La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala)
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 20 parties.
[Note 92 : PH. THOMAS : Recherches sur quelques roches ophitiques du Sud de la Tunisie. (Bull. Soc. Géol. Fr., 1891), p. 445.
Dans son Essai d’une Descript. Géol. de la Tunisie, postérieur aux travaux de PERVINQUIÈRE, le même auteur dit qu’il conserve des doutes sur l’attribution de ce genre de terrain au trias. Voir p. 194-195.]
[Note 93 : Sur les phénomènes de recouvrement du Djebel-Ouenza (Constantine) et sur l’existence de nappes charriées en Tunisie. (C. R. Acad. Sc., t. CXLIII, 1906), p. 137-139. Voir aussi TERMIER : Notes de tectonique tunisienne et constantinoise. (Bull. Soc. Géol. de France, 1908), p. 102-124, et, en sens contraire, GOURGUECHON : Sur l’interprétation tectonique des contacts anormaux du Djebel-Ouenza (Algérie) et de quelques phénomènes similaires observés en Tunisie. (Ibid.) p. 46-53.]
[Note 94 : Etude Géol. de la Tunisie Centrale, p. 333-335.]
[Note 95 : Op. cit., p. 338.]
[Note 96 : HAUG, op. cit., p. 370.]
[Note 97 : Sur les 14.250 kilomètres carrés du Haut-Tell :
2.850 ont plus de 1.000 mètres.
4.050 ont de 700 à 1.000 mètres.
Soit : 6.900 kilomètres carrés.
4.900 ont de 500 à 700 mètres.
2.350 ont de 200 à 500 mètres.
100 ont au-dessus de 200 mètres.
Soit : 7.350 kilomètres carrés.]
[Note 98 : Dr E. BONNET : Géographie botanique de la Tunisie, loc. cit., p. 23 du tirage à part.]
[Note 99 : TRABUT : Les zones botaniques de l’Algérie. Congrès de l’Afas, 1888, Oran, tirage à part, p. 7.]
[Note 100 : In PLAYFAIR, op. cit., p. 188 et 189. — PUCKLER MUSKAU, op. cit., t. III, p. 201, parle aussi de cèdres rouges dans la forêt des Ouled-Naji. Ces soi-disants cèdres n’étaient vraisemblablement que des genévriers de Phénicie.]
[Note 101 : On n’y distingue donc pas, comme dans les Alpes, au point de vue des cultures et des habitations, le côté du soleil (ados dans le Dauphiné, solivo, a sole dans les préalpes italiennes) et le côté de l’ombre (avers, hubac en France, oviga, inversa vers Come et Lugano). Les indigènes appellent bien l’ados mchemsa et l’avers mdhalla, c’est-à-dire « ensoleillé » et « ombragé », mais sans qu’il en résulte aucune conséquence pratique, car le soleil chauffe quasi également les deux versants. La marroube pourtant tapisse plus spécialement la pente mdhalla. Çà et là, des endroits ombreux abritent diverses plantes (arums, orchidées, etc.). Le caprier (qabbar) accroche aux falaises ses belles fleurs roses. Des cyclamens se rencontrent dans un ravin du Dyr du Kef en contrebas de Sidi-Mansour-el- Gaïas, et aussi à Nemcha, à Dougga, au Goraa. Dans la gorge de l’Oued- Saha près de Téboursouk, en amont d’Aïn-Mzetta (Bargou) on m’a signalé des fougères.]
[Note 102 : On prononce sri et srei, diminutif de sra.]
[Note 103 : Voir VAISSIÈRE : Les Ouled-Rechaïch (Revue Africaine, 1892, p. 223). Dans l’Aurès, se rangent parmi les sraouate, la cuvette d’Arris (1.200m), celle de Moudji (1.300m), le plateau du Msara du Chechar (1.500m), etc.]
[Note 104 : Dakhlat est le féminin de dakhel qui signifie « interne, intérieur, chose qui entre dans une autre, qui y est contenue ».]
[Note 105 : La même racine donne morharfa (cuiller). Comp. dans l’Apennin les termes de bacino et de conca.]
[Note 106 : Ce nom est donné par EL-BEKRI, p. 130, à la Dakhlat de Souk- el-Arba, qu’il appelle Fahs-Boll (la plaine de Bulla Regia). Nous le rencontrons au pied Nord-Ouest du Djouggar, avec le Fahs-er-Riah (la plaine des Riah) dit couramment le Fahs.]
[Note 107 : Employé en ce sens dans l’Aurès par les Chaouia qui parlent le tamazirt (Bulletin de Corresp. Afric., 1885), p. 74, note 1. L’« æquor » des latins représentait aussi, comme Bahira, à la fois la plaine liquide et la plaine solide.]
[Note 108 : Op. cit., t. III, p. 254.]
CHAPITRE TROISIÈME =Vue générale du Haut Tell : La partie située en Friguia= * * * * * I LA CHAINE DE ZEUGITANE (portion méridionale)La chaîne de Zeugitane, qui constitue plus de la moitié de la dorsale tunisienne, s’amorce au sein du massif de Mactar par le Bellota et le socle de la Hamadat de la Kessera. Nous n’en examinerons ici que le secteur méridional. Plus au Nord, en effet, le Zaghouan et le massif du Trif, tout en possédant certains caractères des montagnes du Haut-Tell, s’en distinguent à divers égards, ne fut-ce que par le rôle bien moindre joué par la forêt, et ils souffrent par suite d’être étudiés avec le Tell Inférieur qui les entoure.
1o Le Djebel-Serdj et les pays voisins. — Les calcaires grisâtres, durs et anguleux du Serdj déterminent, tout le long du flanc Ouest, quatre bandes superposées formant autant de falaises à pic dont la principale est derrière Zeriba, à la naissance d’une énorme faille. Montagne la plus élevée de la chaîne de Zeugitane, le Serdj (1.357m) crée, sur 17 kilomètres, une barrière compacte et infranchissable, depuis le massif de Mactar jusqu’au Bargou. A l’Est, la courbe de son anticlinal descend régulièrement, mais par une pente très rapide sur une plaine synclinale où coule l’Oued-Marouf. La crête du Serdj se dresse à 850 mètres au-dessus. A l’Ouest, la montagne regarde sur une autre plaine, celle de Sidi-Naoui, avec une dénivellation de 750 mètres, plus saisissante parce que produite par la faille qui a privé le Serdj de toute sa moitié occidentale. La nature de ce relief ne consent aucune communication entre les deux côtés de la montagne qui sépare les Contrôles civils de Mactar et de Kairouan. C’est aussi la limite du Tell et de la Steppe, affirmée par l’existence d’une belle forêt sur le flanc occidental et par la présence de notables peuplements d’alfa sur le flanc opposé. Différence qui a sa cause dans une inégale proportion d’humidité, puisque la composition du sol est la même.
Le versant Est du Serdj est accompagné d’une feuille presque verticale de calcaire éocène qui, après s’être plaquée à El-Gueriat et Mansoura, contre le sénonien de la forêt de la Kessera, se détache sous le nom de Satour (couperet) à partir du défilé de la Zelga jusqu’à l’Oued-Djilf. Plus au Nord, il est scindé en chaînons à peine surhaussés au-dessus de la plaine. Au pied du rideau calcaire d’El-Gueriat-Satour, se déploie une brousse basse à romarin avec, çà et là, des groupes de pins, des lentisques, des caroubiers et des oliviers sauvages. C’est le Chott-El- Bahir (Le Bord des Plaines). Quant aux Bahir mêmes, appelées Bahir- Ajjer109 et aussi Bahir-Ech-Chiha110, elles commencent dès le bas de Djenoua et prolongent en marge du Satour de belles terres de culture où abonde l’armoise.
