L’abominable homme du Nord
Chapitre 4
Le but du voyage
L’officier de la R.C.M.P. écoute, sans interrompre, le récit que lui débite Roger Jasmin. À intervalles réguliers, il traduit en anglais, au bénéfice des autres membres de l’équipe policière. Parfois, à l’exposé des atrocités commises par les sauvages agresseurs, un tressaillement agite les muscles rudes de son visage.
– C’est encore un coup d’Akipatok, déclare l’officier quand monsieur Jasmin a terminé. Depuis des semaines, ce maudit scélérat a déterré la hache de guerre et se livre à des massacres. Nous avons pour mission de mettre un terme à cette sanglante boucherie. Vous pouvez être certain que nous accomplirons notre devoir jusqu’au bout. Dorénavant, les gens pourront
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s’établir au Lac Carré et dans tout le territoire du Nord-Est québécois sans courir le risque d’être impitoyablement égorgés. Comptez sur nous.
– En tout cas, opine Roger, si vous pouviez rendre les suprêmes devoirs à tous ces malheureux si traîtreusement assassinés...
– Nous n’y manquerons pas. Nous allons tout de suite là-bas, mes hommes et moi. Toutes les victimes de ce sanglant guet-apens recevront une sépulture décente.
Madame Jasmin a repris Éric dans ses bras pendant que se poursuit cette conversation. Le petit s’agite et, à plusieurs reprises, elle doit le bercer doucement pour le calmer.
– C’est là l’enfant dont vous m’avez parlé ? demande l’officier qui s’exprime en français.
– En effet, répond Roger. Est-il joli ? N’est-ce pas malheureux de voir ce pauvre petit abandonné ?
– Nous ferons les démarches nécessaires pour le faire prendre à charge par l’État, ajoute l’officier.
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– Oh là !... Pas question ! coupe Roger.
– Euh !...
– Laissez donc le gouvernement tranquille. La Providence a placé le petit sur notre chemin ; c’est donc à nous qu’il appartient de l’élever comme s’il était notre propre enfant. Il n’est pas question qu’il soit placé en orphelinat.
– J’admire votre grand cœur, monsieur, mais êtes-vous sûr qu’il soit sans famille ?
– Ses parents faisaient partie de la caravane. Ils ont tous été tués.
– Qui vous dit qu’il n’est pas Assiniboyé ? ou Esquimau ? Ou d’une autre race ?... Qui vous assure que ses parents sont morts ?
– ...
– Avez-vous seulement une idée de son identité ?
– ...
Monsieur Jasmin a un geste embarrassé.
– Et les procédures sont les procédures, de continuer l’officier.
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– Si nous l’avions découvert auprès du corps de ses parents, il serait plus facile... Mais ce maudit raton laveur qui l’avait entraîné. C’est encore une chance...
– À moins que les hommes d’Akipatok n’aient fait des prisonniers ?... et qu’ils les aient amenés dans leur camp... ou qu’il soit le fils d’un des hommes d’Akipatok ou d’un Assiniboyé blessé...
– Ces canailles ? Faire des prisonniers ? Vous les connaissez bien mieux que ça. Quand ils attaquent, ils ne font pas de prisonniers. J’ai vu les corps de ces malheureux : hommes, femmes, enfants gisant pêle-mêle. Non. Votre affaire ne tient pas debout. Croyez-moi, il est bien l’unique survivant de cette horrible tragédie.
– Dans ces conditions, je ne vois absolument rien qui vous empêche de le recueillir, conclut l’officier. Temporairement.
– Qu’est-ce à dire ?
– À moins que ses parents lointains ne le réclame par la suite.
– Plaise au Ciel que le Bon Dieu nous le
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laisse ! déclare la bonne madame Jasmin qui n’a pas perdu un mot de la conversation.
– À votre arrivée au Lac Carré, conclut l’officier, vous verrez à entreprendre les démarches nécessaires à son enregistrement et à son éventuelle adoption officielle.
– Nous n’y manquerons certainement pas.
Éric, lui, semble tout à fait indifférent à ces propos qui vont décider de son sort. Les boutons brillants de l’uniforme du capitaine l’intriguent. Il a cessé de pleurer et il tend sa petite main en direction du policier en habit rouge. Tout autour, les agents fédéraux considèrent cette scène d’un regard attendri. Un peu à l’écart, un guide esquimau attend, les cheveux noués dans le chignon. Il porte aussi, avec un certain embarras, un uniforme de la Gendarmerie. À la vue de l’enfant, un faible sourire éclaire son visage impassible.
– Si vous voulez que je vous conduise, dit Roger, nous pourrions vous accompagner.
– Ce ne sera pas nécessaire, répond l’officier
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en habit rouge. Je m’en voudrais de vous retarder davantage. Nous y arriverons dans dix minutes. Nous pouvons vous assurer de plus qu’au Lac Carré où vous comptez vous installer tout est bien tranquille. Une dizaine d’agents de la R.C.M.P. et quelques-uns de la S.Q. attendent là-bas la caravane de Guillaume Longpré. Ils ignorent tout du massacre et ils se disposent à établir les arrivants sur des terrains qui leur sont assignés par le Gouvernement. C’est-à-dire que la place ne manque pas et que vous pourrez vous y installer tout à votre aise et en toute quiétude.
Ces nouvelles rassurent monsieur et madame Jasmin.
– Il ne reste plus qu’à vous souhaiter bonne chance, fait l’officier. Que Dieu vous soit en aide !
– Merci !
– Les visiteurs sont pour le moment assez rares dans cette région, sauf ceux qui y viennent pour travailler. Cette région sera bientôt populeuse et très prospère, suite à la construction de la centrale nucléaire. Vous avez eu raison de
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vous diriger de ce côté.
Les deux hommes échangent une chaude poignée de main. Le capitaine Clark tend à Roger sa main gantée. Après un vigoureux et chaleureux « shake-hand », il dit :
– I wish you a good luck !
Puis il se tourne vers ses hommes.
– Go ahead ! commande-t-il simplement.
En souriant, quelques gendarmes agitent les mains en direction du petit Éric qui, ses beaux grands yeux écarquillés, les considère, émerveillé par la vue d’un aussi grand nombre de boutons dorés brillant au soleil. Monsieur Jasmin agite la main à plusieurs reprises. La rencontre qu’il vient de faire lui inspire un sentiment de sécurité. Cette présence des habits rouges, les paroles rassurantes de l’officier, l’incitent à penser que les hommes d’Akipatok vont devoir affronter des adversaires redoutables. Selon toute évidence, le châtiment interviendra sans trop tarder et les gens installés dans la région pourront se consacrer à leur travail, sans avoir à redouter constamment
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des incursions meurtrières.
La femme et les enfants se sentent aussi plus tranquilles. Ils regardent s’éloigner l’hélicoptère.
– En route ! crie le père. Nous n’en avons plus pour longtemps.
Toute la famille prend de nouveau place dans la Jeep. Maurice berce Éric et semble se plaire dans son rôle de « nourrice ». Oubliant les récentes larmes, le bébé s’assoupit maintenant et en peu de temps s’endort. La vache, docile, suit la Jeep, toujours retenue par une corde.
Le reste de la journée est sans histoire. Cartouche, qui court à peu de distance du véhicule, ne donne plus une seule fois l’alerte. Nulle part on ne surprend de pistes inquiétantes. Le soir, un peu avant le coucher du soleil, le petit groupe s’arrête pour camper. Corinne s’occupe de traire la vache, Julie berce le bébé et Maurice ramasse du bois pour allumer le feu.
Tout amuse Éric : les papillons qui voltigent autour de lui, les allées et venues de ses parents adoptifs, les grimaces de Maurice. Un sourire
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épanouit son visage.
La nuit, on dort sous la surveillance de Cartouche. De temps en temps, Roger, qui s’est enroulé dans une chaude couverture, se redresse, scrutant les alentours, la carabine à portée de main. Mais le calme persiste. Seuls les hurlements lointains des loups qui rôdent dans les collines font frissonner la femme. Et la nuit passe sans incident. Ce n’est que le lendemain en fin d’après-midi que la famille Jasmin arrive en vue du Lac Carré. Se levant de son siège, Roger pousse une exclamation de joie. Prenant son chapeau de feutre mou, il l’agite avec insistance, comme pour saluer le lac tant convoité.
Le décor qui s’offre aux regards des voyageurs est plutôt désolant. Les arbres n’existent pas ; ceux qui poussent là sont crochus et squelettiques. Une rivière coule, large et majestueuse, entre deux rives couvertes de broussailles rabougries et va se jeter dans le grand Lac Carré qu’on voit plus loin. En fond de décor, se dessinent les lointaines Laurentides et là-bas, au loin, les Mauvaises Terres, repaire des
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Assiniboyés.
Mais Roger ne regarde pas si loin. Ce qui captive son attention, c’est toute cette région voisine du lac, région vers laquelle tant de gens se sont dirigés, sans se soucier des dangers et des embûches de toutes sortes qui les attendent le long de ce périlleux itinéraire, attirés par la prospérité de la centrale nucléaire et les mines récemment mises en opération. Et d’autres viendront. Et puis d’autres encore.
Corinne et les enfants se sont levés derrière le conducteur. Ils touchent enfin au but. Cette région qu’ils considèrent est maintenant leur pays d’adoption. Ici va s’élever leur nouveau foyer, ici ils vont refaire leur vie au sein de la grande nature. Oubliés les mauvais souvenirs et les cruelles émotions du voyage ! Ce soir, Roger Jasmin établira son campement sur les bords mêmes du Lac Carré. Le soleil fait briller des milliers de paillettes argentées à la surface de l’onde.
On dort profondément cette nuit-là. Il semble maintenant que Roger et sa famille n’ont plus
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rien à craindre puisqu’ils ont enfin atteint le but tant désiré. Cartouche partage la sérénité générale : il s’amuse à chasser les mulots et les rats musqués, très nombreux dans le voisinage.
Cependant, avant de s’installer définitivement, il faut entrer en contact avec les agents du gouvernement qui ont tout pouvoir pour légaliser la prise de possession du terrain et de la maison préconstruite.
Le lendemain matin donc, très tôt, il se rend à Isurik, pour ces formalités. C’est avec indignation qu’ils apprennent le massacre de la caravane qu’ils attendaient.
– Puisse le capitaine Clark et ses Habits Rouges nous débarrasser à tout jamais de cet Akipatok et ses démons ! déclare le chef des agents quand Roger termine son récit.
Quand il appose sa signature sur l’acte notarié, ils prennent congé de lui :
– Désormais, vous pourrez vous installer en toute tranquillité. Nul ne saurait vous contester la possession de ce terrain et votre maison sera
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installée dès aujourd’hui.
Une nouvelle vie commence et tout le monde est heureux.
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