La survivance

Hunzinger · Chapitre 17 sur 39

Pages du PDF

La survivance

Partie III

3

 

OceanofPDF.com

Les choses allaient mieux. Nous étions moins dans le Sauve-qui-peut. Je crois que juillet venu, nous avons soufflé, même si le temps devenait de plus en plus orageux sur la Terre et que personne ne savait ce qui nous attendait, et surtout pas nous. Même si quelque chose semblait imminent, quoi ? On l’ignorait.

L’été était arrivé. Une large parenthèse s’ouvrait. Les vacances commençaient. On l’entendait aux motos qui rugissaient sur la nationale dans le fond de la vallée, les motos du beau temps libre. Et aux petits avions blancs dans le ciel, de tourisme, les avions du beau temps libre. On sentait que quelque chose se laissait aller. L’humanité soufflait. En même temps, la perception de ces flux accélérés qui drainaient tout, emportaient tout, me donnait le sentiment accru de notre écart, de notre solitude, de notre paix.

Parce que pour nous aussi, c’était l’été.

On avait oublié de s’angoisser. On se débrouillerait comme les bêtes. À la longue, on saurait faire. Même Avanie ne s’inquiétait pas, son regard latéral largement ouvert sur le présent, ses oreilles bourdonnantes de mouches. Sauf peut-être son pelage gris. Lui, il réfléchissait. Intensément, il réfléchissait.

Et je m’étais remise à rêver, d’interminables rêves, des choses très colorées, une sorte d’immersion aquarellée (avec actions, sensations, couleurs), qui me laissait au réveil l’impression de revenir de longs voyages ou de visites heureuses. J’en gardais un sentiment d’accomplissement, de satiété, de bonheur. Le monde, qui le jour me contenait, continuait la nuit à me brasser.

 

Sils est plongé dans un catalogue italien de l’Arte Povera. Il

m’annonce qu’il sera plus tard libraire, un libraire expérimental,

élémentaire. Mais comment ne pas se laisser rattraper par les

marchandises ? Comment rester libre ? Insaisissable ? En attendant, il

se construit avec des perches, des ficelles, des cailloux, des chiffons,

une librairie « pauvre » adossée à un arbre.

 

Le printemps avait été mon allié. Tout était sorti vite et bien. Les radis, le 28 mai. Les courgettes, le 14 juin. La première tomate le 21 juin. Début juillet, nous aurions pu être végétariens. J’avais défriché une nouvelle plate-bande pour y mettre des oignons des Cévennes et une variété de pommes de terre noires, à la fois extravagantes et sérieuses. Quand je montais me coucher, je fermais les yeux et retournais dans mon jardin. Je parcourais ses allées. Je pensais aux rangées de petits pois qui pointaient. J’imaginais les graines cachées des carottes Rothild, me posais sur le cœur des salades, touchais le velours des feuilles de la sauge, le froissais, le mordillais. Je gravissais les marches taillées dans la pente, les descendais, et refaisais un tour en esprit au-dessus de mon jardin comme dans ces rêves où l’on vole en surplombant la Terre. Fourbue, je m’endormais enfin.

 

Que faisions-nous là-haut ? Je pense qu’au début nous voulions voir jusqu’où nous étions capables de tenir tête. Ne tombe pas malade, travaille tant que tu veux à ton jardin, mais ne tombe pas malade, Jenny, grondait Sils, dès que j’éternuais.

 

Parfois je me surprenais, droite comme un paratonnerre, dans un déchaînement d’ions négatifs et positifs, en train de murmurer je dois tenir, je dois tenir.

