La Séduction du gentleman (French Edition)
Chapitre 4
4
M artin était assis dans un fauteuil de la bibliothèque, tournant les pages du livre de Lavinia, mais son esprit était à des kilomètres de là. Qu’est-ce qui avait bien pu lui prendre de la ramener chez lui ? Certes, il avait déjà hébergé de précédentes maîtresses sous son toit, ce qu’il savait être inhabituel, mais la fille de son pire ennemi ? Il aurait dû la garder loin de là, dans un petit cottage où elle aurait souffert de la solitude. Mais elle était charmante, et ardente, et… il ne voulait pas la quitter des yeux.
Il avait voulu détruire Hartwell, le jeter dehors. Mais lorsque Lavinia, une fille dont il ignorait l’existence, s’était précipitée dans la pièce, son cœur s’était arrêté dans sa poitrine. Quand il avait vu sa peau pâle et crémeuse, ses yeux noisette qui ressemblaient à du chocolat enrobé de miel, et ses lèvres rose pâle entrouvertes par la surprise, il avait su qu’il était perdu. Perdu dans ses fantasmes d’embrasser ses lèvres, de toucher sa peau et de voir ses yeux briller de chaleur et de désir alors qu’elle était allongée sous lui dans le lit. L’enlever à Hartwell avait été trop facile. Et il savait avec un plaisir glacial qu’il n’aurait même pas à poser un doigt sur elle pour blesser l’homme. Ce dernier tremblerait de peur et d’inquiétude, et c’était suffisant pour Martin.
C’était pathétique que son père laisse une si jeune fille mener ses batailles à sa place. Martin dégrisa soudain alors que le passé lui revenait en mémoire. Helen, sa jumelle, l’avait autrefois courageusement défendu, elle s’était même battue en duel contre son futur mari pour sauver la vie de Martin. Il n’avait que vingt et un ans à l’époque, il était un jeune homme stupide, mais il avait commis trop d’erreurs.
Un homme doit mener ses propres batailles. Si Hartwell était trop lâche pour le faire, alors Martin continuerait à utiliser Lavinia comme paiement. Il n’avait pas l’intention de faire du mal à la fille, bien sûr. Elle était d’un tempérament doux, et pourtant il y avait un feu dans ses yeux qu’il ne voulait pas voir s’éteindre.
Il voulait la courtiser pour qu’elle vienne d’elle-même dans son lit. Le rôle de méchant qu’il avait joué chez Hartwell n’avait rien à voir avec l’homme qu’il était vraiment. Il avait suffisamment repris ses esprits pour s’en souvenir, même si elle représentait une tentation à laquelle la plupart des hommes n’auraient pu résister. Le baiser qu’ils avaient partagé ce soir-là avait prouvé qu’elle avait du répondant. Elle n’était pas restée là sans réagir, et elle ne l’avait pas repoussé. Elle l’avait embrassé en retour. Vivait-elle avec lui un fantasme diabolique inspiré d’un de ses romans gothiques ? Si c’était le cas, peut-être pourrait-il l’utiliser à son avantage.
Son corps durcit à l’idée de futurs baisers. Il était un excellent amant, et alors que la plupart des hommes ne le disaient que pour se vanter, Martin savait que c’était vrai. Il avait passé des années à apprendre l’art de la séduction, de faire plaisir à une femme avant soi-même. Il y avait une immense satisfaction à savoir qu’il pouvait faire mourir d’envie n’importe quelle femme et que lui seul pouvait les satisfaire.
Je vais montrer à Lavinia à quel point cela peut être merveilleux.
Il posa le livre et se leva de son fauteuil. Il avait promis de la laisser tranquille ce soir-là, mais il pouvait tout de même s’assurer qu’elle était bien installée. Il sortit de la bibliothèque et se dirigea vers sa chambre. Il pouvait voir une lumière allumée sous sa porte, mais il l’avait envoyée au lit trois heures plus tôt. Était-elle encore éveillée ? Il enclencha la poignée. La porte n’était pas fermée à clé. Il l’entrouvrit et jeta un coup d’œil dans la chambre à coucher. Quelques bougies brûlaient encore faiblement. En avançant sur la pointe des pieds dans la pièce, il souffla une bougie, puis alimenta le feu en ajoutant plusieurs bûches. Il se souvenait du froid de la maison de Hartwell, et il ne voulait pas que Lavinia en souffre sous son toit.
Il se dirigea vers le lit. La dernière bougie était encore allumée sur une table voisine. Lavinia était profondément endormie, son livre toujours ouvert à la troisième page. Martin retira soigneusement l’ouvrage de ses mains, le posa sur la table et la regarda. Elle avait l’air si innocente, ses cheveux détachés, son visage adouci dans la pénombre. Était-il aussi innocent à son âge ?
Il semblait qu’une vie entière le séparait de Lavinia, plutôt que dix ans. Pourtant, il savait qu’elle n’était plus une enfant. C’était une femme adulte, dont il avait envie. Pourtant, plutôt que de ressentir le désir de la réveiller, un étrange besoin de protection l’envahit. Il ne pouvait s’empêcher de penser à ce qu’il aurait fait s’il avait été à sa place, s’il avait pu s’offrir d’une manière ou d’une autre pour sauver la vie de sa mère. Il aurait fait exactement comme Lavinia. Il remonta les draps jusqu’à son menton pour qu’elle ait chaud. Puis il écarta une mèche de cheveux de sa joue avant de se pencher, d’éteindre la bougie et de la laisser dormir.
Il retourna dans sa propre chambre et laissa son valet le déshabiller, puis il se regarda dans le miroir. Ses lèvres formaient une moue qui était là depuis des lustres. La peur qu’il avait vue dans les yeux de Lavinia l’avait déstabilisé.
— Byrd, dit-il tandis que son valet défaisait ses boutons de manchette.
— Oui, monsieur ? répondit l’homme, la tête penchée, concentré sur sa tâche.
— Me trouvez-vous imposant ?
Byrd lui lança un regard.
— Imposant, monsieur ?
— Est-ce que je vous effraie ?
Byrd inclina la tête. Ses lèvres s’entrouvrirent alors qu’il hésitait.
— Allons, Byrd. Je ne me fâcherai pas.
Il marqua une pause, ne voulant pas donner l’impression qu’il s’en souciait trop, mais juste assez.
— Je pensais à Miss Hartwell. Je ne veux pas l’effrayer maintenant qu’elle est là.
— Oh.
Byrd se détendit et recula, laissant à Martin suffisamment d’espace pour enfiler sa chemise.
— Je pense que vous pouvez être un peu intimidant, monsieur, mais c’est probablement parce que vous avez l’habitude de traiter avec des hommes d’affaires prêts à vous trancher la gorge au moindre faux pas. Vos précédentes invitées étaient habituées à vos manières. Mais Miss Hartwell… C’est une vraie lady, n’est-ce pas ?
— En effet.
Byrd avait raison. Les chanteuses d’opéra, les mondaines et les courtisanes savaient comment se comporter avec les hommes, mais Lavinia n’appartenait pas à ce monde. Elle n’avait jamais été seule avec un homme, et on l’avait encore moins embrassée. S’il voulait la mettre dans son lit, il devrait faire preuve de patience et de prudence.
Byrd reprit la parole.
— Puis-je faire une suggestion ?
Martin acquiesça.
— Eh bien, les dames, quel que soit leur rang, aiment les cadeaux. Fleurs, bijoux, bonbons, robes. Et elles aiment être courtisées. Emmenez-la faire du cheval, allez à l’opéra ou au théâtre. Les dames aiment s’amuser un peu.
Byrd avait raison. Lavinia n’était pas son père, et le fait qu’elle se soit transformée en agneau sacrificiel pour payer ses dettes ne signifiait pas qu’elle méritait d’être traitée sévèrement. Ce n’était pas comme s’il avait eu l’intention de la maltraiter, mais il n’avait pas vraiment réfléchi à ce qu’il allait faire d’elle.
— Merci, Byrd. C’est un bon conseil.
Il sourit à son valet.
— Je pense pouvoir m’occuper du reste ce soir. Vous pouvez disposer.
