La vigne et la maison: roman

Jean Balde · Chapitre 4 sur 24

Pages du PDF

La vigne et la maison: roman

Chapitre IV

Un malheur est comme une pierre jetée dans l’eau. Pendant plusieurs jours, dans le monde des amis et des relations, quelques ondes de sympathie courent à la surface. Mme Dupouy, qui vivait très digne et très retirée, ne donnant grand plaisir à personne depuis des années, ne pouvait laisser de profonds regrets. Néanmoins, pendant la semaine qui suivit sa mort, la société bordelaise répandit sur sa mémoire de justes louanges.

Plusieurs familles, aussi riches que considérées, et qui avaient un domaine sur le bord du fleuve, entretenaient l’été avec elle des rapports de bon voisinage. Dans ce monde de propriétaires et de négociants, quelques jeunes filles formèrent le projet d’aller voir Paule: Mme Lafaurie, avec une certaine pompe dans son obligeance, offrit d’amener un dimanche les bonnes amies en automobile; mais il y eut précisément cette semaine-là un match de tennis, puis ce furent des courses auxquelles on ne pouvait manquer d’assister. Le chagrin attirant peu, Odette Lafaurie se contenta d’écrire une lettre, les autres l’imitèrent. Toute cette jeunesse, se sentant en règle, fut débarrassée d’un malaise et n’y pensa plus.

L’affluence des témoignages de sympathie ne laissait à Paule qu’une impression de banalité et d’indifférence. Les mêmes mots revenaient sous toutes les plumes. Elle démêlait dans ces condoléances quelque chose de faux qui lui répugnait.

Dans le monde, elle paraissait timide et un peu farouche: c’est qu’elle avait souvent comme un don de seconde vue, une intuition immédiate des sentiments véritables. Quand Mme Lafaurie disait: «Vous êtes bien aimables d’être venues», le cher visage de sa mère prenait une expression discrète de contentement; mais elle savait, elle, que Mme Lafaurie se serait passée de leur visite et pousserait même peut-être, quand leur voiture s’éloignerait, un soupir de satisfaction.

Parmi les enfants, elle s’était toujours sentie seule, désorientée, n’ayant ni les mêmes habitudes ni les mêmes jeux. Les grandes personnes ne comprennent pas que le monde des petits a ses froissements, presque ses passions. Il ne pouvait y avoir de rapports entre une petite campagnarde et cette brillante Odette Lafaurie qui parlait anglais à sa gouvernante, changeait de robe pour le dîner, travaillait, sortait, et faisait de la gymnastique à des heures fixes. Elle, elle était une enfant choyée, couvée, qui avait le sentiment que l’essentiel était de s’aimer, de se consoler, de se taire mutuellement les peines.

C’était dans le monde des pauvres gens que son cœur se trouvait à l’aise.

<tb>

Paule allait à Bordeaux deux fois par semaine pour ses affaires de succession. Ces jours-là, elle déjeunait de bonne heure et prenait le train de midi. Les anciennes locomotives, reléguées sur cette ligne peu importante, parcouraient en trente minutes les dix kilomètres.

L’étude se trouvait au fond d’une cour, dans un vieil hôtel du quartier Saint-Pierre, endormi, plein de silence, où habitaient autrefois près du palais de Lombrière les conseillers et autres robins, gens de savoir, respectés et graves, dont le pas faisait résonner de solennels escaliers de pierre. Leurs grandes maisons, dans lesquelles on ressemelle maintenant d’obscures savates, quand on n’y vend pas du fromage et des toiles à voiles, ont gardé quelque chose de leur majesté.

Les panonceaux de Mᵉ Gratiolet, sur un écusson rongé par les pluies, étaient aussi d’une ancienneté dont l’étude faisait sa gloire. La salle d’attente, enfumée, sombre, où le gaz brûlait du matin au soir, était tapissée de cartonniers verts, étiquetés et sales, dont les plus hautes rangées disparaissaient sous des épaisseurs de poussière. L’odeur de fumée et de vieux papiers soulevait le cœur.

En face de la banquette de crin où Paule s’asseyait, une cage vitrée avait été ménagée pour un caissier toujours absorbé. Des affiches roses, jaunes ou blanches y étaient suspendues, annonçant des ventes volontaires ou judiciaires, toutes consacrant quelque malheur de famille, le désastre d’inconnus qui avaient vu venir, au fond de quelque vieille maison délabrée, le jour où leur ruine serait publique. A côté était accroché un tableau qui donnait la liste des huissiers.

Au fond de la salle s’agitait une nuée de clercs, dissipés, bavards, attablés à des bureaux peints sur lesquels les paperasses étaient entassées. Le caissier, bondissant parfois hors de sa cage comme un forcené, faisait scandale pour imposer silence aux plus facétieux. C’était un petit homme à la face de bouledogue, rouge, coléreux. Sa furie passée, il épongeait longuement son crâne d’ivoire. Quelques houppes blanches y étaient posées comme des flocons d’œufs à la neige. Le premier clerc, au contraire, irréprochable, beau diseur, de mise soignée, semblait revêtu de la tête aux pieds du vernis spécial aux fonctionnaires de la troisième République.

De temps en temps, le notaire entr’ouvrait la porte capitonnée qui retombait après avoir engouffré un des habitués de la banquette noire.

Un jour, sur une affiche récemment posée, un nom la frappa: Château de Valmont. Elle eut une rapide contraction du cœur. Il allait se vendre, le beau domaine si bien placé en haut du coteau. Une figure se leva dans sa mémoire, celle de Mme Seguey, la plus aimable femme qu’elle eût jamais vue, et qui était morte l’année précédente dans cette jolie demeure Louis XVI. C’était une créole de Bourbon, veuve dès sa jeunesse d’un grand armateur, et qui avait gardé dans des jours moins heureux une grâce de fleur, des robes élégantes, un air de gaieté. Il y avait en elle une vivacité d’impressions qui touchait le cœur. Sa disparition laissait dans le pays un vide que personne ne pouvait combler, car nulle autre n’avait son charme, et cette façon de sourire, de marcher et de s’arrêter, de dire les choses ou de les laisser seulement entendre, qui donnait à tout ce qu’elle faisait un prix singulier. Dès qu’elle paraissait, avec ses yeux vifs et ses cheveux tordus sur son cou, il semblait que la vie ne fût plus la même.

Paule allait en visite à Valmont trois ou quatre fois pendant l’été. La voiture montait dans l’allée tournante, bordée de barrières allemandes toujours bien repeintes, entre les beaux arbres de la garenne qui répandaient une odeur de mousse et de champignons. Et tout en haut, derrière un immense cèdre, qui déployait sur une prairie ses éventails sombres, la maison apparaissait, délicate, nette et harmonieuse, avec sa façade renflée et les cinq marches du perron si douces à monter. Paule revoyait aussi le vestibule peint en gris clair, dont une natte recouvrait le frais carrelage, la salle à manger ovale, creusée de niches, dont les courbes dissimulaient de profonds placards remplis de vaisselle. Le salon était tendu de tapisseries dans lesquelles on voyait des princesses vertes aux colliers de perles, allongeant leurs jambes parmi des feuillages et de grands paons bleus. Et quand on regardait du côté des portes-fenêtres, le paysage de lumière était doux et clair, avec la coulée d’argent vif du fleuve et Bordeaux comme une nappe violette voilée de fumées.

Elle allait se vendre, cette maison qui convenait si bien à ses possesseurs. Qui donc avait le courage de s’en séparer? Elle avait le pressentiment que ce ne pouvait être Gérard Seguey. Il tenait de sa mère une appréciation trop juste de ce qui est parfaitement bien pour vouloir cela. Mais peut-être ne pouvait-il pas s’y opposer? Elle se rappela qu’il avait une sœur mariée à un officier de cavalerie qui s’était tué, d’une chute de cheval, dans un concours de sauts d’obstacles. On disait de lui qu’il avait fait de folles dépenses, et que Mme Seguey, à plusieurs reprises, lui avait assuré les moyens de payer ses dettes. Mais personne ne l’avait su de façon certaine: s’il y avait eu des secrets dans cette famille, ils avaient été bien dissimulés sous des apparences d’estime réciproque. Puis, brusquement, après la mort, une fissure se produisait dans cette façade de vie familiale; bien des suppositions pouvaient s’y glisser. Pour une nature comme celle de Gérard Seguey, ce ne devait pas être la moindre épreuve que l’attroupement des curiosités mondaines autour de son sort.

«Château de Valmont.» Ce nom représentait ce qu’elle connaissait dans la vie de plus délicat. Elle l’avait toujours entendu prononcer avec une intonation de respect et d’admiration. Mais, sur ce papier de couleur groseille, il ressortait avec une sorte de brutalité, comme si une grossière réclame en eût aboyé les syllabes et les eût jetées à la face de ceux qui entraient.

Ses réflexions l’absorbaient si profondément qu’elle n’avait pas vu la porte s’ouvrir sur un jeune homme, habillé en noir avec un goût sobre, qui avait fait signe au premier clerc qu’il allait attendre, et s’était assis sur une chaise.

Il pouvait avoir une trentaine d’années. Grand, mince, le visage allongé, les yeux très clairs dans un teint brun, il avait dans toute sa personne un charme de finesse.

Deux ou trois fois, il avait regardé du côté de Paule, cherchant discrètement à la saluer, mais attendant d’être reconnu. Dans le jour poussiéreux de cette salle d’attente, sur le fond chocolat de la boiserie, elle le vit enfin. Sa tête se détachait, découverte, un peu inclinée:

—Gérard Seguey…

Il vint à elle, lui serra la main et prit à son côté une place libre sur la banquette. Elle en éprouvait un sentiment mêlé de trouble et de gêne, peut-être à cause des pensées qu’elle venait d’avoir et aussi de cette affiche qui était maintenant juste devant lui.

Il ne paraissait pas s’en apercevoir et lui parlait de son deuil récent, d’un ton mesuré, choisissant ses termes. Elle aussi essaya de dire quelque chose sur le malheur qui l’avait atteint, prépara une phrase dont elle ne sut que faire et se tournant simplement vers lui:

—Votre mère était une femme délicieuse.

Elle avait appuyé sur le dernier mot, avec une sincérité dont il fut touché. Il ne répondit rien, mais ses paupières se relevèrent un peu sur son regard gris qui sembla contempler une parfaite image.

Ce fut à ce moment qu’elle découvrit qu’il lui ressemblait.

Puis, d’un ton différent, il parla de plusieurs familles qui étaient de leurs relations. Il passait d’une personne à l’autre. Sur un avocat célèbre, M. Peyragay, qui avait une maison au bord du fleuve, il raconta plusieurs anecdotes qui mirent entre eux quelques sourires.

Elle était étonnée qu’il soutînt ainsi leur conversation. Il y avait longtemps qu’elle ne l’avait vu, et c’était la première fois qu’il la traitait en jeune fille. Les paroles les plus simples, lorsqu’il les disait, prenaient une valeur qu’elle ne s’expliquait pas.

Les gens qui attendaient à côté d’eux, avec une expression d’ennui qui pétrifiait peu à peu d’insignifiantes ou lourdes figures, des joues mal rasées, lui paraissaient appartenir à une médiocre humanité: elle et Gérard, seuls, formaient ce jour-là, sur la laide banquette noire, un petit monde privilégié. Elle avait cependant conscience qu’il était d’une race plus fine que la sienne, à la fois forte et délicate, placée aussi par la culture, le milieu mondain, à un degré qui la dépassait.

Elle craignait qu’il la trouvât gauche, ou mal habillée, bien qu’il y eût entre eux un échange de sympathie qui la rassurait.

Il avait huit ans de plus que Paule et ne s’était guère occupé d’elle que pour lui prêter des livres de Jules Verne, quand elle était petite fille. Il semblait pourtant la regarder avec intérêt. Mais peut-être était-ce chez lui une habitude de réfléchir, sans en avoir l’air, chaque fois que reparaissait un visage qu’il avait connu et autour duquel se formait une atmosphère de souvenirs. Il avait le don de ne pas être inattentif et de trouver dans chaque personne plus ou moins mêlée à sa vie le prolongement de beaucoup de choses, bonnes ou mauvaises, qu’il aimait à revoir ou à s’expliquer.

Elle le rencontra à plusieurs reprises de semaine en semaine.

Un jour, il lui parla de la vente qui se préparait: sa sœur était veuve et avait des enfants mineurs. Ainsi présenté, cet événement familial paraissait tout simple, mais Paule sentait confusément que la vérité devait être plus douloureuse.

Tout en parlant, il regardait fréquemment vers la porte. Ses attitudes trahissaient une impatience qu’il réprimait mal. Elle ne savait à quoi attribuer ce regard assombri, cette dureté des traits qui le vieillissait. A plusieurs reprises, il avait tiré sa montre. Un moment, elle eut l’intuition qu’il ne la voyait pas, que sa présence peut-être lui était à charge, et une tristesse infinie accabla son cœur.

Son tour étant venu, elle entra dans le cabinet. Quand elle sortit, elle l’aperçut, assis dans un coin, qui parlait vivement à une jeune femme. Une contraction rapprochait ses sourcils froncés. Près de lui, le visage creusé, élégante toujours mais plus vieillie qu’elle ne l’eût cru possible, Paule, dans un éclair de mémoire, reconnut sa sœur. C’était bien cette séduisante Anna de Pontet! Sa taille amaigrie gardait une grâce indéfinissable, mais qu’étaient devenues sa jeunesse et son assurance? Paule en passant la regarda à peine, assez cependant pour remarquer combien devant son frère elle semblait craintive. Un éclat fiévreux animait ses yeux à la fois humbles et passionnés.

Paule emporta, avec une obscure impression d’angoisse, la vision de Seguey penché, le front sombre et plein de reproches, sur sa sœur muette comme une coupable.

La semaine suivante, comme elle arrivait, elle le trouva sous la voûte qui conduisait dans la cour morose. Il lui parut plus changé encore, contracté, nerveux. Une expression de fatigue modelait étroitement son visage sur son masque osseux:

—Ah! lui dit-il en la saluant, vous venez encore dans cette maison. C’est un ennuyeux endroit pour se rencontrer. Moi, du moins, j’en ai fini pour quelque temps. Vous ne m’y verrez plus.

Elle le regardait, atterrée et désorientée.

—Mais, continua-t-il, sur un ton plus doux, je ne vous y verrai pas non plus, et je le regrette. Mon seul bon souvenir ici, ce sera le vôtre…

«Déjà, pensa-t-elle, c’est déjà fini!» Il lui avait dit, quelques jours avant, qu’il devait partir pour l’Angleterre, mais elle ne croyait pas que ce serait si tôt.

Il paraissait maintenant songeur, lent à la quitter, comme s’il eût entendu les paroles qu’elle ne disait pas:

—Je ne resterai pas très longtemps absent, deux ou trois mois. Cet été, nous nous reverrons peut-être chez les Lafaurie…

Elle restait devant lui, silencieuse, sentant monter une ondée de sang qui se répandit dans le tissu jeune de ses joues.

L’esprit mûri par le chagrin a souvent une sorte de double vue. Paule comprenait avec une étrange force de tendresse que Seguey souffrait, mais aussi qu’il lui appartenait à cette minute comme l’ami est à son ami. Meurtri, malheureux, n’était-il pas un peu son frère? Les droits ineffables de la compassion dilataient son cœur qui aurait voulu s’ouvrir pour qu’il vît en face sa sympathie vraie. Mais elle sentait combien toute manifestation eût été sotte et déplacée.

Il lui serra la main, d’une manière qui lui donna l’impression furtive qu’il la remerciait.

Dans la salle d’attente, l’affiche rose venait d’être ôtée. Le château de Valmont avait été vendu le jour même, sur une mise à prix de trois cent mille francs. Le premier clerc lui apprit le nom de l’acheteur, un grand négociant en grains, qui avait réussi l’année précédente une énorme spéculation.

Son attente dans la pièce obscure lui parut ce jour-là accablante et interminable.

Mᵉ Gratiolet n’était pas un vieux pontife en cravate blanche, mais un petit homme au teint blafard, rondelet, farfouilleur, qui remuait des paperasses du matin au soir. Son œil jaune happait au passage les points litigieux, les vices de forme. Quand il commençait, Paule d’avance demandait grâce: elle se sentait la pauvre souris que le chat mangera quand il lui plaira.

Dès qu’elle fut entrée, il prit un air gracieux et confidentiel; et comme s’il eût trempé ses mots dans du sucre:

—Un de mes clients m’a soumis un projet de mariage qui vous concerne.

Elle le regardait gravement, le cœur étouffé, dans l’attente d’une vérité trop belle et presque impossible dont elle redoutait l’éblouissement.

Mᵉ Gratiolet s’attardait aux préliminaires, important, les yeux sarcastiques, sensible au plaisir de donner à une communication si intéressante un air de mystère. Avec sa figure blanchie par la vie recluse, sa vieille jaquette et ses manières de ronge-papier, il eût entaché de vulgarité les plus belles choses.

Il s’agissait d’un M. Talet.

Elle l’interrompit:

—Je sais, je le connais. C’est-à-dire que je l’ai vu l’année dernière, une ou deux fois. Mais je ne veux pas me marier.

Assurément, elle ne le voulait pas. Comment avait-elle pu imaginer que Gérard Seguey, s’il avait une demande à lui adresser, la lui ferait parvenir de cette façon? Dans le feu de sa déception, c’était une revanche de penser que cela du moins était impossible.

Cependant Mᵉ Gratiolet en venait aux chiffres: cent mille francs de dot, trois cent à attendre, des affaires qui rapportaient environ cinquante mille. Le père, M. Jules Talet, était courtier en même temps que propriétaire en Médoc, du château Caillou, un cinquième cru. Il venait d’associer son fils.

Elle essayait de l’arrêter:

—Ce n’est pas la peine.

Résignée, elle le laissa dire. Elle se rappelait bien ce M. Talet. Chaque année, à l’époque des écoulages, il venait aux Tilleuls goûter le vin nouveau, s’en gargarisait, crachait sur le sable de longues gorgées et faisait tourner longuement dans sa tasse d’argent la belle flamme sombre bordée de rose. A Mme Dupouy, qui attendait son verdict sur le seuil du chai, il confiait toujours que le vin recélait une saveur douteuse, un peu de douceur, «une pointe de verdeur», mais qui passerait. Puis il s’asseyait au salon, son pardessus déboutonné. Paule assistait à cette conférence où l’affaire était bien des fois reprise et abandonnée, parmi des doléances de propriétaire, dont M. Talet répétait qu’elles étaient les siennes. Mme Dupouy espérait-elle que les prix monteraient au printemps prochain, il levait des mains compatissantes et prophétisait d’une voix enrouée une baisse certaine! Le bordereau signé, il restait un moment encore, apaisé, plein de bonhomie. L’année précédente, il avait amené son fils, un grand garçon blond, décoré, de corps un peu massif, qui ressemblait à un Hollandais. Celui-là avait une physionomie sérieuse et laissait tranquillement s’agiter son père. Au moment de la livraison, il était revenu, tout seul cette fois, et avait été très courtois.

Paule se rappela brusquement qu’il l’avait beaucoup regardée. Le ressentiment qu’elle en éprouva lui fit paraître cette scène encore plus pénible. Le désir de s’en aller, de respirer seule et tranquille, délivrée de toutes ces choses, creusait un grand cercle bleu autour de ses yeux. Elle répéta d’une voix ferme:

—Je vous assure que c’est inutile.

Mᵉ Gratiolet lui faisait maintenant les représentations convenables: sa famille se préoccupait; son devoir exigeait qu’il la mît en garde… Puis ils revinrent aux comptes de tutelle et à une autre succession, celle de son grand-père, dont le règlement traînait depuis des années. Il y avait des ventes à effectuer, des remplois de fonds.

Elle l’écoutait, le regard vague, ne comprenant rien, si ce n’est que Mme Dupouy avait perdu beaucoup d’argent.

Ainsi, pendant qu’elles vivaient toutes deux si modestement, calculant les moindres dépenses, dans leur retraite campagnarde, une partie de sa fortune sournoisement s’était échappée, avait fui sans qu’elle s’en doutât, par des fissures invisibles. Était-ce possible?

Le notaire expliquait:

—Les mauvais placements… Des valeurs qui baissent.

On pouvait donc se ruiner de cette manière mystérieuse.