La plus grande partie de mon temps passait au jardin. J’avais étalé de la paille d’Avanie entre les plantations : potimarron red kuri et blue chestnut, courge amalthée, choux brocolis, choux candisia et Cap-Horn. J’ai ainsi recouvert le sol de tout le jardin. Je voulais essayer le « mulching » des Anglais. La terre sous le paillis devenait en effet superbe, fraîche et meuble, protégée du soleil et des pluies, mais favorable aux mulots. En une nuit, ils firent disparaître sous terre « mes » poireaux de la taille déjà d’un crayon. J’ai mis du poison dans les trous. Il a moisi. Tu vas nous tuer, a dit Sils. Les mulots ont proliféré au point que je me demandais si je ne les élevais pas. Puis les légumes ont poussé plus vite qu’ils n’étaient mangés.

Je ne parle pas des hérissons qui la nuit venaient farfouiller.

Je ne parle pas des piérides qui le jour voltigeaient, semblables à des chiffons blancs, agitant la paix, mais dont le ventre était bourré de bombes à fragmentation, des œufs de chenilles dévoreuses, vertes, hérissées de jaune poilu.

Nous étions très entourés.

Car dès qu’il faisait mauvais, brouillard ou pluie, les cerfs s’approchaient à leur tour. La nuit d’un gros orage, ils sont revenus. Le matin, j’ai vu aux traces de leurs sabots, aussi profondes que celles de chevaux, qu’ils avaient voulu se rendre compte des changements apportés par nos misérables plates-bandes de pionniers que rien ne séparait de leurs prés.

D’où le branle-bas.

Sans tarder, le soir même, autour du jardin, sur des fils, j’ai étendu des draps pour leur faire peur au moins quelques nuits. Et dès le lendemain, nous avons acheté de jeunes épicéas sur pied, une cinquantaine, à notre voisin le fermier. Nous sommes allés les tronçonner pour en faire des perches qu’il nous a rapportées le même jour en tracteur. Et nous nous sommes barricadés.

Nous étions en territoire indien, nous dormions à côté d’un campement d’Apaches, et ça, je ne l’avais pas prévu.

Le problème, dans notre coin, c’était que le nombre de zones de remises et aussi de gagnages y était très important. Nous étions entourés à gauche et à droite, et dans notre dos, par des forêts. Et au-delà d’elles, par de grands pâturages. Les cerfs avaient ainsi tout loisir d’aller se nourrir sur l’une ou l’autre prairie, ce qui pour eux était un avantage indéniable. Et surtout, aucun chemin communal ne traversait notre territoire, ou plutôt le leur. On habitait une sorte d’île ou de minuscule Cité interdite. Une zone à part. Des maisons blanches avaient beau apparaître, posées sur les branches des pins, en vérité elles étaient très loin derrière. Le village, lui, tout en bas, était visible la nuit seulement quand ses lumières s’allumaient en même temps que les étoiles, et on ne faisait pas vraiment la différence. C’était un lieu à l’écart comme il n’en existait plus beaucoup, et la maison avait été oubliée parce que, à une altitude pareille, dans les Vosges, c’était tout simplement invivable. Je me suis rappelé avoir rencontré, lors d’un Salon du livre, un type qui écrivait ses aventures à travers les déserts de la planète, un genre d’écrivain-voyageur. Il m’avait dit avoir dormi au Brézouard, un hiver, pour s’aguerrir avant de partir pour le Kamtchatka. Et que ça avait été costaud, les nuits, sous la tente.

 

Et puis il y avait les tiques. Trop nombreux, dans l’Est, les agriculteurs, les bûcherons, les gardes forestiers, atteints de la maladie de Lyme. Et trop insaisissable, polymorphe, la maladie elle-même. Nous faisions donc très attention. Notre danger le plus sérieux, celui qui nous guettait vraiment, il était là, dans cette petite chose ronde, autonome, philosophique, explosive. Malgré Deleuze, on se méfiait d’elle. Chaque soir, devant l’abreuvoir, nous nous mettions nus et nous faisions du « grooming ». Tel un duo de cerfs qui, avec l’étrange sérénité, la douceur d’un rêve, se mordille l’un l’autre, croisant leur cou, leurs bois, pour décrocher les parasites des coins inaccessibles, Sils et moi, on s’examinait. On se toilettait. On se vérifiait le dos. Et presque chaque fois il fallait retirer une tique avec la pince spéciale, délicatement.