Byrd récupéra les bottes de Martin et le laissa seul. Il enleva son pantalon et ses bas avant de grimper dans le lit. Il souffla sa bougie et s’allongea sur le dos, les bras croisés derrière la tête en regardant le plafond de son lit à baldaquin.
Le visage de Lavinia s’imposa à lui. Il n’oublierait jamais la bravoure dont elle avait fait preuve en venant au secours de son père.
Elle m’a captivé. C’était une chose dangereuse à admettre. Mais il se lasserait d’elle comme de toutes les autres et la renverrait chez elle bien assez tôt, il en était certain. Alors que le sommeil l’envahissait enfin, il fut assailli de rêves, ou plutôt de cauchemars, qui tournaient en boucle dans son esprit. Hartwell détruisant sa vie, sa mère s’effondrant, son père brisé et vaincu. Et Martin faisait la même chose à Lavinia.
Je ne vaudrais donc pas mieux que son père ? Mais il ne pouvait pas la renvoyer chez elle. Le sort en était jeté. Il l’avait embrassée et avait goûté à sa douce passion semblable aux pétales d’une rose au printemps. Même si cela faisait de lui un méchant homme, il en voulait plus.
Vous êtes à moi, Lavinia. Vous ne le savez simplement pas encore.
LIVVY DORMIT d’un paisible sommeil sans rêves. Lorsque l’aube arriva, Mellie tira les rideaux de la fenêtre, et Livvy se rappela tous les événements de la nuit précédente.
— Avez-vous bien dormi, Livvy ? demanda la femme de chambre en s’affairant dans la pièce et en commençant à choisir ses vêtements.
— Je… Oui.
Elle avait du mal à y croire, mais c’était vrai. Dans ce lit somptueux, elle avait merveilleusement bien dormi. Comment était-ce possible ?
— Voulez-vous prendre votre bain ce matin ou ce soir ?
— Eh bien… Ce soir.
Livvy s’étira et soupira avant de repousser les couvertures et de se glisser hors du lit. La femme de chambre l’aida à enfiler une robe de jour en mousseline lilas et des ballerines blanches.
— Et vos cheveux, miss ? Je connais un certain nombre de coiffures.
Les yeux de Mellie scintillèrent dans le reflet du miroir de la coiffeuse.
— J’adorerais avoir une coiffure à la mode. Que portent les dames en ce moment ?
Elle n’était allée qu’à quelques bals depuis son entrée dans le monde et avait été tellement distraite par la danse qu’elle n’avait pas eu le temps de se concentrer sur les coiffures des autres.
— Quelques boucles devant de chaque côté et un chignon élaboré à l’arrière.
Mellie prit la brosse à cheveux en argent sur la table de nuit et commença à peigner les cheveux de Livvy. Lorsqu’elle eut terminé, elle tendit le miroir à Livvy qui examina le résultat.
— Oh, c’est splendide ! Merci !
Elle reposa soigneusement le miroir à main sur la table.
— Le petit-déjeuner devrait être prêt, dit Mellie. Je serais ravie de vous montrer la salle à manger.
Livvy la suivit en bas jusqu’à une élégante salle à manger. Les murs bleus et les lambris blancs donnaient à la pièce un côté lumineux. Une grande table était dressée pour le petit-déjeuner.
Des cloches sur un buffet voisin gardaient les aliments au chaud. Tranches de jambon, câpres et œufs. Des toasts et une théière d’eau chaude étaient également présents. Livvy était tellement distraite par tout cela qu’elle ne remarqua pas immédiatement Banks assis à la table.
Elle se figea quand elle se retourna et le vit. Une assiette vide était posée en face de lui non loin d’une tasse de thé. Il était plongé dans la lecture du journal.
— Entrez et mangez.
C’était un ordre, mais son ton était doux. Il ne la regarda pas immédiatement. Elle se détendit donc et prit une assiette sur le buffet.
Une fois assise avec son petit-déjeuner, elle jeta un coup d’œil à ce qu’il lisait ; la section financière du Morning Post. Au bout d’un moment, il remarqua qu’elle le fixait et posa son journal pour la regarder à son tour.
— Vous êtes dans les affaires ? demanda-t-elle doucement.
— En effet.
Il se tourna vers elle, et son regard la troubla, mais ce n’était pas totalement désagréable.
— Investissez-vous dans les fonds ?
À cette question, il inclina la tête, semblant quelque peu surpris.
— C’est ainsi que je fais la plus grande partie de ma fortune, en effet. Êtes-vous familière de la chose ?
Elle grignota un morceau de pain grillé et hocha la tête.
— Mon père préfère investir dans des entreprises, mais je trouve que les fonds sont plus sûrs. J’ai essayé de le convaincre d’investir dans des obligations et des rentes indiennes l’année dernière. Il ne l’a pas fait, mais mon instinct était correct. Les obligations que j’ai suggérées ont présenté un retour sur investissement fiable de 4,8 %.
— C’est un conseil très judicieux, convint Banks, ses yeux bleus toujours fixés sur les siens. Dans quoi a-t-il investi ?
Elle soupira.
— L’argent. C’est un marché tellement peu fiable, avec si peu de chances de réussite.
Elle souleva sa tasse de thé, se délectant de l’arôme alléchant qui s’en dégageait.
Les lèvres de Banks formèrent un soupçon de sourire.
— Encore une fois, vous avez raison.
— Et cela vous surprend, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.
Elle avait rencontré suffisamment de jeunes débutantes au cours de l’année pour savoir que sa connaissance des affaires n’était pas le propre des jeunes femmes.
— Oui, mais cela me ravit également. Je pense que je vais apprécier nos conversations. Mes anciennes maîtresses possédaient d’autres connaissances – musique, littérature et art. Et même si nos conversations étaient agréables, elles n’étaient pas suffisantes pour me stimuler.
Elle grinça des dents devant le mot maîtresse. Elle était là à cette fin, à contrecœur, et elle n’aimait pas ce qu’elle ressentait. Elle voulait être aimée par un homme, pas utilisée. Quoi qu’il se passe entre eux, elle ne le laisserait pas la transformer contre son gré. C’était elle qui décidait à quelle vitesse ils se rapprocheraient, si rapprochement il y avait.
— Pourrions-nous éviter d’utiliser le mot maîtresse ? demanda-t-elle.
Il ferma son journal et s’adossa à sa chaise.
— Je serais heureux de vous appeler comme vous le souhaitez, mais cela ne change rien au fait que vous êtes ici pour me servir en cette qualité.
Livvy prit une profonde inspiration, essayant d’apaiser sa colère. Mais elle n’avait rien à dire pour sa défense. Il avait raison. Elle avait accepté de venir pour être… à lui.
— Cela vous conviendrait-il que je vous appelle ma compagne ?
C’était comme s’il avait lu dans ses pensées. Elle sentit son visage s’empourprer, et il lui sourit légèrement. Son expression ne semblait pas cruelle, mais plutôt taquine, à la façon d’un jeune garçon. Cela la mit plus à l’aise qu’elle ne le pensait.
— Le terme de compagne me convient, s’il est toujours entendu que vous ne me forcerez pas à venir dans votre lit.
— Ce choix est et sera toujours le vôtre, mais je crois que vous serez tentée.
Son regard intense et charbonneux la crispa, non pas parce qu’elle avait peur de lui, mais parce qu’elle craignait d’être tentée.
— Que dites-vous ?
Elle marqua une pause, décidant de changer de sujet.
— Qu’avez-vous prévu pour aujourd’hui ? Dois-je rester ici à vous attendre ?
— Nous avons prévu d’aller faire des achats. Les guenilles que vous portez ne sont pas acceptables, et vous n’avez pas de vêtements d’hiver appropriés. Je sais que vous me voyez comme un être odieux, mais je ne suis pas cruel. Vous pouvez avoir de beaux vêtements, des bijoux, tout ce que votre cœur désire.
Tout sauf ma liberté.
Il resta avec elle pendant qu’elle terminait son petit-déjeuner, rouvrant son journal. Quand il termina la rubrique qu’il lisait, il la regarda.
— Voudriez-vous… ?
Il désigna le journal.
