L’abominable homme du Nord

Denis Boucher · Chapitre 6 sur 11

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L’abominable homme du Nord

Chapitre 6

 

Kidnapping

 

Eddy met peu de temps à se familiariser avec la famille Jasmin. Dès le lendemain, tous le considèrent comme faisant partie des leurs. L’efficacité de ce tueur de vermine ne s’est pas fait attendre : des coups de feu ont réveillé toute la famille aux petites heures du matin. Un loup et une marmotte ont payé de leur vie leur imprudence à trop s’approcher de la maison.

De toute la journée, Maurice ne quitte pas son sauveteur. Julie de temps en temps écouter ses incroyables histoires.

– Voyez-vous, mes amis, dans la vie d’un chasseur, il existe une précaution essentielle : celle de devenir un bon tireur.

Les deux enfants, insatiables, boivent les

 

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paroles du chasseur. Eddy poursuit :

– J’ai roulé ma bosse dans bien des régions. Le progrès et la civilisation moderne auront beau évoluer, l’homme demeurera toujours un loup pour l’homme. Cette histoire de massacre que vous me racontiez hier me rappelle des scènes un peu semblables que j’ai vécues en Arizona et au Texas...

– Vous êtes allé au Texas ?

– Oui... Et j’ai appris avec les années qu’on doit toujours se tenir prêt à se défendre. Et comme c’est le plus habile qui gagne dans tout combat, il convient de ne jamais se laisser prendre au dépourvu. Je suis bon catholique, comme vous, et je crois en Dieu. Je suis tout disposé à faire du bien à mon prochain, mais malheur à qui m’attaque ou veut toucher à mes amis, hommes ou bêtes !

Le chasseur accompagne ses paroles d’un geste significatif et caresse la crosse de sa carabine. Il semble doux comme un agneau et ses histoires, qu’il raconte avec un certain accent anglais et avec une petite note d’humour, font la

 

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joie de Maurice et de Julie. Monsieur et madame Jasmin, eux aussi, prennent plaisir à entendre les propos de leur hôte. Ce dernier anime ses récits de mimiques et de gestes pittoresques qui, parfois, font rire ses interlocuteurs. La journée du dimanche se passe donc à écouter ses interminables récits.

– Écoute, Eddy, fait Maurice à l’heure du repas.

– Oui, fiston.

– Apprends-moi à tirer à la carabine.

– Et moi aussi, d’ajouter Julie.

Un silence coupable s’installe dans la cuisine. Quel effronté ! On ne tutoie pas un homme de cet âge ! On ne tutoie pas son sauveteur !

– Maurice ! lance madame, effronté !

– S’il n’y a que ça pour te faire plaisir...

– Mais non, voyons, monsieur Eddy, intervient la mère.

– ... ce sera chose faite...

– ... vous n’avez pas le temps...

 

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– ... mais tu sais, on ne s’improvise pas tireur...

– L’hiver s’en vient, continue la mère, et...

– ... il faut un long apprentissage...

– Et de la patience, coupe Julie.

– De la patience, de la patience, hurle la mère ; la mienne commence à se perdre...

– ... et il ne suffit pas d’avoir bon œil, continue Eddy, il faut...

– Hey ! Toi, là le père, continue la mère à l’endroit de son mari, ne le laisse donc pas importuner ce monsieur.

– Il ne m’importune pas, madame...

– Maurice ! dit le père.

– ... ça me fera plaisir.

La conversation s’arrête là pour le moment. Ce n’est qu’au dessert que le jeune garçon risque :

– As-tu tué beaucoup de « hors-la-loi » jusqu’ici ?

 

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– Une quarantaine au moins, au Nebraska, en Arizona, au Texas, au Labrador, à la Baie James et ici même au Lac Carré. À plusieurs reprises, il y a quelques années, j’ai accompagné des caravanes au cours de leur marche vers l’Ouest ou vers le Nord ; on m’engageait comme « gorille ». C’était la belle vie ! Quand les sauvages, ou les bandits, ou les usurpateurs de tout acabit s’avisaient de nous attaquer, on s’en donnait à cœur joie. Bang !... Bang !... Bang !...

Tandis que Eddy retrace cette période lointaine de son aventureuse existence, Maurice ne peut retenir un frémissement. Il se rappelle en effet les circonstances dramatiques de la découverte du petit Éric. Il tient rancune à ces pillards et bandits. Les dents serrées, il ajoute :

– Si jamais je me trouve en présence du misérable qui a rendu Éric orphelin et qui a massacré tant d’innocents...

– Par Jupiter ! coupe Eddy, ils étaient une centaine. Et il y a gros à parier qu’un certain nombre est déjà sous clé. Les Habits Rouges ont procédé à un nettoyage des plus efficaces.

 

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– Sans doute, mais il en reste au moins un qui a réussi à s’échapper.

– Oui ? Qui donc ?

– Akipatok. Leur chef.

Eddy a un léger tressaillement en entendant ce nom. Intimidé ? Effrayé ? Maurice ne saurait le dire mais il remarque chez son ami un certain malaise. Julie n’ose plus le regarder. Un silence complice s’installe dans la pièce. Maurice, d’un coup d’œil circulaire, interroge tous les regards, tous fixés sur Eddy, visiblement mal à l’aise.

– Qu’avez-vous monsieur Eddy ? interroge madame Jasmin. Êtes-vous malade ?

– Euh !... Non, non... ça va.

Puis se ressaisissant, il ajoute :

– C’est cet Akipatok ! L’évocation de ce nom me rend mal. Il a raison, le petit. Il a su se glisser entre les doigts des gendarmes de la R.C.M.P. Ah ! Si je pouvais... Avec quelle joie je ferais éclater la justice !

Le regard de Maurice étincelle pendant qu’il s’exprime de la sorte.

 

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– Brrrr !... Je ne voudrais pas être à la place de ce vieux coquin.

– Mais auparavant, conclut Eddy, il faut savoir tirer. Trêve de paroles inutiles. Dès demain, je vous montrerai comment on doit se servir d’une carabine de chasse.

La discussion s’en tient là pour le moment. Madame Jasmin dessert la table et tous les membres de la famille se retirent au salon pour une partie de Monopoly.

– Que comptez-vous faire demain, monsieur Jasmin ? demande soudainement Eddy.

– Je dois aller au village voisin, Trifujik, au bureau de la Société de Développement du Lac Carré. On a du travail à me proposer.

– Vous y allez seul ?

– Ma foi, oui.

– Je sais que vous ne craignez rien mais, hier matin, certaines nouvelles m’ont été rapportées par Nick Malden. Il chassait dans les environs et m’a fait signe de le rejoindre. Il m’a appris qu’une bande de vauriens blancs et indiens est

 

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signalée dans le coin. Des attaques se sont produites.

– Pourquoi ne m’avez-vous parlé de ça plus tôt ?

– Je ne voulais pas inquiéter inutilement votre si gentille dame. Et je ne tenais pas à donner à cette affaire des proportions qu’elle n’a peut-être pas. Par précaution, ne vaudrait-il pas mieux que j’aille avec vous jusqu’à Trifujik ?

– C’est bien aimable à vous.

– Ce serait plus prudent. J’ai d’ailleurs affaire là. Pour des cartouches et d’autres fournitures de chasse.

– De plus, nous avons besoin d’essence pour la génératrice d’électricité. Tant que la Centrale nucléaire ne sera pas construite, il faudra nous servir de cette génératrice à essence pour produire notre propre électricité. Le réservoir baisse. Nous n’en avons plus que pour deux jours.

– Dans ces conditions, je vous accompagnerai donc. Par prudence.

 

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– Puis-je y aller, papa ? demande Maurice.

– Et moi ? ajoute Julie.

– Non. Il n’en est pas question. Demain, c’est lundi et vous avez de l’école.

– Ah ! font-ils, pleins de dépit.

La soirée ne se prolonge pas très tard. Et après le coucher du soleil, chacun gagne sa chambre en se donnant rendez-vous pour le lendemain matin. Ce soir, Maurice met bien du temps à s’endormir. Il se remémore les excitantes histoires de chasse d’Eddy. Il pense aux bandits dont il a été question au cours de la soirée. Ce n’est que tard dans la nuit qu’il sombre dans le sommeil.

L’aube commence à peine à blanchir l’horizon quand les deux hommes montent dans la Jeep pour se rendre à Trifujik. Mais avant de partir, à la grande surprise de tous, Eddy a plaqué deux gros baisers sur les joues du petit Éric encore endormi.

La Jeep s’ébranle avec fracas. En quelques instants, elle atteint la route qui longe la rivière. Les deux hommes silencieux peuvent contempler

 

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le cours calme et tranquille de la Petite Rivière Croche, dont les eaux viennent se briser sur une barrière de roseaux mollement agités par la brise matinale. Il fait plutôt froid. Par ci par là, de jeunes saules étalent leurs rameaux dénudés de leur feuillage.

Un léger brouillard plane au-dessus de la rivière. Des bandes d’oiseaux s’envolent en criant au passage de la Jeep. Un peu plus loin, une loutre plonge, au grand plaisir d’Eddy qui attarde un regard dans l’espoir de la voir ressortir. Sur la gauche s’étend la plaine, à perte de vue. Quelques vagues collines barrent l’horizon avec, en fond de décor, la chaîne lointaine des Laurentides qui ne s’est pas encore dégagée de son léger manteau de brume. Roger est depuis quelque temps déjà familiarisé avec ce décor.

Depuis un long moment, il continue de conduire sa vieille Jeep, puis soudain, désireux de rompre la monotonie qui lui pèse, il se met à fredonner de vieilles chansons folkloriques. Eddy l’imite et les couplets de « V’la l’bon vent » dominent le ronronnement du moteur. D’autres

 

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chansons suivent. La route est déserte. Pas un instant les voyageurs ne décèlent de présence suspecte.

Enfin, sous un gai soleil, les deux hommes, dont le véhicule vient de longer une colline et de grimper une montée assez rude, aperçoivent les premières maisons de Trifujik. Aussitôt ils s’arrêtent de chanter. Une impression de soulagement s’empare d’eux.

Depuis quelque temps, Trifujik a pris une certaine importance. Dès l’installation des pionniers dans la région, l’agglomération est tout à coup apparue comme une ville-champignon. Au début, des baraques se sont dressées : marchands, vendeurs, brocanteurs, aventuriers de toutes sortes, trafiquants d’alcool, ont planté leurs boutiques afin de subvenir aux besoins des nouveaux arrivants. Un bar, une taverne, puis deux, puis trois, ont ouvert leurs portes au centre du village. Les pâtés de maisons se sont multipliés. Des postes de traite, des banques, des entrepôts de marchandises et d’inévitables « Variety Stores » jalonnent les rues.

 

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Une certaine animation règne à Trifujik quand la Jeep de Roger fait son apparition dans la rue Principale. De vieilles bagnoles, camions, jeeps de l’armée sont stationnés au hasard. Des gens, accourus pour des emplettes, bavardent aux abords des tavernes et des bars. Roger se dirige vers un « