La vigne et la maison: roman

Jean Balde · Chapitre 17 sur 24

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La vigne et la maison: roman

Chapitre III

Gérard avait dit à Paule:

—Quelquefois, vers une heure, sur la terrasse du Jardin Public…

Mais il pensait qu’elle ne viendrait pas.

Le lendemain, le jour suivant, il parut très intéressé par les plates-bandes. L’étroite esplanade était presque vide. Un gardien à moustaches grises, assis dans l’entrée ouverte du Musée colonial, lisait son journal. C’était l’heure où le jardin est dégarni de petits enfants; des couples passaient; d’autres se penchaient, chuchotants, le long des allées, sur des chaises de fer rapprochées.

Un jardinier déplaçait le panache d’eau jailli d’une lance. Au-dessous de la terrasse, au bord d’une pelouse, un grand massif couleur d’incendie vous éblouissait. Sa large ceinture brune s’éclairait de festons verdâtres.

Il pensait:

«Pourquoi lui ai-je demandé de venir? N’avais-je pas assez d’ennuis, de difficultés? Si je pars, il eût mieux valu…»

Ou bien:

«Dans sa vie si triste, elle aura toujours eu cela. Quand bien même je ne lui donnerais que de l’amitié, c’est beaucoup pour elle. Après, je ne sais pas, je ne peux pas savoir. A son âge; on doit oublier…»

Mais sa sœur était comme présente en lui. Il revoyait sa poitrine creusée, son visage pitoyable et pourtant avide, le déséquilibre de tout son être:

—Avec les femmes, on n’est jamais sûr!

Il se rassurait en pensant que Paule était tout autre, très raisonnable. Elle avait été élevée dans des idées de réserve, de dignité; c’était cela aussi qu’il aimait en elle; avec celle-là, il serait toujours possible de raisonner et de réfléchir. Une tendresse de jeune fille n’avait d’ailleurs rien d’une passion de femme, c’était quelque chose de pur, de presque glacé…

La preuve semblait faite d’ailleurs: elle ne venait pas.

Il vivait de dures journées. Ses matinées se passaient chez les huissiers et chez les avoués, sa main tournait le loquet de portes gluantes, et, dans tout cela, il respirait un relent de misère, de malpropreté qui lui répugnait. Les affaires de sa sœur s’étaient enchevêtrées dans un tissu d’expédients presque inextricable. Devant les notaires, les gens de loi qui tournaient vers lui des masques d’Argus, il s’efforçait de paraître calme et indifférent, mais le mépris qu’il croyait lire sur tous les visages lui était odieux. Son intervention ne rendrait pas à Anna l’estime du monde. Il retirerait les billets honteusement souscrits des mains avides qui les retenaient, mais il ne pouvait faire que sa sœur ne les ait signés, et que ces mêmes cabinets aux portes rembourrées de crin ne l’eussent vue entrer, le visage décomposé, avec l’attitude d’une femme aux abois. Elle, si fine, dont toute la personne n’était que grâce et distinction, elle avait paru la bête traquée que les chiens achèvent.

Il devinait autour d’elle de douteuses complicités. Un sentiment d’amertume s’élevait dans son âme contre ceux qui avaient ainsi gâché sa vie. Sa mère même, entraînée par la violence de ce désespoir, avait fermé les yeux en se dépouillant. Dans ce désastre de leur fortune, le règlement définitif ne lui laisserait peut-être pas soixante mille francs. Que faire alors? Comment entreprendre? Le soir où il l’avait tenue dans ses bras, palpitante, exténuée, la pitié montée du fond de sa chair l’avait désarmé. A la réflexion, une colère impuissante l’irritait contre elle:

«Il faut qu’elle consente à une rupture», se répétait-il. Elle n’a donc pas d’honneur, pas de sens moral? Elle ne pense pas à ses enfants? Attendra-t-elle la dernière insulte, la honte d’être rejetée et abandonnée?» Après tant de sacrifices, il avait le droit de lui imposer… Puis, tout se fondait dans une sensation de tristesse, dont il ne parvenait pas à se délivrer; leur situation lui apparaissait tellement sombre que la seule issue était de partir.

«Il ne t’aime plus, voulait-il lui dire. Pourquoi n’as-tu pas le courage de faire aujourd’hui ce que tu seras forcée de subir demain?» Mais elle avait repris vis-à-vis de lui une attitude inquiète et craintive. Devant cette femme ombrageuse, toujours prête à se dérober, qui fixait anxieusement ses yeux sur la porte, il sentait l’inutilité des raisonnements; leurs conversations d’affaires déraillaient sans cesse, tous les gens qui lui réclamaient de l’argent étaient pour elle des hommes sans cœur et des malhonnêtes.

Puis elle s’interrompait, le cerveau perdu et comme épuisée:

—Je ne sais plus. C’est trop fort pour moi.

Dans la passion seulement, elle n’était qu’intuitions, ardeur, énergie.

Cette fièvre entraînait Gérard insensiblement. Lui aussi sentait l’attrait de l’abîme. Chaque jour, il se promettait de ne plus venir au Jardin Public, mais, quelques instants après une heure, il se retrouvait marchant de long en large sur la terrasse; il entendait les tramways passer dans un bruit de ferraille; quelques vieilles gens étaient assis le long des murs, sur des bancs verts, entre les colonnes du petit Musée colonial. Il y entrait, parcourait les salles tapissées de sandales tressées, de chapeaux en forme d’éteignoir, de peaux de boas qui descendaient depuis la voûte jusqu’au parquet; quelques flâneurs traînaient leurs semelles autour des vitrines, ébahis devant le tam-tam, les dents d’éléphant et un masque de féticheur auquel pend une barbe de paille; les petits oiseaux de Guyane à la gorge couleur d’étincelle brillaient doucement à travers les vitres.

Le troisième jour, comme il tournait au coin de la terrasse, il vit Paule qui venait à lui. Elle avait un chapeau recouvert d’un léger voile qui tombait jusqu’à ses épaules et une veste ouverte sur une blouse blanche. La clarté de son sourire effaçait toute idée de mensonge et de rendez-vous équivoque.

Elle approcha, le visage heureux, sans hésitation:

—Je me demandais si je vous verrais… Il y a longtemps que vous êtes là?

D’autres auraient regardé à droite et à gauche, inquiètes d’être vues, mais elle était très naturelle et comme au-dessus de tous les soupçons, avec un air de plaisir et de confiance.

Ils marchaient à côté des plates-bandes qui débordaient de fleurs mêlées et multicolores, encadrant les gazons d’un jardin français. Au-dessus s’élevait une figure d’adolescent enlacé à une chimère. Seguey lui demanda si elle venait souvent à Bordeaux. Dans la fatigue de la journée, un moment comme celui-là était délicieux.

Une semaine pendant laquelle ils se virent presque tous les jours; mais Seguey paraissait souvent nerveux et préoccupé. Quand elle l’apercevait, elle cherchait anxieusement dans ses yeux cette première impression qui ne trompe pas; le ton qu’il conservait avec elle était celui d’une amitié presque fraternelle; leur intimité était plus dans leurs sentiments que dans leurs paroles. Paule, après qu’elle l’avait quitté, s’en apercevait. Que savait-elle de lui, sinon qu’il y avait dans sa vie un fond douloureux et impénétrable?

Lui-même ne voulait rien connaître des soucis qui la tourmentaient. Le soir où Crochard l’avait insultée, elle avait pensé à Seguey, comme au seul être qui pût la défendre, mais le geste que son imagination lui prêtait,—ce geste des bras forts qui vous enveloppent,—pouvait-elle compter qu’il le fît jamais? Chaque fois qu’elle essayait de lui parler de cette scène, elle avait l’impression qu’il se dérobait, l’air contrarié, avec l’égoïsme des hommes qui redoutent d’être mêlés aux choses ennuyeuses. Tout cela était laid, brutal, et il lui reprochait instinctivement de ne pas savoir s’en garder:

—Ces gens-là abusent de votre faiblesse, il faut être ferme.

Pourquoi lui opposait-il, quand elle lui montrait sa vie véritable, cette réserve un peu hautaine et qui la glaçait? Elle avait cru qu’il serait indigné et qu’il la plaindrait; mais, quand il était à côté d’elle, tout cela lui paraissait tellement étranger et indifférent!

Chez elle aussi, elle oubliait… Elle pensait à tant d’autres choses; le matin, occupée à choisir sa robe, à préparer ses gants, ses rubans, elle ne regardait pas plus loin que le jour présent. Il lui fallait déjeuner rapidement pour prendre le train.

Un après-midi, elle l’attendit jusqu’à près de deux heures. Les allées ensoleillées se garnissaient peu à peu d’enfants et de bonnes… des petites robes roses, des bleues, des vertes. Elle se sentait fatiguée et abandonnée. S’il ne venait pas, quelle humiliation pour elle de l’attendre ainsi! Peut-être était-il déjà lassé? La veille aussi, il avait été en retard; elle était assoiffée de lui, et il lui avait parlé de Londres, d’un musée, de voyages interminables; ces récits, elle les détestait, parce qu’ils lui volaient un temps précieux. Qu’est-ce que tout cela pouvait lui faire? Elle attendait l’instant où un de ses regards descendrait en elle, comme pour y chercher des choses profondes. Ce regard n’était pas venu; elle l’avait trouvé froid, lointain et elle avait cru sentir qu’il était un autre, un étranger qui ne l’aimait pas et qui lui faisait peur.

Une voiture d’enfant passait près d’elle, la capote baissée, découvrant une petite figure embéguinée qui regardait à droite et à gauche.

Qu’attendait-elle là, perdue, toute seule? Elle se répétait qu’il était fatigué d’elle, qu’il ne viendrait pas. S’il l’avait aimée, ils auraient eu tant de choses à dire, intimes, secrètes, dont le frémissement seul la remplissait de trouble; mais, la veille, il lui avait serré la main hâtivement, la pensée ailleurs; elle l’avait regardé partir… Et elle avait eu la sensation de n’être plus rien pour lui. Il l’avait laissée si facilement.

Elle, au contraire, l’aurait accompagné indéfiniment, manquant tous les trains. Il lui eût fallu dix longues étreintes de leurs mains unies—et non point ce serrement sec et dégagé qui la froissait si intimement. Elle le sentait bien… A l’instant où l’on se sépare, toutes les impressions se résolvent en une impression décisive. C’est celle-là seulement qui se continue. Elle donne une physionomie au souvenir. Quand deux êtres se sont touchés, enivrés, déçus, c’est à cette seconde-là qu’ils le savent; les mains se retiennent, se quittent à regret ou se détachent tristement.

Elle pensa:

—Je ne reviendrai plus. Cette fois, c’est fini.

A cet instant même, elle le vit venir, maigri, l’air fiévreux. Une angoisse lui serra le cœur:

—Qu’est-ce qu’il y a? Vous êtes malade?

Elle gardait sa main dans la sienne et la réchauffait silencieusement.

En ces quelques jours, elle avait appris tant de choses! Avec lui, elle devenait vraiment une femme, découvrant les nuances, l’inconnu du cœur, et cette impossibilité de donner le bonheur à celui qu’on aime.

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Un après-midi de pluie, ils avaient été au Musée.

Un jour gris régnait dans les longues salles silencieuses. Il avait voulu lui montrer un grand paysage de dunes et de mer. Mais elle paraissait accablée, la pensée absente.

Il la regardait, apitoyé:

—Vous venez presque tous les jours, c’est trop fatigant. Il fera nuit quand vous rentrerez.

Il la pressait un peu contre lui. C’était bien vrai qu’il se montrait égoïste et déraisonnable. Dans l’état d’insécurité où il se trouvait, il ne réfléchissait plus, buvant aveuglément sa goutte de bonheur comme il le faisait pendant la guerre, aux permissions, avec une hâte un peu avide et une sorte de fatalisme.

Dans une pâtisserie où il l’emmena, il prit son manteau pendant qu’elle se reposait enfin sur une banquette de velours rouge. Elle tourna un peu la tête pour se regarder dans une grande glace placée derrière elle, toucha ses cheveux, retira ses longs gants de soie et les plaça à côté de son sac, sur la petite table recouverte d’un napperon blanc et fleurie d’œillets. Il admirait ces jolis gestes de la femme qui tout de suite a l’air chez elle, s’arrange et s’installe, créant dans la pièce la plus banale une impression d’intimité, presque de home. Ils étaient assis dans un coin, en face l’un de l’autre. Elle voulut lui verser son thé, étendre du beurre sur le pain grillé; toute à la douceur de s’occuper de lui, de le gâter et de le servir, elle redevenait rose et rayonnante.

Il se rapprochait peu à peu d’elle, attiré par ce beau regard profond et doré. Il avait l’impression de l’avoir à lui, de respirer son charme. Comme il l’eût aimée si la vie ne l’avait pas harcelé de soucis et d’humiliations, lui rappelant sans cesse que rien au monde ne pouvait en ce moment lui appartenir; il eût éveillé son esprit, ses goûts, choisi pour elle des fleurs et des livres; il lui aurait appris à savourer la vie, délicatement, dans ce refuge de silence où ceux qui s’aiment oublient tout le reste. Mais que pouvait-il attendre et promettre? Cette tendresse de jeune fille qui faisait si doux ses mouvements, il se reprochait comme la pire faute d’en élargir la source profonde. «Aujourd’hui, pensa-t-il, une heure encore, et puis ce sera fini. Il faudra que je sache ce que je veux faire.»

Au dehors, les réverbères étaient allumés. Une buée grise couvrait les vitres sur lesquelles coulaient quelques gouttes d’eau. Ils distinguaient confusément les tramways illuminés, les phares d’autos, qui dardent dans l’obscurité de grands faisceaux blonds. Cette trépidation de vie emportée faisait tinter parfois les verres rangés dans une petite armoire. Le salon baigné de lumière paraissait plus tranquille encore; les tasses étaient vides, la théière refroidie, des miettes de pain traînaient sur la nappe… Il lui prit la main:

—Vous êtes bien… Vous n’avez plus froid?

Elle ne voyait pas l’heure qui approchait, son retour solitaire dans la nuit d’automne. Un bien-être délicieux la pénétrait entièrement. Cette heure avec lui, c’était peut-être la plus intime qu’ils eussent goûtée. Elle avait une impression de foyer, de vie partagée. Un moment comme celui-là tous les jours, c’eût été si bon; et plus encore, des soirées entières, l’abandon total… Il y avait pourtant des gens qui s’aimaient ainsi, les rideaux fermés. Ceux-là ne connaissaient pas cet étouffement de l’heure qui passe… Toujours craindre, toujours se quitter…

Elle le regardait pardessus les fleurs. Il prit un œillet et le lui donna, puis ils demeurèrent silencieux, les mains réunies, comme suspendus au-dessus d’un gouffre.

Dans la rue, la pluie avait cessé, un vent froid soufflait. Ils marchèrent rapidement sur un trottoir qu’éclairaient de grandes vitrines. Elle ne savait pas l’heure… Si le dernier train était parti, que ferait-elle? Il la sentait appuyée à lui, inquiète, oppressée…

Au coin d’une rue, une jeune femme très élégante ralentit le pas pour les saluer. C’était Mme Saint-Estèphe, les yeux brûlants sous sa voilette.

Sa vue donna à Seguey une brusque secousse.

Ils passaient sur le quai de Bourgogne. Gérard vit que Paule levait les yeux vers ses fenêtres, mais il l’entraîna; des ouvriers encombraient le trottoir, le bras de Seguey serrait celui de Paule:

—Venez… Venez…

Sur le pont, ils respirèrent la fraîcheur du soir. Les feux des navires brillaient dans la rade, ponctuant des masses d’ombre immobiles; les phares des Quinconces étincelaient dans le bleu nocturne.

Au bout du pont, ils ralentirent un peu leur marche. Ils étaient maintenant tout près de la petite gare de banlieue; le train qu’ils apercevaient à travers une barrière soufflait dans la nuit; le long du trottoir, deux voitures étaient arrêtées, leurs lanternes éclairaient faiblement le pavé boueux.

Seguey fut pris soudain d’une infinie pitié pour la jeune fille qu’il allait quitter. Dans un instant, elle s’enfoncerait dans l’obscurité, toute chaude encore de son étreinte. Elle serait seule dans ce train poussif, seule là-bas sur la route vide:

—Ne venez pas demain, je vous écrirai.

Un vertige s’emparait de lui. Brusquement, il saisit une des mains de Paule et l’écrasa contre sa bouche.

La nuit autour d’eux leur parut soudain impénétrable. Il eut l’impression qu’elle s’appuyait à lui, qu’il n’avait qu’à ouvrir les bras…

Un homme passa en courant. Le train allait partir.

—Paule, dit Seguey, desserrant l’étreinte qui les unissait.

Une hâte instinctive les précipita. Dans la gare déserte et froide, éclairée par un lumignon, un jeune garçon contrôlait le billet d’un petit homme revêtu d’une blouse qui les regarda. Ses prunelles s’allumèrent dans l’ombre comme des yeux de chat. Mais Paule, toute pénétrée par la grande flamme entrée dans sa chair, n’entendit pas dans les ténèbres du quai un ricanement.