La survivance
Chapitre 12
C’était la montagne, et c’était toujours autrement, un jour l’Écosse, un jour la Transylvanie. Presque jamais les Vosges, ce qui nous plaisait assez, étant dans l’âme de grands voyageurs. Il arrivait ainsi qu’à l’horizon, de gros nuages jaune vif et jaune d’or, gris argent, ou roses, et même vermillon brillant, du cinabre d’après Sils, des nuages immenses, s’élèvent à toute allure jusqu’à nous surplomber de dix mille mètres, pareils à des sommets enneigés. On était transportés dans l’Himalaya, à la Grande Lamasserie. Et aussi, il arrivait, selon les apparitions nuageuses, qu’on se réveille dans une peinture de lettré chinois, au seuil de notre minuscule abri coiffé d’un pin sylvestre, la brume noyant le monde à nos pieds. Et aussi qu’on se retrouve dans le Montana pas loin de Jim Harrison. Il arrivait encore que se forme dans le ciel une sorte de champignon d’un gris maléfique, boursouflé, délirant, là-bas du côté de Fessenheim. On se serait soudain crus en pleine catastrophe nucléaire. Et alors nous nous serions vite réfugiés dans la grotte de la source où nous aurions heureusement prévu de stocker des vivres pour trois mois, refermant l’entrée avec un bouchon de tourbe, et dans la plaine, déjà, ils auraient tous été morts, et de leurs corps, il ne serait resté que leurs ombres.
Mais souvent, ici, ce n’était qu’une île en montagne, n’importe où, puisque notre seul pays, c’était la Montagne, un autre monde. Et cette maison pourrie n’était qu’un simple bateau renversé, si minimal qu’il tenait je ne sais comment, vieux, écaillé, fissuré, vite démantelé si on n’y veillait pas. La nature n’attend que votre dos tourné pour pénétrer chez vous par une faille, et s’installer, grêles et pluies, fouines et lérots, insectes xylophages, « ravageurs opportunistes ». Tout part alors en pièces, les plafonds dansent, les poutres essaiment. Tu as fermé la porte, j’entends le vent qui déboule, demandait Sils.
Il déboulait souvent.
Une nuit, en remontant de la plaine, on s’est trouvés dans l’impossibilité d’entrer. Une grande chose gluante, sombre, molle, nous barrait le passage dans l’obscurité. Voulait se jeter sur nous. Nous avaler. C’est quoi cette merde sortie tout droit d’un film d’horreur ! a crié Sils. La bâche du toit s’était envolée. Le vent la gonflait et la rabattait sur nous par à-coups. À l’intérieur, le lit était trempé. Nous sommes allés dormir dans le salon de foin, tout habillés. Dès le lendemain, nous avons décidé de réparer le toit, en plus solide, en plus sérieux, en allant d’abord faire quelques achats. Ensuite, Sils est monté sur l’échelle. Il a enlevé les restes de la volige pourrie, la sciant soigneusement. Il a nettoyé les trois chevrons, remis des planches neuves (cherchées à la scierie). Puis il a ordonné une à une les ardoises (trouvées intactes la veille dans un dépotoir du coin), les glissant l’une sous l’autre à partir du haut, les maintenant à l’aide de longues attaches en inox (achetées à la quincaillerie) qu’il fallait clouer puis recourber. Le tout pour finir fut aussi parfaitement agencé que les écailles d’un poisson géant.
Nous étions devenus encore plus adultes que la fois précédente. Ce n’était pas une gloire pour autant.
Le monde est imprévisible, c’est ce qu’il a de mieux, je me le répétais, dans la fatigue, l’inquiétude, le deuil (car c’était tout de même le deuil). Nous passions du très chaud, la journée, au très froid, la nuit. De l’exaltation à la mélancolie.
À partir de là, la réalité voulut nous donner l’assaut. Dès que nous tentions d’élaborer quelque chose, c’était mal fait. Il fallait recommencer. On se levait tôt pour affronter la journée, comme jamais auparavant. On faisait de longues pauses pour réfléchir, comme jamais auparavant. On savait qu’il y allait de notre vie.
Sils s’est mis au bois pour l’hiver. Il a calculé qu’il nous faudrait quinze stères, soit une pile de bois d’un mètre de haut sur quinze mètres de long. Quelqu’un lui avait cédé une parcelle de forêt détruite par la tempête de 1999, bien content qu’on la lui nettoie. Il restait des troncs dressés, enchevêtrés tel un mikado géant, que les pluies, le soleil et le vent avaient blanchis, séchés, et qui s’étaient mis à ressembler à des ossements, ceux de morts debout. Et c’était comme si nous étions déjà morts, nous aussi, debout, et Sils disait ce n’est pas grave, c’est juste de la connerie de faire du bois mort qui va brûler à toute allure, et tout se passait à distance de nous, la fatigue, la connerie. Pourtant, je l’ai surpris serrant son poing en direction de je ne sais quel ennemi invisible, l’air de dire viens voir un peu.
Sur le pas de la porte, nos paires de baskets séchaient côte à côte. J’ai sursauté en les voyant. On aurait dit des animaux de trait liés sous un même joug, exténués, amicaux : Sils et moi.
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