La vigne et la maison: roman
Chapitre VI
«Ne revenez pas, je vous écrirai», avait dit Seguey à Paule, d’une voix rapide et sourde qui l’avait frappée. C’était dans l’obscurité, sur le bord du fleuve. Au même instant, elle avait senti sa bouche à travers son gant, et ce grand saisissement dont elle était restée comme foudroyée.
Dans le train, elle avait fermé les yeux. Une chétive lumière agonisait avec des sursauts dans une cuvette de verre fixée au plafond; les vêtements pressés dégageaient une odeur de laine mouillée. Son visage gardait une impression de brûlure et tout son être défaillait d’une joie étrange et inapaisable.
Octave l’attendait à la gare. Dans la petite voiture, enveloppée d’un grand manteau, elle regardait les étoiles suspendues dans un ciel noir et froid comme un ciel d’hiver. Le grand garçon grommelait à son côté des paroles qu’elle entendait mal. Ce n’était pas la première fois que la voiture venue la chercher à un autre train stationnait pendant deux heures devant la gare: la colère grondait chez ses gens à cause du souper retardé, du cheval qu’il fallait encore dételer, soigner. Elle passait vite, les oreilles bourdonnantes. Mais, ce soir-là, elle se sentait soulevée au-dessus des choses quotidiennes, dans l’isolement farouche de l’amour.
La porte de la cuisine était ouverte et une seule fenêtre éclairée. Elle prit une petite lampe qui brûlait dans le vestibule. Il y avait sur la table de sa chambre une boîte à gants bouleversée et sur le lit un corsage qu’elle avait jeté avant de partir. Il lui semblait qu’elle revenait après une très longue absence; elle n’avait plus la notion du temps; il lui était aussi impossible de rentrer dans sa vie ancienne que d’étouffer dans tout son être ce besoin d’aimer et d’être aimée. Son cœur continuait de battre dans un autre cœur.
Elle n’avait jamais imaginé la minute obscure et poignante qu’elle venait de vivre: tout était surprise pour elle dans le mouvement irrésistible qui, un instant, l’avait enlacée. Combien elle avait dû douter pour éprouver tant d’étonnement, une si enivrante sensation d’orgueil! Et elle allait d’un meuble à l’autre, égarée et désorientée, oubliant d’enlever son chapeau.
Toute la soirée elle se réfugia dans un souvenir.
D’autres femmes, peut-être, désiraient la fortune, des colliers de perles; mais elle, dans son petit monde, chez tous les êtres mêlés à sa vie, n’avait jamais cherché qu’un cœur qui l’aimât. Il y avait en elle comme un grand amas de tendresse que les jours avaient entassé. Que Seguey fût ruiné, peut-être tourmenté de soucis tragiques, ce n’était qu’une raison d’aimer davantage. En un instant, avec une sorte de violence, il avait serré autour de ses mains un nœud de tendresse qui la ravissait; et elle se taisait, le regard ébloui par les joies si proches de la fiancée et de l’épouse, comme devant une lumière trop vive dont elle pouvait à peine supporter l’éclat.
Il lui avait dit: «Je vous écrirai…» Cette lettre, sans doute, lui apporterait ce qu’il avait tant tardé à lui dire. Désormais, elle ne serait plus tourmentée, troublée; elle vivrait sous son regard comme la campagne sous le soleil, avec le même frisson de bonheur, et cette sécurité inconsciente qui abonde dans la lumière et dans la chaleur. Elle avait été si souvent froissée et déçue! Le mariage ne lui apparaissait pas comme une dangereuse et grave aventure, mais comme une large sérénité.
Le lendemain, il tombait une petite pluie grise. Le facteur se fit beaucoup attendre. A onze heures seulement, elle entendit le grelot de sa bicyclette. Il ne lui remit que des journaux et des lettres insignifiantes. Elle imagina que Seguey viendrait peut-être dans l’après-midi et changea de robe, se recoiffa, avec une hâte un peu fiévreuse. L’après-midi passa, puis une autre journée encore. Elle attendait, frissonnante, se démontrant sans cesse qu’il avait pu être empêché d’écrire et qu’il lui était impossible de venir par ce mauvais temps; mais un instinct grandissait en elle qui la remplissait d’effroi et de honte; quoi qu’elle essayât de se représenter, elle savait maintenant qu’il ne viendrait pas, qu’il avait peur de la revoir et qu’un vent de défaite soufflait sur sa vie. Par moments, il lui semblait même qu’il la haïssait. Ah! qu’elle aurait voulu le revoir! Elle était tellement tourmentée par le désir de s’expliquer, de se justifier. Maintenant, plus encore que d’amour, elle avait besoin de respect. Il y avait eu en elle un idéal immaculé que les derniers événements avaient piétiné. Elle découvrait que cet idéal était sa force, sa sécurité; si elle pardonnait à Seguey son geste violent—et quelle femme ne pardonne pas ces choses-là à celui qu’elle aime—elle était sans pitié pour sa propre erreur.
