La survivance

Hunzinger · Chapitre 31 sur 39

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La survivance

Partie IV

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Le seuil était bouché, le sentier, effacé. La neige tombée toute la nuit atteignait la fenêtre. Une vanesse réveillée par la chaleur du poêle voletait bizarrement dans la chambre, tel un morceau d’été rescapé. Couleur de braises dessus, de cendres noires dessous. Je me souviens, elle s’est posée sur la table, ailes étalées, ses larges yeux bleus peints écarquillés sur nous, ou plutôt sur Sils qui venait de descendre trois cartons de livres du fenil et qui, avec un couteau de cuisine, les éventrait proprement à la recherche d’Agricola.

Il avait sa grosse veste de bûcheron canadien à carreaux rouges et noirs qui le voûtait, lui donnait l’air de porter sa vie dans un sac à dos, et il grommelait : On est bloqués, Jenny, c’est ça le truc, on est pris au piège dans du blanc, et je ne retrouve plus Agricola. Il marmonnait une histoire de foutue montagne d’avant la Renaissance, de trous creusés, de rats noirs à capuche, d’échelles pour descendre dans les entrailles de la planète au lieu de monter pour sortir vers les étoiles. Il disait qu’il y avait dans Agricola des gravures représentant les torrents, les filons, les puits profonds, et qu’il aurait voulu voir tout ça. Évidemment, je pourrais faire comme « le petit maître d’école Wuz », un conte que j’ai lu chez Vila-Matas, qui l’avait lu chez Walter Benjamin, qui l’avait lu chez Jean Paul : pour se procurer les livres qui lui manquaient, Wuz les écrivait lui-même. Il ne me reste donc plus qu’à imaginer ce qui me manque, a conclu Sils, de très mauvais poil.

 

Je ne l’écoutais pas vraiment, il parlait comme il neigeait dehors, tout seul.

D’après lui, une chose était sûre : Grünewald avait respiré l’air d’ici. Il s’était lavé dans l’eau du torrent. Il avait bouffé du sanglier aux cèpes, de l’omelette aux mûres, celle de l’histoire que raconte Walter Benjamin, d’un enfant-roi, forcé à fuir avec sa cour, et qui sur la route de l’exil trouve refuge dans la forêt. Une vieille femme les accueille. Elle leur prépare une omelette aux mûres. Ayant retrouvé son royaume, le roi, devenu vieux, demande à son cuisinier de lui refaire une omelette pareille, la meilleure de sa vie. Impossible, répond le cuisinier, « car comment pourrais-je l’assaisonner avec tout ce dont tu t’es délecté jadis avec elle : le danger de la bataille et l’esprit en alerte du fugitif, la chaleur du foyer et la douceur du repos, le présent étrange et le sombre avenir ».

Oui, Grünewald avait sans doute chevauché dans le coin. Il était ingénieur hydraulicien, et des aqueducs, il en fallait pour apporter l’eau par des canaux d’altitude et la précipiter sur les roues à eau géantes, construites au-dessus des puits, actionnant un treuil qui remontait les trésors. Donc, il a chevauché par ici, une montagne qu’il connaissait bien, quand il a dû fuir puisqu’on dit qu’il était l’un des meneurs de la Guerre des Paysans, la première révolution contre l’injustice de la vie, une révolution occultée qui s’est terminée en mai 1525, ses meneurs écartelés, ses vingt mille gueux hachés sur place par les hallebardes du duc de Lorraine. Le champ de bataille était noir de soleil ou de sang.

 

Encore aujourd’hui, les ossuaires des chapelles de Dambach et d’Epfig sont bourrés de crânes blancs, éboulés, entassés comme des livres.

 

Tu veux que je te dise, Jenny, ce qui me manque le plus et que j’aurais voulu voir dans Agricola, c’est comment tout ça a commencé, les débuts de l’enfer sur la Terre, les barrages, les réservoirs, les puits, les forges, les forages, le grand cirque usant hommes, femmes, enfants, animaux, sol et sous-sol. Il me manque de voir comment, dès le départ, la fête a mal tourné.

C’était quelques jours plus tard, nous étions dans ma chambre, assis au bord de mon lit. Les pentes mansardées ne permettaient à personne de s’y tenir debout. Il fallait toujours, chez moi, plier les genoux, ou le cou, ou s’asseoir, comme de grotesques petites créatures de conte, des nains à capuche. La Survivance avait sans doute été construite à l’emplacement d’une ancienne maison de mine. D’où ses proportions minuscules ajustées à la taille des gens de l’époque. D’où ce balcon qui la portait fait de remblais. Les gnomes qui l’habitaient se nourrissaient de sangliers. On le savait, aux défenses qu’on a retrouvées. Ils buvaient bien. On le savait, aux fragments de verres à boire, de beaux verres, décorés de pastilles et de filets de couleur qu’on a sortis de là. Ils ne mouraient pas de froid. On a découvert les restes d’un grand poêle en faïence vernissée en enlevant les déblais.

Tu vois, Jenny, ce sont des enfants qui ont construit cette maison. Des gens tout petits. De foutus ingénus. De minuscules chapardeurs. Ce n’était que le début du grand pillage. On arrive maintenant au bout. Tout diminue, dépérit. La Terre est en train de mourir, et pas du tout de naître en même temps, comme tu le dis, comme tu l’espères, toi. Il ne naît plus rien, plus aucune espèce nouvelle n’apparaît. C’est fini. On va tous crever d’avoir tout fait crever. En attendant, on s’habituera au pire. On l’acceptera.

Ce soir-là, il m’a semblé désastreux. Et plus gris, plus voûté que d’ordinaire. Il avait mal au ventre, une barre sous l’estomac qui le sciait en deux. Ses mains étaient glacées. Je les lui ai pétries, les lui ai mordillées doucement comme faisait Betty, et embrassant leurs doigts épouvantés, baisant leur paume, je les ai réchauffées.

Pourquoi, tu ne souffres pas, toi, de ce sentiment d’être un condamné à mort ? Pourquoi, la mort, toi, tu ne la vois pas, Jenny ?

Mais si, comme toi.

Je ne suis pas arrivée à lui expliquer qu’il m’arrivait également d’être prise de terreur, la nuit surtout, la nuit seulement. Alors, je me dis écoute, regarde, sens, et je me tourne du côté des choses, les familières, et je les vois qui luisent dans la pénombre, je vois le plancher, ce que j’y ai laissé traîner, un bol, mon petit tas de vêtements, une pomme, ils sont d’un calme, d’une indifférence ! Et ça me sauve, ça me fait sortir de mon sac psychique, ce sac anxieux de nomade sans feu ni lieu, et rejoindre la tranquillité du monde.

 

La chaleur du poêle montait, traversait les ardoises, faisait fondre la neige, et des stalactites se formaient tout le long du toit. Nous étions gardés par une haie de poignards et d’épées torsadées.

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