La vigne et la maison: roman

Jean Balde · Chapitre 16 sur 24

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La vigne et la maison: roman

Chapitre II

Les bureaux de M. Lafaurie se trouvaient au premier étage d’une maison du quai, entre les Quinconces majestueux et la petite place encombrée, bruyante, fermée au fond par l’Entrepôt, près de laquelle débouche le cours aristocratique entre tous: le Pavé des Chartrons. Le «Pavé» comme les Bordelais l’appellent par une abréviation qui n’implique aucune familiarité, planté d’arbres, bordé d’hôtels aux portes cintrées, aux façades brodées de fines guirlandes, et au bout duquel apparaît le Jardin Public éclatant de gaieté derrière ses grilles aux lances dorées.

Seguey, qui avait marché presque jusqu’aux docks pour tromper son impatience, revint lentement en suivant les quais. Il s’arrêta un moment devant un paquebot que l’on déchargeait: c’était l’_Ausone_, récemment sorti des chantiers, avec trois ponts superposés et deux énormes cheminées orange. Une nuée d’hommes s’agitait le long de son flanc noir amarré au quai, comme une fourmilière à côté d’un monstre. Avec sa masse énorme qui écrasait tout son entourage, ses moignons de mâts, il s’opposait vigoureusement aux fines goélettes dressées dans le fleuve qui ont l’élan et la liberté des oiseaux de mer. Un peuple tumultueux de machines et d’hommes le prenait d’assaut pour le vider jusqu’aux entrailles. Deux grues, dont la tourelle tournait à la hauteur d’un entresol, dévidaient une chaîne au fond de la cale et en arrachaient des grappes de sacs. Il y avait là, pour les recevoir, le troupeau puissant des hommes de peine que la hâte de jeter leur charge pourchasse comme un fouet à travers le quai. Deux mécaniciens nègres, en cotte bleue, indolemment accoudés à un bastingage, levaient au-dessus d’eux des faces joyeuses.

Les portefaix étaient toujours ceux qu’a sculptés Puget: des faces d’ivrogne aux cheveux trempés par la sueur; des encolures de taureau que le poids du sac tasse entre les épaules; des bras nus aux muscles gonflés, des mains qui s’accrochent à la charge inerte. L’un d’eux, énorme, tendait une tête contractée. Quelques malingres, la respiration courte, la peau collée, dépensaient précipitamment leur force nerveuse. L’un d’eux, aux moustaches gauloises, quand la charge tombait sur lui, semblait s’écraser.

Tout autour se pressaient des camions, les autos grondaient, un train long de cent cinquante mètres dévidait la file de ses plates-formes; des pauvresses, glissées entre les sacs comme des rats d’égout, balayaient hâtivement quelques grains perdus; d’autres, accroupies, misérables paquets de guenilles grises, grattaient avec leurs ongles dans des tas d’ordures. En face, quelques maisons inclinaient au-dessus de la chaussée les hampes nues où monte, aux jours de fête, le pavillon des grandes Compagnies. De l’autre côté, lisière du ciel éblouissant, s’étalait le bleu des coteaux; et dans tout cela, brume dorée du soir, fumées et relents, clameur du travail, affiches immenses, grues encrassées et infatigables, s’exhalait la puissante poésie du port.

Quand Seguey eut passé devant l’Entrepôt, ses yeux se tournèrent vers les fenêtres des bureaux où présidait M. Lafaurie. Il était à la fois irrité et respectueux de cette grandeur. Ses sentiments étaient ceux que peut avoir, devant le monument d’une victoire, le fils du chef qui a succombé. Que de fois, à cette place, il avait été mordu au cœur par le sentiment de son impuissance! Il enviait cette force qu’il avait perdue. Sa pensée se portait vers les grands paquebots, les grandes affaires; une ardeur d’action le tourmentait, fatigante et vaine, comme cette fièvre de réussite qui consume l’étudiant pauvre sur ses mornes livres. Puis il passait, il oubliait… avec ses pensées, il se composait un autre univers. Mais, aujourd’hui, M. Lafaurie, tendant vers lui une main ouverte, pouvait le remettre à sa vraie place. Le voudrait-il?… Trouverait-il en lui assez de ressources et d’habileté pour l’y décider?

Les bureaux comprenaient plusieurs pièces claires, sobrement garnies de meubles anglais et de cartonniers, dans lesquelles une quinzaine d’employés étaient répartis. Un garçon se tenait à l’entrée dans un vestibule arrangé en salon d’attente. Ce personnage en veste bleu barbeau toisait de très haut les nouveaux venus. La prétention de voir M. Lafaurie lui paraissait exorbitante. Le cabinet du chef de la maison était dans son esprit un lieu redoutable et presque sacré, devant lequel étaient dressés plusieurs barrages qu’il devait défendre. Mais à peine eut-il présenté la carte de Seguey qu’il reparut transformé des pieds à la tête, presque obséquieux.

Seguey attendit quelques minutes. Une porte entrebâillée découvrait une grande pièce partagée en deux parties inégales par une boiserie. Le crépitement des machines à écrire vous assourdissait. Deux dactylographes, tapant sur leur clavier à toute vitesse, le regardèrent curieusement….

M. Lafaurie représentait heureusement dans le monde le type du galant homme. Dans son bureau, il faisait figure de souverain. Son cabinet de travail, net et déblayé, avec une table d’acajou Empire, quelques larges fauteuils en cuir, donnait une haute idée de son importance. Bien des jeunes gens, entrés en solliciteurs dans ce sanctuaire des grandes affaires, y avaient immédiatement perdu leurs moyens et donné la plus piètre idée de leur caractère. L’empressement, qui est un signe de vulgarité, y tombait dans le vide d’un profond dédain; la timidité succombait sous l’indifférence. Mais, rien qu’à regarder Gérard Seguey entrer et s’asseoir, M. Lafaurie fut confirmé dans l’idée qu’aucun autre ne pourrait correspondre aussi parfaitement à ses propres vues.

M. Lafaurie, comme presque tout le monde, avait deux visages. Pour accueillir son futur «collaborateur», il avait arboré le plus séduisant, cette bonne grâce dans le sourire qui est une première suggestion d’entente. La confiance émanait de lui. «Tout cela n’est rien», semblait-il dire, devant le jeune homme un peu soucieux qui ne renonçait évidemment pas à ses objections.

Il est rare qu’un sujet difficile soit abordé immédiatement. Lorsque deux adversaires se trouvent en présence, une convention tacite leur accorde quelques minutes pour s’observer. M. Lafaurie reprit le cigare qu’il avait un instant posé à côté de lui, dans un cendrier. Il en regarda l’extrémité pour s’assurer que quelques points rouges y vivaient encore. Un œillet violet, cueilli le matin à Belle-Rive, fleurissait son veston noir un peu élimé. Depuis la guerre, il mettait une sorte d’ostentation à faire durer ses vieux vêtements. Mais sa cravate se détachait, souple et moelleuse, dans l’ouverture d’un gilet moucheté de gris.

Le préambule languit un peu, M. Lafaurie se tenant à des considérations générales de sympathie et de bienveillance. Seguey, assis dans un fauteuil qu’il lui avait désigné près de sa table, attendait que la conversation prît un autre tour; ce n’était pas pour entendre cela qu’il était venu. Ses manières, un peu créoles, trompaient sur la ténacité cachée de son caractère. Lorsqu’il écoutait, ses paupières se fermaient à demi. Ses cheveux ondulés aux tempes et divisés sur le côté par une raie très fine semblaient garder un pli féminin; mais la mâchoire ressortait, puissante.

M. Lafaurie le tâtait de regards vifs et précautionneux. Sans doute, sous les touffes de ses sourcils gris, son œil enfoncé vit-il clairement que sa première manœuvre ne pouvait sans inconvénient être prolongée; et, renonçant aux banalités:

—Maintenant, parlons de vous. Puis-je compter sur votre concours?

Une fois entrés dans le plein jour de la question, ils la discutèrent. M. Lafaurie insistait sur les avantages matériels.

—Que vous faut-il? Que demandez-vous?

Seguey se recueillit deux ou trois secondes:

—Des avantages immédiats, c’est beaucoup pour moi. Mais je suis obligé de regarder plus loin. Vous-même m’avez rappelé tout à l’heure le nom que je porte. Si l’un des miens avait accepté la situation que vous m’offrez, ce n’eût été que pour quelque temps, avec la promesse d’un autre avenir.

M. Lafaurie redressa ses larges épaules. On eût dit que sa personnalité allait se dilater et occuper la maison entière. L’association… Ce garçon, qu’il aurait cru désintéressé, de but en blanc, osait exprimer cette prétention inadmissible. Qu’était-il au juste? Un rêveur ou un ambitieux extrêmement pratique, osant jouer le tout pour le tout?

L’expression de bienveillance s’était glacée sur son beau visage. Un second masque se dessina. Seguey eut l’impression qu’il se trouvait en face d’un grand féodal.

M. Lafaurie affectait de ne pas comprendre:

—Il n’est pas question de cela. Vous connaissez les sentiments que je vous porte. Là-bas, représentant la Maison, vous aurez toute autorité.

Les traits de Seguey aussi se rétrécirent et se ramassèrent. Sous la courte moustache brune, les coins de sa bouche s’étaient creusés. Lui-même avait la révélation de sa volonté longtemps dormante, brusquement heurtée qui serait, dans la lutte, malléable mais résistante.

Il regarda discrètement M. Lafaurie:

—Je ne doute pas de vos sentiments.

Un éclat d’ironie passa dans sa voix. Décidément, il se sentait d’une caste, celle des chefs. Si elle l’excluait, il ne mendierait pas un morceau de pain.

M. Lafaurie essayait d’assoupir la question en épaississant sur elle les paroles condescendantes:

—Je crains que vous n’ayez pas une vue juste des circonstances. Les jeunes gens ont souvent beaucoup d’illusions. Plus tard, ils regrettent… Ils distinguent mieux de quel côté leurs intérêts auraient dû les mettre. Mais l’occasion passe et ne reparaît plus. Ceux-là mêmes qui ont en main les plus grandes chances, des relations, des capitaux, sont souvent déçus. Quand on entre dans le domaine des réalités, il faut se délester de beaucoup de rêves.

A d’autres moments, ses insinuations eussent accablé Seguey de découragement et de doute, mais, dans l’état de tension où il se trouvait, il les sentit comme un aiguillon.

Sa réponse fut, au début, un modèle de modération. Puis, dans la discussion, ses arguments peu à peu se développèrent. La sympathie qu’on lui témoignait ne pourrait-elle pas prendre une autre forme? Il ne recommencerait pas plusieurs fois sa vie. Pour la Maison même, ne vaudrait-il pas mieux qu’il lui fût attaché par un intérêt direct, permanent? Dans l’avenir, au moins, il lui fallait voir des possibilités d’élévation et de fortune…

Chacun avançait comme à pas feutrés, s’efforçant de poser le problème de telle façon que l’autre n’eût plus qu’à lui donner la solution la plus aisée. M. Lafaurie s’étonnait lui-même d’envisager avec sang-froid cette chose énorme, le partage futur de l’autorité. Mais, s’il avait trouvé devant lui un pauvre hère, consentant à tout, avec quel dédain il l’eût écarté!

L’un et l’autre, installés dans de semblables fauteuils carrés, se surveillaient attentivement. Il y a dans un jeune homme plein d’ambition dissimulée une singulière force attractive. M. Lafaurie, qui n’avait pas de fils, appréciait chez Seguey des manières et un tour d’esprit qui pourraient en faire un grand patricien. C’était dommage qu’il fût ruiné!

Gérard s’étant levé, M. Lafaurie le raccompagna jusqu’à la porte, le ton changé, presque paternel:

—Quand j’avais votre âge… non, quelques années de moins, avant que je parte pour le Chili… j’entrai chez M. Montbadon avec de très modestes appointements. Il me dit un mot que je me rappelle… Votre situation, c’est vous-même qui la ferez. Vous voyez, cela ne m’a pas trop mal réussi.