Chez ceux qui l’entouraient, elle croyait découvrir aussi de l’hostilité. Il était bien vrai qu’Octave la dévisageait avec insolence; Crochard, quand elle le croisait sur la route, la regardait d’un air de triomphe. Une rancune s’amassait en elle contre tous les siens, qui n’avaient pas su la défendre, la protéger…
Une fois seulement, elle avait été à Bordeaux. Sur le quai de Bourgogne, elle crut sentir, par une de ces divinations du cœur qui ne trompent guère, le regard de Seguey attaché à elle; mais elle avait passé solitaire, marchant dans un rêve, avec le sentiment que sa dignité au moins devait lui rester.
Le lendemain, qui était un samedi, Mlle Dumont arriva aux Tilleuls dans l’après-midi. Paule éprouvait le désir violent de s’accrocher à quelqu’un et de s’étourdir. Elle ne pouvait plus supporter de se trouver seule. Toutes deux s’installèrent près du feu, avec leur ouvrage, de chaque côté d’une petite table. Paule regardait la vieille demoiselle; elle n’avait jamais remarqué ces yeux paisibles, ces bandeaux blancs; une vie irréprochable était inscrite sur cette figure, dans cette bienveillance qui avait traversé le monde sans y voir le mal, et elle l’écoutait raconter tranquillement de petites nouvelles de société: une de ses élèves allait se marier… Mme Lafaurie avait donné un grand dîner.
Paule tressaillit comme si Mlle Dumont allait toucher en elle un point douloureux:
—Gérard Seguey y était sans doute?
—Naturellement, déclara très innocemment la vieille demoiselle qui était informée de tout. On prétend qu’il va beaucoup ces temps-ci chez les Lafaurie et qu’il aurait l’intention d’épouser Odette.
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Le lendemain, un peu avant quatre heures, Paule se dirigeait vers le Pavé des Chartrons. La place des Quinconces et les quais étaient noirs de ces promeneurs du dimanche qui vont en famille à travers les rues, achetant aux petits marchands des ballons de toutes les couleurs tenus par un fil, des sucres d’orge, des pains au lait, et des arachides grillées. Un grand calme régnait pourtant sur le port, à cause du travail arrêté, des grues immobiles. La vie ralentie couvrait les chaussées à la manière d’une eau presque étale.
L’après-midi était ensoleillé. Paule marchait, le cœur battant, dans un état de vaillance et de décision qui tendait ses forces. Il lui était impossible de s’adresser à Seguey et elle était trop fière pour lui demander jamais des explications. Mais Mme Lafaurie recevait le dimanche; elle s’était dit que rien ne l’empêcherait d’être accueillie, à Bordeaux comme à Belle-Rive, bien qu’aucune invitation ne lui eût été adressée.
En réalité, sa simple logique faisait fausse route, et il y avait là une nuance qui lui échappait. Elle ne savait pas que certaines relations de voisinage ne sont admises qu’à la campagne, et qu’elles ne sauraient être transplantées, à Bordeaux surtout, où chaque milieu se défend par une intermittente faculté d’oubli. Il en est de ces relations comme de toutes celles que l’on peut faire fortuitement, au collège, aux eaux, sur les plages, et dont chacun sait qu’elles ne comptent pas.
Mais ce sont des choses au milieu desquelles s’égarent les natures simples. Paule ignorait de même qu’une jeune fille isolée est partout reçue d’un air méfiant, parce que sa situation n’a de place dans aucune catégorie. Elle ne savait même pas, l’ignorante, ce que représente sur le «Pavé» l’alignement des hôtels discrets et corrects. Une aristocratie s’y est constituée, issue du Danemark, de Hambourg et de l’Angleterre, qui a acquis peu à peu son droit de cité, constitué un code, et dans laquelle il lui eût été presque aussi impossible de pénétrer qu’à un chrétien d’entrer dans la Mecque. Elle ne savait pas ce qu’est le Bordeaux véritable, entrepôt des Antilles, de l’Amérique du Sud et du Sénégal, marché des arachides et du caoutchouc, cité des grands vins, dont la suzeraineté commerciale s’étend à travers les mers. Ses mœurs véritables lui étaient aussi étrangères que celles de la Chine, parce que cette science des valeurs sociales, cette hiérarchie sans galons, sans grades, ne s’apprend dans aucun manuel. Le monde lui apparaissait comme une réunion de personnes aimables et polies, où, à vrai dire, elle respirait mal, mais sans soupçonner que son cœur viendrait s’y briser.