De l’autre côté du Serdj, la plaine de Sidi-Naoui étend ses alluvions jusqu’à des collines gréseuses (Argoub-Et-Tala, Srasif-El-Hajjem) que l’Oued-Lakhmès, venu du Bargou, coupe pour gagner la plaine de Siliana. Vers Zeriba, les champs sont épars dans le Frech, parc sauvage de lentisques opulents, de caroubiers gigantesques et d’oliviers magnifiques111. Sidi-Hamada (691m), au contact du Serdj et de la plaine, compte 300 âmes. Zeriba a presque une population double en trois quartiers entre lesquels des ravins attirent cactus et arbres fruitiers sous une fort belle source. Les oliviers de Zeriba et de son annexe Bou- Sabioun sont 4.000 en tout, ceux de Sidi-Hamada et de son satellite Guennara atteignent un millier.
2o Le massif du Bargou et le Roba-Ouled-Yahia. — Ce massif comprend deux séries anticlinales dont celle du Sud-Est (Kef-Ech-Chergui, etc.) prolonge le Serdj au delà du mauvais passage du Msireb, tandis que celle du Nord-Ouest, appelée Djebel-Bargou, représente la suite du Djebel- Bellota. Ces deux plis se rejoignent du côté du Djouggar par une courbe hémicirculaire que dessinent les Djebel-Mesmote, Rakhma, Touila, El- Monchar, etc. Le fer à cheval ainsi dessiné est divisé en trois fragments par deux vallées internes se réunissant à angle presque droit de manière à y inscrire un T couché à droite dont le trait supérieur (Oued-Mzetta, Oued-Drija) transperce le massif perpendiculairement du Roba-Ouled-Yahia à la vallée du Marouf, tandis que la tige (Oued-Bargou) ouvre un accès à la plaine de Sidi-Naoui.
Cette tige est l’artère vitale et c’est à elle que le nom de Bargou appartient en propre. Elle se compose de quatre tronçons dont le premier évase à partir de l’Henchir-Sodga une conque alluviale sèche. A Ras-El- Oued, changement complet : une belle source sort d’un rocher pour se perdre dans les vergers de la décherat Bahirine. Un peu plus loin, la rivière renaît grâce à l’Aïn-Bou-Saadia et fertilise les jardins de la décherat Medioula. Résurrection temporaire, car bientôt elle s’enfonce dans la terre pour ne reparaître qu’avec l’Aïn-Faouar qui arrose les vergers de la décherat Rhar. Entre ces deux points, la vallée s’étrangle un instant sous un promontoire où Medioula (ou Mediouna) est juchée dans une position analogue aux divers Serravalle des Alpes italiennes. Une soixantaine d’hectares de jardins érigent, le long des parties vivantes de l’oued, une galerie enguirlandée de plantes grimpantes, dominée parfois elle-même par les ramures tremblantes et argentées des peupliers blancs ou par le feuillage vert des ormeaux. Plus haut, sur les flancs de la vallée, ce sont des enclos d’oliviers et de caroubiers, étagés et mélangés d’arbustes divers, tels que lentisques, arbousiers, etc. En montant encore, la brousse est seule et, vers le sommet, on n’a plus que du romarin avec quelques pins et chênes-verts. A mi-pente, dans une position peu accessible dont le glacis se hérisse de figuiers de Barbarie sont établis les villages, tous accrochés entre 600 et 750m au côté gauche de la vallée et par conséquent exposés au Sud-Est : Bahirine a 250 habitants, Ballota 35, Medioula 300, autant que Rhar et son annexe de Sidi-Mtir. De Bahirine dépendent 2.800 oliviers, de Ballota et de Medioula 4.250, des deux derniers villages 4.000. Le versant du Marouf n’a que deux villages : Chorfa (100 hab. et 2.500 oliviers) et Bouja (125 âmes). Ici, comme au Serdj, c’est la portion tellienne de la chaîne qui présente les agglomérations les plus considérables.
Depuis 1905, date où l’eau du Bargou a été partiellement menée à Tunis par un aqueduc qui passe dans la vallée de l’Oued-El-Kebir grâce à un tunnel de 6.300 mètres (tunnel de Boutis), les jardins ont périclité et la population tend à se transporter dans le Roba-Ouled-Yahia où elle a ses cultures.
La barre du T, constituée par l’Oued-Mzetta-Drija, n’est pas aussi riante que la tige. Les jardins de la décherat Boutis112 (125 hab., à 688m d’alt.) ne valent pas les précédents (800 oliviers). Le rideau d’ormeaux et de peupliers qui se prolonge jusque dans la Steppe avec les eaux telliennes n’est pas aussi dense qu’à l’Oued-Bargou. Boutis même apparaît dans ces parages comme une exception, car tout le Nord du massif du Bargou est inhabité. On peut, durant des heures, y chevaucher dans les vallées à fond plat garni de lentisque ou de ktem, ou sur les flancs assombris de pins sans rencontrer un homme ou un animal domestique.
Tout autre est au Nord-Ouest un synclinal symétrique de celui du Marouf et d’où l’Oued-El-Kebir, tronçon supérieur de l’Oued-Miliane, s’élance vers la mer. Du Sud-Ouest au Nord-Est, de la plaine de Siliana à celle du Fahs, ce boyau mesure 50 kilomètres et figure au premier rang des compartiments qui donnent au Haut-Tell son orientation caractéristique. Il continue le couloir Mided-Ousafa au double point de vue de la direction et de la composition du sol. Encastré dans des terrains crétacés, il s’en distingue nettement par sa couleur et ses productions. Ses champs contrastent avec la brousse ou la forêt qui l’assiègent. De belles sources (Aïn-Zaccar, Aïn-Mzetta) sourdent au contact des reliefs encaissants. En amont de Sidi-Amara, on a un sra, le Roba-Ouled-Yahia, inclus dans la circonscription de Mactar (caïdat des Ouled-Aoun), tandis que la zone plus basse d’aval, moins propice aux céréales, est habitée par des Riah et relève du caïdat de Zaghouan (Contrôle de Tunis). Pour sortir du boyau susdit, l’Oued-El-Kebir s’engage à travers le défilé pittoresque du Selbia. La route Mactar-Tunis épouse l’axe de la vallée ; aux abords de son croisement avec la route de la Drija, se tient le marché du Bargou et des Ouled-Yahia, au lieu dit Souk-El-Arba. La byzantine Aïn-Fourna commandait ce nœud de voies.
3o Le massif du Djouggar. — Pour les gens venus de Boutis, la région du Djouggar s’affirme d’abord comme une réédition du Bargou septentrional. Quelques pitons calcaires (Djebel-Chirich, etc.) rappellent le pic de Boutis et se dressent au milieu de vallées marneuses, incultes et envahies par la brousse. Au Nord du Djebel-Zress, un spectacle différent est fourni par une masse solide de calcaires liasiques séparée en deux morceaux, Djebel-Fkirine d’abord (985m), puis Djebel-Bent-Saïdane (818m), dont les formes sont moins accentuées que celles des Djebel-Zaghouan, Rsas ou Bou-Kornine composés de terrains similaires. Pourtant, au Nord, le Bent-Saïdane domine la plaine du Fahs et le col large et facile, dit Foum-El-Kharrouba, qui le sépare du Djebel-Aziz (678m), dernière apophyse du Zaghouan. A l’Est, la falaise du Fkirine et du Bent-Saïdane a une portée de 300m. Dénivellation brusque, due à une faille notable presque sur le prolongement de la faille du Zaghouan. Avec la présence du lias, inconnue plus au Sud, c’est là un phénomène qui fait de ces deux montagnes la transition géologique entre les tronçons Nord et Sud de la chaîne de Zeugitane. En bas de la faille, les tellas éocènes dites Regba, Zbidine et Souar sont encore dans la zone du diss, mais aussitôt après, on tombe sur des grès, comme au Zaghouan. Et déjà on est dans la Steppe qui s’affirme dans la plaine de Djebibina que le Foum-El-Kharrouba met en communication avec la plaine du Fahs. Le hiatus que ces deux plaines et ce passage soudés bout à bout déterminent au centre de la chaîne de Zeugitane est pour l’orographie tunisienne un trait aussi caractéristique que le couloir Sbiba-Rohia-Ksour.
Sauf l’Aïn-Oum-El-Abouab et l’Aïn-Soultane du Zress, les sources dotées d’un réel intérêt sont sur la périphérie : Aïn-Mrhotta, Aïn-Bent-Saïdane et surtout Aïn-Djouggar. Comme au Bargou, le nom du principal point d’eau s’est imposé au massif d’où il sort, car dans toute cette région, c’est l’eau qui fait la valeur de la montagne. L’Aïn-Djouggar arrosait des jardins et 21.500 oliviers domaniaux avant l’envoi de ses eaux sur la capitale. Depuis 1902, l’installation d’un pénitencier a permis à l’Etat de régénérer cette olivette par les bras de galériens. Auprès de l’Aïn-Bent-Saïdane, un hameau compte trente maisons et 4.300 oliviers. Décherat et camp des condamnés (environ 350 personnes) situés sur le versant tellien sont les seuls groupements de population du massif. L’opposition entre les deux flancs était moindre à l’époque antique où Abthugni (Henchir-Souar) faisait pendant à Zucchara (Décherat-Bent- Saïdane), tandis que Seressi occupait à Oum-El-Abouab une position un peu analogue à celle des hameaux du Bargou. Mais aujourd’hui, le pays est vide comme le Bargou du Nord113. Les Ourazla à l’Est, les Droo (Riah) à l’Ouest, se tiennent de préférence les uns à proximité de Djebibina, les autres dans la basse vallée de l’Oued-El-Kebir. Car, au Djouggar, il n’y a guère plus de place qu’au Bargou pour les céréales.
4o Les passages de la chaîne. — Altière et massive avec le Serdj et le Bargou du Sud, moins haute et moins compacte avec le Bargou du Nord et le Djouggar, la chaîne de Zeugitane est dans son ensemble une sorte de mur mitoyen entre Tell et Steppe. D’où, l’importance des vals transversaux créés par les fléchissements de son axe. Au couloir Sbiba- Rohia-Ksour, au col de Fedj-El-Ansel dans la chaîne d’El-Gueriat, font ainsi suite vers le Nord le Foum-Zelga (Bouche de la Glissade), le défilé de la Drija (Le Petit Gradin) et le Foum-El-Kharrouba qui servent tous trois aux telliens pour aller dans la Steppe. Empruntée par les gens de Téboursouk et de Gafour, la Drija est réunie à Kairouan par un chemin très fréquenté appelé précisément Tniet-Ed-Drija. Le Foum-Zelga et le Foum-El-Kharrouba (Bouche du Caroubier) ont une aire d’attraction plus considérable. Par le Foum-Zelga s’avance la voie de communication la plus directe entre le Kef et Kairouan. Entre la forêt de la Kessera et le Djebel-Serdj, ce Foum est une belle rainure à plancher relativement plat et à parois raides et élevées, très pittoresque, mais propice aux coups de force. Des tas de cailloux le jalonnent et témoignent que plus d’un voyageur y a succombé de mort violente. Dans le Satour, la voie se dédouble : un des sentiers garde le nom de Foum- Zelga, l’autre prend celui de Foum-El-Afrit114. Le chemin du Nord franchissant jadis l’Oued-Djilf grâce à un pont romain qui subsiste presque intact, aboutissait à la ville d’_Aggar_, dont le nom115 et la position sont justifiés par la nécessité d’un gîte d’étapes à l’issue d’un passage de cette importance.
A l’autre extrémité de la portion de la chaîne de Zeugitane contre laquelle s’appuie à l’Est le Haut-Tell, le Foum-Zelga possède son pendant dans le Foum-El-Kharrouba. A vrai dire, la large baie du col du Caroubier, appelé aussi col de Loukanda, n’intéresse pas immédiatement les populations du Haut-Tell. Mais, sa situation entre le Tell Inférieur et la Steppe, entre Tunis et Kairouan, lui donne une valeur générale puisqu’il ouvre entre la capitale du Nord et la principale ville de la Steppe intérieure une voie presque rectiligne dans le sens des méridiens116. L’importance stratégique de cette artère a frappé plus d’un écrivain117, car ce Foum permet aux maîtres de Kairouan de se répandre dans le Tell Inférieur et de se diriger contre Tunis118. Par le chemin qui s’y engage (Trik-el-Mahalla) la colonne expéditionnaire beylicale gagnait le Centre et le Sud pour y percevoir les impôts. C’est par ce corridor, comme nous l’avons dit, que les vents chauds du Sud envahissent le Tell Inférieur, par là aussi que les populations de la Steppe pénètrent dans la basse vallée de l’Oued Miliane et de la Medjerda.
Certes, entre le couloir Sbiba-Rohia-Ksour et le Foum-El-Kharrouba, massif de Mactar et chaîne de Zeugitane ne sont pas des obstacles extraordinaires, et en fait, les villages de la forêt de la Kessera, du Serdj, du Bargou ou du Djouggar, même sur le versant tellien, ont reçu de la Steppe la plupart de leurs éléments ethniques actuels (Ousseltia, Ouled-Manès, Zlass). Ils n’en fonctionnent pas moins comme autant de vedettes, et d’ailleurs ces reliefs ont conservé quelques-unes des rares populations qui soient restées en place depuis l’antiquité (Mouedzenine de la Kessera, Ourazla). Les brèches peuvent être défendues par une poignée d’hommes. Les hordes accourues du Sud-Est butent en général contre cette barrière au pied de laquelle elles défilent pour s’engouffrer dans le col de Loukanda, tournant ainsi le Haut-Tell par le Nord.
Quelle que soit leur origine, en effet, les sédentaires groupés là se sont le plus souvent montrés hostiles aux gens de l’Est par crainte des pillages. Pour ne citer qu’un exemple, en 1881 ils empêchèrent les Zlass de faire irruption dans le Haut-Tell pour s’y joindre aux Ouled-Ayar. Aussi, dans les débuts de l’occupation, étaient-ils, sauf les décherats du Serdj, réunis en une circonscription dite caïdat de la Kessera-Ouled- Yahia, sorte de marche qu’on supprima en 1892 lorsque la pacification pût être considérée comme définitive.
II LA RÉGION DE LA SILIANAA l’Ouest des pays que nous venons de décrire, l’aire de drainage de l’Oued-Siliana, montueuse et riche en forêts autour du cours moyen de cette rivière, embrasse des plaines et des plateaux céréalifères dans le domaine supérieur de celle-ci.
1o La zone agricole de la Siliana supérieure. — Quand le torrent Ousafa, au coude de Kobber-Er-Rhoul, quitte sa vallée de montagne, son élan se brise dans une belle plaine plate et spacieuse à laquelle il emprunte le nom de Siliana. En même temps, il oblique vers le Nord- Ouest, obéissant à une direction orographique presque perpendiculaire à la précédente, car la plaine et le Roba-Siliana se rattachent au second système de plis. Synclinal agrandi par l’érosion, cette plaine montre des marnes éocènes plus ou moins dissimulées sous un manteau quaternaire dans sa partie Sud et affleurant, au contraire, dans sa portion Nord. Dans les alluvions, que des touffes de sparte parsèment, l’orge et le blé ne réussissent d’une manière constante qu’autour de la Zaouia de Sidi-Abd-el-Melek où nombre d’hectares du Gontra (presqu’île entre l’Oued-Siliana et l’Oued-Lakhmès) sont irrigués grâce à ce dernier oued. Auprès de la zaouia, le Gontra s’embellit d’un magnifique jardin et d’un millier d’oliviers. Mais, sauf cette exception, c’est au Nord de l’Oued- Massouge qu’on rencontre de bonnes terres à céréales sur les marnes rougeâtres de l’éocène moyen et, dès lors, on n’est guère plus dans la plaine de Siliana, mais bien plutôt déjà au Massouge.
Appuyé contre le massif de Mactar et disposé Sud-Ouest-Nord-Est, du Sers à la Siliana, le Massouge est constitué par deux choses distinctes, mais soudées bord à bord, à savoir : un sra inséré dans un synclinal d’éocène moyen parcouru par l’Oued-Massouge et une ligne de hauteurs appelée Djebel-Massouge. Celui-ci (960m d’alt.) apparaît comme un os nu, à peine revêtu de romarin ou de diss, mais ayant en son milieu un sillon de moelle noire excellente. Quant au sra, il soutient la comparaison avec les meilleurs cantons de Téboursouk ou de Béja et se relie à la région de cultures du plateau de Mactar. Parmi les multiples sources du Massouge, sont à noter l’Aïn-Jebbour, l’Aïn-ben-Ali, l’Aïn-Slimane, l’Aïn-Djama. Les trois dernières arrosent respectivement des groupes de 400, 1.000 et 700 oliviers, et l’Aïn-Djama a vu construire autour d’elle un village de 30 maisons, humble successeur de l’antique Zama-Major. A l’Est de Djama, le nom de Massouge n’est plus de mise et la ligne du Djebel-Massouge ne se poursuit jusqu’au Roba-Siliana que par des reliefs atténués que l’Oued-Siliana perce sans peine pour s’évader de la plaine du même nom en défilant auprès de 300 oliviers de Sidi-Djaber-el- Alouani.
Tandis que le Roba-Ouled-Yahia possède une rivière centrale et de vastes cultures d’un seul tenant, le Roba-Siliana est simplement le rebord de la région montueuse et forestière du Gafour. Le plateau supérieur qui se colle, à l’Est, au Roba-Ouled-Yahia, est un sra où s’abat pas mal de pluie. C’est le lieu de villégiature de maint gros propriétaire de la plaine. Les marnes sénono-éocènes qui y affleurent en plus d’un endroit donnent des vallons aux terres excellentes, séparées par des mamelons calcaires piqués de romarin et de diss. Un de ces vallons qui se dirige vers le Nord est la tête de l’Oued-Gafour. Les autres envoient leurs eaux à la plaine de Siliana en entaillant la falaise calcaire par des gorges étroites où pointent des sources (Oued-Aïn-Sedja, etc.).
Malgré leurs différences physiques, plaine de Siliana, Massouge et Roba- Siliana forment une zone agricole qui s’étend sur la majeure partie de l’aire de drainage de la Haute-Siliana. La première rachète sa moindre valeur culturale par sa position qui en fait un point de rassemblement pour les échanges. A l’Est et à l’Ouest, rivières et productions du Roba et du Massouge descendent naturellement vers elle. Béant aux deux bouts, le Massouge lui amène en outre du Sers la voie de communication du Kef à Kairouan par le Foum-Zelga et lui conduit aussi, grâce à son affluent l’Oued-El-Hammam, la route de Mactar à Tunis, laquelle grimpe ensuite le défilé d’Aïn-Sedja pour monter sur le Roba-Siliana et le Roba-Ouled- Yahia. Ces deux grandes artères sont rejointes au centre de la plaine par le chemin qui va de Téboursouk à Kairouan par le Foum-Zelga. La plaine de Siliana est ainsi un carrefour des plus fréquentés. Son marché se range parmi les principaux du Haut-Tell et c’est là également que siège le caïd des Ouled-Aoun. Une pareille unité ne se retrouve pas dans l’espèce de glacis qui s’encadre entre le Djebel-Sidi-Abdallah-Ech- Chehid à l’Ouest, la vallée de l’Oued-El-Kebir à l’Est, le Roba-Siliana au Sud et le couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs au Nord.
2o Le glacis Nord-Est du Haut-Tell. — La région forestière qui se développe dans ce parallélogramme est dotée d’un relief peu accentué et n’a reçu des indigènes aucune appellation globale. Anticlinaux trapus ou petits dômes comme le Djebel-Sidi-Abd-En-Nour s’y succèdent en bombant modestement vers le ciel leurs calcaires sénoniens qui, au Nord, cèdent la place à l’éocène dont les divers étages penchent vers l’Oued- Siliana : au Rmil, les assises de grès compact sont comparables aux marches d’un gigantesque escalier s’abaissant jusqu’au fleuve au delà duquel ces strates butent contre le Djebel-Ech-Chehid. Notons au milieu de ce pays la continuation de la ligne du Massouge par la cuvette de l’Oued-Gafour (marnes de l’éocène moyen) complètement fermée et dessinant assez bien une vasque ovoïde encastrée dans un plancher, et par la jatte du Tajmout (alluvions quaternaires sur un fond sénonien). Cette dernière accuse une déviation à l’Est qui se constate encore auprès de Bir-Mjinine et qui reproduit l’inflexion du synclinal de l’Oued-El-Kebir. Tout ce relief est sans envergure. Si, contre le Roba- Ouled-Yahia, le Djebel-Mansour a 648m et le Djebel-Kifane-Es-Soussou 801, à l’Ouest la vasque de l’Oued-Gafour est à 425m, le Tajmout à 330 ; plus à l’Ouest encore, l’Oued-Siliana coule entre 386 et 200m. Nous sommes là dans une des portions les moins élevées du Haut-Tell. Cette région n’échappe à toute assimilation avec le Tell Inférieur que grâce à l’importance de ses boisements. C’est moins un district montagneux qu’un district forestier. En général, la forêt de pins d’Alep se découpe en rubans étalés sur les sommets des ondulations, tandis que dans les fonds se prélassent des lentisques. Par la région du Selbia, ces bandes alternatives tournent la zone cultivée de l’Oued-El-Kebir et vont se confondre avec les espaces similaires du massif du Djouggar. Çà et là on contemple des peuplements denses et serrés (entre le Djebel-Mansour et les plaines de Bou-Arada et de Tajmout, à l’Oued-Zitoun, au versant Nord du Baten-Ez-Zraïb, au Fedj-Et-Takouk) que l’absence de chêne-vert, à cause de la faible altitude, différencie seule des boisements du Bargou, du Serdj ou du massif de Mactar.
Du côté du couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs, la transition entre le crétacé hérissé de forêts et la zone alluviale cultivée s’établit par gradations. Les pins d’Alep s’arrêtent au haut du versant. Plus bas, on a une zone d’oliviers sauvages, avec des puits ou des sources (Bir- Magra, Aïn-Tarf-Ech-Chena, etc.), des ruines de villages romains (Thibica, Aradi, etc.), des hameaux arabes (Decheret-El-Hadjedj, etc.) et des bordjs de colons ou d’indigènes. La population se tient à la rencontre du djebel et de la plaine, non loin des points d’eau qui jalonnent leur contact et des étendues cultivables d’où elle tire sa subsistance. Aussi, tout ce liseré montueux et forestier du Haut-Tell, depuis le Foum-El-Kharrouba jusqu’au Djebel-Ech-Chehid a-t-il suivi le sort historique ou administratif des plaines voisines. Comme elles, il est occupé par des Riah, comme elles, il relève d’un centre situé dans le Tell Inférieur, Zaghouan ou Medjez-El-Bab.
Le glacis en question n’est d’ailleurs pas absolument privé de terres à céréales, mais celles-ci y font un peu figure de clairières. C’est le cas notamment du Tlil-Bou-Oka et du Tlil-Es-Salahi qui ont chacun environ 300 ha. Plus considérables sont le Tajmout et surtout le Gafour qui a gratifié de son nom toute la zone forestière environnante. Comme au Massouge, le terme qui désignait la région nourricière a fini par s’appliquer aux cantons montueux et forestiers voisins.
L’immense majorité de la région est habitée par des familles vivant sous la tente, Drid dans le Gafour, Riah dans le reste. Observons à ce propos que les Riah, malgré leur origine hilalienne, se soucient peu de la plaine. Le couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs et aussi Djebibina sont remplis de Trabelsia. Les Riah ont abandonné à ces patients travailleurs le bas et plat pays et se sont retirés sur les reliefs voisins. Pourtant, ils ne se sont pas mués pour cela en villageois. Les agglomérations fixes sont dues à des Ousseltia (Decheret-Rmil au Sud, Decheret-Bou-Djelida au Nord, Decherats Mjinine, Dahmane-Ed-Dhouiou sur l’Oued-Zitoun, Fidh-El-Besbès, Barrama (Village des Potiers). Cette décherat, ainsi que les deux précédentes, se livre à la fabrication des marmites (beurma).
Dans ce pays peu hospitalier, seule s’est risquée la route de Mactar à Medjez-El-Bab par le Massouge et le Gafour-Tajmout, artère où s’étaient jadis greffés deux marchés, au Nord, à Sidi-Smaïne celui de Bou-Arada, au Sud, à Sidi-Rahal, celui de Gafour. D’autre part, la vallée moyenne de la Siliana, orientée Nord-Sud, a servi au chemin de fer de Tunis au Kef pour sortir du Tell Inférieur. Auprès des décherats Ousseltia d’El- Kermat et d’Oued-El-Araar, la gare et le centre de Gafour, par leur cause extérieure au pays, symbolisent bien la valeur de cette vallée dont l’intérêt consiste à être une région de passage.
3o Le bourrelet du Djebel-Ech-Chehid[119]. — En aval d’El-Aroussa, le dernier tronçon de la Siliana a, au contraire, pour aboutir près de Testour, dans la Medjerda, scié des plis et des peuplements forestiers qui se continuent sur les deux rives et dont les individualités principales dans le Haut-Tell, c’est-à-dire à l’Ouest de l’oued, sont le Djebel-Sidi-Abdallah-Ech-Chehid, le plateau de Chetlou et la suite des collines d’Aïn-Tounga.
Le Djebel-Ech-Chehid, s’il n’a que 764m au maximum, domine de 400m les vallées de la Siliana et du Khalled entre lesquelles il s’interpose un peu à la façon du Djebel-Serdj entre la plaine de Sidi-Naoui et celle du Marouf. Plus facilement franchissable que le Serdj, le Djebel-Ech-Chehid est comme lui une frontière géographique de premier ordre. Toute proportion gardée, il y a, de la plaine d’El-Aroussa à celle du Krib et aux sraouate de Téboursouk un changement analogue à celui vérifié entre Pichon et le Roba-Siliana. La brousse envahit les deux vallées et la montagne, à l’exception de la Tellet-Ech-Chehid (60 hect. vers la cote 673). Au Sud-Ouest, taillis et arbres débordent sur le Djebel-El- Akhouâte (planche F) et par delà les deux cornes sœurs de cette montagne gagnent le Djebel-Massouge.
Pareillement, au Nord du Djebel-Ech-Chehid, brousse et forêt encombrent reliefs et vallées. A l’Ouest de la tella de l’Henchir-Gassem, le plateau de Chetlou étale vers 500m d’altitude une esplanade calcaire synclinale dont le pourtour terminé en falaise laisse échapper l’Aïn- Younès et l’Aïn-Chetlou qui alimente une infime décherat Ousseltia, seul point habité de la région. De ces solitudes émergent a l’Ouest une série de dyrs d’éocène inférieur dessinant une ligne brisée depuis la frange Ouest du plateau de Chetlou jusqu’à Aïn-Tounga. Leurs couches calcaires penchent vers la vallée du Khalled. Au Sud, une voie romaine s’élançant de Dougga profitait de la jointure mal soudée qui attache ces dyrs au plateau de Chetlou pour filer sur la Siliana par l’Aïn-Younès. Au Nord, entre le Djebel-Tounga et le Djebel-Skhrira, montagne de même composition géologique et de même pendage, baille un hiatus de 8 kilomètres dont profitent la Medjerda, l’Oued-Khalled et la route de Tunis au Kef par Testour, Aïn-Tounga et Téboursouk.
C’est vers Aïn-Tounga que ladite route quitte vraiment le Tell Inférieur pour le Haut-Tell. A mi-chemin entre Téboursouk et Medjez-El-Bab, à 290 mètres d’altitude, les ruines de l’antique Thignica dépendent administrativement de cette dernière ville ainsi que la région du Chetlou. Quatre palmiers dont on tire du lagmi vendu à Testour marquent pour le voyageur qui vient du Kef le seuil de la région déprimée et plus chaude qui conduit au rivage oriental de la Régence. Réciproquement, qui arrive de Tunis éprouve, à Aïn-Tounga, la sensation d’un changement de pays. La source est la première qu’il rencontre et elle lui en annonce d’autres animant jusqu’au Kef de multiples fontaines. En même temps, et pour la première fois aussi, des groupes naturels de pins d’Alep frappent ses regards. Enfin, peu après Aïn-Tounga, au moment où, par le Fedj-Er-Riha (Col du Vent), il va descendre dans la vallée du Khalled, ultime pointe de la zone des plaines centrales, les sraouate d’en face lui soufflent au visage une brise de montagne fraîche et pure à laquelle il n’est pas accoûtumé et Téboursouk lui apparaît, ville de Friguia étagée sous un roc à 465m d’altitude, au flanc du rideau montagneux tendu entre la grande dépression médiane du Haut-Tell et la Medjerda.
III LA LIGNE DES HAUTEURS AU SUD DE LA MEDJERDAEn traitant de la structure du Haut-Tell, nous avons indiqué comment l’altitude de sa bande septentrionale décroissait d’Ouest en Est, du massif Ouargha aux monts du Kef et des monts du Kef à la région de Téboursouk. Ces trois tranches, dont l’ensemble est suivi au Nord et à l’Est par la Medjerda, sont scindées l’une de l’autre par les oueds Mellègue et Tessa, issus de la région des plaines centrales et dirigés vers cette même Medjerda. Quelques plaines accolées aux trois rivières, comme des places le long des rues d’une ville, élargissent par endroits les déchirures : plaine de Testour au confluent de la Medjerda avec l’Oued-Khalled et la Siliana, plaines de Nebeur et d’El-Mor sur le Mellègue, plaine de Kalakh et de Biadha sur l’Oued-Tessa. Au reste, on saisira toute la valeur séparatrice de ces artères fluviales en considérant qu’elles sont des limites ethniques ou administratives. La rive gauche du bas Mellègue est le domaine de la tribu des Ouargha, tandis que sur la rive droite sont les Arouch-Es-Sendjaq. A l’orient de la Tessa, on est dans le caïdat du Kef, à l’occident dans le caïdat de Téboursouk. Massif Ouargha, monts du Kef et monts de Téboursouk sont donc des individualités dont le caractère distinct prévaut sur la continuation des mêmes plis d’un compartiment dans l’autre.
1o Les monts de Téboursouk. — Si l’on excepte le Goraa (778 à 963m) et le Fedj-El-Adhoum (954m), la moyenne de ce district se maintient aux alentours de 500 à 600m. Le tout a une allure assez massive : les vallées qui l’enserrent (Medjerda, Khalled, Tessa) sont notablement en contre-bas. La fortune de Téboursouk semble due à ce que cette ville est posée à mi-côte, au bord de la zone des plaines centrales, et sur la lèvre d’un vallon qui mène sans trop d’effort de l’Oued-Khalled au palier supérieur. Les deux voies qui sillonnent le pays vers le Nord partent de là120.
De l’Oued-Tessa à la Medjerda, d’Hammam-Biadha à Henchir-Mettich, le trias121 couvre presque tout le Nord du pays. Fortement entamé par l’érosion au pied du Goraa, il donne un peu plus au Nord des collines modestes entre lesquelles l’Oued-Thibar a creusé sa vallée alluviale. Cette région est appelée Hammamet. Plus à l’Ouest, le trias se relève à 710m au Djebel-Seïar et constitue une zone ravinée.
Entre ce trias et le Khalled, les plis peu prononcés se traduisent par une sorte de plateau qui semble avoir dans l’antiquité porté le nom de Bure[122]. Des bourrelets blancs et quasi nus de calcaires sénoniens (Djebel-Nemcha, Guern-el-Kebch) s’y arrondissent, tandis que s’y carrent, çà et là, des kefs nummulitiques (Kef-Arrhas, Kef-Dougga, Kef- Téboursouk, etc.). Entre eux, des vallées fertiles que remplissent les marnes sénono-éocènes, sont comme de petits mondes à part (Nemcha, Gotnïa, Oued-Faouar, El-Harich, Oued-Rmel). A l’Ouest de Dougga, les grès numidiens apparaissent ou forment des cantons comme ceux d’El-Alia et de Zehna. Le tout est un sra essentiellement propice aux céréales et aux herbages (sens du mot Thugga). Le sra s’arrête à la ligne du Djebel-Chlegoua et ne s’empare pas de la vallée du Khalled, mais les terres noires envahissent la basse vallée de l’Oued-Remel et le Krib. Les calcaires sont égayés de belles sources. Le Goraa, boîte oblongue comprimée dans le sens de la longueur, a subi entre Djebba et Henchir- Chett un affaissement transversal qui draine les eaux tombées et les déverse à ses deux bouts. Près des épanchements liquides on a des centres et des plantations : 38.500 oliviers autour de Téboursouk, 7.000 à Dougga, 2.000 vers Djebba, etc. Ces groupes exceptés, pas d’autres arbres sur le sra. Certains mamelons du Bled-Zehna, uniquement tapissés de gazon, sont comme un alpage et évoquent les chaumes vosgiennes.
La région aptienne de l’Ouest et du Sud-Ouest est différente. La majeure partie en est livrée à la brousse ou à la forêt : pins, chênes-verts, et aussi chênes-lièges au Djebel-Rhazouane. Sur la rive droite de l’Oued- Arkou, la vallée de Rihana rappelle cependant telle vallée du sra de Téboursouk. La seule vaste étendue de terre de labour est la plaine alluviale de Biadha alignée Sud-Est-Nord-Ouest, et dont l’allure est comparable à celle de Bermajna ou de Rohia.
2o Les monts du Kef. — Les plis de la région de Téboursouk se continuent dans celle du Kef. Le trias précédemment décrit s’avance à l’Ouest de l’Oued-Tessa au moins jusqu’à Mechtet-Ed-Damous et Aïn-Kerma. La vallée de la Medjerda est donc, depuis la Dakhlat jusqu’à Tébourba, en relation constante avec des affleurements triasiques. Au midi, l’anticlinal aptien du Bazina (527m) est la suite évidente du Merqueb et le Dyr du Kef celle du Goraa. Mais la similitude ne va pas plus loin, car entre Tessa et Mellègue, les sraouate n’abondent pas. Sur les points élevés règne la forêt et la majorité des champs se recense en colline ou bien dans des plaines intérieures mises à profit pour les communications. Entre les monts de Téboursouk et le massif Ouargha également compacts, les monts du Kef ont un relief rompu, ce qui a facilité les échanges entre la Dakhlat et la zone des plaines centrales du Haut-Tell et favorisé la création et la prospérité de la ville du Kef.
Du côté de l’Oued-Tessa, les pentes qui descendent vers la rivière sont cultivées. Le même terme sert pour elles et la plaine limitrophe, les deux Biadhas123, le supérieur et l’inférieur, ayant ceci de commun qu’ils répondent à une assez grande quantité de terrain libre au sein d’un territoire occupé par la brousse. Des deux paliers, celui d’en haut, bien que non classé dans les sraouate est composé de tellas, tandis que celui d’en bas est hamri et rmel.
Au cœur des monts du Kef, s’évasent trois plaines indépendantes l’une de l’autre et de dimensions restreintes, mais postées à peu près sur le même méridien, à savoir : El-Mor au Nord (300m d’alt.), plaine de Nebeur au centre (idem.), et au Sud celle de Bahra (550m), laquelle, avec sa disposition en V, se rapproche de la précédente au Nord-Ouest par la conque d’Aïn-Mrhasel, tandis qu’au Sud-Ouest elle s’unit avec la plaine du Kef. On a là, avec l’Oued-Tessa et l’Oued-Mellègue, la seule ligne de médiocre altitude qui existe du Sud au Nord depuis le coude de la Medjerda jusqu’à la frontière algérienne. Or, l’Oued-Mellège, à cause de ses gorges, n’est pas toujours suivi par un sentier. La vallée de la Tessa s’offre comme davantage praticable. Mais la coupure qui entame le relief à mi-distance de l’une et de l’autre rivière est plus commode comme étant à la fois hors de l’atteinte des oueds et des neiges. Par là passe la piste si fréquentée Dakhlat-Nebeur-Aïn-Beïda-Lorbeus. La population qui exploite la plaine de Nebeur vit dans un village collé au massif du Dyr des contreforts duquel sort une source irrigant des jardins et 5.000 oliviers. Le minerai de fer du Djebel-Hadida a attiré jusqu’auprès de Nebeur le rail lancé de Béja par le midi de la Dakhlat et la vallée du Mellègue.
C’est en somme au Dyr et aux reliefs qui le flanquent que la région du Kef doit son caractère montueux. Longue et étroite rigole de calcaire nummulitique inclinée du Nord-Est (1.084m) au Sud-Est, le Dyr (800m) est comme la quille d’un gigantesque esquif (voir planche C) venu de la zone des plaines centrales et qui se serait échoué sur un obstacle la proue en l’air. En dessous de son point le plus bas débouchent les deux sources du Kef qui alimentent 12.500 oliviers. Si le Dyr et son socle se rangent d’office parmi les sraouate, les parcelles utilisables y sont fragmentées et peu nombreuses. Notamment, entre les environs du Dyr et le Mellègue, ce ne sont que pins et broussailles sur un sol étique, tantôt quasi horizontal, comme entre le Kef et le Hammam-Mellègue et tantôt raviné effroyablement. Plusieurs oueds poussant leur tête jusqu’au Dyr percent une série de fedj par où des sentiers s’avancent vers Nebeur ou les Ouargha (piste Kef-Aïn-Touiref-Ghardimaou).
Le même genre de pays se vérifie sur une certaine distance au delà du Mellègue, mais l’important dans ces parages est l’interruption brusque que vaut au relief la vallée de cet oued. Son tracé résulte d’une suite de failles ayant redressé vers la verticale les strates calcaires au contact d’affleurements triasiques semés de roches éruptives (coteau du Hammam-Mellègue, dent grise du Nab-el-Azreg, etc.).
3o Le massif Ouargha. — La tribu des Ouargha habite à l’angle Nord- Ouest du Haut-Tell un trapèze irrégulier, élevé de 400 à 1.000m. Coincé entre la Medjerda et le Mellègue, bordé vers l’Algérie par des bastions boisés (Djebel-Choucha, Mraou, etc.), à peine effleuré au Sud par la route de Souk-Ahras au Kef par Sakiet-Sidi-Yousef, ce réduit montagneux constitue un véritable pôle de répulsion dont les voyageurs se sont tenus à l’écart. On y distingue trois parties : au Nord-Ouest et au Nord le pays montagneux et forestier du Sra-Ouargha drainé par les branches de l’Oued-Meliz, à l’Est au côté gauche de la vallée du bas Mellègue une section plus basse dite Mellala, enfin, au Sud, la zone mi-agricole et mi-forestière de Djeradou-Ferchane et Sakiet-Sidi-Yousef.
Le Sra-Ouargha est tectoniquement déterminé par deux dômes dont le premier a un centre aptien au Djebel-Motrif (905m). Très boisé et découpé, c’est la portion la plus sauvage du pays. L’Oued-Sidi-Bou-Adila (500m d’alt.) serré entre le Djebel-Mella (1.020m) et le Djebel-Takrouna (963m) y évoque maint val des préalpes et l’Oued-Seddine, scié entre deux murailles de marnes triasiques est un boyau sans issues latérales, où sur deux kilomètres, il n’y a d’autre chemin que le lit même. Sur la rive droite du Meliz, le bombement précédent est relayé par celui du Djebel-Bou-Rebah (741m) dont les couches s’allongent à l’Est jusqu’au Mellègue. Les strates des deux dômes penchent au Nord vers la Medjerda comme pour aller à la rencontre des dômes du Djebel-Arkou et du Djebel- Haïrech qui leur font vis-à-vis au delà du fleuve. Entre ces deux couples, la plaine de la Regba est synclinale. Le Sra-Ouargha la domine superbement. Du Djebel-Mella à la sortie des gorges de Ghardimaou, la dénivellation est de 800 mètres sur 3 kilom. 500 de distance. Tout ce versant Nord n’appartient pas au Contrôle civil du Kef. L’influence de la plaine a prévalu : les pentes qui conduisaient à la Regba ont été classées dans le caïdat de ce nom bien qu’elles soient aux mains de Ouargha. Ce sont elles qui renferment les meilleurs coins à céréales et les pâturages les plus gras (vallon de Tafrent, etc.).
A ces surfaces élevées succède à l’Est le Mellala dont la seule arête de valeur est la suite anticlinale de collines calcaires crétacées qui va du Djebel-Resas au Djebel-Battoute par les mamelons de Touiref et sur les flancs de laquelle s’appuient des grès qui se remarquent aussi au Bir-Ben-Cherifa et sur le Sra-Ouargha. Le pin d’Alep encombre ces reliefs ainsi que les collines crétacées de la rive gauche du Mellègue (piton du Zerzour 462m, etc.). Entre ces deux groupes de collines, la vasque d’El-Gouriate et la moitié inférieure de la vallée de l’Oued-Bir- Ben-Cherifa sont des cuvettes probablement synclinales. La seconde est topographiquement assimilable aux plaines de Nebeur et d’El-Mor. Cette énorme clairière explique le nom de tout ce pays : « Mellel » qui signifie blanc en berbère peut se comparer au mot arabe « biadha ». Vers la limite du Mellala et du Sra-Ouargha l’altitude accrue laisse les marnes crétacées ou les grès éocènes procurer du tell autour d’Aïn- Touiref, d’Aïn-Sasaa et d’Henchir-Guergour.
[Illustration : V — LE SYNCLINAL DU DYR DU KEF ET LA ZAOUIA DE SIDI MANSOUR EL GAIAS VUS EN PLAN. (Cliché Olivier)]
[Illustration : VI — LE DYR DU KEF, VUE PRISE DE LA DIRECTION DE NEBEUR. (Cliché Olivier.)]
[Illustration : VII — CONTRASTE DE L’ÉOCÈNE INFÉRIEUR DU KEF BERDA (BORD OUEST DU HAODH) ET DU SÉNONIEN SOUS-JACENT. (Cliché Olivier.)
Planche C
Au midi du Sra-Ouargha et du Mellala les deux cuvettes agricoles synclinales du Ferchane et du Meida-Djeradou sont encadrées par des lignes anticlinales sénoniennes calcaires et forestières : Djebel- Soudane-Guiboub (977 et 1.098m), Ras-El-Djebel (1.102m), Djebel-Ouargha (912m). Ce dernier, sur le flanc Sud-Est du Ferchane représente la suite du Lejbel, de même que sur le flanc Nord-Ouest, le Djebel-Dollia (1.014m) continue le chaînon du Ouasta-Bou-Osbane. Le Ferchane résulte d’une série de vallonnements dont les grès numidiens occupent les parties supérieures (Koudiat-Er-Raha), tandis que dans les fonds arrivent au jour les marnes sénoniennes. Quant au Djeradou-Meida, plutôt qu’une table proprement dite124, il rappelle la Guessaa des Beni-Rezg. C’est une écuelle effilée, inclinée vers le Sud-Ouest, où l’Aïn-Djeradou remplace l’Aïn-Seghira. Dans ces sraouate comme dans ceux de Dougga ou d’El-Alia, les grès numidiens donnent des terres rougeâtres un peu sableuses dont la couleur tranche avec la teinte du sol dès que celui-ci provient de la décomposition des marnes noires. D’une façon générale, la constitution géologique des sraouate du Nord du Haut-Tell en allant des profondeurs vers la surface est celle que montre la fig. 1 relative au Djebel-Meida, sauf qu’ici les grès numidiens ont été érodés. Au Djeradou, ce sont les bancs à lumachelles de l’éocène moyen qui font défaut ou du moins n’existent que sur une très faible épaisseur comme c’est d’ailleurs le cas au Goraa et à Dougga.
Telle est la bordure du Haut-Tell vers la Medjerda. Elle abonde en sraouate et en belles forêts. Par ses grès numidiens, par ses quelques chênes-lièges, par les chênes-zens qui, chez les Ouargha, décorent çà et là certains oueds où rode à l’occasion la panthère, par l’allure de ses phosphates, verdâtres grenus et pauvres au Djebel-Meida, elle est la transition avec le pays de Béja et la Kroumirie.
A l’Ouest, ses principaux aspects se retrouvent tous en Algérie dans le pays des Hanencha. Au Nord, vers la Medjerda, une zone forestière équivaut à celle du Sra-Ouargha, tandis que le centre et le midi évoquent le Djeradou et le Ferchane. Mais ici, les diverses petites régions agricoles se fondent en une seule. Entre deux lignes anticlinales sénoniennes, calcaires et boisées, dirigées Sud-Ouest-Nord- Est, et qui sont au Nord le chapelet Djebel-Ouled-Soltane-Rahmouna-Bou- Rezine et, au Sud, la chaîne Djebel-Boustarine-Bou-Akkous-Choucha, s’évase, en effet, un vaste synclinal éocène dont la terre est très favorable aux céréales. Ce serait bien là de la Friguia si le mot était de mise dans la colonie voisine. Sur la lisière Sud de ce synclinal le bordj d’El-Guettar (865m) et plus à l’Ouest Dréa-gare correspondent à Sakiet-Sidi-Yousef et jalonnent la ligne de démarcation entre le pays fertile de la rive droite de la Medjerda et la zone infiniment moins bonne que traverse le moyen Mellègue.
Cette dernière est la moitié occidentale de la région centrale déprimée du Haut-Tell. Elle ne se range pas en Friguia, contrairement à ce qui est le cas de la fraction orientale que draine l’Oued-Tessa et dont nous allons parler tout d’abord.
