernière s’éteint souvent après un faible trajet. La rivière est à peine née qu’elle meurt et pareille chose peut se vérifier à deux ou trois reprises. La vallée comprend ainsi, dans sa portion supérieure, une série de tronçons à sec et de tronçons liquides jusqu’à ce que se produise une émission d’eau assez puissante pour assurer la permanence du ruissellement. La rivière est alors créée et cette source mère reçoit souvent le nom de Ras-el- Oued (Tête de l’Oued) ou Ras-el-Ma (Tête de l’Eau), ce qui correspond à l’expression capo que l’on rencontre dans les Apennins et, par exemple, dans les Abbruzzes (Capo Volturno, etc.). Durant une période pluvieuse, la tête de rivière peut se déplacer temporairement en amont par suite de l’intervention de sources occasionnelles.

Cette discontinuité des cours d’eau mérite d’être envisagée avec attention. Lorsqu’après un itinéraire variable, une rivière cesse de couler à nos yeux, ce n’est pas la plupart du temps qu’elle ait été aspirée par l’évaporation ou par le sol ou du moins elle n’a été que partiellement diminuée par ces causes. Le reste s’est tout simplement infiltré dans le plancher de l’oued jusqu’à la rencontre d’une couche peu perméable et elle y continue plus lentement sa marche descendante. La strate dont il s’agit affleure-t-elle ou un obstacle se dresse-t-il en travers, l’eau revient à la lumière et recommence son chemin superficiel jusqu’à ce qu’elle s’enfonce à nouveau pour réémerger plus loin. Le même processus a lieu évidemment en Europe, mais fleuves et ruisseaux y ont assez de force pour maintenir concurremment leur parcours à l’air libre. Dans l’Afrique du Nord, sur les oueds secondaires et sur le secteur amont des rivières principales l’eau est insuffisante pour cette double tâche, lorsque la rivière n’est pas nourrie par des orages et des pluies abondantes. Inversement, durant l’été, le secteur aval lui-même se montre sur plus d’un point apparemment à sec, notamment dans les plaines alluviales.

Entre biefs à cours aérien et biefs à écoulement caché, il y a naturellement une différence au point de vue du creusement. Le tronçon à eau courante aura un profil plus aigu et sera plus profond. D’un bief au suivant on a en conséquence souvent une dénivellation brusque pouvant atteindre 2 à 6 mètres en moyenne. Quand le passage a lieu d’un palier perméable à un palier imperméable, du pied de l’abrupt jaillit une source ; dans le cas contraire, on peut avoir une cascatelle (voir planche F). Dans les tronçons à sec, la provision d’eau accaparée par les alluvions sableuses alimente une herbe tendre. Ce liquide n’est d’ailleurs pas perdu pour l’homme qui sait aller le chercher par des puits de tout genre (bir, oglat ou bien hassi). Quand cette réserve hydrique est mal entretenue par les suintements supérieurs ou par les pluies, l’éponge souterraine tend à se vider ou demeure incapable de posséder un émissaire. L’eau s’y concentre alors dans quelques poches, localisées en amont et contre des seuils rocheux.

[Illustration : Figure 4. — HYDROLOGIE — LE RÉGIME A ÉCLIPSES]

Le régime à éclipses que nous venons de décrire et que représente notre figure 4, comprend ainsi des évanouissements plus ou moins longs et plus ou moins constants de l’eau superficielle. Pour l’avoir méconnu, lors du captage des eaux du Bargou pour Tunis, on additionna sur le papier les débits des Aïn Bou-Saadia et Faouar. Mais, lorsqu’on eut lancé dans les conduites la source d’amont, celle d’aval tarit du coup. L’Aïn-Faouar n’était, en effet, que la réapparition des eaux de l’Aïn-bou-Saadia infiltrées dans le thalweg de la vallée.

Quant au ruissellement à l’air libre, en temps ordinaire l’eau de la rivière ne couvre pas entièrement tout son lit mineur. La lame d’eau se canalise dans les portions les plus basses et, lorsque le plancher est rocheux, elle y glisse, engaînée dans des sortes de rigoles façonnées par elle et élargies çà et là en gueltas. Dans les surfaces calcaires, beaucoup de ces excavations ne sont autre chose que des marmites de géants. Quelques-unes peuvent avoir plusieurs mètres de profondeur et sont le rendez-vous préféré des poissons. L’eau va ainsi de guelta en guelta et fait songer à un système lacustre en miniature. Durant l’été, l’écoulement de la rivière est-il suspendu, les grandes gueltas conservent du liquide jusqu’à la reprise du ruissellement. Dans les vallées marneuses, les trous laissés pleins après la fuite des eaux sont appelés rhedir. Gueltas et rhedirs jouent dans la saison chaude un rôle de premier ordre pour l’alimentation en eau potable des hommes et des animaux.

Ce réseau, dont la circulation hydrique habituelle est plutôt modeste, a cependant ses heures de gloire. Quand des orages déversent sur le sol des masses énormes d’eau, la rivière, née de cette manière ou exagérément grossie, remplit son lit mineur, puis le lit majeur pour bouillonner ensuite au dehors. Pas d’année sans que des crues n’envahissent avec violence les gouttières du Haut-Tell, particulièrement en août et en septembre, ce qui est en relation avec le régime des orages d’été.

L’après-midi du 6 avril 1894, il tomba à Mactar 56mm, dont 45 en vingt minutes. La crue qui s’en suivit emporta le pont de l’Oued-Saboun, terminé depuis un an. En 1899, le 18 août, 26mm furent enregistrés à Mactar en un peu moins d’une heure. Le lendemain, vers cinq heures du soir, on nota 20mm dans le même laps de temps. Du Contrôle civil de Mactar, distant de 500 m., on entendait l’Oued-Saboun bruire comme un train express. Quant à l’Ousafa, il enleva en partie le pont de la route Mactar-Kessera. La crue atteignit en cet endroit une hauteur de 6 mètres. Des centaines de poissons furent amenés sur les flancs de la vallée et abandonnés par la rivière en se retirant. Quelques heures après, celle-ci reprenait son niveau accoutumé, quelques centimètres à peine. En août 1900, ce fut au pont de l’Oued-Lorbeus (route Kef-Mactar) de succomber au cours d’un orage qui inonda toute la plaine, tandis qu’au même moment s’affaissait le pont situé à Mactar même, sur le ravin d’Aïn-el-Bab. Trois mois après, le petit pont établi en bas de la Kessera fut démoli par une irruption extraordinaire d’eau vomie par la source de ce village. En septembre 1901, l’Oued-Tessa s’enfle soudain de 40 centimètres à 10 mètres de hauteur au pont en fer de la route Téboursouk-Le Kef, enlève une pile et culbute le reste de l’ouvrage. En aval, il bouscule un pont en bois dans la plaine de la Dakhla (route Souk-el-Arba-Medjez-el-Bab), et dans la région de Souk-es-Sebt, où son lit est très large, mais peu profond, il déborde de chacune de ses rives sur 2 à 300 mètres ou davantage. Cette dernière crue entraîna mort d’homme. A la grande joie des contrebandiers, les crues du Sarrath et du Mellègue isolent plus d’une fois de la frontière la douane du Djebel- Harraba. Sur la route Kef-Souk-el-Arba, l’autorité militaire avait jadis installé sur le Mellègue un bac qu’on utilisait lors des crues. En plaine, celles-ci s’épanchent sans entraves. En novembre 1900, quatre jours d’un pluie diluvienne sur le massif de Mactar et le plateau Ouartane gonflèrent tellement les oueds Sguiffa, El-Aoud et Babbouche, que toute la plaine de Rohia fut inondée. Quand l’eau se fut retirée, la route du Ksour à Sbiba était jalonnée de centaines de cadavres d’animaux appartenant à des caravanes surprises par le fléau.

Après la crue, il n’est pas rare de constater des changements dans la configuration du lit. Tel pan de berge a été abattu, telle surface rocheuse couverte d’alluvions. Les dépôts occupant le lit mineur ont été remaniés. Tel gué, medjez (on prononce aussi mzez) a été effacé, tandis qu’un autre a été créé à petite distance. Le tracé même suivi dans le lit mineur est plus d’une fois modifié. Sous un pont, on le voit emprunter tantôt une arche et tantôt une autre.

Les désastres précités ne sont pas sans enseignements. Etant donné la quantité infime des ponts dans le Haut-Tell et le nombre de ceux balayés en quelques années, on en concluera que les normes applicables à la France en cette matière doivent être laissées de côté. Avant de construire un pont, on interrogera avec fruit les gens du pays pour savoir quelle a été l’étendue des crues dont ils se souviennent et leur force qu’augmentent les impuretés charriées. Autant en dirons-nous pour les maisons qu’on désirerait bâtir à proximité d’une rivière, ou dans une zone inondable.

2o =Les principales rivières=

District le plus montagneux, le plus élevé et le plus central de la Tunisie, le Haut-Tell est en même temps le grand nœud hydrographique du pays. Y naissent, en effet, la Tessa et la Siliana, rameaux de droite de la Medjerda, qui drainent la portion friguienne du Haut-Tell, le Sarrath, qui amène au Mellègue les eaux de la majeure partie de la non- Friguia, l’Oued-Miliane, qui aboutit à la mer, près de Tunis, et les branches supérieures du Zéroud (Oued-el-Hathob du Nord et Oued-el-Hathob du Sud) et du Merguellil, qui sont les principales rainures de la Steppe centrale. En outre, l’Oued-Baïech, qui se jette dans les Chotts, a sa tête au Nord de la chaîne de Byzacène, vers Dernaia. Ainsi, du Haut- Tell, des oueds s’échappent soit vers le golfe de Tunis, soit vers Kairouan-Sousse, soit vers Gafsa. Leur cours est en relation constante avec la tectonique. Ils épousent soit des lignes synclinales, soit des failles, sans qu’il soit utile de s’engager à cet égard dans des développements spéciaux.

Les commencements du Merguellil, du Zéroud et du Baïech sont à étudier avec ces oueds eux-mêmes. Quant au Mellègue, il entre dans la Régence avec un lit qui ne s’effacera plus, un débit aérien qui ne descendra en aucun point à zéro et un nom définitif. Son grand affluent, l’Oued- Sarrath, est un bon spécimen d’oued de plaine, à tracé durable et à berges terreuses a pic, éloignées l’une de l’autre de 25 à 30 mètres. Le Mellègue l’emporte comme longueur absolue et comme volume sur la Siliana et la Tessa, mais, en Tunisie même, on ne lui compte que 150 km., dont 115 dans le Haut-Tell. Son affluent, l’Oued-Haïdra-Sarrath, en a 120. La Tessa arrive à 165 km., dont 20 en dehors du Haut-Tell, dans la Dakhla. Enfin, la Siliana a un total de 190 km.[172]. La Siliana et la Tessa ont, en outre, sur le Mellègue, l’avantage de traverser de bons pays agricoles. Comme ce sont des types parfaits de rivières à éclipses, leur consacrer quelques lignes, c’est non seulement décrire les artères maîtresses de la contrée, mais encore confirmer par des exemples ce que nous avons dit du régime des oueds.

La Siliana a pour tronçon supérieur l’Oued-Ousafa173 qui débute dans une échancrure de la chaîne des Kalaats du massif de Mactar sous le nom d’Oued-Ramel. C’est alors une ondulation peu accentuée. Pas d’eau courante, mais sol assez humide. Thalweg faiblement marqué. Le Ramel est une merja que suivent deux autres merjas analogues, plus petites. Après un banc de lumachelles, le thalweg s’approfondit et forme un ravin, dans lequel finit par émerger un filet d’eau anonyme. Apparition et disparition de cet écoulement. Au Kef-el-Abbès, défilé où l’inégale résistance des parcelles rocheuses a créé des gueltas. Succession de gueltas et de rigoles avec flux aérien. L’Ousafa est constitué sans qu’on puisse dire qu’il ait pris sa source en un endroit déterminé. Son plus gros affluent, l’Oued-Saboun (200 litres à la seconde), a un départ précis à l’Aïn-Saboun et un cours plus continu. Hydriquement, c’est lui la véritable tête du réseau silianais. Presque seul d’ailleurs il débouche normalement dans l’Ousafa qui coule au-dessous de ses autres affluents, de sorte que la différence de niveau est rachetée par de petites cascades dont la plus pittoresque est celle de Ksar-bou-Fatha, sur l’Oued-Meharen (voir planche F).

Le Haut-Ousafa et l’Oued-Saboun n’ont pas toujours eu leur tracé actuel. Comme l’indique le croquis ci-joint (carte no 8), l’Aïn-Saboun envoya ses eaux en droite ligne dans l’Oued-Kharrouba jusqu’à sa capture par l’érosion régressive d’une branche latérale © de l’Oued-Saboun (A) lequel opérait dans les marnes sénoniennes un creusement plus rapide que l’autre rivière (B) encore installée sur les calcaires nummulitiques. Un peu au Sud-Ouest, l’Oued-el-Aoud s’amorce directement sur l’Oued-Ramel en amont d’un barrage rocheux. Lorsque l’Oued-Ramel accueille de l’eau, il la verse naturellement à l’Oued-Ousafa. Toutefois, la différence de niveau est si faible entre les deux pentes que les gens du pays, grâce une faible digue de terre, distribuent ce liquide à leur fantaisie d’un côté ou de l’autre. Ici, la capture est en train de se dessiner, mais l’intervention de l’homme ne permet guère de décider si le phénomène est accompli depuis peu au profit de l’Oued-Ousafa ou s’il doit l’être prochainement à son détriment. Notre figure représente la première hypothèse. Cette communication entre le Haut-El-Aoud, qui est une des têtes du Zéroud, et le Haut-Ousafa, illustre à merveille le rôle de nœud hydrographique joué en Tunisie par le massif de Mactar.

[Illustration : Carte 8. — CAPTURE D’OUEDS SUR LE HAUT OUSAFA]

Après l’adjonction de l’Oued-Saboun, le ruisseau ousafien se change en rivière, bien qu’à la vérité, il s’assèche par places en été. Dans le lit plus encaissé, une eau leste heurte contre les strates calcaires plongeant de la rive droite (forêt de Kessera) vers la rive gauche (plateau de Mactar). En amont de chaque banc, guelta. Le banc est franchi soit par une glissade sur la roche lissée, soit par une cascatelle. Dépourvu d’allure jusque vers l’Oued-Haroun, le lit majeur s’élargit entre la Hamadat des Ouled-Aoun et le Djebel-Bellota en une véritable vallée préalpine enserrant dans un synclinal faillé un beau torrent qui débouche dans la plaine de Siliana dont il emprunte le nom. C’est alors une rivière au chenal régulier entre les berges d’argile duquel ne roulerait souvent aucun débit sans les apports de l’Oued- Lakhmès, issu du Bargou, mais constamment nourri par la grosse source de Ras-el-Ma. Après avoir reçu l’Oued-Massouge, l’Oued-Siliana s’avance dans la région montagneuse et forestière du Gafour où sa vallée revêt un air imposant, notamment vers Sidi-Ayed. Plus loin, seconde plaine, celle d’El-Aroussa où la Siliana reprend l’aspect qu’elle avait dans la plaine précédente. Ensuite, nouveau canton montueux et boisé avec encaissement corrélatif jusqu’à la plaine de Testour où la Siliana meurt dans la Medjerda après un pont de 45 mètres de longueur sous lequel parfois, en été, ne se hasarde plus un filet d’eau.

Malgré ses défaillances, la Siliana a du moins un tracé persistant. L’Oued-Tessa, au contraire, comporte, pour ainsi dire, deux tronçons autonomes. Son origine doit être cherchée sur le plateau Ouartane où dans une profonde entaille s’échelonnent des suintements qui, à partir de Médeïna, créent une jolie rivière. Mais bientôt celle-ci se résorbe dans la plaine de Zouarine où elle n’est plus que l’Oued-Izid, traînée de cailloux et de sable au sein des alluvions argilo-calcaires. La continuité fluviale s’interrompt donc. Toutefois, une felta est à peu près reconnaissable depuis le point d’évanouissement de l’Oued-Izid jusqu’à une sorte de marais situé entre les collines du Sariat-Abida et du Berouag. Dans cette merja où les indigènes creusent en été des puits temporaires, une source, dite Ras-el-Aïn, doit être considérée comme la tête du réseau inférieur de la Tessa. Celle-ci suit la limite Nord de Zouarine et du Sers en collectant la plupart des eaux infiltrées dans ces plaines. Cependant, jusqu’au Sers, elle n’est en somme qu’une merja effilée agrémentée d’un filet d’eau soumis à des éclipses. Plus loin, la Tessa promue rivière traverse successivement des étendues montagneuses et des plaines où son lit dépend de la nature du sol ambiant : vallée plus ou moins aiguë et accidentée en montagne, chenal à berges terreuses et raides en plaine avec suspensions temporaires d’écoulement superficiel comme pour la Siliana.

Pour terminer, indiquons que les cascatelles qu’on relève sur certains oueds, notamment dans la vallée de l’Ousafa, n’ont ni assez de débit, ni assez de hauteur pour pouvoir jamais remplir un rôle économique important. Seule, la source de la Kessera, par suite de son abondance et de la pente qu’elle domine, pourra un jour alimenter une industrie locale. On voit dans cette localité et au Bargou des restes de moulins à céréales jadis mus par un courant d’eau, et il en existait de pareils au Moyen-Age sur l’Oued-Sbiba174. L’Ousafa, l’Oued-Haïdra, convenablement dérivés, sont également susceptibles de fournir une certaine force motrice. Mais, d’une façon générale, le Haut-Tell, malgré son caractère montagneux et sa richesse hydrique relative n’est guère capable de fournir de la houille blanche.

3o =Les eaux dormantes=

Comme les sources, les rivières manifestent donc une réelle indigence ayant pour conséquence le peu de persévérance du réseau hydrographique. Les tracés qu’on voit sur les cartes, les noms d’oueds que l’on entend ne doivent pas faire illusion. Pareillement, les nappes d’eau dormante sont à la fois restreintes et temporaires.

Le terme de « Garaat » s’applique dans la toponymie tunisienne à des bas-fonds inondés de temps en temps et sans communication ou presque avec la mer. Le Tell Inférieur et la Steppe en possèdent de considérables (Garaat-el-Mabtouha, etc.). Celles du Haut-Tell sont infiniment moindres. Il en est de très petites comme la Garaat des Ouled-Khezem, sur le plateau de Mactar, ou celles de Tajmout (Gafour) et de Bou-Chebka. La Garaat de la Hamadat de la Kessera couvre une soixantaine d’hectares, l’El-Gouriate175 des Ouargha, 225 hectares. La plupart sont situées dans les cantons montagneux, celle de Sidi-bou- Meftah est en plaine, en dessous du Kef.

Ces cuvettes n’accueillent d’eau que par les grosses pluies et l’irrégularité du régime pluvial a ici également sa répercussion. De 1882 à 1903, la Garaat de Sidi-bou-Meftah où cependant des leiches attestent une humidité persistante ne s’est transformée en étang que trois fois en 1889, en 1894, en 1900. En 1905, il y avait trois ans que l’El-Gouriate des Ouargha n’avait pas subi le même sort. Selon la quantité d’eau reçue, les garaats mettent plus ou moins de jours à s’assécher. En 1900-1901, la Garaat de la Kessera demeura pleine de novembre à février. La Garaat des Ouled-Khezem abrite chaque hiver une nappe liquide que parfois on observe aussi en été comme en juillet 1906. Ainsi, le Haut-Tell se trouve à l’occasion égayé par quelques étendues d’eau, parfaitement harmoniques avec son relief, et qui évoquent certains petits lacs des contrées montagneuses d’Europe (lacs du Jura, etc.).

L’eau de certaines garaats est douce (Garaat-Sidi-bou-Meftah, Garaat de la Hamadat de la Kessera, etc.). Chez d’autres, l’eau amassée se sale au contact de particules haloïdes qui proviennent non du sous-sol, mais de l’accumulation sur place des produits du lavage de l’aire d’alimentation. En été, le plancher blanchâtre de la Garaat des Ouled- Khezem frappe au loin la vue. Mais il n’est pas amer par lui-même : sur les rives, en effet, deux puits ont de l’eau potable. A l’El-Gouriate des Ouargha, le sel se concentre à l’endroit le plus bas autour d’un Bir-el-Melah appelé aussi El-Majen (la citerne). Le Bir-el-Gouriate est, au contraire, un puits d’eau normale.

III L’EAU ET LA VIE

Les rivières (Siliana, Tessa, etc.) jouent un grand rôle dans la vie des hommes et des animaux. Dans ce territoire où sources et puits s’espacent, elles sont comme de longs abreuvoirs auxquels recourent bêtes et gens. Si le Mellègue ne paraît pas buvable à des Européens, les indigènes s’en contentent. Malgré son passage dans le trias de Sidi- Nasser, le Sarrath est moins saumâtre ainsi qu’on s’en rend compte en goûtant les deux eaux au confluent. D’ailleurs, le degré de salure est variable. Après un orage, les oueds plus ou moins magnésiens voient souvent augmenter leur fadeur parce qu’ils roulent des matériaux arrachés aux affleurements triasiques. Quant aux sources, la proportion de sel y diminue, au contraire, par suite de l’infiltration plus considérable d’eau douce.

Alors que les sources ont entraîné l’installation de maisons ou de villages les oueds agissent plutôt à cet égard comme des épouvantails à cause de la fièvre qui résulte de l’écoulement incertain et incomplet. Cependant, en plaine, quelques habitations bravant la malaria se postent non loin des berges à cause de la possibilité d’élever l’eau pour alimenter les animaux ou créer un jardin. C’est ce qu’on note au Sers. Dans les cantons incultes et principalement dans les grandes zones forestières, c’est souvent auprès des oueds que se réfugie une partie de la vie humaine. Car, le lit des rivières un peu développées offre, çà et là, des lais et relais alluviaux qui sont les seules parcelles cultivables de bien des lieues à la ronde (Siliana dans la traversée de la forêt de Gafour). Ces terres utilisables s’appellent oulja, d’un radical qui signifie « pénétrer » ou encore hania, qui a plutôt le sens d’« arcade » et évoque la courbe que décrit un des côtés de l’oulja.

Dans les préalpes européennes, les hautes vallées ont une forme en V. Le thalweg y est occupé exclusivement par la rivière et il n’y a pas place pour des terres cultivables. Plus bas, le V s’arrondit en U : le fleuve coule entre des alluvions étalées sur un à 2 km. de largeur d’une pente à l’autre et qui accueillent prairies, cultures et villages. Dans le Haut-Tell, rien de pareil. Ou bien on est en présence d’une vallée en V (Oued-Ousafa en aval de Ksour-Abdelmelek, Oued-bou-Adila, etc.) ou bien l’oued entre dans une plaine vaste comme celles de Siliana ou de Zouarine. Entre le Sers et la Rhorfa, l’Oued-Tessa est bordé par des champs, mais ceux-ci sont plutôt sur des croupes que sur plancher horizontal.

Si l’homme et les animaux domestiques ne sont pour les rivières que des hôtes temporaires, les points d’eau ont une flore et une faune propres. Dans les coins humides poussent des joncs (smar) ou des roseaux (qsob). Les Aïn-Smara et les Aïn-Qasbat ne sont pas rares. Là où des suintements mouillent des rochers assez abrités du soleil, verdissent des mousses, des arums, des capillaires176, etc. Une végétation analogue pare le voisinage des cascades (Bou-Fatha, Médeina, etc.). Dans tous les ruisseaux pullule le cresson. Dans beaucoup, on rencontre la menthe sauvage (fleiou) et la renoncule aquatique à fleurs blanches qui s’aventurent également sur la Hamadat de la Kessera et en haut de la Kalaat-Senane, dans les bassins naturels ou artificiels creusés dans le dallage nummulitique. Sur l’Oued-Sguiffa vit le potamogeton fluitans. Aux rives des oueds, le laurier rose (defla) brode un décor exquis qui ne manque qu’à plus de 8 ou 900m d’altitude. Cette plante indique les lieux où la fièvre est à redouter, mais elle n’en est pas plus la cause que le pavillon de quarantaine arboré sur les navires n’est responsable des maladies qu’il signale. Toutefois, l’eau stagne évidemment dans les fouillis de deflas. Ceux-ci s’accompagnent de saules rouges (aoud el ma), tandis que diverses plantes grimpantes et notamment des ronces (allig) s’accrochent aux uns et aux autres et forment avec eux des fourrés. Des tamarins (tharfa) se hasardent jusqu’au milieu de l’eau. Leurs groupements portent le nom de arich. Vers novembre, presque seuls des végétaux tunisiens, les tamarins revêtent une teinte rousse. En aval de Téboursouk, l’Oued-Khalled encombré d’arichs touffus où l’eau s’endort donne à l’arrière saison l’impression de l’automne dans un coin de France.

A ces éléments principaux il s’en ajoute d’autres. Dans les régions déjà un peu sèches, comme la zone gréseuse des Fréchich-Majeur, le rtem prospère et au printemps montre ses inflorescences jaunes sur lesquelles se détachent des longicornes noirs et rouges. En Friguia, les buissons de rtem sont peu fréquents, mais on a en revanche davantage d’arbres. Le long de la Haute-Medjerda et des rivières au Sud de Souk-Ahras, le long aussi de l’Oued-Seddine, de l’Oued-Sidi-bou-Adila (Ouargha) et de l’Oued-Bargou se déroule une succession de peupliers blancs (safsaf), de bathoums, de frènes (dardar) et d’oliviers sauvages. Au milieu de ces essences éclatent parfois des feuillages d’un vert plus intense, ormeaux (nechm) à l’Oued-Bargou, chênes-zens auprès des autres oueds précités. Une promenade sur le sentier qui cotoie l’Oued-Bargou est un enchantement. On va sous un dôme de verdure, au pas nonchalant d’un cheval. Arbres et buissons se tiennent en rangs serrés près de la piste qui serpente, coupant et recoupant la rivière ou contournant de gros rochers tombés de la montagne. Les caroubiers ou les pins qui tapissent les pentes de celle-ci arrivent par moment jusqu’à l’oued et mélangent leurs ombrages avec ceux des ormeaux ou des peupliers aux troncs desquels s’allie par instants la tige souple et enveloppante d’une vigne (dèlia). En aval de Rhar, la vallée s’élargit et la route est moins agréable, mais une véritable forêt-galerie où l’ormeau domine prolonge son étroite bande verte en dehors du Haut-Tell jusque dans la vallée de l’Oued-Marouf.

Dans les sources nagent souvent des crevettes naines. Les boues vaseuses des oueds sont le séjour de tortues (fakroune) noires à l’odeur repoussante. Dans les herbes croassent des crapeaux ou des grenouilles (jrane). Des crabes (moujnib) se dissimulent dans l’eau sous les pierres, tandis que les sangsues (aleg) rampent et, le cas échéant, s’agrippent au palais des chevaux qui viennent étancher leur soif. Les poissons appartiennent tous à l’espèce barbeau. Il en est qui atteignent des dimensions considérables. D’un goût médiocre dans les rivières paresseuses comme l’Oued-Khalled, ils sont bons à manger dans celles au cours torrentueux comme l’Ousafa. Les indigènes, si pauvres soient-ils, ne pratiquent pas la pêche et rien ne montre mieux leur inaptitude à tirer profit de toutes les ressources de la région. Les barbeaux ne quittent guère la guelta natale à moins qu’une crue ne les entraîne. Je n’ai pas découvert de moules dans les oueds du Haut-Tell, mais il doit sans doute y en avoir comme dans l’Oued-Béja ou l’Oued-bou-Debbane du Fahs. Des anguilles existent dans l’Oued-Ousafa et dans l’Oued-Sarrath aux environs du poste de douane du Djebel-Harraba. Dans les berges des oueds gîtent des rats (far) et des couleuvres d’eau d’une belle teinte verte. J’ai examiné à Mactar, en 1899, une loutre (kelb el ma)[177] tuée dans l’Oued-Sguiffa.

Au dessus des oueds, volètent moucherons (namous) ou libellules, tandis que dans les roseaux ou les lauriers roses se cachent des oiseaux aquatiques confondus sous le nom générique de poule d’eau (djej el ma). Mais ceux-ci se dirigent de préférence vers les garaats où l’étendue liquide est plus vaste, plus tranquille, et où il est plus facile d’éventer le chasseur : pluviers dorés ou guignards, bécasses, bécassines, sarcelles, canards sauvages (jermane), oies (ouezz) s’ébattent en hiver sur les garaats de Sidi-bou-Meftah, des Ouled- Khezem, de la Kessera ou de Bou-Chebka.

Somme toute, l’eau n’entretient pas dans le Haut-Tell une végétation ou une faune exubérantes, ce qui est d’ailleurs en rapport avec la faiblesse relative des sources, rivières ou étangs. Et c’est peut-être encore l’homme qui lui communique le plus d’animation. La verdure des vergers qu’il crée auprès d’elle l’emporte presque toujours sur la végétation spontanée et rien n’est plus pittoresque et vivant qu’un troupeau de bœufs en train de boire à un oued. Les animaux sont dispersés çà et là. Tandis que les uns traînent en arrière, d’autres sont déjà dans l’eau jusqu’à mi-jambe. Solidement campés sur leurs jarrets ils aspirent avidement le breuvage délicieux, n’interrompant leur besogne que pour lever le mufle en l’air et regarder avec un étonnement paisible le voyageur qui passe.

Dans notre second chapitre nous avions indiqué quelle était la végétation spéciale à la montagne. Nous venons de décrire la flore et la faune particulière aux endroits où l’eau abonde. Il nous reste à étudier les plantes qui poussent spontanément dans les étendues non cultivées du Haut-Tell ainsi que les animaux qui s’y rencontrent.

* * * * *

[Note 162 : D’après d’autres, un molosse garderait l’entrée interne. Si l’on échappe au molosse et si l’on réussit à ouvrir la porte du trésor, des flammes s’en échappent qui chassent l’imprudent.]

[Note 163 : P. 94.]

[Note 164 : Le Djebel-Gorra. Loc. cit., p. 269-270.]

[Note 165 : HAGELSTEIN : Découverte d’une vaste grotte au Djebel- Serdj. (Rev. Tun., 1910), p. 185-188.]

[Note 166 : Parfois, d’ex-entrées de damous, demeurées intactes alors que l’érosion faisait le vide derrière, percent comme un œil certaines murailles calcaires verticales (Djebel-Skhrira de Testour, horloge du Djebel-Mkirriga).]

[Note 167 : Sur ce lac, voir MARTEL : Les Abîmes, Paris, 1894, p. 457-458.]

[Note 168 : MARTEL : Note sur l’enfouissement des eaux souterraines et la disparition des sources. (C. R. Acad. Sciences, t. 136, année 1903, p. 572-574.)]

[Note 169 : Sur l’alimentation hydraulique du Kef, voir RENAULT : Install. hydr. rom., t. II, p. 83-103.]

[Note 170 : DRAPPIER, Ibid., t. I, p. 143.]

[Note 171 : Peut-être est-ce ce canal dont parle Léon L’Africain (Op. cit., III, p. 117-118).]

[Note 172 : Cette longueur a été calculée sur les cartes au 1/100.000e et au 1/50.000e, sans les petits méandres. Elle est donc inférieure à la réalité et a plutôt une valeur comparative.]

[Note 173 : Le radical berbère saf (pour souf) veut dire « rivière » et le préfixe ou signifie « l’endroit à ».]

[Note 174 : Kitab el Istibçar, p. 88.]

[Note 175 : Gouriate est un diminutif de Garaat.]

[Note 176 : On a des capillaires à l’Aïn-Djeldjel, à Bou-Fatha, à l’Aïn- Rebiai des Ouargha, etc.]

[Note 177 : « Chien d’eau ». LATASTE, Op. cit., p. 18, dit qu’il y a des loutres en Kroumirie dans l’Oued-el-Kebir.]

CHAPITRE SEPTIÈME =La Vie végétale et animale= * * * * * I LES FORMATIONS VÉGÉTALES SPONTANÉES

Après avoir exposé, à propos des saisons, comment se déroulait dans le Haut-Tell la vie végétale, nous allons examiner maintenant les formations de plantes spontanées. Par le nombre des individus et l’étendue occupée, certaines essences jouent un rôle spécial dans la constitution géographique du pays. Parfois, au contraire, on est en présence d’associations de diverses espèces ayant une allure et des aptitudes communes ou harmoniques. Comme dans le reste du Tell, ces groupements simples ou complexes se classent en quatre catégories : tapis herbeux, friche, brousse et forêt.

1o Les tapis herbeux. — Le pré de France est ici la merja, bas-fond toujours humide et quelque peu tourbeux, situé autour d’une source ou dans un lit d’oued. Son élément le plus apparent est le jonc nommé smar, à côté duquel figurent maintes petites herbes savoureuses : minette, melilot, folle avoine, ray grass, brome, orge des rats, polygonées, etc., qui poussent en hauteur au mois de mai. La plus grande merja du Haut-Tell est celle du centre du Sers. Dans la plaine de Zouarine il y a une belle prairie envahie par la matricaire et le plantin.

Les jachères annuelles sont remplies de composées, légumineuses ou graminées, déterminant au printemps de vrais herbages qui s’assèchent vers juillet en un paillasson178 jaune et rude. Mais, en avril et en mai, la terre tunisienne est parée de fleurs, convolvulus tricolor au cœur blanc et or et à la collerette bleue, souci orange, iris rouges, colza jaune, gouttes de sang, sulla carmin, chardon violacé, coquelicot écarlate, bourrache mauve, tulipe, pâquerette, etc.

Ainsi que Pellissier l’a remarqué179, souvent une seule de ces fleurs règne sur de vastes espaces. Telle réunion de marguerites semble de loin une couche de chaux passée sur le terrain. Tel peuplement dense de liserons azurés ou de carottes sauvages (maana) étale à distance pour la vue un lac inattendu180. En avril 1906, la plaine de Bermajna était toute blanche de ravenelles (hara) soudainement dressées et fleuries au-dessus du harmel à qui est dû le fond de la végétation spontanée de ce pays. Souvent, en revanche, on a devant soi une anarchie florale complète dont les indigènes ont su s’inspirer pour les teintes de leurs tapis. Toutes ces herbes sont visibles également au sein des céréales. Ajoutons-y le gazmil (Phalaris cœrulœa), graminée à gland et la Centaurea cœrulœa qui montre uniquement une tige bleue, des fleurs bleues et des bractées bleues. Le tout pourrait se convertir en un foin excellent, comme l’ont fait en 1881 nos colonnes dans la Rhorfa. Du côté de Téboursouk, certains indigènes commencent à s’intéresser à la création de réserves de cette sorte qui sont également réalisables dans les autres sraouate ainsi qu’au Sers, à Zouarine et au Krib lorsque l’année est pluvieuse.

Les gras pâturages des sraouate sont pour la plupart semés de touffes de khorchef (Cynara cardunculus). Cet artichaut sauvage atteste la profondeur de la terre. Il est en quelque sorte l’emblème de sa richesse, et symbolise le terrain « tell »[181]. Il a souvent pour voisins le chardon bleu (Eryngium campestre[182], et le driès (Thapsia garganica), qu’on note principalement en non-Friguia. Le krachoune (Othonnopsis cheirifolia) couvre de ses fleurs jaunes bien des terrains argileux (plateau de Mactar, région du Moyen Mellègue, etc.). Il n’a pas cependant dans le Haut-Tell tunisien l’importance qu’il atteint plus à l’Ouest où Trabut a pu en faire le roi d’une zone botanique qui comprend, outre les plateaux sétifiens, une bonne partie de la province de Constantine. D’ailleurs, diverses plantes qui accompagnent en Algérie le krachoune sont rares ou manquent en Tunisie, ainsi que l’a constaté Bonnet183.

Merjas, terrains à khorchef ou à krachoune n’ont en général pas un arbre. Dans le Haut-Tell, les très bonnes terres ignorent l’affreux jujubier (sder), ce qui sur les sraouate pourrait s’expliquer par l’altitude et le climat. Mais des lieues carrées de plaine en sont aussi démunies. Ces glèbes privilégiées n’ayant jamais cessé d’être cultivées depuis les Romains, le jujubier n’a pu s’y installer ou s’y rétablir. Ce n’est que dans les plaines déjà inférieures en qualité comme celle d’El- Mor, que cette essence a pu être propagée sans entraves par les moutons qui après avoir avalé les baies en restituent les noyaux à la terre.

Ces tapis végétaux sont nettement telliens et par suite on les vérifie plus particulièrement en Friguia ou dans les sraouate. Cependant, dans le reste du Haut-Tell et dans la Steppe même, on voit çà et là du krachoune ou du khorchef. Le passage du Tell à la Steppe s’opère ainsi par gradations. Réciproquement, d’autres associations végétales habituelles à la Steppe sont courantes dans le Haut-Tell ou plus exactement dans la zone non friguienne de celui-ci et hors des sraouate. Ce sont notamment le tapis à armoises et le tapis à harmel.

Les deux armoises, l’armoise blanche ou chiha (Artemisia herba alba) et l’armoise champêtre ou tgoufet (Artemisia campestris) (voir planche J), celle-là d’un gris bleuté, celle-ci d’un vert tendre, la première plus spécialement localisée dans les endroits argileux, la seconde caractéristique des terres sableuses, ne sont pas inconnues dans le Nord du Haut-Tell. Au Sud de la zone des plaines centrales elles tiennent une place prépondérante, ainsi que le marque notre description de la non-Friguia. Le tgoufet et, avec lui, le metnen (Thymelæa hirsuta), sont comme l’enseigne vivante de la « aitsa ». Malgré le caractère montueux du relief, tel de leurs tapis en non-Friguia n’est pas indigne des plaines de Djehina des Zlass-Guebala ou des Ouled-Asker des Fréchich du Sud. De même, le harmel (Peganum harmala), n’est pas plus abondant dans certains cantons à l’Est de la dorsale tunisienne (plaine d’Abida près de Kairouan) que dans Bermajna ou Foussana. Par ses herbes les plus ordinaires, la partie non friguienne du Haut-Tell évoque donc franchement la Steppe. D’autres plantes familières à celle-ci sont le sparte ou sennarh (Lygæum spartum) et l’alfa (Stipa tenacissima). Toutes deux ne sont pas absolument rares dans le Haut- Tell. Mais, ainsi que nous l’avons signalé précédemment, elles s’y subordonnent à la forêt ou en représentent vraisemblablement les restes, alors que dans la Steppe elles s’offrent en peuplements autonomes.

Quasi absentes de la Friguia, les salsolacées ne s’affirment un peu que dans quelques coins du Sud du Haut-Tell (régions du Sarrath et du Moyen Mellègue, plaines d’El-Afrane, de Foussana et de Rohia). Le qtaf (Atriplex halymus) est la plus répandue. Les jeunes pousses se mangent à la façon des épinards ou bouillies dans du lait. Les plantes halophytes sont appréciées des éleveurs de moutons et plus encore des possesseurs de chameaux. Dans la Foussana, sur des terrains de ce genre, j’ai vu une fois un troupeau de 300 camelins et guère plus loin un autre de 100 têtes, tous appartenant à des Ouled-Naji. Quant aux terrains sableux à Aristida pungens (sboth des tunisiens, drine des algériens), ils sont encore plus infréquents et confinés vers la Steppe au Zelfane et dans l’oued d’Aïn-Khamouda.

2o L’Onomastique forestière. — Si arich est un peuplement de tamarins et klij un de rtems, les réunions de plantes ligneuses répondent au terme général de rhaba. Une étendue de romarin est une rhaba aussi bien qu’une forêt de pins d’Alep. Des buissons de lentisques sont une rhaba tout comme des fourrés de chênes. Ce vocable s’attache également à des plantations exécutées par l’homme. Les olivettes du Sahel et les oasis à palmiers sont qualifiées de rhaba ainsi que les jardins de Testour.

Dans l’antiquité, le latin « silva » a dû avoir des contours aussi indécis. Sur la foi de Corippus184, Diehl a écrit185 que la ville de Laribus (Lorbeus) était « presque cachée au milieu des bois ». Or, pour quiconque a une expérience de la contrée, il est patent que les plaines du Kef, de Lorbeus, de Zouarine et du Sers étaient consacrées tout entières aux céréales et qu’il ne pouvait y avoir quelques boisements que sur le Djebel-Lorbeus, et bien clairsemés sans doute, par suite des besoins des habitants de la ville. Il faut croire que Corippus a appliqué l’enflure poétique à une localité dont il savait grosso modo qu’elle était située dans une région où il y avait des forêts, à moins qu’on ne préfère rendre « silva » par « broussaille »[186]. Les appréciations sur l’intensité du peuplement forestier à l’époque romaine et les comparaisons avec l’époque moderne seraient plus mesurées si l’on n’oubliait pas les diverses acceptions possibles de « silva ». Dans l’inscription d’Aïn-Djemmala (vers Aïn-Tounga), on lit « silvestribus » que Carcopino a traduit avec raison par « maquis »[187]. Un autre mot latin, celui de « saltus », cadre avec les régions broussailleuses coupées de clairières, ombragées çà et là par des bouquets d’arbres et ouvertes à l’élevage. C’est à peu près notre brousse. Et cela est en harmonie avec nos renseignements sur la plupart des saltus africains et sur leur état actuel. (Saltus du Nord- Est du massif de Téboursouk et du bas Khalled, saltus Beguensis (Zelfane), etc.) Saltus équivaut d’ailleurs également à « domaine » ou à « henchir » comme nous dirions aujourd’hui. Il est, en effet, assimilé à « fundus » dans plusieurs inscriptions188.

Dans les auteurs contemporains même, des titres comme ceux de « forêt » et de « bois » ne sont pas toujours des plus explicites. Un Européen de France ou d’Allemagne hésitera avant d’appeler « forêt » les plus beaux boisements de l’Afrique du Nord. Et Cosson est dans cet état d’esprit lorsqu’il parle de « la prétendue forêt de la Kessera »[189] en laquelle il reconnaît seulement un « bois montueux ». Un demi-siècle plus tôt, Puckler Muskau observait très justement que « ..... dans cette partie de l’Afrique, on n’entend par le mot bois qu’un taillis plus ou moins épais d’arbres de moyenne hauteur et de grands arbustes »[190].

Des succédanés de rhaba sont le frech et la zemla. Le frech de Zeriba est une belle brousse d’oliviers et de caroubiers. Mais, ailleurs, dans le Haut-Tell, ce même terme concerne d’humbles peuplements de romarin et, dans la Steppe, des pelouses d’armoises. C’est que frech n’a d’autre signification réelle que celle de « couverture ». Dans des conditions analogues, varie la valeur du mot zemla. Chez les Fréchich et les Majeur, il qualifie les terrains exclusivement occupés par l’alfa. Chez les Ouled-Ayar et ailleurs en Friguia, il correspond au français « hallier » : autour de la Kessera, la zemla est un épais fouillis de chênes-verts. Et tout cela est logique, car zemla n’a étymologiquement d’autre sens que celui d’« assemblage » sans qu’il soit spécifié de quelle chose ou de quel végétal il s’agit191.

Cette souplesse ne permet pas d’employer rhaba, frech ou zemla pour classer les diverses formations ligneuses. Force est donc de nous contenter de notre « forêt » pour les peuplements d’arbres. Assurément, la forêt du Haut-Tell est un fait plus aisé à constater qu’à définir, d’autant plus que la hauteur des arbres, l’épaisseur ou l’âge des boisements et la considération des espèces ne sont pas un criterium fixe et infaillible192. Pourvu que l’on renonce à l’idée de forêt à la manière de l’Europe du Nord, l’utilisation de ce terme est pourtant possible et même nécessaire. Quant aux formations buissonneuses, elles sont couramment gratifiées en Tunisie du nom de « brousse » qui est dans la Régence l’équivalent du maquis corse. Cependant, il importe de distinguer une haute brousse (celle-ci encore assez dense et majestueuse et dépassant la taille de l’homme) et une basse brousse composée de végétaux frutescents, laquelle n’est la plupart du temps qu’une friche. Quant aux étendues libres au sein de la rhaba, elles sont dites tella ou biadha. Tella fait allusion à la valeur agricole du sol. Biadha envisage son état de nudité et de blancheur, et rend exactement « clairière »[193]. Inversement, à cause de la teinte sombre des espaces boisés, maint mamelon, mainte ravine encombrés d’arbres et de broussailles sont des Krouma-Souda ou des Oued-El-Asoued (la Croupe Noire, la Rivière Noire).

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