La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

Charles Monchicourt · Chapitre 1 sur 1 · partie 7/20

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La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 20 parties.

Vers le Djebel-Es-Sif, les clairières ont un sol grisâtre argileux. Les marnes sous-jacentes s’y sont mêlées au sable ou l’ont remplacé. On y remarque des chardons et les céréales y viennent assez bien dans toute la zone du diss, au Nord de Bir-Tmar ou Zit (1.163m) et vers Aïn- Benfalia (1.129m). Mais, la plupart du temps, les espaces libres rappellent plutôt le Zelfane. Aux environs de Bou-Chebka, l’un d’eux porte le nom significatif de Rmila. La plus large clairière est celle de Bou-Driès. D’autres sont de modestes allées étroites (2 à 300m au plus) débouchant par moments sur des esplanades. De Bou-Chebka à Bir-El-Hofra, le pays a des allures de parc. Au milieu des boisements, ces avenues ont l’air d’avoir été aménagées pour le plaisir des yeux et l’émerveillement est à son comble lorsque au bout d’une de ces trouées se dresse la masse du Chambi. C’est là certainement un des coins les plus grandioses de toute la Tunisie. Mais l’homme en est absent : la maison forestière de Dernaia, le caravansérail et la douane de Bou-Chebka sont presque les seules habitations.

La forêt de pins d’Alep, belle et dense, affirme encore le Tell, mais le nombre infime des jeunes arbres et la végétation des clairières indiquent que la Steppe est à deux pas. De la périphérie au centre, la cuvette de Bou-Driès présente d’abord pins d’Alep sur alfa et romarin, puis alfa seule, puis armoise avec quelques rectangles cultivés. C’est ce que l’on vérifie avec plus d’ampleur au delà de la chaîne de Byzacène. Si le Zelfane et les plateaux de Bou-Driès et de Bou-Chebka participent aux inconvénients de la Steppe par leur sécheresse relative, ils ne sont pas pour cela exempts de gelées. Plus d’une fois, les cactus du Zelfane ont péri au cours d’hivers particulièrement rigoureux. Comme le Sud du massif de Mactar et comme l’Aurès, cette lisière ne convient, en somme, qu’à l’élevage et à condition que les bêtes n’y séjournent pas durant la saison hivernale.

3o La chaîne de Byzacène et ses cols. — Au midi de tout ce territoire, la chaîne de Byzacène offre, grâce au Chambi, le sommet le plus hardi de Tunisie (1.544m). D’autre part, leur épaisseur et leur surface font du Tiouacha, du Semama et du Chambi, des blocs difficiles d’accès qui ne le cèdent en rien comme volume à ceux de la chaîne de Zeugitane. Fréchich et Majeur y trouvaient un refuge contre les colonnes beylicales. « Iharz anni ech chamakh el metqias ech Chambi oulla Djebel-Semama. » « Je suis gardé par le haut et sourcilleux Chambi ou par le Djebel- Semama », dit un proverbe local139. Malgré cela, les divers tronçons de la chaîne de Byzacène manquent d’une physionomie frappante pour l’œil. Le Tiouacha et le Semama ont une allure écrasée. Supérieur au Serdj de 200m, le Chambi ne le dépasse pas en altitude relative. Plus à l’Ouest, les Djebel-Dernaia, Tamesmida, Bou-Gafer, ne constituent qu’un cordon de médiocre envergure et assez mince. Le Dernaia n’a que 50m de plus que le plateau de Bou-Chebka. En Algérie, le Bou-Djellel, malgré ses 1.464m, ne domine que de 300m les plaines sous-jacentes. La chaîne n’est majestueuse que lorsqu’on la considère de la Steppe.

Elle se distingue cependant des plateaux gréseux du Nord. Son pli contraste avec leurs strates quasi horizontales ; aux grès et aux sables de celles-ci elle oppose ses marnes et ses calcaires sénoniens. Dans la zone haute, ces derniers sont coiffés du type de forêt voisin (pins d’Alep sur alfa). Sur les pentes, les arbres disparaissent (Semama, Chambi) ou se clairsèment (Dernaia) et laissent la place à la zemla. Comme cultures, l’on note à peine une ou deux tellas au Chambi et, sur le Semama, une belle pièce de terrain qui évoque le petit sra du Berbérou. Les sources sont peu fréquentes et faibles, ce qui met la chaîne de Byzacène bien en dessous de la chaîne de Zeugitane. Le climat moins pluvieux est la cause de cette différence. Il en résulte l’absence de villages. Cependant, Kasserine, l’ancienne Cillium, quoique située à 8 ou 10 kilomètres du Chambi, en dépend en réalité au point de vue hydrologique. Ce sont les précipitations reçues par cette montagne qui filtrent au jour dans la coupure de l’Oued-Ed-Derb140.

La chaîne de Byzacène n’a pas ses chaînons franchement soudés l’un à l’autre. Il y a même en réalité deux alignements 1o celui qui comprend, en Algérie, les Djebel-Dremine et Bou-Gafer et, en Tunisie, les Djebel- Tamesmida, Dernaia, Chambi et Semama ; 2o au Nord-Est, le Djebel- Tiouacha-Douleb et, au Nord-Ouest, le Djebel-Bou-Djellel parallèles à la série précédente, mais la débordant aux deux extrémités. Entre le Tiouacha-Douleb et le Semama, la vallée synclinale de l’Oued-Sfisifa est semblable au Zelfane par ses grès, sa végétation et par la présence d’un hassi. Ce boyau, qui revêt en amont le nom de Djoua-Debaba, mène du couloir Sbiba-Sbeitla au Zelfane par un chemin plus aisé que les sentiers qui grimpent à travers le massif Chaquetma. Sont, au contraire, perpendiculaires à la direction des alignements et résultent soit de failles, soit d’abaissements de l’axe de la chaîne, le Khanguet-Bou- Laaba, le col de Dernaia et la plaine de Brisgane.

Entre le Semama et le Chambi, la faille du Khanguet-Bou-Laaba, orientée Nord-Ouest-Sud-Est, se continue au midi et coupe pareillement la chaîne de Fériana à l’Est du Nouba-Selloum, entraînant avec elle jusque là l’Oued-El-Hathob. Le Khanguet-Bou-Laaba est un des traits distinctifs de la charpente de ce pays et son importance est comparable à celle du Foum-Zelga. Au cœur du pays Fréchich, il ouvre une voie de communication de premier ordre par où arrivent sur la Steppe les vents parfois humides du Nord-Ouest ainsi que les marchandises du Tell occidental. Si Cillium s’explique par les sources et la zone d’irrigation de l’Oued- Ed-Derb, sa position à l’issue méridionale du col dont il s’agit n’a pas peu contribué à sa prospérité. Les zmalas des Fréchich se tenaient la plupart du temps aux abords du Khanguet. A l’Est les Ouled-Ali, à l’Ouest les Ouled-Ouezzez se rencontrent sur la route Tébessa-Kasserine, au milieu du col, tandis que les Ouled-Naji s’avancent des plaines d’El- Afrane et de Foussana jusqu’à la bouche Nord.

[Illustration : IX — LE TELL DES FRÉCHICH — LE PAYS AU NORD DE L’AÏN MIDOUN. (Cliché Monchicourt.)

Planche E

A Tébessa aboutit aussi une autre piste qui, de Fériana, s’élève sans effort sur le plateau de Bou-Chebka, grâce au fléchissement que subit vers Dernaia l’axe de la chaîne de Byzacène. Par la région d’Aïn-Taga, cette voie se dirige sur Tébessa en franchissant l’anticlinal Bou- Rommane-Zbissa, au col de Beccaria. Après 1881, on plaça à Bou-Chebka une douane et un caravansérail. Plus à l’Ouest, et en dehors du Haut- Tell tunisien, un troisième chemin venu de Gafsa réunit Fériana à Tébessa par le couloir de Brisgane, le passage d’El-Ma-El-Abiod et le col de Tenoukhla.

Telles sont à l’Ouest du couloir Ksour-Rohia-Sbiba les grandes artères installées dans des brèches ou des défaillances de la chaîne de Byzacène. Se glissant toutes plus ou moins du Nord-Ouest au Sud-Est, elles forment une sorte d’éventail dont les branches divergent à partir de Tébessa. D’un accès aisé par le Nord, cette ville est, à première vue, séparée du midi et du levant par un arc montagneux depuis le Djebel-Osmor jusqu’à l’Ajered. Mais ce quart de cercle se laisse entamer par des cols échelonnés dont profitent les routes de Kasserine et de Fériana-Gafsa. Si l’on se rappelle qu’une voie de communication naturelle rejoint Tébessa à Haïdra, on comprendra pourquoi la ville algérienne a, jusqu’à ces dernières années, joué à l’égard de tout cet Ouest tunisien le rôle d’une métropole, étant donné d’ailleurs que Thala, comme Mactar, est à l’écart des grandes routes du pays.

La description ci-dessus, en même temps qu’elle a précisé les éléments de l’architecture de la région, nous a mis en contact avec les multiples individualités qui la composent et nous a fait toucher du doigt les contrastes entre Friguia et non Friguia, comme ceux entre djebel, sra, forêt et plaine. En Friguia comme en non Friguia, l’éparpillement des quatre genres d’alvéoles susdits fait du Haut-Tell un véritable damier, non seulement en tant que relief et nature du sol, mais encore au point de vue végétal et agricole (voir notre carte hors texte). Toutefois, les quatre catégories précitées présentent des nuances selon qu’on les examine dans l’un ou l’autre des deux grands compartiments du Haut-Tell. En effet, les sraouate demandent en non Friguia une altitude plus considérable. Les plaines y penchent vers la Steppe. La forêt y voit croître du Nord au Sud l’influence de l’alfa au détriment du diss. Dans les espaces découverts, le harmel et les deux armoises foisonnent, alors qu’en Friguia leur rang est plus modeste, etc. Médiocrement favorable à l’agriculture, la non Friguia est, en revanche, infiniment plus riche en mines que la Friguia.

Les différences de capacité agricole entre les deux moitiés du Haut-Tell nous ont incité à introduire des notions concernant le climat ou la végétation. Le moment est venu de reprendre ces renseignements en y joignant la description des phénomènes de même ordre.

* * * * *

[Note 131 : Op. cit., p. 5.]

[Note 132 : L’emplacement exact de Zama-Regia et de la bataille de ce nom sont encore inconnus. Pour élucider le problème, presque chaque année, les textes ont à supporter des combats acharnés dans lesquels, civils ou militaires, les auteurs éprouvent régulièrement le sort d’Hannibal. Les deux dernières études parues sur ce sujet ont été analysées par A. MERLIN : Où s’est livrée la bataille de Zama ? (Journal des Savants, 1912, p. 504 et suiv.). Dans l’état actuel de nos connaissances, toute dissertation est oiseuse. Il convient de se persuader que, pour le moment, la question de Zama est du ressort des terrassiers : seul peut la résoudre un coup de pioche heureux donné au bon endroit, et par exemple à Seba-Biar, dans le Sers, à l’entrée du Massouge. Quant au Naraggara ou Narcara de Tite-Live (Margaron de Polybe) où Scipion était campé avant la bataille, ne serait-ce pas là le nom de Mactari légèrement estropié ?]

[Note 133 : Le Mems où Zoheir vainquit Koçeila en 688 paraît le même que le Mamma byzantin, forteresse que DIEHL : L’Afrique Byzantine, p. 67 note 5, p. 235-236, et carte de la Tunisie centrale, place vers Henchir-Kouki, dans la vallée de l’Oued-El-Hathob du Nord.]

[Note 134 : Oudei-El-Ma signifie « le petit oued où il y a de l’eau ».]

[Note 135 : Voir sur ces trois réservoirs lieutt HILAIRE : Etude sur l’installation hydraulique rom. d’Aïn-Zrissa. (Enquête sur les installations hydrauliques rom. en Tunisie, t. I, Tunis, 1897-1901, p. 73-80), et Note sur deux installations hydrauliques rom. du Saltus Massipianus. (Ibid., p. 81-86.)]

[Note 136 : Au Moyen-Age, on écrit Mermajna (EDRISI, Op. cit., p. 137 et 139, etc.)]

[Note 137 : Certains noms de ces plaines-clairières indiquent une position en contrebas. Fahis est le diminutif de fahs. Frina a le sens de petite fosse. Rmada (autour de Sidi-Bou-Tbina) rappelle la couleur gris cendrée de la terre. Smaala et Mraouna sont des fractions de tribu et Ben-Rhadahem nous remémore que le chef de l’insurrection de 1864 avait là sa résidence.]

[Note 138 : Non nommée sur la carte au 1/100.000e, elle s’étend autour de Sidi-Bou-Beker jusqu’au Sud de Haïdra.]

[Note 139 : L’orthographe arabe est « Chânbi » et « Semmama ».]

[Note 140 : Voir notre étude sur la Steppe tunisienne chez les Fréchich et les Majeur, p. 33 du tirage à part.]

CHAPITRE CINQUIÈME =Variabilité du Climat= * * * * * I INDICATIONS CLIMATIQUES GÉNÉRALES

La situation climatique de la Régence est en gros la suivante : alors que l’Algérie touche la Méditerranée au Nord, mais est enveloppée par le continent africain sur ses autres côtés, les deux ailes de la Berbérie, Maroc et Tunisie, jouissent sur la mer d’une double exposition. La Tunisie s’offre ainsi comme une terre relativement élevée dont la pluviosité et la température résulteront non seulement, comme dans la colonie voisine, de l’antagonisme existant entre la Méditerranée occidentale, source d’humidité et de froid, et le Sahara, fournisseur de sécheresse et de chaleur, mais dépendront en outre de l’action en somme propice exercée par la Méditerranée orientale. Le climat tunisien est fait des manifestations combinées de ces trois foyers.

1o Les vents. — En hiver, le vent de Nord-Ouest domine dans le Tell et sur la partie septentrionale de la Steppe, tandis qu’il partage l’hégémonie avec le vent de Nord-Est dans la Steppe méridionale. Au printemps, le Nord-Est l’emporte décidément dans cette zone et commence à menacer à l’orée du Tell la prépondérance du vent de Nord-Ouest qui est mise en péril en été dans le Tell même par les vents orientaux. En automne, le Nord-Ouest conquiert à nouveau le Tell pendant que les trois directions Est (Nord-Est, Est et Sud-Est) continuent à régner sur la Steppe. Indications générales qui peuvent se trouver en défaut, mais qui affirment néanmoins d’une manière opportune la victoire de l’influence des deux nappes d’eau méditerranéennes141 sur les effluves du Sahara. Mais ces derniers savent s’exprimer à l’occasion avec une intensité particulière.

En Tunisie, le grand vent de la pluie est, nous l’avons dit, celui du Nord-Ouest. Ce vent jette en automne ou en hiver des précipitations sur toute la Régence. Et lui seul est capable d’un pareil exploit. Mais le plus souvent l’humidité dont il est imbu n’est pas assez considérable pour dépasser soit le Haut-Tell, soit simplement la Friguia. Alors, après une première zone (Kroumirie), aspergée tout entière, on a une deuxième zone (Haut-Tell ou bien seulement Nord du Haut-Tell) où ne reçoivent de pluie que les pays élevés ; enfin, dans une troisième zone (Steppe ou bien encore Haut-Tell méridional et Steppe), le Nord-Ouest n’est plus qu’un djebeli ou vent sec. Quant aux vents d’Est, ils n’aboutissent jamais à arroser uniformément toute la Tunisie, voire toute la Steppe et le Haut-Tell. Le chergui (vent de Nord-Est) pénètre pourtant jusqu’à la frontière algérienne par les couloirs Sud-Ouest- Nord-Est orientés suivant l’axe des plissements principaux du Haut- Tell142. Les autres vents, au contraire, frappent d’aplomb contre les lignes de montagnes, ce qui les oblige à grimper. La température s’abaisse du fait de l’ascension et de l’entrée dans une atmosphère plus fraîche et quand le refroidissment des vapeurs est à point la pluie tombe. Mais voici que le vent ayant franchi l’obstacle glisse sur les pentes opposées. Le phénomène inverse se produit. Un réchauffement du courant aérien a lieu soit par l’action de la descente, soit par le contact de l’air sous-jacent et les précipitations s’atténuent ou cessent, et ainsi de suite.

Donc, à moins d’une ondée globale de Nord-Ouest, chose non commune, il pleuvra sur la section de montagne que le vent humide affrontera d’abord. Observons que l’effet utile commence un peu avant la chaîne ou le massif en jeu. De la sorte, n’est pas négligée la partie de plaine qui précède immédiatement le relief montagneux attaqué. Par exemple, une nuée de Nord-Ouest éclatant sur le massif Ouargha respectera presque le Kef ou la zone des plaines centrales. Elle baignera, en revanche, le Sud-Est du Sers, la Hamadat des Ouled-Ayar et le plateau de Mactar, alors que la Kessera demeurera quasi indemne. Pareillement, le guebli se déchargera sur la plaine du Marouf et sur la Hamadat de la Kessera et se montrera avare pour le reste du massif de Mactar, tandis que le Kef sera plus favorisé. En novembre 1900, alors qu’un orage d’Est n’était représenté au pluviomètre de Mactar que par 6mm ½, à la Kessera la garaat était remplie, la cascade fusait du plateau et le flux bouillonnant de l’Aïn-Soultane inondait absolument le village.

Les indigènes ajoutent que le Nord-Ouest s’adresse plus spécialement aux montagnes, alors que le guebli prodiguant ses pluies aussi bien aux plaines qu’aux reliefs élevés serait le vrai fournisseur d’eau de beaucoup de régions basses du Haut-Tell. La chose n’a d’ailleurs rien que de naturel. Venu de régions froides, le Nord-Ouest trouve souvent dans les plaines des couches d’air à une température supérieure à la sienne, ce qui ne permet pas sa condensation. Le guebli, au contraire, fils de districts plus voisins du Sahara et qui s’avance vers des régions de plus en plus fraîches, a davantage de chances de rencontrer en plaine une atmosphère moins chaude que lui et apte, par conséquent, à provoquer les précipitations. Les indigènes professent en outre que les averses tièdes du guebli sont meilleures pour la végétation que les froides chutes d’eau du Nord-Ouest. On dit au Kef :

Ech chergui selhane : le Nord est utile ; El guebli metslou : le Sud-Est idem ; Er rharbi tahane : l’Ouest est un cornard ; Ed dahari kifou : le Nord idem.

Rharbi ou dahari (Ouest, Nord-Ouest ou Nord), guebli (Sud-Est, Est), chergui (Nord-Est), voilà en somme, par ordre d’importance décroissante, les trois directions pluvieuses du Haut-Tell. A ne considérer que la quantité d’eau déversée, le Nord-Ouest est probablement supérieur. Il est, par excellence, le vent pluvieux de la Friguia. A l’orée de la Steppe, au Sud de Thala et vers la Kessera, le guebli domine. Vents du Nord et vents d’Est ont leurs cantons préférés et selon que tel ou tel règnera dans telle ou telle saison, ce sera telle ou telle partie du territoire qui sera le plus arrosée. Mais sur l’aire de prédilection de l’un des deux groupes de vents, c’est grâce au concours du groupe adverse, si faible soit-il, qu’est atteint un nombre de millimètres suffisant pour les récoltes. Avec uniquement le Nord-Ouest ou uniquement le guebli, seuls quelques sraouate pourraient se tirer d’affaire. Les deux faisceaux de courants aériens se complètent donc. Situé presque à égale distance des deux bassins de la Méditerranée, le Haut-Tell voit ainsi se mêler en lui d’une façon plus intime peut-être que partout ailleurs en Tunisie les influences marines de l’un et de l’autre.

2o Répartition générale des pluies. — Le vent de Nord-Ouest étant le principal dispensateur d’humidité, c’est le Nord-Ouest de la Tunisie qui jouit du maximum de précipitations. De la Kroumirie, la dose diminue de l’Ouest à l’Est et du Nord au Sud par une série de bandes quasi concentriques143 :

Kroumirie : 12 à 1.600mm (plus de 120 jours de pluie). Est du Tell Septentrional : 500 à 750mm (une centaine de jours). Haut-Tell (Friguia) : 400 à 700mm (80 jours de pluie). Haut-Tell (non Friguia) : 300 à 450mm (60 jours de pluie). Tell Inférieur : 350 à 450mm (60 jours de pluie). Steppe et Sahel du Nord : 250 à 400mm (50 jours de pluie). Steppe et Sahel du Sud : 100 à 250mm (40 jours de pluie). Désert : 50 à 100mm (20 à 30 jours de pluie).

Le Haut-Tell a dans cet ensemble un rôle très honorable. Conformément à la loi énoncée tout à l’heure, la zone la plus proche de la Kroumirie est la mieux pourvue : Le Kef et Thibar accusent une proportion théorique de 550mm contre 500 à Téboursouk, 450 à Mactar et 375 à Thala. Le Kef et Téboursouk nous apprennent autour de quels chiffres oscillent les pluies sur la bande montagneuse du Nord du Haut-Tell. Mactar représente à peu près la partie friguienne de la bande du Sud (Ouartane, Massouge, Hamadat des Ouled-Aoun, les deux Robas, etc.). Thala, dont les données sont malheureusement trop fragmentaires, nous documente sur les sraouate de la non Friguia (Kessera, Haut-Berbérou, massif Chaquetma, Kalaat-Senane, région d’Haïdra, etc.). Mais nous manquons d’indications précises pour le ruban méridional du Tell des Fréchich et des Majeur (Zelfane, etc.). Quant aux plaines, si l’on en juge par les renseignements assez récents fournis par Lorbeus et Ebba-Ksour, les plaines de la Friguia accueillent en général 400mm ou davantage, chiffre qui tombe à 300 pour les plaines de la non Friguia. Sauf exception, la partie friguienne du Haut-Tell et les sraouate de l’autre zone enregistrent donc à peu près toujours le chiffre annuel de 400mm que l’expérience a reconnu comme quasi nécessaire pour les céréales (voir carte no 5 qui condense en un tout les résultats des observations météorologiques, les dires des indigènes et nos propres constatations en matière de végétation et de récoltes). En revanche, une notable portion du Haut-Tell n’atteint pas 400mm. Ce n’est plus de la Friguia, mais c’est encore du Tell pourtant, car le chiffre précité ne saurait être regardé comme absolument déterminatif. L’existence des grands boisements de la Kessera ou de Bou-Chebka est un phénomène nettement tellien qu’il est indispensable d’envisager au moins autant que le total brut des pluies.

[Illustration : Carte 5. — ESSAI DE CARTE DE LA DISTRIBUTION DES PLUIES DANS LE HAUT-TELL]

D’ailleurs, ce total n’est pas tout et sa distribution dans l’année est au moins aussi importante. Les pluies de Mactar, de 1898 à 1912, attestent une grande variété à ce sujet. (Voir tableau ci-joint.)

TABLEAU DES PLUIES TOMBÉES A MACTAR (1898-1912)
-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | MOIS |1898-|1899-|1900-|1901-|1902-|1903-|1904-| | |1899 |1900 |1901 |1902 |1903 |1904 |1905 |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | | mm | mm | mm | mm | mm | mm | mm | | | | | | | | | | |Octobre | 39 | 19 | 19 | 15 | 21 | 9 | 21 | | | | | | | | | | |Novembre | 5 | 96 | 61 | 23 | 39 | 47 | 13 | | | | | | | | | | |Décembre | 53 | 16 | 16 | 10 | 70 | 100 | 61 | | | | | | | | | | |Janvier | 28 | 91 | 116 |=21= | 60 |=118=| 31 | | | | | | | | | | |Février | 55 | =4= | 24 | 36 | 17 | 20 | 25 | | | | | | | | | | |Mars | 63 | 23 | 26 | 21 | 36 | 49 | 11 | | | | | | | | | | |Avril |=13= | 47 | 35 | 26 | 18 | 15 | 41 | | | | | | | | | | |Mai | 51 | 42 |=79= | 15 | 4 | 32 | 68 | | | | | | | | | | |Juin | 19 | 55 | =0= | 38 | 77 | 64 | 17 | | | | | | | | | | |Juillet | 10 | 21 | 13 | 12 | =0= | 4 | 33 | | | | | | | | | | |Août |=55= | 14 | 27 | 4 | =0= | 10 | 43 | | | | | | | | | | |Septembre | 27 | 30 | 27 | 18 | 39 | 39 |=14= | |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | TOTAL | 418 | 458 | 443 |=239=| 381 | 507 | 378 | |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+ |Jours de pluie| 71 | 75 | 59 |=46= | 59 | 66 | 59 |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | Autres Stations, par années, en millimètres |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ |Thibar | 441 | 465 | 438 | 414 | 431 | 577 | 376 | | | | | | | | | | |Le Kef | | 644 |=804=|=496=| 533 | 616 | 545 | | | | | | | | | | |Teboursouk | | | 575 |=350=| 483 | 500 | 414 | | | | | | | | | | |Gafour | | | | | | | | | | | | | | | | | |Djebel-Mansour| | | | | | | | | | | | | | | | | |Djouggar | | | | | | |=323=| | | | | | | | | | |Sodga | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | |Thala | | 376 | 431 | 272 | 356 | 511 | 209 |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+

[Suite]


-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | MOIS |1905-|1906-|1907-|1908-|1909-|1910-|1911-| | |1906 |1907 |1908 |1909 |1910 |1911 |1912 |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | | mm | mm | mm | mm | mm | mm | mm | | | | | | | | | | |Octobre | 31 | 40 | 24 | 31 |=44= | =0= | 41 | | | | | | | | | | |Novembre | =3= | 12 | 29 | 58 | 25 | 16 |=116=| | | | | | | | | | |Décembre | 119 | 62 | =2= |=202=| 6 | 185 | 37 | | | | | | | | | | |Janvier | 55 | 63 | 44 | 63 | 44 | 82 | 28 | | | | | | | | | | |Février | 46 |=70= | 20 | 36 | 56 | 43 | =4= | | | | | | | | | | |Mars | 14 | 19 |=176=| 88 | 63 | 73 |=10= | | | | | | | | | | |Avril | 86 | 70 | 39 | 90 | 38 |=116=| 21 | | | | | | | | | | |Mai | 40 | 10 | =1= | 24 | 14 | 29 | 14 | | | | | | | | | | |Juin |=100=| 11 | 17 | 39 | 10 | 16 | 25 | | | | | | | | | | |Juillet | 28 | 6 | 1 | =0= | 2 |=49= | 0 | | | | | | | | | | |Août | 42 | =0= | 4 | =0= | 24 | 6 | 14 | | | | | | | | | | |Septembre | 35 | 50 | 30 | 30 | 18 | 53 |=138=| |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | TOTAL | 599 | 403 | 387 | 661 | 344 |=668=| 448 | |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+ |Jours de pluie| 76 | 59 | 69 |=80= | 48 | 79 | 63 |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ | Autres Stations, par années, en millimètres |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+ |Thibar | 652 |=795=| 592 | 775 | 579 | 681 | 592 | | | | | | | | | | |Le Kef | 593 | Observations | | 592 | 510 | | | |très incomplètes | | | | | | | | | | | | | |Teboursouk |=719=| 497 | 354 | 609 | 606 | 597 | 503 | | | | | | | | | | |Gafour | | Observations | | 500 | | | | |très incomplètes | | | | | | | | | | | | | |Djebel-Mansour| | 520 | 491 | | 430 | 725 | 634 | | | | | | | | | | |Djouggar | | 387 | 382 | 493 | 395 |=759=| 598 | | | | | | | | | | |Sodga | | 529 |=408=| 660 | 342 |=736=| 553 | | | | | |(onze|(onze| | | | | | | |mois)|mois)| | | | | | | | | | | | |Thala | 396 | | | 383 | 324 |=896=| 492 | | | | | | |(onze| | | | | | | | |mois)| | |
-----+-----+-----+-----+-----+-----+-----+

Souvent on divise au point de vue du climat la zone méditerranéenne en deux. Au Nord du 40° de latitude, on admet des saisons de pluie aux équinoxes avec un hiver et un été secs, la saison d’automne étant plus mouillée que l’autre. On ajoute que parfois ces deux saisons pluvieuses se confondent en une seule. Au Sud du 40°, on proclame simplement une saison humide en hiver et une saison sèche en été. Classification trop rigoureuse et à laquelle ne se plie pas entièrement le climat de la Tunisie, contrée située entre le 33° et le 37°. Dans la Régence, il pleut évidemment surtout d’octobre à mai, tandis que de juin à septembre, la terre ne reçoit guère d’eau du ciel ; mais d’une part la saison pluvieuse englobe aussi le printemps et compte deux fois plus de mois que la saison sèche, et, en second lieu, la saison pluvieuse ainsi définie n’est pas une et se laisse le plus souvent entamer vers le milieu de son cours par une petite saison sèche. Aussi, peut-on écrire justement qu’en Tunisie il y a une première saison pluvieuse en automne- hiver autorisant les semailles, puis, après une interruption qui se balance autour du mois de février, une seconde saison pluvieuse au printemps assure les récoltes. Elle est moins abondante que l’autre. Enfin, l’été constitue l’époque sèche. Ces propositions expriment assez bien la règle théorique qui préside à la répartition des pluies dans l’année sur le sol de la Tunisie. Mais cette loi même est plus d’une fois en défaut.

Les observations que nous possédons pour Mactar nous permettent de dégager quatre types d’années :

[Illustration : Figure 2. — PLUIE — DIVERS TYPES D’ANNÉES A MACTAR. Type A]

TYPE A. — Avec une seule période humide et une seule période sèche, ce type rentre dans la classification adoptée par les météorologues européens. Il ne se vérifie que dans les années extrêmement pluvieuses et encore pas dans toutes.

[Illustration : Figure 2. — Type B]

TYPE B. — C’est le type qui répond à la loi formulée tout à l’heure pour la Tunisie. Il n’est pas plus fréquent que le précédent.

[Illustration : Figure 2. — Type C]

TYPE C. — Dans ce troisième type, il y a de net que la phase pluvieuse de l’automne-hiver avec le déclanchement ultérieur. La phase humide du printemps est restreinte et à peine supérieure aux précipitations du début de l’été. C’est le régime le plus ordinaire dans le Haut-Tell.

[Illustration : Figure 2. — Type D]

Enfin, dans un quatrième type D, assez commun, il n’y a plus aucune règle, mais une succession désordonnée de mois humides et de mois secs.

A Mactar, les types C et D ont à leur actif les trois quarts des années.

En construisant sur ces données un type d’année théorique nous aurions ceci :

MACTAR LE KEF mm mm Automne { 100 } { 130 } { } { } 250 { } 330 { } { } 380 { } 500 Hiver { 150 } { 200 } } } Printemps 130 } 170 } Eté 70 50 --- --- 450mm 550mm

Non seulement il pleut davantage au Kef, mais la répartition y est meilleure qu’à Mactar, à cause de la disproportion plus forte entre le printemps et l’été. Le type B y aura donc plus d’adeptes.

3o La température. — Si les pluies vont diminuant en Tunisie du Nord au Sud et d’Ouest en Est, la température suit une marche quasi inverse, mais avec moins de régularité dans la dégression. Après la limite du désert la zone la plus chaude est la Basse-Steppe pour laquelle les calculs effectués jusqu’ici144 établissent théoriquement une température moyenne maximum annuelle de 27° à 28°. Puis s’offre avec une somme de chaleur à peine un peu plus faible la Haute-Steppe méridionale avec Gafsa. De là on saute aux plaines de la Medjerda (25° à 26°) sur le rang desquelles il échet sans doute de mettre les plaines du Haut-Tell. Se présentent ensuite les localités maritimes, Gabès, Djerba, Sousse et Tunis avec 24°, Sfax, Bizerte et Tabarca avec 22° ou 23°, Kelibia avec 21°. L’influence de la mer éclate donc ici d’une manière frappante. Dans le Haut-Tell enfin, le Kef assez insolé est avec 22° sur le même pied que Bizerte, tandis que les 19°,7 de Mactar placent ce village à côté d’Aïn-Draham (19°,2). Si l’on examine, au contraire, les températures moyennes minima annuelles, Mactar n’accuse que 8°,6, alors qu’Aïn-Draham a 9°,5.

En dehors de ces chiffres, ce qui distingue le Haut-Tell, c’est, d’une part, l’intensité et la durée des froids de l’hiver, et, de l’autre, la clémence relative de l’été et le peu de nocivité du sirocco. Traits par lesquels Mactar ou Thala évoquent, en effet, Aïn-Draham qui est également une station montagneuse. Des quatre principales stations du Haut-Tell, le couple Téboursouk-Kef jouit de températures plus fortes que le couple Mactar-Thala, à cause de son altitude plus basse et de son exposition au Sud. Pour bien apprécier la distribution de la température, il convient donc de faire une sorte de chassé croisé. Les températures de Mactar-Thala qui sont aussi celles du Bargou, de Bou- Chebka, de la Kalaat-Senane, se retrouvent dans l’autre bande montagneuse, au Goraa, au Dyr et sur le Sra-Ouargha. Celles de Téboursouk et du Kef se vérifient plus ou moins à Zeriba, Djama, Medeina, Kalaat-Djerda. L’expérience montre qu’à altitude et orientation égales, la zone Sud du Haut-Tell est plus chaude que l’autre.

Les bourrasques de Nord-Ouest abaissent la température de toute l’atmosphère, et lorsque le temps est clair et calme se manifeste un rayonnement local énorme susceptible d’attirer le thermomètre sous zéro dans la tranche aérienne voisine du sol. La constitution montagneuse du Haut-Tell et sa hauteur ne sont pas pour réchauffer les ondes du Nord- Ouest, tandis que l’éloignement des effluves marines favorise le second phénomène. Le Haut-Tell réunit donc les conditions voulues pour être la zone la plus froide de la Tunisie. Car la Kroumirie plus mouillée est moins sujette au rayonnement et la Steppe moins élevée et plus écartée de la Méditerranée occidentale est moins soumise aux vagues glaciales du Nord-Ouest. En Algérie, en revanche, la Steppe étant plus sèche et quasi aussi haute que la portion méridionale du Tell, c’est elle qui enregistre les minima de température les plus accentués.

Si le Haut-Tell témoigne d’un climat particulièrement rude durant l’hiver, il se défend aussi beaucoup mieux du sirocco que toute autre région de Tunisie. Soufflant du Sud-Ouest ou du Sud, ou parfois même du Sud-Est, le sirocco coïncide avec une baisse barométrique rapide, une hausse anormale de la température et une sécheresse extrême de l’air. Il est souvent suivi d’une réaction fraîche et humide par vent de Nord- Ouest amenant un type de temps exactement contraire. Peut-être pourrait- on formuler en loi que la fréquence du sirocco et son intensité vont fléchissant du Sud au Nord s’il n’y avait que des plaines entre les Chotts et la Méditerranée occidentale. Mais en grimpant sur les reliefs, le sirocco s’atténue de beaucoup pour s’exaspérer à la descente sur le versant opposé. Ainsi, des endroits situés vers le Nord ont davantage à se plaindre de ce vent que certaines localités placées au Sud. Le coup de sirocco du 12 avril 1901 qui nuisit tant au blé donna, par exemple, du midi au septentrion, à travers la Tunisie :

Vers la frontière algérienne145 : Sur le rivage oriental : Altitude Degrés Degrés Tozeur, Nefta 60m 39° Tataouine 42° Gafsa 345 36° Djerba 34° Thala 973 30° et 31°,5 Sfax 32° Mactar 924 29°,5 Sousse 40° Téboursouk 465 34° Grombalia 35° Thibar 363 35° Tunis 40° Souk-el-Arba 143 38° Mateur 37° Aïn-Draham 1.014 30°

Les plaines ressentent donc toute la rigueur du sirocco, tandis que les montagnes et les sraouate n’ont pas trop à le redouter. Pourtant, dans l’ensemble du pays, il est justement craint. En hiver, il diminue le froid, mais aussi le quantum des pluies et, en activant la germination, il expose les végétaux plus précoces à souffrir des gelées de mars. C’est lui qui dès cette époque jette du Désert sur la Steppe les sauterelles qu’il lance ensuite sur le Tell par bonds successifs, comme en 1891 et 1899. Visitant le Haut-Tell de deux à cinq fois en hiver- automne, il se manifeste durant quatre à dix jours au printemps et pendant trois à seize jours en été, provoquant à ce moment les maxima annuels. Ceux-ci sont d’ailleurs moindres sur le Haut-Tell que sur la Steppe ou le Tell Inférieur et ils y offrent moins d’inconvénients, la culture de la vigne y étant peu pratiquée.

Les chiffres mis en œuvre dans notre livre ont été recueillis suivant les errements officiels, c’est-à-dire sous abri et à une hauteur de 1m 50 à 2m 50. Les températures marquées dans ces conditions sont celles qu’éprouvent les grands animaux et les ramures des arbres. Mais on ne saurait se baser sur elles pour ratiociner au sujet des herbes ou des bêtes de faible taille, chèvres ou moutons. Près de la surface du sol, il fait, en effet, beaucoup plus chaud en été146 et beaucoup plus froid en hiver qu’à deux mètres de hauteur147. La couche atmosphérique dans laquelle vivent les céréales subit des extrêmes infiniment plus accusés que ceux qui résultent du mode d’observation employé. L’agriculteur devra donc ne jamais oublier de corriger nos chiffres en ce qui concerne les végétaux ou le petit bétail.

En résumé, climatiquement comme orographiquement, le Haut-Tell occupe une place à part parmi le bloc des pays tunisiens. Grâce à sa position centrale, il est le carrefour où se rencontrent vents de l’Ouest et du Nord et vents orientaux. Les deux directions pluvieuses contribuent à l’alimenter en eau avec cependant prévalence de celle du Nord-Ouest. Le Haut-Tell reçoit de la sorte, bon an mal an, assez de pluie pour que soit fructueuse la culture des céréales. L’altitude qui lui vaut d’être mouillé à suffisance en fait une région à hiver froid et a été supportable. Toutefois, ce caractère n’est bien net qu’en montagne ; en plaine, les pluies sont moindres et la chaleur beaucoup plus forte. C’est là une première cause de diversité au sein même du Haut-Tell. L’antagonisme de vents opposés et différemment humides en est une autre, et le lecteur perspicace déjà se sera aperçu des variations mensuelles ou annuelles véritablement énormes que souffrent les pluies et auxquelles n’échappe pas la température.

4o Les variations. — Pour un endroit donné, vent, pluie et température se modifient d’un jour à l’autre, d’un mois au même mois de l’année suivante et d’une campagne agricole à la campagne d’après (voir le tableau de Mactar). En outre, entre localités voisines il n’y a aucune solidarité climatique ni même aucune constance dans les variations (voir la suite du même tableau). Lorsqu’en 1901148 nous publiâmes les chiffres des précipitations enregistrées jusqu’à cette date à Mactar, nous obtinmes un maximum annuel de 775mm contre un minimum de 422mm. Nous étions alors loin de supposer que l’année 1901-1902 fournirait seulement 238mm. Non moins remarquable est la rapidité des écarts thermiques. En février 1899, par vent du Sud, on eut à Mactar, du 8 au 14, des températures très chaudes (min. + 7 ou + 8, max. + 21°). Vers la fin du mois, le vent tourne au Nord. Le 28 il neige et on compte, la nuit, 1° et à peine + 4° à deux heures de l’après-midi. Voici d’autres chiffres, au hasard :

7 heures du matin Minimum de la nuit 26 mai 1891 + 28° + 24° (sirocco) 27 mai 1891 + 12° + 8° Maximum du jour 19 juillet 1903 41,5 24,5 S.-O. (sirocco) 20 juillet 1903 34 20,5 N. 21 juillet 1903 25 14 N.

Aucune saison n’est exempte de ces variations soudaines qui dépendent toutes d’une saute brusque du vent dominant auquel pour passer du Sud- Ouest (sirocco) au Nord-Ouest (djebeli) ou inversement, il suffit souvent d’un seul tour de cadran. Le bouleversement produit par un coup de sirocco et par la réaction froide subséquente au milieu d’une tranquille période de vents septentrionaux est bien indiqué par le tableau suivant :

MACTAR THALA
-------+-------+----++-------+-------+----+ | DATES |Tempér.|Tempér.|Vent||Tempér.|Tempér.|Vent| | | max. | min. | || max. | min. | |
-------+-------+----++-------+-------+----+ |6 avril 1901|22° | 8° |WNW ||22° |12° | W | | | | | || | | | |8 — — |25 |10 | » ||29 |13 | » | | | | | || | | | |9 — — |27 |12 | » ||=31,5= |18 | SW | | | | | || | | | |11 — — |28 |11,5 | SE ||31 |18 | » | | | | | || | | | |12 — — |=29,5= |13 | S ||30 | 8,5 | N | | | | | || | | | |13 — — |12 | 4 | NW ||=10= | 4,5 | » | | | | | || | | | |14 — — |=10= | =1= | » ||15 | =3= | E |
-------+-------+----++-------+-------+----+

Ces variations pour une même localité se rencontrent dans toute la Tunisie. Entre endroits voisins, elles sont peu frappantes dans la Steppe basse. Au contraire, avec ses plaines encavées entre des reliefs élevés, avec sa position intermédiaire entre les deux bassins de la Méditerranée et le Sahara, le Haut-Tell présente de multiples contrastes météorologiques à brève distance. Il possède en somme une allure de pays montagneux où l’altitude et l’exposition jouent un rôle considérable. On y distingue un climat de plaines et vallées encaissées et un climat de plateaux et montagnes, un climat d’emplacements regardant au Nord-Ouest et un climat de lieux faisant face au Sud-Est. Chaque compartiment conserve à ce sujet sa physionomie propre qui ne ressemble à celle de la case limitrophe que si celle-ci appartient à la même catégorie, plaines d’un côté (grande insolation, pluviosité médiocre), sraouate de l’autre (fraîcheur relative, bonnes pluies). Mais entre une plaine et un sra contigus, pas de similitude. Dans un sra même, que de différences. Au sein du massif de Mactar, la rainure de l’Ousafa est infiniment plus chaude que ce qui l’entoure. Même observation pour la vallée inférieure de l’Oued-Ermoucha dans les sraouate de Téboursouk. Celle-ci s’orne de quelques palmiers comme l’Ousafa se décore de cactus. En revanche, certains ravins ouverts au Nord-Ouest sont plus frais que le plateau.

Quant aux pluies, le Haut-Tell jouit d’un régime composé de quelques précipitations générales fournies par les apports du Nord-Ouest lorsque ceux-ci sont très riches (quatre à cinq fois à chaque saison pluvieuse) et d’une série de pluies locales qui sont de beaucoup prépondérantes. Le plus souvent celles-ci se juxtaposent plus ou moins dans l’espace, de sorte que tout le pays est arrosé d’une façon variable. Mais, parfois, il se glisse entre elles des vides. En 1900, la citerne de la maison cantonnière de Lorbeus, curée en janvier, ne reçut plus une goutte d’eau jusqu’à la fin d’avril, alors que sur les alentours immédiats crevait plus d’un orage et que Mactar était favorisé d’environ 150mm d’eau. Ces vides sont naturellement plus fréquents et plus larges dans les années moins pluvieuses et dans la Steppe que dans le Tell. Ainsi, dans le Haut-Tell, chaque année, chaque canton a un climat dont les éléments sont toujours diversement dosés et combinés. Nous sommes donc vis-à-vis d’une instabilité énorme. Exception faite de la répartition saisonnière des pluies pour laquelle une certaine règle se dégage, cette instabilité semble être en dernière analyse la loi dominante et en même temps le seul point commun de tous les climats que l’on réunit sous le nom de climat méditerranéen.

[Illustration : X — LA CASCADE DE BOU-FATHA. (Cliché Monchicourt.)]

[Illustration : XI — LA BROUSSE A LENTISQUES EN BAS DU DJEBEL EL- AKHOUATE (Cliché X…)

Planche F

5o Questions de méthode. — A ces climats et en particulier au tunisien, il convient d’appliquer les modes d’expression les plus propres à en illuminer l’individualité. Notamment, il faut rayer à peu près complètement du vocabulaire les mots « normal, habituel, ordinaire, moyen ». Car, si le système des moyennes né dans l’Europe occidentale et centrale rend très bien les phénomènes de ces pays de climat assez régulier, il est tout à fait incapable de donner une idée claire de la réalité des choses en Tunisie, puisque l’une des principales caractéristiques du climat de la Régence est précisément de ne pas posséder de moyennes. Par exemple, l’année sèche 1887-88, la fameuse année blanche, fut suivie d’une période très humide qu’on n’a plus revue depuis.

1887-88 1888-89 1889-90 1890-91 1891-92 1892-93 Le Kef =252=mm 655mm =910=mm 496mm 860mm 571mm Mactar ? ? 745 730 718 461

A Mactar, les deux extrêmes connus sont 238mm en 1901-02 et les 745mm ci-dessus. La moyenne n’a plus dans ces conditions qu’une exactitude arithmétique. Elle relève du calcul et non de la géographie. Elle ne doit donc être mentionnée qu’en compagnie des extrêmes. En outre, il échet d’énoncer le quantum des années où les précipitations ont été inférieures au taux jugé suffisant pour telle ou telle culture pratiquée ou pouvant être introduite dans le pays : on notera donc que, pour Mactar, sur les quatorze dernières années, cinq n’ont pas atteint 400mm et une est restée au-dessous de 300mm. Pour le nombre de jours pluvieux, on s’attachera pour une raison pareille aux deux chiffres maximum et minimum.

En ce qui concerne la température, les moyennes journalières, mensuelles ou saisonnières, ne représentent non plus rien de satisfaisant et ici aussi ce sont les minima et les maxima qui importent. Mais il est légitime de dégager la moyenne des maxima et la moyenne des minima d’un mois, parce que dans ce cas, elle s’obtient par la fusion de chiffres qui ne sont pas très éloignés les uns des autres. En même temps, le maximum et le minimum absolus doivent être mis en lumière pour que l’on sache quelle est dans les deux sens l’amplitude de l’oscillation.

Pour l’hiver, on pourra se borner aux moyennes des minima et aux minima absolus. Pour l’été, ce sera la même chose avec les maxima. Mais, afin de bien faire toucher du doigt la réalité, il sera expédient de mettre en face l’un de l’autre l’hiver et l’été les plus accentués et les plus doux qu’on ait enregistrés.

Lorsqu’une station offre des suites d’observations incomplètes, en France, on bouche le trou en se servant des chiffres de stations voisines corrigés par le rapport moyen établi entre ces stations et la station défaillante. Etant donné les fortes variations du climat à très brève distance, ce procédé ne peut qu’être déconseillé en Tunisie où les relations dont il s’agit sont essentiellement inconstantes. La comparaison entre localités, plutôt que sur des chiffres moyens reposera sur divers modes d’appréciation en ayant soin de considérer des périodes de temps identiques pour éviter de faire jouer d’un seul côté des années spécialement pluvieuses ou sèches. Quant aux systèmes graphiques dont l’usage se justifie dans l’Europe occidentale et centrale, comme ici plaines et montagnes sont intimement mêlées, on ne saurait tracer sur une carte des lignes coupant tout le pays et limitant des zones isopluviales ou isothermiques ou bien il faudrait avoir deux cartes, l’une pour les plaines, l’autre pour les montagnes. Dans ces conditions, il est préférable de dresser la carte de la pluviosité grâce à des teintes plates appliquées sur les différents cantons. C’est ce que nous avons fait dans notre carte no 5. Très instructives seraient des cartes climatiques concernant les types d’années les plus caractéristiques avec indication de la fréquence de chacun. La carte la plus expressive serait pour les pluies, celle qui montrerait les cantons recevant toujours plus de 400mm d’eau, ceux qui ne sont gratifiés de cette dose que neuf années sur dix, huit années sur dix, etc. Pour la température, il conviendrait de dessiner à part la carte des isothermes de montagne et de plaine (carte des maxima et des minima absolus, carte des moyennes des maxima et des minima, etc.). Les bases font défaut pour confectionner actuellement des documents de cette sorte.

En somme, à une réalité complexe comme celle que nous rencontrons dans le Haut-Tell de Tunisie, il faut une traduction concrète harmonique et non susceptible d’induire en erreur les gens qui voudraient en tirer des règles de pratique. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas dispensés de tout effort personnel. Si le géographe cherchant à marquer les liens entre l’homme et le milieu physique peut fournir d’excellentes informations, ces dernières se maintiennent toujours un peu dans le général. Le total de pluie tombée dans l’année et la répartition des précipitations selon les saisons est évidemment une notion primordiale, mais des circonstances peuvent modifier le résultat brut perçu par les instruments. Une même quantité d’eau produit sur un champ des phénomènes inégaux selon qu’elle s’abat en trombe ou en pluie fine et selon qu’elle est suivie ou non d’un vent asséchant, djebeli ou sirocco, etc.

Des leçons d’un autre ordre sont à méditer par l’agriculteur et par l’homme d’Etat149. La variabilité climatique entraîne ipso facto une variabilité dans les rendements de la terre, et celle-ci, dans un pays essentiellement agricole comme la Tunisie, se répercute immédiatement sur le commerce et sur la rentrée des impôts. Après une bonne année, le colon, le négociant ou l’administrateur doivent donc toujours avoir présente à l’esprit la possibilité d’une année mauvaise. Au lieu de gaspiller leur gain en choses superflues, il sera prudent pour eux d’amortir leur capital, de payer leurs dettes et de se constituer des réserves. Il sera également opportun pour chacun de s’ingénier à multiplier ses ressources et notamment d’éviter la monoculture.

La nature humaine n’échappe pas non plus à l’influence de cette instabilité du climat. Toutes les stations du Haut-Tell présentent des écarts thermiques annuels considérables. A Mactar, la différence entre le maximum le plus fort et le minimum le plus faible n’est pas inférieure à 54° (− 10° et + 44°) ce qui est un effet du caractère continental du climat, car, sur la côte, on n’atteint pas un total pareil. Pour l’anomalie thermique, Mactar dépasse même des villes de Steppe comme Kairouan. Toutefois, l’écart observé dans une même année ne s’élève pas à plus de 50°, et il est plus facile à supporter lorsqu’il va de − 6° à + 44° que lorsqu’il s’étend de 0° à 50° ainsi qu’à Kairouan. Au surplus, les écarts thermiques annuels n’ont pas pour la vie animale toute la gravité qu’on leur attribue d’ordinaire, car entre eux une série de mois ménagent des gradations successives. Ce qui, au contraire, marque le physique et le moral de l’homme, ce sont les sautes journalières de température. Il est loisible de se demander si « la mobilité d’humeur propre aux Numides et leur esprit facilement infidèle envers les dieux et les hommes » déjà signalés par Polybe150 et bien connus de ceux qui pratiquent les indigènes actuels, ne sont pas une conséquence de cette particularité climatique s’exerçant depuis des siècles sans aucun contrepoids de science ou d’éducation. Si les Berbères se sont empressés d’adopter le fatalisme musulman, n’est-ce pas aussi parce qu’ils étaient imprégnés du fatalisme du climat, c’est-à- dire persuadés de leur impuissance en face des révolutions de l’atmosphère violentes, inattendues et sans cesse répétées ?

II L’ALLURE DE L’ANNÉE * * * * * 1o =La période pluvieuse et froide=

Envisagées comme phases de l’année climatique et agricole, les saisons n’ont pas la même extension dans la Steppe et dans le Tell ni, au sein même du Haut-Tell, en plaine et sur les sraouate (voir fig. 3). Sur ceux-ci, l’hiver s’appesantit pendant environ quatre mois, tandis qu’en plaine, c’est l’été qui est le maître. Le classement ne serait pas identique pour d’autres régions tunisiennes. Pourtant, la ligne relative aux sraouate conviendrait assez au Tell Septentrional, celle concernant les plaines ne messiérait pas au Tell Inférieur.

