La vigne et la maison: roman

Jean Balde · Chapitre 6 sur 24

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La vigne et la maison: roman

Chapitre VI

Quand on sut que Délicat Pouley avait réussi, la fièvre s’empara de ses concurrents.

Il y avait, en face de la grille qui ouvrait sur la grand-route, quelques maisons groupées sur le port. Un bouvier y occupait deux chambres et une cuisine; par derrière, l’étable donnait sur un pré bordé par des haies. Le soir, un chien au poil fort y gardait les bœufs; un petit cheval y paissait aussi, s’échappant souvent, à la recherche d’une herbe meilleure.

Tout le pays connaissait bien ce bouvier-là qui entreprenait des labours et des transports de bois à droite et à gauche.

Il s’appelait Auguste Crochard, et toute sa personne chétive et noire, infiltrée de bile, était faite en effet pour mordre et pour dévorer. Veuf d’une femme qui chargeait comme rien un quintal de son, et se levait à trois heures pour soigner les bêtes, il entrait en fureur à la pensée qu’il l’avait perdue. Une maladie de foie qui le ravageait aigrissait encore son humeur.

Ses voisins le haïssaient, pour sa cupidité et les querelles qu’il engageait à tout propos. Levé avant le jour, rossant son chien, allongeant de grands coups de fouet aux chats d’alentour, il était rongé de désirs et de convoitises. Il lui fallait se sentir le maître. Mais si âpres que fussent ses ambitions, son commandement ne dépassait pas les trois pièces de son logement et le pâturage qu’il avait loué. Toutes les vignes qui l’entouraient, les pièces de terre, il avait envie de les tondre, de les décharner. Il supputait quelles pouvaient être ses chances de s’y établir. Tous les propriétaires du pays, il les connaissait pour avoir fait des labours chez eux ou leur avoir apporté du bois. Il s’était formé une idée de leur caractère, de leurs ressources. Parfois, un vertige lui prenait l’esprit à la pensée que certaines terres hypothéquées pourraient être vendues pour ce que les paysans appellent un morceau de pain; mais jamais l’occasion d’une grande réussite ne s’était encore présentée.

Lorsqu’il soupçonna la victoire de Pouley, sa petite face terreuse, tourmentée et grimaçante comme une gargouille, devint toute noire.

Cette affaire qui était là, si près, qui lui revenait comme au plus voisin, qu’il avait couvée, elle lui échappait. Et c’était Pouley qui la lui arrachait, l’homme qu’il détestait entre tous les autres pour sa chance, son avancement, sa voiture rapide attelée du meilleur trotteur de la commune. Celui-là gagnait de l’argent, élevant des bêtes, revendant, suivant les foires, constamment heureux, engraissé par sa rapide prospérité. Et il lui enlevait cette occasion! Il venait à deux pas de lui, sous son nez, lui ôter son bien. Car cette affaire qu’il aurait pu avoir, elle était la sienne. Ah! le voleur! mais il se vengerait. Et cette jeune fille qui l’avait joué, elle lui paierait aussi ce tour-là. Une originale qui vous saluait sans vous regarder, juste de la tête. Les pauvres, pour elle, ce n’était rien. On avait beau vivre à sa porte, on n’existait pas.

Il la surveillait maintenant du matin au soir, jaloux de tous, dévoré du désir de s’approcher, de tendre l’oreille quand il la voyait près de la charrette de Mme Rose. Elle se détachait, avec sa sobre robe noire, son teint pur et lisse, sur le groupe des femmes en camisole. Il se demandait ce que la marchande pouvait bien lui dire, penchée ainsi, volumineuse, éclaboussée de rires et de grand soleil, et quel complot se nouait là, contre lui peut-être, quand la jeune fille restait la dernière, s’attardant à écouter les mots chuchotés.

Il se méfiait du charpentier qui raccommodait l’escalier et qu’il apercevait de loin, sciant des planches, derrière la maison. Celui-là était dans la place, et aussi les paysans, les pêcheurs mêmes. Le vieil Augustin avait l’air chez lui, toujours occupé à étendre ses filets ou à les dépendre, quand il n’était pas dans la cuisine à vider un verre. Le bonhomme jouait partie liée avec Louisa; et il haïssait cette femme sèche et dissimulée, qui devait tout gouverner là-bas. Celle-là certainement lui barrait la route, rogue avec lui, remâchant les injures qu’il lui avait crachées un soir de colère, devant les rires des voisins. Il ne lui pardonnait pas cette colère-là, qui empoisonnait ce qu’il méditait, maintenant qu’il aurait eu besoin de voir Louisa, de l’attirer chez lui, de la mettre dans ses intérêts, sans en avoir l’air, comme cela se fait, à demi-mots, quand on est des pauvres et qu’il faut bien se soutenir.

Mlle Dumont même, ne trouvait pas grâce devant lui. Qu’est-ce qu’elle voulait? Une mijaurée, une hypocrite, qui préparait des coups en sourdine!

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Chaque propriété est un petit monde. Ses conditions de vie lui sont faites non seulement par le sol, le beau temps, la pluie, mais encore par un organisme plus ou moins solide, dont le maître est la tête, et qu’un rien détraque si la volonté est incertaine, l’outillage défectueux. Nulle part, peut-être, les passions ne sont plus tenaces, longuement couvées, surexcitées par mille piqûres, des affaires de chat et de chien, de poules perdues, de légumes arrachés la nuit dans un potager. Le passant qui regarde de la route ces carrés de terre si bien cultivés, des hommes qui labourent, de bonnes femmes groupées autour d’une lessive ou d’une basse-cour, a l’impression d’une vie monotone et irréprochable. Ah! la paix, l’air pur, l’honnêteté des gens et des choses! Les paysans ont une maison, du vin et du bois, des légumes dans leur jardin, des caisses grillagées bondées de lapins. A la campagne, on est bien heureux! Mais entre ces gens qui vivent porte à porte, ces femmes qui bavardent, quelle activité de soupçons, de jalousies, de pensées longuement conduites à leur but! Chaque famille qui en hait une autre a sa politique, sa manière d’aborder le maître, de semer en lui le mécontentement ou la méfiance. Les paysans entre eux n’en sont jamais dupes. L’un d’eux est-il renvoyé, ou bien va-t-il l’être, chacun dit déjà quel est celui qui le fait partir.

Crochard savait le bénéfice que l’on peut amener à soi en s’insinuant dans ces luttes sourdes. Le génie de Dupleix cajolant les rajahs de l’Inde, le regard double de M. de Talleyrand confiant successivement ses pensées secrètes au gilet de chaque plénipotentaire, dans un congrès célèbre, et faisant les amis de la veille se montrer les dents; tout cela, flair merveilleux et grandes trouvailles, se rencontre parfois en réduction dans le cœur de l’homme le plus inculte quand la passion lui souffle ses étincelles. Et quelle forge que le cerveau d’un illettré! Toutes les forces y sont captées par le maître obscur, l’instinct, qui enseigne les ruses, prévoit les embûches, découvre en chacun le nœud, la fissure et se repaît des crachats mêmes comme de l’aliment amer de la haine. Le temps est à lui.

Il y avait aux Tilleuls un assez nombreux personnel: un laboureur, deux ménages de vignerons gagés à l’année et un vieux bonhomme, le père Pichard, que Mme Dupouy avait gardé par bonté et parce qu’il était sur la propriété depuis sa jeunesse. Pendant les grands travaux du printemps et ceux de l’été, cinq ou six journaliers servaient de renfort.

Mme Dupouy n’était pas enterrée depuis trois semaines que Crochard commençait déjà à faire des avances aux uns et aux autres. Saubat, un petit homme de cinquante ans, trapu, velu, qui avait des épaules épaisses et des bras de phoque, lui montrait une mine assez rechignée. Sa femme aussi, corpulente et courte, la tête serrée dans un madras brun, le rejetait du regard au seuil de la porte. Quand elle le voyait venir, elle remontait ses lunettes sur deux bandeaux de cheveux noirs mélangés de gris:

—Qu’est-ce que vous voulez?

Il faisait l’aimable:

—Michel ne vous a pas dit, Léontine, s’il avait besoin de tabac? Je vais au village.

Elle le rembarrait:

—Du tabac… Ce n’est pas la peine de lui en parler. Il sait bien y penser lui-même. Quand il en voudra, qu’il aille en chercher.

Il se retirait, avec cette politesse excessive des gens qui ne sont au fond que violence:

—Alors, c’est bien. A une autre fois.

Pour Pichard, qui commençait à trembloter, il tirait de son gousset une tabatière à queue de rat. Le bonhomme y plongeait ses doigts rapprochés pour prendre une prise, se mouchait salement, larmoyait un peu. Celui-là l’impatientait:

«Vieux gâteux!» marmottait-il intérieurement.

Mais il cajolait particulièrement un jeune ménage entré depuis peu. L’homme, Octave, se montrait ouvert et un peu bavard. C’était un grand gars osseux, bien planté, la figure maigre et les mains énormes. Le dimanche matin, il l’emmenait dans sa carriole. Devant la maison du buraliste, qui tenait en même temps café et débit, le cheval s’arrêtait; Crochard tapait dans le dos de l’autre:

—Je te paie le vin blanc!

Quand Octave rentrait, il trouvait sa femme qui n’était pas sortie de la cuisine depuis le matin. Elle était tout occupée de son ménage, d’une petite fille qu’elle nourrissait. Il lui racontait que Crochard avait dit ceci et cela. Mais elle ne riait pas:

—Encore un qui veut te monter la tête!

Elle paraissait plus clairvoyante que lui, cette Aurélie, une petite femme brune, de parole vive. On ne lui en aurait pas tant conté:

—Les hommes sont si bêtes!

Crochard pensait:

«Je le tiens, celui-là. Je pourrai le mener sans qu’il se méfie. Une tête d’enfant, pas de malice, un gars qui dit tout.»