— Je reçois le Morning Post tous les jours, mais je serais heureux de vous procurer tout autre journal que vous souhaiteriez lire. Je sais que beaucoup de dames préfèrent la Quizzing Glass Gazette.
— Le Post est très bien.
Elle récupéra le journal et le passa en revue. Au cours de la demi-heure qui suivit, ils s’échangèrent le journal à tour de rôle tout en se passant un plateau de toasts et échangèrent même un sourire lorsqu’ils prirent le beurre au même moment. C’était comme s’ils avaient déjà partagé de nombreux petits-déjeuners, profitant d’un silence amical comme un couple heureux. Elle termina, et un valet de pied débarrassa leurs assiettes.
Mr Banks se leva.
— Prenez votre cape. Nous allons faire un tour du côté de Bond Street.
— Mr Banks, je…
— Martin, je vous prie. J’insiste sur ce point, Lavinia.
Il lui tint la porte de la salle à manger alors qu’ils sortaient. S’il souhaitait davantage de familiarité au niveau de leurs noms, alors elle aussi.
— Très bien, mais ne m’appelez pas Lavinia.
Il haussa ses sourcils or foncé en réponse.
— Ah non ?
— C’est le nom que mes parents utilisent quand ils sont fâchés contre moi. Je préfère Livvy.
— Livvy.
Il sourit.
— Je préfère de beaucoup. J’avais une grand-tante du côté de ma mère qui s’appelait Lavinia. C’était une vieille mégère.
— Quelle chose épouvantable à dire, s’exclama-t-elle, mais Martin se contenta de rire.
— Croyez-moi, elle le verrait comme un compliment. Si les Vikings d’autrefois devaient à nouveau envahir l’Angleterre, ma grand-tante serait là pour les arrêter d’une seule main.
Il mima le balancement d’une hache de guerre, et son expression de malice enfantine était si inattendue que Livvy gloussa. Pendant un moment, elle oublia complètement qu’il l’avait achetée comme on achète un cheval. Son rire s’évanouit et son sourire disparut.
— Monsieur, la voiture est prête, annonça Mr Harris.
— Allez chercher votre cape.
Il désigna l’escalier, mais elle l’avait devancé et était déjà en route. Elle revint, la cape à la main et il l’aida à l’enfiler.
— Merci, dit Livvy en rougissant avant de suivre Martin alors qu’ils sortaient de la maison.
Sa voiture était peinte en bleu et noir, ce qu’elle n’avait pas remarqué la veille au soir. Martin lui tendit la main et elle pressa sa paume dans la sienne pour qu’il l’aide à entrer. Une fois qu’ils furent assis, il prit une canne qui était rangée dans le coin de son siège et en frappa le toit de la voiture. Leur cocher mit les chevaux en mouvement.
— Allez-vous réellement m’acheter une nouvelle garde-robe ?
— Absolument. C’était l’une de vos conditions, si je me souviens bien. Je suis un homme d’honneur, malgré ce que vous pouvez penser.
Le regard de Martin était concentré sur la rue derrière la fenêtre, mais elle avait l’impression qu’il lui assurait une fois de plus qu’il ne la forcerait pas à faire quoi que ce soit, au lit ou à l’extérieur, tant qu’elle serait avec lui. Pendant un bref instant, elle se demanda s’il n’était pas moins mauvais qu’elle ne le croyait. Peut-être était-ce un homme bon essayant désespérément d’être mauvais parce qu’il sentait qu’il avait besoin de se venger.
— Merci, dit-elle doucement.
— Tout le plaisir est pour moi. Je suis partisan d’un échange équitable, et vos demandes étaient tout à fait raisonnables.
Même si elle ne voulait pas l’admettre, elle était enthousiaste à l’idée d’ajouter quelques nouvelles robes, peut-être une cape plus épaisse et des bas moins usés à sa garde-robe.
Martin et elle n’échangèrent pas un mot durant le reste du trajet. Elle avait des questions, mais elle n’en posa pas une seule. Lorsqu’ils arrivèrent à Bond Street, Martin l’aida à sortir de la voiture et donna l’ordre au cocher de revenir trois heures plus tard. Puis il lui offrit son bras. Livvy glissa sa main autour de sa manche, marchant prudemment sur le trottoir glacé. Le vent glacial la fit grimacer, mais elle savait qu’ils seraient bientôt à l’intérieur.