[Illustration : Figure 3. — RÉPARTITION DES SAISONS DANS LES PLAINES ET SUR LES SRAOUATE]

Dans notre Afrique du Nord, le moment du repos des plantes n’est pas l’hiver, mais l’été, et le renouveau de la végétation se produit dès l’automne. L’année débute donc avec le fléchissement de la chaleur estivale associé à des chutes d’eau faisant pousser l’herbe et préparant le sol à recevoir le grain. Par ses chaleurs, septembre prolonge août. C’est le grand mois du dépiquage et de la consommation des cactus. Mais, d’un autre côté, par ses précipitations, il annonce l’entrée en scène de la période pluvieuse. Il possède ainsi dans le Haut-Tell une physionomie équivoque. Selon les années et les cantons, tantôt il se présente comme été et tantôt comme automne.

1o La température de l’automne. — Insensible sur la côte orientale où il s’effectue par transitions graduelles, le passage de l’été à l’automne est très net dans le Haut-Tell. Après les orages de la mi- septembre ou du début d’octobre qui ont à peu près sans rémission ramené la chaleur au-dessous de 30°, on a la sensation parfaitement claire du changement de saison. Certains matins, le brouillard se montre : le 9 octobre, en 1904, à Mactar, le 2 septembre, en 1905, manifestations qui sont en relation avec une plus grande activité pluviale. Celle-ci va se déployer plusieurs mois durant, de sorte que l’automne et l’hiver se fondent à cet égard en une seule époque qui est aussi une seule phase de la vie agricole, celle où on laboure et où on sème. L’automne est le cousin de l’hiver « El kherif ben am ech chta ». Ce qui les différencie, c’est la température. L’automne pourrait à ce sujet se définir la saison durant laquelle les maxima journaliers se tiennent au- dessous de 30°, tandis que les minima ne descendent pas jusqu’à 0°. Ainsi comprise, cette partie de l’année s’étend approximativement du milieu de septembre au déclin de novembre avec une chute d’environ 5° par mois pour les maxima et les moyennes des maxima :

AUTOMNE DE 1899 (chaud) Mactar : Moy. des max. Max. abs. Min. abs. Septembre 26° 31° 12° Octobre 21°,7 24° 9° Novembre 14°,7 22° 1° AUTOMNE DE 1904 (frais) Mactar : Moy. des max. Max. abs. Min. abs. Septembre 25°,1 29° 8° Octobre 19°,3 24° 7° Novembre 13°,3 20° − 1° le 27.

Pour Thala, tableaux semblables, tandis que le Kef et Téboursouk fournissent des données un peu plus fortes. Les automnes frais y équivalent aux automnes chauds de Mactar.

Très souvent, la décroissance régulière de la température est interrompue par des retours de la chaleur accompagnant des coups de sirocco. En 1902, le 9, le 10 ou bien le 11 octobre, on souffrit 30 à 36° dans les quatre grandes stations montagneuses du Haut-Tell. Même phénomène en 1903 pour Téboursouk (34° le 21 octobre) et pour le Kef (32°). En revanche, il n’est pas impossible que novembre expirant voie à Thala ou à Mactar le thermomètre s’incliner au-dessous de 0°.

Dans les plaines la chaleur persiste plus longtemps. Là, ce n’est pas seulement septembre, mais encore une partie d’octobre qui mérite de figurer en été. L’automne y occupe le dernier lambeau d’octobre, tout novembre et un fragment de décembre. Faute d’observations suffisantes dans les zones déprimées du Haut-Tell, constatons du moins en marge de celui-ci, à Bou-Arada ou à Saint-Joseph-de-Thibar (363m d’alt.), des résultats que l’expérience indique comme pouvant leur être appliqués en gros. En 1900, à Bou-Arada, le mois d’octobre a comme moyenne des maxima 31°,6. Les trois premiers jours de novembre montent à plus de 30°, le 4 on note encore 29°, puis la température tombe le lendemain à 24° après une pluie rappelant comme action réfrigérante telle averse de la mi- septembre sur les sraouate du Haut-Tell. L’octobre de Thibar correspond comme température au septembre des sraouate, le novembre à l’octobre et le décembre au novembre.

L’automne laisse venir à point sur les sraouate raisins, coings et figues. Grâce à la tiédeur relative de l’atmosphère combinée avec des condensations aqueuses plus intenses, la végétation se réveille. L’automne fonctionne comme un printemps plus timide. L’herbe pousse. Pâquerettes, soucis, pissenlits, mourons, ravenelles, etc., refleurissent bien qu’en moindre quantité qu’en avril. Pour les plantes ayant des réserves dans des bulbes, tubercules ou rhizomes, il s’agit de clore un cycle que l’été avait suspendu : parmi les éteules ou les jachères, les calices des colchiques, des scilles et des narcisses sont des floraisons estivales retardées151 auxquelles l’humidité automnale permet d’aboutir. Au sein de la brousse, le romarin et la bruyère se parent l’un de fleurettes bleues, l’autre de fleurettes roses.

2o Les précipitations d’automne et d’hiver. — Nous avons précédemment signalé l’existence d’une phase pluvieuse d’automne-hiver avec un total de respectivement 100 + 150mm d’eau pour Mactar et 130 + 200mm pour Le Kef. Un chiffre de 250mm, et même un peu moins, suffit pour les labours, les semailles et la germination des céréales. Parfois, cependant, il n’est pas atteint. Dans l’automne-hiver des douze années 1898-1910, à Mactar, c’est cinq fois que l’on a des chiffres inférieurs à 200mm et à Thala six fois en dix ans, alors qu’à Téboursouk un abaissement de ce genre ne s’est vérifié qu’une fois. A moins d’une année exceptionnellement sèche comme « l’année blanche » 1887-88, cette période a dans le Nord du Haut-Tell assez d’eau pour remplir sa tâche agricole, alors que dans les sraouate du Sud elle se montre parfois au- dessous de son rôle. Aussi, dans ces territoires méridionaux, et c’est aussi le cas de la Steppe, les précipitations printanières revêtent- elles une valeur compensatrice toute spéciale de laquelle dépend en définitive la récolte.

Quand les pluies sont copieuses, il y a des chances pour que le sol ait au moment voulu l’humidité idoine. Mais la distribution de celle-ci a une importance qui s’accroit d’autant plus que le quantum pluvial est plus petit. La culture des céréales demande, d’octobre à février, une certaine colonne d’eau, mais il faut aussi que cette dose soit répartie d’une manière opportune ; d’abord des pluies pour rendre le sol malléable, puis de beaux jours pour que le paysan procède à ses labours, ensuite encore des pluies pour que sorte et végète l’orge ou le blé. Les pluies trop abondantes ou trop répétées sont mauvaises comme facilitant la montée de l’herbe dans les champs et ne consentant pas à la glèbe de recevoir la charrue. Inversement, avec une trop longue série sans eau, le sol n’a plus la teneur hydrique utile. En 1889, à Mactar, aucune précipitation du 8 octobre au 22 novembre. A Gafour, les trois mois d’octobre-décembre 1907 furent absolument secs. La saison pluvieuse est donc parfois lente à se dessiner. De même, elle peut s’arrêter prématurément et laisser entre elle et les pluies printanières un vide accentué. A Sodga (entre Serdj et Bargou) on n’eut de pluie ni en janvier ni en février 1910. A Thala, février 1905 et 1908 ne marquèrent rien au pluviomètre et février 1903 et 1909 furent à peine plus mouillés. Des phénomènes analogues se constatent dans les plaines, surtout en non Friguia.

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