La survivance
Chapitre 14
Début juin, un mois après notre installation, les aborigènes, dont j’avais senti autour de nous la présence invisible, se sont manifestés pour la première fois.
C’était en fin de journée. L’obscurité allait tomber, quand j’ai vu sortir de la forêt une autre forêt menaçante : une troupe de cerfs aux larges ramures qui d’un bloc m’a fait face avant de se remettre à lentement progresser vers moi. Je me suis avancée à mon tour. La troupe s’est arrêtée et m’a refait face.
Arrête, tu es folle, a crié Sils. Ils peuvent te foncer dessus. Te charger. Ils sont armés. Des gardes forestiers sont déjà morts comme ça.
Moi, j’étais plutôt soulagée de découvrir qui étaient nos visiteurs de la nuit, et d’ailleurs, ils avaient déjà disparu. J’ai répondu à Sils que, en dehors du brame, les cerfs ne sont pas dangereux. Eux aussi savaient que nous n’étions pas une menace : leur odorat infinitésimal et surpuissant perçoit à trois cents mètres toutes les ondes y compris celles de nos âmes. Cela devait faire un temps qu’ils nous observaient. Ils étaient parfaitement au courant de nos habitudes. Ce soir, ils venaient officiellement nous prévenir de leur présence, de l’antériorité de celle-ci, et donc de leur souveraineté : Nous sommes ici chez nous. D’ancêtre en ancêtre, nous nous sommes transmis l’emplacement de ces rochers, de ces herbages, et celui, souterrain, des sources réglé sur celui des étoiles, un assemblage savant qui vous est étranger.
Et c’était dit.
La première fois, ils n’avaient fait que passer, déjà mêlés à la nuit. La deuxième fois, il faisait encore jour. Nous étions assis sur le rebord du jardin, morts de fatigue. Ils étaient sans doute montés du marais, en silence, avant de pénétrer à droite dans le bois de pins, un bois aéré, aux fûts écaillés, orange, dressés comme des cobras. Sept ou huit ombres distinctes, peut-être neuf. Ils marchaient en file, à distance l’un de l’autre, dans un ordre apparemment très précis, hautains, lents, portant orgueilleusement leur ramure telle une coiffe prodigieuse. De mes deux bras écartés je ne pourrais pas en figurer l’envergure. Des chefs indiens. Ils se montraient avec tout leur attirail de beauté, de puissance, de pouvoir. Leur parure cosmique. Ils semblaient nous ignorer. Ils se foutaient royalement de nous, oui, a dit Sils.
Je n’ai pas pu compter leurs ombres, tellement j’étais sous le choc de cette forêt qui les surplombait, à la fois virile et enrobée de quelque chose de très doux, du velours, de cette forêt qui passait devant nous, forêt en mouvement.
Ils sont encore en velours, ai-je soufflé tout bas, alors qu’ils avaient lentement disparu. D’où tu sors ça ? a demandé Sils. Cartons « Sciences de la vie », ai-je répondu. J’avais plusieurs cartons de ce genre, contenant des livres qui dataient de mes études quand, après le bac, nous nous étions inscrits à la fac tous les deux, Sils en Littérature, moi en Éthologie. J’étais la scientifique, bien que lentement il m’ait contaminée par les lectures très littéraires que chaque matin il me faisait au petit déjeuner. (Écoute ça, deux pages, pas plus.) Je l’écoutais même s’il lisait très mal. Nous débutions notre troisième année à la fac quand, au printemps 1973, nous nous étions enfuis à La Survivance pour expérimenter une autre vie. Je me souviens que pour Sils avait alors commencé une période d’introspection. C’était quoi le sens de sa position dans le monde ? De sa putain de vie dans ce putain de monde pas prévisible, pas contrôlable, pas connaissable ? Il disait que quand il y redescendrait, ce serait pour y mener une guérilla d’actions microscopiques. Lesquelles ? C’était flou. Il avait 21 ans. Il ne savait pas encore que les livres seraient au centre de sa vie, et ses armes. Il ne savait encore rien et il se tourmentait. Moi, là-haut, j’avais aussitôt découvert une chose bizarre et merveilleuse : toutes les journées étaient différentes et toutes les mêmes. Je regardais, j’écoutais, je sentais, je notais. Face à la vie, il était l’insurgé, moi, l’enchantée. Il en voyait surtout les rouages, moi, la beauté.
Quelques jours plus tard, à la mi-juin, j’ai entrevu pour la première fois les deux cerfs vivant en duo, à l’écart des autres, et qui allaient tellement m’intéresser. Ils avaient des gueules de grands chefs indiens reliés aux galaxies. Je me suis dit que c’était sérieux. J’ai enfin sorti mon carnet d’archivage. J’y ai trouvé dans quel carton j’avais classé mes livres des années 70. J’en ai retiré les Trois essais de Konrad Lorenz, La Violence et le Sacré de René Girard, et encore Darwin et Kropotkine. J’ai fouillé le Net. J’ai découvert des documents vécus, comme Le Clan des cerfs de Jean-Pierre Verhoeven.