IV LA RÉGION DES PLAINES DE LA FRIGUIACette nouvelle région réalise d’une manière parfaite la disposition en damier si caractéristique de l’architecture du Haut-Tell. Plaines alluviales et montagnes s’y entremêlent en effet, les unes plates et jaunes, les autres bombées au-dessus des précédentes et assombries de verdure. Celles-ci sont déterminées par de petits anticlinaux ou par des dômes, celles-là par des ondulations synclinales ou des cuvettes plus ou moins élargies par l’érosion. Presque toutes ces alvéoles possèdent une véritable individualité.
1o Montagnes et boisements. — Les montagnes sont pourtant modestes (au maximum 887m au Maïza), mais leur isolement leur confère une importance relative. Quelques-unes sont d’ailleurs géologiquement homogènes (Djebel-Maïza, Bou-Sléah, El-Bidi-Charrat). Le relief éparpillé de cette zone médiane du Haut-Tell reproduit certains traits orographiques du Tell Inférieur. Pour qui va en wagon de Tunis à Bermajna, les vraies montagnes demeurent à l’arrière plan jusqu’au Fedj-Et-Tamer. Ni tunnels, ni défilés proprement dits. Le changement de région n’est accusé sur le parcours de la voie ferrée que par la végétation, grâce à la forêt de pins de Gafour.
Montagnes ou collines ont quasi uniformément un manteau arbustif ou bien forestier. Pas de sraouate, bien que la montagne d’Ebba, avec ses quelques champs, soit parfois qualifiée de Sra-Ebba. Eocène comme elle, la Guessaa des Beni-Rezg125 est un grand plat ovale incliné au Sud- Ouest. Sur son prolongement, la demi-auge éocène du Djebel-Haodh a eu sa chair interne enlevée et remplacée par des alluvions au niveau de la plaine avoisinante. Dômes ou chaînons sont agrémentés de quelques belles sources, salées au Lorbeus et au Ouiba du Bou-Kahil, mais magnifiques, claires et pures à l’anticlinal arasé d’Aïn-Beïda (à l’Ouest de la Guessaa) et ailleurs encore.
Aux montagnes ou collines s’assimilent pratiquement pour l’homme beaucoup d’étendues basses remplies de brousse ou de forêt. Sont dans ce cas les vallées de l’Oued-Es-Souani, de l’Oued-El-Maidher et l’éventail dont les ravins issus du Djebel-Massouge vers le Nord forment les baguettes. Ces boisements vont rejoindre les forêts du Gafour et du Maïza. Dans ce vaste quadrilatère, il y a çà et là quelques carrés cultivables comme le Mahibs126 (fond de l’Oued-Djama). La principale clairière est la Tellet-El-Mellita au Nord de laquelle la forêt se referme pour pousser une pointe séparatrice entre Krib et Rhorfa. Parmi ces terrains forestiers, on peut mettre aussi le Khalled qui gît à l’Ouest de Testour, juste au septentrion du Krib. La partie aval est sénonienne, fort resserrée et entièrement envahie par la brousse. En face de Téboursouk, le Khalled offre une belle plaine alluviale. Les colons vont attaquer ses fourrés de lentisques, ancien bauge de lions ou repaire de brigands et agrandir de cette façon la zone agricole du Krib laquelle est le début d’une série de cuvettes alluviales libres.
2o Les plaines à céréales. — Ce que nous avons dit de la plaine à propos des types de régions naturelles trouve ici son application la plus forte. Nous sommes devant un réseau de cuvettes tectoniques communiquant entre elles par des passages qui établissent des liaisons fluviales ou économiques faciles. Perpendiculairement à la direction des chaînons, citons les routes ou pistes du Kef au massif de Mactar, du Kef au Ksour et d’Aïn-Beïda au Sers. Mais les plus célèbres épousent l’orientation même des plaines. Telles sont les trois belles voies de l’époque romaine : route de Carthage à Sicca Veneria par le Krib, le Kalakh et le Bahra ; route de Carthage à Théveste par Bordj-Messaoudi, l’Oued-Es-Souani, les plaines de Lorbeus et de Zouarine ; route du Krib à Zouarine par Assuras. Parmi ces plaines, quelques-unes paraissent plus propres à l’élevage qu’aux céréales ou réciproquement. Certaines ont des récoltes plus assurées que d’autres. En général, les vastes plaines ont à cet égard plus de fixité que les petites. Car, des alvéoles peu développées comme le Kalakh, la plaine de Lorbeus ou le Haodh, sont en quelque sorte cachées dans le relief qui les prive souvent de condensations pluviales.
En bas des sraouate de Téboursouk, le Krib ne fait avec le Khalled qu’une seule découpure quaternaire dans le relief, mais ici les alluvions sont de bonnes terres noires libres de brousse. Le Krib est un des meilleurs cantons à céréales du Haut-Tell. Immédiatement voisin des sraouate et arrosé par des oueds qui en descendent, il possède une grande valeur agricole. Entre le Djebel-Rhezouane et le Bou-Kahil, le couloir de Bordj-Messaoudi mène du Krib au Kalakh que désigne le nom d’une herbe, la ferula communis. Cette plaine, en forme de tête de vipère, ressemble fort à la plaine de Testour avec ses artères fluviales se coupant en croix. L’Oued-Tessa y reçoit l’Oued-Souani et l’Oued-El- Kedim, ce dernier débouchant d’une véritable gorge extrêmement pittoresque avec son eau courante, ses oliviers sauvages, ses trembles et ses jardins. Le Khanguet-El-Kedim, qui se termine sur El-Bahra au Pont Romain, a une grosse importance stratégique. De là on est maître en effet, non seulement de la route Kef-Téboursouk, mais encore de la route Souk-El-Arba-Nebeur-Aïn-Beïda. Lors de l’insurrection de 1864, c’est là que fut assailli et tué le caïd El Djebira Ferhat, et en 1881, cet endroit fut une des principales positions des dissidents. D’El-Bahra, on entre dans la plaine du Kef. Plus vaste et moins nettement limitée que les précédentes, elle est au Sud un peu sableuse à cause du voisinage du Djebel-Zafrane. Dans l’ensemble elle fait preuve d’une tenue convenable.
Si du Krib nous nous dirigeons maintenant vers le Sud, nous arrivons à la Rhorfa en traversant simplement un rideau d’arbres et d’arbustes qui réunit la forêt du Mellita et du Djebel-El-Akhouate à la brousse du Bou- Kehil. Dans la Rhorfa, cuiller dont l’Oued-Tessa serait le manche, les indigènes distinguent une Rhorfa du Nord (Dahria ou Joufia) et une Rhorfa du Sud (Gueblia). Celle-ci est très tuffeuse, l’autre montre des glèbes meilleures et plus profondes. Néanmoins, la Rhorfa ne vaut pas le Krib. Elle est, malgré le Djebel-Maïza, en relations aisées avec le Sers grâce à l’Oued-Tessa qui s’ouvre au chemin de fer.
Le Sers comprend d’excellentes terres agricoles, notamment au midi, vers la Hamadat des Ouled-Ayar, parce que là se déverse le trop plein des oueds du massif de Mactar. D’une manière générale, dans toutes ces alvéoles, la portion qui procure les rendements les plus constants est celle qui est voisine des massifs les plus considérables, car d’un côté elle participe à leur climat plus pluvieux, et de l’autre elle profite de l’épandage de leurs rivières. Le Sers est jugé par les gens de la Friguia comme peut-être moins favorable aux céréales qu’Abida ou Zouarine. Je ne sais s’il y pleut moins ou s’il faut attribuer la chose à une quantité plus faible d’éléments phosphatés dans le sol. En tout cas, le Sers, en partie marécageux, est très apprécié pour ses pâturages. L’élevage du cheval et des bovins y fleurit.