— Nous y sommes.
Martin s’arrêta devant la boutique d’une modiste à l’allure onéreuse dont elle reconnut le nom.
— Mrs Benson est une excellente couturière. C’est bien trop pour moi ! protesta-t-elle.
Quelques acheteurs qui passaient par là fixèrent Livvy. Martin se contenta de pincer les lèvres et de lui ouvrir la porte. Elle rougit, mais entra. Il lui emboîta le pas.
L’intérieur de la boutique était confortable, chaleureux et éclairé par des dizaines de lampes, qui mettaient en valeur les carrés de soies coûteuses et les mousselines colorées. Une charmante femme en robe bleu foncé sortit de l’arrière-boutique et sourit en les voyant.
— Mr Banks ! Quel plaisir de vous revoir !
L’expression sinistre de Martin s’effaça devant le sourire sincère de la couturière.
— Mrs Benson, cela fait trop longtemps.
Il y avait une familiarité intime dans son regard, pas de l’amour, mais de l’amitié. La femme reporta son attention vers Livvy.
— Et qui est cette jeune femme ?
— Miss Hartwell.
Il ne s’étendit pas davantage, mais Livvy ravala une vague de honte en faisant face à la modiste.
— Je vois.
Le ton de Mrs Benson n’était pas désapprobateur, mais vif, comme si elle pensait déjà aux robes dont Livvy aurait besoin.
— Comme d’habitude, Mr Banks ? Ou peut-être quelque chose de spécial ?
Mr Benson se mit à décrire des cercles autour de Livvy, la regardant d’un œil critique comme un artiste devant une toile blanche.
Martin se caressa le menton.
— Peut-être que quelque chose de spécial serait de rigueur. Elle n’est pas… comme les autres.
Livvy ferma les yeux un moment, tenant sa langue. Était-ce une insulte ou un compliment ? Honnêtement, elle préférait ne pas le savoir.
— Elle ne l’est certainement pas, marmonna Mrs Benson en revenant face à Livvy, et Martin, qui se tenait derrière elle, ne vit pas son petit sourire. Elle est adorable et innocente, et j’imagine qu’elle est douce. Les autres ne l’étaient… pas tellement.
Mrs Benson fit un signe de la main à Martin.
— Asseyez-vous et laissez-moi trouver quelques robes toutes faites qui lui conviendront. Ensuite, après lui avoir fourni le nécessaire, nous pourrons prévoir quelques robes sur mesure.
— Excellent.
Martin passa devant Livvy pour s’asseoir dans un fauteuil près d’un trio de miroirs et d’une petite estrade. Elle savait qu’elle serait bientôt debout sur la petite estrade, sentant les yeux de Martin parcourir son corps tandis qu’il l’habillerait selon ses goûts.
— Par ici.
Mrs Benson lui fit signe de s’avancer derrière un paravent. Elle revint rapidement avec plusieurs robes de différentes couleurs.
— Essayons-en quelques-unes. Et je prendrai vos mesures pour le reste.
Livvy saisit la première robe sur la pile que Mrs Benson avait placée devant elle. Elle poussa un profond soupir. C’était une belle robe en soie bleue, de la couleur d’un ciel d’été. Elle ne pouvait s’empêcher de se pâmer devant les vêtements coûteux. Il n’y avait rien de plus beau au monde que de sentir le doux glissement de la soie sur sa peau ou de virevolter devant un miroir alors que ses jupes en filet scintillaient à la lumière des bougies. Toutes les femmes aimaient se sentir belles, et Livvy n’échappait pas à la règle. Les robes de cette boutique étaient d’une qualité bien supérieure à celles qu’elle aurait choisies en temps normal. Coûteuses, finement fabriquées. Elle pourrait même les garder… en guise de paiement pour avoir été la femme entretenue de Martin.
Le sourire rêveur sur ses lèvres s’évanouit. Après tout cela, comment sa fierté pourrait-elle demeurer intacte ?
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