Le mot clan était annoncé.
Un clan suppose un patrimoine, des chefs, une hiérarchie, des assemblées, des rites, des mythes, des vengeances, des sanctions. J’ai lu aussi que, à l’écart du clan, parfois se forme un duo de réfractaires, et même une dyade, au sens biologique et philosophique.
Comme je remontais de chez notre voisin où j’avais pris connaissance du mail d’un ami chasseur, deux termes antinomiques (et pourtant), me disant que les cerfs se nourrissent de brindilles, de bourgeons, d’écorces, et que c’est la seule viande encore propre aujourd’hui, la seule à n’être pas contaminée par la merde, je suis tombée sur 2666, un livre de Roberto Bolano, que Sils avait laissé sur la table.
Je l’ai ouvert, ouvert n’importe où, juste ouvert. Et voilà que page 348, le jeune Guerra répond au professeur Amalfitano qui lui demande : – Quels livres lisez-vous d’habitude ? « Avant je lisais tout, professeur, et en grande quantité, aujourd’hui je ne lis que de la poésie. La poésie seule n’est pas contaminée, la poésie seule n’est pas dans le coup. Je ne sais pas si vous me comprenez, professeur. La poésie seule, et encore pas toute, que ce soit clair, est un aliment sain et pas une merde. »
Des coïncidences de ce genre, entre un livre ouvert et la réalité, c’est bizarre, quand ça vous arrive. Le mot viande du mail, qui m’avait à première vue semblé nul, s’est mis à résonner avec celui d’aliment de 2666. J’y ai vu un système d’échos entre deux séries qu’on aurait crues incompatibles, ce qui en faisait pour finir un petit signe plein de sens à propos de notre nouvelle vie, un message de bienvenue, signé Lewis Carroll, tout droit sorti de la chanson du jardinier fou.
La fac est loin. Pour autant, on n’a pas perdu l’envie de lire. On l’a
même davantage. Souvent, on descend faire la tournée des librairies. On
s’appelle l’un l’autre, on chuchote, on se montre nos prises. On les
empile sur le comptoir sans savoir ce qu’il y a dedans. Le contact de
certains livres suffit à vous enflammer. On devine qu’ils contiennent la
foudre. On les embarque comme du danger. On veut vivre avec
eux comme avec le feu. Parfois on sait que le feu a déjà tout brûlé et
que le monde s’y consume : on remonte en montagne avec Tristes
tropiques.
Mais d’abord, arrivée en ville, à la sortie de la voiture, il me faut
toujours inspecter Sils, effacer la bosse que fait dans son cou la
superposition des cols roulés, enlever des brins d’herbe, passer mes
doigts dans ses cheveux. Alors, il redresse les épaules, s’écarte de
quelques pas, se regarde dans le miroir de mes yeux et me demande : Si
tu me voyais pour la première fois, comment tu me trouverais ?
Moi je ris. Et je lui réponds (parce que je le sais par cœur, ce passage
de Kafka, et lui aussi, et que c’est un rite entre nous) : « Tu n’es pas un
Américain aux larges épaules et à la taille d’Indien, avec des yeux posés
horizontalement, une peau massée par les courants d’air des prairies et
des fleuves qui les traversent, tu n’es pas allé aux grands lacs et tu n’as
pas navigué sur eux, qui se trouvent je ne sais où. Alors, je te le
demande, pourquoi une belle fille comme moi irait-elle te suivre ? »
Oh, dit Sils, chaque fois, d’un air désolé et ravi.
Au retour, le feu rallumé en plein été, on déballe les livres. On en a
pour un mois.
Puis un déluge de soleil s’est mis à assécher la prairie, à dégager les cailloux, à rendre la montagne muette. Pas de vent, plus un oiseau. L’herbe du sentier, la nuit, était sèche et chaude sous mes pieds nus et je pensais que l’Afrique devait être quelque chose comme ça.
Je me souviens d’un orvet, inerte au milieu du chemin. Je l’ai passé sous l’eau au creux de ma main. Il s’est ranimé en se vrillant.
Des fourmis géantes empruntaient le tuyau d’arrosage comme une avenue.
Je donnais à boire au jardin, longuement, chaque soir, j’avais autant d’eau que je voulais, la source était bonne.
La plaine, elle, avait disparu sous une chape d’ozone. Parfois des nuages d’orage apparaissaient dans le lointain, au-dessus de la Forêt-Noire, loin derrière, vers la Russie, tels des voiliers chargés de pluie, et ils s’anéantissaient sur place, avalés par la chaleur.
Enfin, il a plu.
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