La survivance

Hunzinger · Chapitre 9 sur 39

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La survivance

Partie II

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La tente fut dressée à dix mètres de la maison, et les cartons qui n’avaient pas trouvé place dans le fenil y furent empilés aux côtés des cantines et de la penderie à roulettes.

Sur le plan satellite, imprimé avant de monter, on distinguait la maison, gardée dans son dos par une forêt de sapins, à gauche par une forêt de hêtres, à droite par un bois de pins sylvestres mêlés à des rochers grands comme des autocars qui dévalaient les uns sur les autres en une seule moraine immobile. Un balcon de terre longeait sa façade orientée à l’est, dominant le pré qui plongeait sur un marais. Pré, marais, bois de pins nous appartenaient.

 

Devant la maison, c’est un peu plat. On s’y assoit avec un bol de thé,

ou avec un livre, ou avec son ami pour la vie, ou avec son ombre

seulement, et l’on regarde au loin. Tout est vert. Un moutonnement de

montagnes vertes, de ballons. Le vent bien sûr est vert aussi, d’un goût

de cerise verte. Tout est ouvert et donne sur le vide, le sillage du vide,

l’appel de l’air, le cri des buses. Tout est loin, à distance, très petit. Dans

la plaine brille le ruban du Rhin. Le dos de la Forêt-Noire allemande est

tellement proche qu’on pourrait, encore en mai, toucher du doigt ses

dernières taches de neige.

 

J’avais secrètement décidé que nous aurions un jardin potager. Ce serait vital. Il fallait nous y mettre sans tarder. J’avais relu Ermites dans la Taïga, réfléchissant beaucoup, prenant des notes, commençant un classeur, y entassant des catalogues de semences, des croquis de nuisibles, mulots, limaces, et des plans, des diagrammes, et des points d’interrogation, me demandant ce qui allait pouvoir remplacer les graines des pommes de cèdre. Pour économiser l’essence, nous ne descendrions qu’une fois par mois en ville. Les cinq fruits et légumes, nous les récolterions ici. Qu’est-ce que tu en penses, Sils ? Il a observé attentivement les croquis, tandis que je tournais les pages sous ses yeux. Très, très intéressant, Jenny, m’a-t-il dit avec amabilité. Mais ne compte pas trop sur moi. Et n’oublie pas que j’adore les saucisses, les blanches, les rouges, les roses, et le schwarzenmagen, fabriqué avec du sang dégueu, et les gros boudins, tout ce qui est mauvais pour la santé, du poison, et surtout n’oublie pas que j’adore le vin, tous les alcools, et bien sûr le tabac. Sils était en effet une étrange combinaison d’amateur de cochonneries et d’ascète.

 

Il ne faisait pas 10° début mai. Il a fallu penser à faire du feu. Nous avons changé le tuyau, vérifié le conduit de la cheminée. J’ai rassemblé le bois mort qui traînait dans la forêt alentour. Sils a fendu à la masse et aux coins les tronçons des bouleaux abattus. Inutile d’attendre un an qu’ils sèchent, a-t-il dit. C’est une essence qui brûle verte en dégageant une flamme vive et beaucoup de chaleur. Il semblait sortir ses connaissances d’un fonds d’expérience inconnu, masculin. Mais non, Jenny, tout simplement de Jack London.

 

En empilant mieux les cartons, en poussant les cantines, nous avons pu ajouter dans la tente une table qui serait le bureau de Sils. J’ai dit, c’est ton QG. Il a dit, quelle horreur, non, juste ma cabane.

Puis nous nous sommes occupés de la maison. Pendant que Sils préparait l’étable pour Avanie, le coq et les poules, j’ai lavé les dalles de granit de l’entrée, le plancher de la chambre du bas. Puis du haut. Là, à mes pieds, j’ai admiré le gouffre qui donnait sur l’étable à présent surmontée d’une immense bibliothèque emballée, et d’un salon de foin. J’ai également admiré le gouffre qui nous livrait au ciel quand on levait la tête. Puis, j’ai installé nos deux matelas côte à côte directement sur le plancher de cette étrange mezzanine, mis des draps, j’y tenais.

Nous n’avions plus dormi ensemble depuis des années. Nous ne savions même plus quand c’était la dernière fois.

On aura eu une drôle de vie, n’est-ce pas ?

Oui, une drôle de vie, a répondu Sils avec un petit rire vite rentré.

Il était midi. Betty avait faim. Nous aussi.

On était assis non loin d’un labyrinthe de cartons aux parois abruptes, nos jambes se balançant au-dessus du vide, Avanie, les deux petites poules, le coq, à leur affaire, plus bas.

Pourquoi est-ce qu’on vit, Sils ?

Mais parce que ça nous fait rire encore. Tu nous as vus ?

Mais oui, je nous avais vus. Et j’ai ri de nos coupes de cheveux jumelles, de nos vieux pantalons devenus « de travail », de nos polaires héroïques, de notre air dépenaillé, de nos mains qui faisaient peur rien qu’à les voir. Et aussi de ce quelque chose de décidé, comme un bras d’honneur, ou un ange, qui se tenait amicalement à deux pas de nous.

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