Tout en montant le grand escalier fraîchement repeint, au tapis épais, elle avait seulement l’impression que son sort allait se décider. Elle pensait à Seguey qu’elle allait revoir. Pourtant, quand un domestique l’accueillit sur un grand palier, meublé d’une commode ventrue et de chaises anciennes, elle sentit avec angoisse la fausseté de sa situation. Que venait-elle faire dans cette maison et était-ce sous les yeux d’Odette qu’elle allait mettre Gérard en demeure de se décider? N’y avait-il pas là une démarche qui pouvait paraître vulgaire, et dans quelle position cruelle ne se trouveraient-ils pas tous les trois?
Le grand salon était plein de monde. Elle eut la sensation que son entrée causait de l’étonnement. Les messieurs qui se tenaient debout reculèrent comme si personne ne la connaissait. Des mots bourdonnaient à ses oreilles: «Nous ne vous attendions pas», disait Mme Saint-Estèphe sur un ton indéfinissable. Odette, avec une brusque rougeur qui colora son visage jusqu’à la nuque, lui tendit rapidement la main.
Devant Mme Lafaurie, elle s’arrêta, attendant qu’une conversation engagée entre plusieurs dames lui permit de la saluer. Ainsi isolée, le visage calme, elle avait un charme singulier de distinction et de gravité. Seguey, qui la vit à cette minute, ne devait jamais l’oublier.
Il avait réprimé d’abord un mouvement violent de surprise et d’irritation. Comment était-elle venue ici? Voulait-elle le poursuivre, faire un éclat? Mais devant son air de dignité qui lui faisait comme une solitude au milieu du monde, il eut honte de ces sentiments. Les préoccupations de ces derniers jours l’avaient amincie. Elle lui parut plus grande, transfigurée par une beauté pathétique qui montait de l’âme.
Il sentait bien qu’elle était venue parce qu’elle savait. Était-ce un dernier effort qu’elle avait tenté, ou sa présence signifiait-elle une acceptation des faits accomplis? A cet instant, il vit qu’elle l’apercevait dans le groupe des jeunes gens et allait vers lui; leurs mains se touchèrent comme s’ils eussent été l’un pour l’autre des étrangers.
—Lui avez-vous dit la nouvelle? demanda Mme Saint-Estèphe qui approchait toute scintillante dans une robe bruissante de perles de jais. Mais un mouvement se produisit vers la salle à manger dont les portes venaient d’être ouvertes. Une fois encore, Paule vit tout proche ce visage qui avait pour elle reflété l’amour. Elle le regarda profondément. L’expression en était si humble et si suppliante qu’elle eut honte pour lui et détourna lentement les yeux.
Dans la salle à manger, une bande de jeunes filles commençaient à servir le thé; elles portaient des robes de taffetas aux nuances vives, qui ressortaient parmi les toilettes sombres des jeunes femmes presque toutes habillées de noir. L’une d’elles, très belle, gainée de velours, son grand chapeau ombragé d’une plume, avait une bouche relevée sur des dents d’un éclat laiteux. Un groupe l’entourait. Maxime Le Vigean, luisant, trop nourri, le cou cramoisi dans son faux col, lui parlait très haut; autour de lui se tenaient d’autres jeunes gens dont la principale occupation était de manger du foie gras truffé dans les restaurants.
Paule était restée debout et remuait d’un geste machinal le thé dans sa tasse. La nouvelle dont avait parlé Mme Saint-Estèphe, et qui n’était sans doute pas officielle encore, elle la connaissait. Seguey était au fond de la salle à manger à côté d’Odette. Chaque fois qu’elle se tournait vers lui, ses yeux clairs brillaient. L’éclat du succès était répandu sur toute sa personne. Elle portait cette robe verte qui s’harmonisait avec son teint; ses cheveux blonds formaient sur ses joues de grosses coquilles, et un bracelet s’enroulait autour de son bras. Sa coiffure était exactement celle qui figurait à toutes les pages des journaux de modes, de même que les trois volants de sa robe s’étalaient sur les derniers catalogues des grands couturiers. Mais le sourire qui entr’ouvrait sa large bouche, un peu tombante, la montrait grisée de joie orgueilleuse.