Il avait son plan. Il s’introduirait bien dans la place un jour ou un autre; alors, ceux qui lui résisteraient, il les ferait partir; s’il le fallait, ils partiraient tous. Les nouveaux, ce serait lui qui les choisirait. Quand la demoiselle en aurait assez, il affermerait: peut-être pourrait-il acheter même, en payant à terme…

Il n’attendait plus qu’une occasion, refoulant sa bile. Tant de fois, avec ses grandes montées de colère, le bruit et les coups, il avait ruiné en une heure ses combinaisons. Pour celle-là, il ne tirerait pas sur le mors avant l’arrivée. Pourtant, à trop patienter, il avait manqué l’affaire des prés, et c’était une chose qu’il aurait longtemps à se reprocher.

Pouley surtout l’exaspérait. Un matin, l’ayant aperçu qui venait avec son cheval prendre la faneuse, il ne fut plus capable de se contenir; à peine l’eut-il vu passer, assis sur le siège de sa machine, comme en haut d’un énorme insecte aux pattes repliées, il mit son béret et traversa enfin la route.

La maison, toutes portes et fenêtres ouvertes, respirait ces brises du matin qui ont passé sur les brumes du fleuve et sur la rosée. Paule debout, en peignoir blanc, ses cheveux relevés à la hâte en un chignon bas, arrangeait des fleurs dans un vestibule carrelé qui faisait communiquer la salle à manger avec le salon. A côté d’elle, sur un guéridon d’acajou, recouvert d’une tranche de marbre gris, elle avait posé une brassée d’iris qu’elle venait de cueillir dans le jardin, tout mouillés encore. Elle aussi, la grande et claire jeune fille, avait sur son cou et dans ses cheveux quelques gouttes de cette eau céleste où demeure une douceur d’étoiles. Tout à l’heure, comme elle revenait dans une allée, tenant pressée dans ses bras la gerbe de fleurs, une branche basse l’avait effleurée.

L’homme apparut dans la porte ouverte, chétif et noiraud, grimaçant son meilleur sourire. Il semblait suer péniblement l’amabilité:

—On m’a dit que mademoiselle avait besoin d’un laboureur?

Paule se retourna, un peu étonnée, avec une expression de bonté sur sa bouche fraîche:

—Non, je n’ai demandé personne.

Il se rapprocha un peu, franchissant le seuil, et tortilla de longues offres de service…

Elle continuait de prendre une à une les belles fleurs sculptées dans du givre, entre leurs glaives d’émeraude. La haute gerbe, dans un vase de porcelaine peinte contourné comme un coquillage, avait le jaillissement d’un chant printanier. Paule allant et venant autour de cette clarté semblait en être revêtue. Il se dégageait d’elle cette fraîcheur que la jeunesse n’a parfois qu’une heure, avant que l’aient touchée certaines laideurs dont la flétrissure est ineffaçable. La manche ouverte de son peignoir au-dessous de son bras nu volait comme une aile.

Elle réfléchissait, c’était bien vrai qu’elle se trouvait embarrassée. Le domestique qui menait les bœufs lui avait dit le matin même qu’une de ses bêtes était blessée: un grand clou planté dans un pied avait provoqué un abcès. Sa pensée voyait déjà les labours en retard, l’herbe dans les vignes; tous les autres travaux seraient arrêtés.

Le lendemain, Crochard marchait au milieu d’une allée, son bœuf massif à côté de lui et l’attelait à la charrue. Sa petite tête, redressée cette fois et arrogante, jetait des coups d’œil perçants à droite et à gauche.

Les scènes commencèrent.

Les disputes conservent depuis des siècles dans le Bordelais une verdeur et une extraordinaire richesse de vocabulaire. Nulle part peut-être les éclats d’une querelle n’ont tant de couleur et de mouvement. Deux femmes surtout, plantées face à face, peuvent s’insulter pendant des heures, sans que s’affaiblisse ce torrent d’injures. Tout au contraire, il rebondit et grossit toujours.

Si Paule avait donné la moindre réplique, la scène que lui fit Louisa «rapport à Crochard» aurait pu durer la journée entière. Elle ne comprenait pas, elle, l’entrée dans la propriété d’un homme pareil, un ivrogne, un fumier, qui insulterait tout le monde, et mettrait la vigne à feu et à sang; un méchant sujet qui cherchait toujours quelque os à ronger. Ah! le bel homme, le joli garçon, il aurait mieux fait d’aller se cacher. Dieu merci, elle y voyait clair, elle n’avait pas besoin de mettre ses lunettes. Un laboureur, elle en aurait trouvé ailleurs, et même dix, s’il l’avait fallu. Le bœuf n’était pas aussi malade qu’on le prétendait: on faisait une bien grande affaire pour un mauvais clou.

—C’est étonnant, confia Paule à Mlle Dumont, comme les vieilles domestiques deviennent tracassières.

Mais les pires scènes furent celles de Crochard lui-même, bientôt enhardi, prenant pied partout, lançant d’abord à ses ennemis des morsures rapides, puis les tenant plus longuement entre ses mâchoires, les mastiquant à pleines dents, les couvrant de fiel.