Il avait posé sur la manche de Seguey sa main large et blanche. L’annulaire était orné d’une pierre gravée, épaisse et sombre, entre deux griffes:

—Revenez me voir… Vous savez que j’ai beaucoup d’amitié pour vous. Les vieilles relations, c’est encore ce qu’il y a de mieux. Nous trouverons peut-être un arrangement.

Seguey regardait à travers les vitres. Le crépuscule tombait rapidement sur l’eau gris d’argent. A travers ces petites phrases, il entrevoyait des sous-entendus comme autant de mines à exploiter, dont il extrairait peut-être sa part de fortune. Toute espérance n’était pas perdue, mais il fallait attendre, dissimuler…

Il trouva quelques mots délicats pour remercier M. Lafaurie d’une bienveillance qui le touchait profondément. Ce fut dit un peu froidement, sans démonstration, avec une attitude qui ne livrait rien.

Dans l’escalier, Seguey rencontra Carignan furieux qui enfonçait jusqu’à ses oreilles un vieux chapeau mou. Il avait mis une cravate voyante et son meilleur costume pour aller voir M. Lafaurie, dit des sottises au garçon posté à l’entrée et, finalement, échoué devant le barrage. C’était la troisième fois qu’il se présentait.

Sur le Pavé des Chartrons, les réverbères allumés éclairaient les arbres. Le gémissement d’une sirène s’enfla sur le port. Ils longèrent les façades silencieuses. Devant le Jardin Public, les hautes grilles d’or étaient fermées, les allées tournaient vides et blanches entre les feuillages.

Carignan, rongé de colère, soulageait son cœur:

—Depuis six mois, on me fait jouer un rôle ridicule. Partout où je vais, on m’arrête et on me présente: Carignan… médaille d’or… Les gens veulent mon avis sur n’importe quoi, leurs bronzes d’art, leurs porcelaines, leur appartement. A Belle-Rive, Mme Saint-Estèphe m’a demandé de lui dessiner une robe japonaise. Un croquis, cela ne peut pas se refuser.

Il marchait par grandes enjambées et fauchait l’air de gestes violents. Seguey, plus petit, d’apparence tranquille, et qui essayait de régler son pas sur le sien, voulut des détails. Cette robe serait-elle exécutée?

—Exécutée!… Personne ici ne va jamais au bout de quoi que ce soit! Ce n’est pas une, mais dix personnes qui m’ont parlé de faire leur portrait. Moi, naïf, qui m’y laissais prendre, je remuais les vieux éventails, les robes, les écharpes, tout ce que les femmes peuvent exhiber d’affreux et d’inutile dans ces moments-là. Ces dames me donnaient des rendez-vous où elles ne venaient pas; ou bien, elles me recevaient par grâce et d’un air pincé, en laissant entendre que je les dérangeais. C’est qu’elles attendaient ce jour-là leur modiste ou leur manucure…

Il respira profondément, à plusieurs reprises:

—Un artiste est traité comme un gobe-mouches. Les gens qui l’ont eux-mêmes prié de venir ne se souviennent plus de lui ni de rien. On n’oserait pas faire perdre ainsi son temps à un domestique. C’est fatigant, à la longue, ces faux espoirs, ces journées vides. Moi qui aurais tant à travailler…

Et d’une voix plus basse:

—Les gens du monde ne comprennent pas. Ou bien, ils n’ont aucune idée de l’honnêteté. Un artiste, s’il gâche son temps, se détruit lui-même. Le temps, un homme comme moi n’a que cela… Mais, pour ce qui est de ma peinture, ils ne m’auront pas! Je ne leur ferai aucune concession.

Ils suivaient les allées de Tourny, bleues et désertes, illuminées de hauts candélabres. Les devantures de fer des magasins étaient abaissées, l’heure du dîner hâtait la marche des rares passants. Au bout de cet espace éclairé, la masse sombre du Grand Théâtre dominait tout.

Seguey lui toucha légèrement le bras:

—Pourquoi êtes-vous venu ici?

Il avait à peine parlé qu’il le regretta. Ne savait-il pas Carignan pauvre, accablé de charges, talonné par un besoin d’argent qui était sa pire humiliation? Lui aussi tombait fatalement dans la dépendance des gens et des choses; et, sans lui donner le temps de répondre:

—Des sympathies… Vous en aurez, de très réelles. Les meilleures n’apparaissent d’abord qu’à un second plan.

Carignan tournait vers lui des yeux affamés d’amitié dans ses traits tirés. Seguey le regarda profondément:

—Vous avez raison de ne rien céder. Un artiste, s’il capitule, n’a vraiment plus sa raison d’être. De l’argent, vous n’avez pas besoin d’argent! Qu’est-ce que cela vous fait? Votre vie n’est pas là.

Il parlait avec une émotion singulière:

—Ne rien sacrifier de soi, c’est ce qu’il y a au monde de plus difficile. Pour la plupart des hommes, cela ne se peut pas. La vie est plus forte. Mais vous, peut-être, vous le pourrez. Quelques-uns résistent.

Quand il le laissa, Carignan marcha longuement dans les rues désertes. Devant un cinéma illuminé, comme il passait auprès d’une glace, il fut frappé par l’expression d’enthousiasme qui rajeunissait son maigre visage. Tous ses mécomptes se fondaient dans un sentiment de joie orgueilleuse: cet amour de son art, le seul amour qui fût dans son sang, dans toute sa chair, il avait l’impression de l’étreindre passionnément.

Seguey rentra sans se hâter, en passant dans le vieux quartier par un dédale de petites rues. L’entretien qu’il venait d’avoir décuplait ses forces nerveuses. «Votre situation, c’est vous-même qui la ferez,» avait dit M. Lafaurie, et il s’était cité comme exemple!

«Après tout, pensa Seguey, pour réussir, il lui a suffi de se marier.»

Une idée traversait son esprit: il l’écarta d’abord comme une folie, mais elle reparaissait, tâtonnant autour de faits oubliés, et répandant une lumière qui lui semblait presque insupportable.

«Non, protestat-il intérieurement, je n’aurais pas pu épouser Odette.»

Il revoyait l’air de froideur de la jeune fille. Pendant son séjour à Belle-Rive, elle avait été singulière et presque impolie: en dix jours, elle ne lui avait pas adressé trois fois la parole; cependant, il ne cessait de la rencontrer, puis, à la veille de son départ, cette agitation, ce trouble subit! A ce point de ses déductions, son esprit s’arrêta de nouveau, craignant de conclure.

Un camion attardé dans une petite rue passa près de lui avec fracas. Il se gara dans l’entrée d’un corridor noir.

«Non, répéta-t-il, je sais bien que c’est impossible.»

Mais des images se succédaient, lui représentant vivement ce qui aurait pu être. Cette fois encore, il avait été négligent, il avait vu faux; avec Mme Saint-Estèphe aussi, une occasion de fortune s’était présentée qu’il ne s’était pas soucié de saisir. Quand donc renoncerait-il à suivre imprudemment un attrait, un rêve? Le moment n’était-il pas venu enfin d’étouffer son âme de jeunesse?

L’impatience hâtait son pas comme pour une fuite. Il était temps de changer délibérément d’idéal et de jouissances. Mais Paule était comprise dans ce sacrifice, Paule, dont il voyait d’avance le visage meurtri, la désolation. L’abandonner… Cette pensée lui faisait horreur. L’ambitieux chez lui était doublé d’un délicat dont il ne parvenait pas à se délivrer.

Quand il arriva quai de Bourgogne, il fut surpris de voir éclairées les deux fenêtres de son bureau.

Au bas de l’escalier sombre, un papillon de gaz dansait dans un globe de verre dépoli; sa flamme éclairait un vieux tapis et une rampe en fer forgé s’élevant dans l’ombre. Il était neuf heures. Seguey trouva une lampe allumée dans le petit couloir et la salle à manger plongée dans l’obscurité. Virginie, qui avait entendu tourner la clef, versait le potage dans la soupière.

Il alla tout droit à son bureau. Une jeune femme assise dans une encoignure, la taille ployée, se leva vivement et comme en un sursaut.