«L’aime-t-il, se demanda Paule?» Elle le regarda aussi avec un détachement d’elle-même qui était une sorte d’inconscience. Auprès de la grande jeune fille, il paraissait petit, d’une finesse nerveuse. Sa physionomie était soucieuse, avec une expression de politesse un peu forcée. Où étaient ce feu dans le regard, cette supplication passionnée qu’elle avait vus sur ce visage et qui exerçaient sur elle un pouvoir terrible? Ici, il paraissait plus semblable aux autres. L’homme qui s’était rapidement penché sur elle avait disparu. Celui qui se tenait à côté d’Odette, avec tant de tact, n’était pas le même. Leurs deux visages se détachaient sur le fond mouvant de la vie mondaine, et elle eut l’impression que ce milieu où on affectait de ne point la connaître le lui reprenait avec une force qu’elle avait toujours pressentie, et qui avait, dès les premiers jours, oppressé son cœur.
Plusieurs personnes autour d’elle allaient et venaient. Elle posa sa tasse sur une desserte. Les sensations qu’elle éprouvait brouillaient maintenant la vue distincte de toutes ces choses; elle sentait bien qu’elle devait partir, mais un sentiment plus fort qu’elle la retenait à son supplice.
Dans le flot qui la ramenait vers le salon, Maxime Le Vigean, qu’elle avait vu à Belle-Rive, passa près d’elle sans la saluer. Cette grossièreté fit monter le sang à son visage, en même temps que se répandait en elle une impression de secours divin; parmi tous ces gens dont l’ensemble paraissait parfaitement poli et bien élevé, et où elle était seule, elle sentit affluer un sentiment de pardon qui débordait tout. Que lui importait ce que l’on pensait, ce qu’on pouvait dire? Une beauté supérieure était dans son cœur qui l’enivrait comme un autre amour.
Dans le salon, Seguey s’approcha d’elle. Sous le léger voile qui recouvrait son chapeau et retombait sur ses épaules, son visage avait un recueillement indéfinissable.
Elle eut un sourire qui parut comme un rayon de soleil dans un soir de neige. Un instant, il essaya de ressaisir les mots que depuis une heure il avait cherchés, et qui ne pouvaient être ceux qu’il aurait voulus.
—Vous savez, murmura-t-il—et il s’interrompit—vous savez qu’il y a des choses plus fortes que nous.
Il s’arrêta encore, fit un geste de lassitude comme si ces choses ne pouvaient être dites, maintenant ni jamais, la regarda d’une manière inexprimable et disparut dans un groupe qui se déplaçait.
A côté de Paule, une jeune femme en robe de taffetas sombre, brodée de soie grise, blâmait le mariage d’une de ses amies:
—Je lui ai dit ce que j’en pensais, mais elle prétend qu’on est bien partout avec celui qu’on aime.
Il y eut une rumeur de rires dans laquelle la voix se perdit.
Paule se disposait à partir sans prendre congé, quand elle vit M. Peyragay entrant, sa barbe étalée, saluant à droite et à gauche. Les visages exprimèrent le plaisir que tous avaient à le rencontrer. A peine eut-il aperçu Paule qu’il lui adressa un geste bienveillant; ses salutations faites, il se retourna, d’un mouvement vaste, et alla vers elle:
—Justement, lui dit-il, je parlais de vous. Un jeune homme, que je viens de rencontrer dans le vestibule, m’a demandé si je vous connaissais.
Paule leva les yeux. Derrière les épaules du vieil avocat, Louis Talet se tenait debout et la saluait. Elle eut l’impression qu’il ne s’attendait pas à la rencontrer et que sa présence lui causait une joie mélangée de crainte. Il lui apparut qu’elle aussi pouvait, si elle le voulait, faire souffrir Seguey; mais cette vanité misérable passa comme un éclair et sombra en elle.
Ils échangèrent quelques paroles. La pensée que Gérard lui prêterait une intention de revanche la paralysait. Elle eût voulu partir tout de suite. Devant ce grand garçon fortement constitué, un peu lourd et digne, elle avait le sentiment d’être, elle aussi, toute puissante; mais un frisson de désespoir s’élevait en elle:
—Il faut que je parte, dit-elle doucement, comme avec pitié.
Il l’accompagna jusque sur le palier où il la quitta, après l’avoir saluée respectueusement. Quand il revint dans le vestibule, il rencontra Seguey qui eut un mouvement nerveux en l’apercevant. Alors il demanda son chapeau et son pardessus, descendit l’escalier, longea trois automobiles arrêtées le long du trottoir et disparut dans l’obscurité.