Il y avait encore les orages.

La pluie crépitait brusquement sur le toit. Le ciel se déplaçait d’un bloc. Les prés fumaient. La montagne dans les brumes prenait des allures de fantôme. La maison s’ébranlait. On la sentait alors projetée dans un espace embrasé. Je n’avais pas peur. J’ai peur des fous qui regardent les crimes à la télé et qui passent à l’acte dans la vie, mais pas de l’orage où je me transforme en cierge magique, chaque cellule de mon cerveau devenue une étincelle.

Une fois, un gros orage a éclaté dans la nuit. Il pleuvait. Je me suis levée pour rentrer Avanie restée dans son parc. J’avais d’abord enfilé mes baskets, puis d’instinct je les ai retirées pour aller dans la boue du marais et le noir de la nuit, pieds nus. Et il m’a semblé avoir deux sexes méconnus sous la plante des pieds, et chacun de mes pas dans la boue les réveillait. Sous les pieds, m’a répondu Sils, le lendemain matin quand je lui ai raconté, tu manques un peu d’humour, Jenny ! Oh, pas seulement sous la plante des pieds, j’en ai aussi dans la paume des mains, et au bout des doigts, et dans les yeux, et au fond des oreilles ! Et chacune de mes narines en est un aussi ! Et chacun des pores de ma peau. Tu veux que je te montre une feuille de millepertuis ? En voilà une. Regarde-la à contre-jour : c’est moi. Des sexes, j’en ai mille. Comme toutes les femmes, d’ailleurs.

Tu exagères toujours, a répondu Sils, incrédule.

Regarde-la, Sils !

Il a pris la feuille entre les doigts, il l’a scrutée en la plaçant devant le soleil. Elle était criblée d’une ponctuation cachée. Nous étions assis sur notre balcon de terre, en bordure du pré d’Avanie, et le millepertuis ne manquait pas.

Non, il ne manquait pas, et j’avais remarqué que je me mêlais facilement au paysage, quelque chose de très sensuel, me fondant dans un corps identique au mien, immense, proche et lointain, celui d’un premier amour. En 73, j’étais trop occupée par Sils et par l’effarante différence sexuelle pour y avoir fait attention. À présent, il me semblait redécouvrir ce continent perdu. Et pire (pour Sils), le devenir.

Je découvrais beaucoup de choses et j’en voyais d’autres s’éloigner pour toujours. Je savais que je ne pourrais plus jamais traverser le lac des Truites (Forele) à la nage, ni faire l’aller et retour de la maison au sommet du Brézouard en une heure. Ni emballer un amant.

J’avais perdu en grand et gagné dans les choses menues mais innombrables. Par exemple, j’avais gagné le picotement de la pluie glacée sur mon visage, le cou, les bras, rien du tout, apparemment, mais délicieux, amusant. Et je me suis mise à rechercher ce qui me touchait, m’empoignait, ça ne manquait pas, l’énergie de l’orage, les pluies tièdes de midi, le feu du soir, les morsures de l’eau à 7°, le gluant de la terre trempée, le corps inquiétant du vent, jusqu’aux brûlures des orties, aux épines des ronces. J’avais les bras d’une sauvage qui se serait battue avec dix lynx : lacérés, rouges. Et les mains d’une taupe : deux pelles.

 

Les éclats stridents des sauterelles rayaient la nuit comme des éclairs de chaleur.

 

Dans le potager, la motte de terre humide qui se promenait : un crapaud.

 

Quand Avanie ressortait enfin au frais, elle soufflait bruyamment à la façon d’une montgolfière, Pschou ! Pschou ! Et toute la nuit se soulevait, s’élevait, se dilatait, s’en allait.

OceanofPDF.com