C’était sa sœur.

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Anna de Pontet avait eu dans l’après-midi avec M. Peyragay un long entretien. Il lui avait conseillé d’aller voir son frère. Un flot de sang était monté à son visage durement marqué par ces derniers temps. L’explication qu’elle redoutait, qu’elle avait fui obstinément, était maintenant tout près et inéluctable.

Chaque semaine, elle passait deux jours à Bordeaux, laissant ses enfants à sa belle-mère dans un domaine du Bazadais. Les de Pontet avaient là-bas, depuis cent cinquante ans, des châtaigneraies, une grande métairie, et un rendez-vous de chasse avec une tour en poivrière enguirlandée par un rosier. C’étaient deux jours tourmentés, fiévreux, pendant lesquels elle attendait l’amant, qui souvent tardait à venir. Quand il était là, elle ne pouvait s’empêcher de lui demander des explications, elle était jalouse; lui, de plus en plus capricieux, brutal… Elle lui reprochait de ne plus l’aimer.

Elle était montée chez son frère à la nuit tombante. Dans l’appartement vide, où son pas résonnait sur les parquets nus, Virginie l’avait reçue avec un attendrissement de vieille bonne. Un moment, elle la garda auprès d’elle, s’étourdissant de ses paroles.

Puis elle était demeurée seule. L’attente crispait ses nerfs fatigués. Elle paraissait maintenant plus vieille que son âge, élégante toujours, mais la figure osseuse, le nez aminci, le teint presque gris. Les agitations incessantes avaient encore agrandi ses yeux. Un peu de rouge ranimait sa bouche amère et comme harassée.

Par moment, un désir de fuite dilatait ses larges pupilles. Dans une minute peut-être, elle entendrait tourner une clef, la porte s’ouvrir. Que savait-il au juste de sa vie? La faisait-il appeler pour l’accabler de reproches et la rejeter?

L’idée lui vint que tous savaient et la méprisaient. Combien de fois s’était-elle heurtée à des manières contraintes et des regards froids? Le monde qui avait fêté sa jeunesse se retirait à son approche, sa vie angoissée haletait dans la solitude.

Parfois, une colère s’emparait d’elle. Oui, c’était vrai; son amer bonheur, elle l’avait volé. Mais de quel droit les indifférents tournaient-ils vers elle des faces de juge? Qui donc aurait su aimer comme elle l’avait fait, dans ces affres, cette agonie, toujours menacée par le scandale, engloutissant tout? Est-ce qu’on calcule… L’amour… Il n’y avait que cela au monde.

Des images passèrent fiévreusement dans son esprit. Quatre ans, pendant lesquels elle avait lutté, torturée de crainte, de jalousie, reprenant sans cesse un amant qui lui échappait! Maintenant, traquée par tous, elle ne s’humiliait pas. Elle avait vécu. Mais, dans cette ruine où elle s’abîmait, que ne pouvait-elle se griser encore? La pire honte, c’étaient les éclats d’une passion aigrie, les scènes, les reproches, ses bras refermés qui n’étreignaient plus qu’une haine aveugle. Malgré tout ce qu’elle avait fait, en arriver là… Et demain serait pire encore… Cet amour, qui n’était plus qu’une horrible exaspération, quel désastre l’en délivrerait?

Elle pensa:

—Quand Gérard sera là, je lui dirai tout.

Elle était venue à sept heures, pour être sûre de le rencontrer. Au point où elle en était arrivée, il n’y avait que lui pour la sauver. Quelle autre main se serait tendue? Lui seul pouvait souffrir avec elle, dans la même chair; et elle oubliait son silence de quatre années—ce silence dans lequel chacun d’eux s’était enfermé, inaccessible. Elle se voyait blottie contre lui, réfugiée dans ces bras d’homme. Les affaires, les femmes n’y comprennent rien, ce n’étaient pas des choses pour elles.

Elle écoutait, tendue vers l’instant où elle l’entendrait ouvrir la porte et marcher dans le corridor. Mais, quand il entra, son courage s’évanouit et elle s’abandonna aux événements.

Le dîner était servi. Doucement, elle repoussa le couvert que Virginie avait préparé pour elle et s’assit un peu à l’écart. Il lui demanda des nouvelles de ses enfants.

—Ils sont à Lugmeau, chez ma belle-mère. Je compte les laisser à la campagne pendant tout l’hiver. L’air des pins, c’est parfait pour eux. Moi-même, je ne viens ici qu’en passant…

Il évitait de regarder en face ses yeux misérables. S’il lui avait demandé ce qui l’amenait ainsi à Bordeaux, elle aurait menti; sa vie n’était que mensonge depuis si longtemps, mais, dans sa voix, il entendait le son d’une douleur cachée.

Elle grappillait dans un compotier des grains de raisin. Quand ils se retrouvèrent dans le petit bureau, la porte soigneusement fermée, elle se sentit prisonnière et à sa merci; Gérard, assis devant sa table, les mains éclairées, se dérobant à l’émotion, était à la fois son juge et le plus redoutable de ses créanciers; passive, elle répondait à ses questions. Ces billets, elle avait pu trois fois les renouveler. Maintenant, c’était impossible. D’autres dettes, oui, elle en avait… Elle ne se souvenait pas bien… Elle ferait le compte.

Un abat-jour très abaissé étouffait une lumière orange. Anna reculait peu à peu dans l’ombre, à l’extrémité d’un lit de repos. L’interrogatoire courbait ses épaules. Sa petite main blanche s’accrochait nerveusement à un appui d’acajou, qui avait la forme d’un col de cygne; ses doigts serraient par moments comme pour l’étrangler.

L’angoisse rendait sa voix haletante:

—Tu vas payer… Tu feras encore cela pour moi!

Elle souffrait horriblement, accablée, le cœur en détresse, mais avec l’idée que tout à l’heure elle pourrait partir. Dans la rue, toute honte bue, elle respirerait. Depuis six mois, épouvantée par ce cauchemar des questions d’argent, elle s’était abaissée à tant de démarches. Maintenant, pour quelque temps au moins, ce serait fini.

Elle murmura:

—Alors, tu veux… tu veux encore!

Il se leva, agité par la colère, et revint s’asseoir devant sa table:

—Si c’était la dernière fois… A présent, fais attention, je ne pourrai plus, tu nous as ruinés.

Après un silence:

—Et pourquoi, pourquoi?

Il s’était promis de se dominer, mais les reproches amassés en lui étaient plus forts que sa volonté, l’injustice qui le dépouillait était trop criante. D’une voix sourde et pourtant violente, il rappela tout…

Elle avait mis sur son visage ses mains amaigries. Son corps tremblait. C’était bien l’heure terrible qu’elle avait prévue, et elle essayait de ne pas l’entendre, de penser à «l’autre». Demain, s’il l’avait vue insolvable, ses meubles saisis, avec quelle brutalité il l’eût repoussée! Ces histoires-là lui faisaient horreur.

Gérard aussi la piétinait:

—Nous avons trop souffert par ta faute.

Elle revoyait les premiers temps de cette passion ardente; un début si doux, un enivrement rapide et total; puis, par de toutes petites blessures, un envahissement du malheur qui déchirait et emportait tout.

Elle se défendait intérieurement. L’appel avait été trop puissant, elle n’avait pas pu; l’excès même de sa folie ranimait ses forces. Soudain, une intonation meurtrie de Gérard la fit tressaillir, quelque chose en elle venait d’être heurté, l’ancienne tendresse…

—Comme tu me méprises!

Dans ses bras, intimement raccrochée à lui, elle avoua tout: ces signatures, son mari avait usé de menaces pour les obtenir; si elle avait résisté, il l’aurait chassée, il avait le droit. Elle aurait préféré mourir.

Gérard la serrait contre sa poitrine. Pour ce misérable argent, allait-il aussi la brutaliser? La passion qui l’avait arrachée aux siens la rejetait ce soir toute en larmes. Il l’avait aimée pourtant, il l’aimait toujours…

Une onde de tendresse submergea son cœur.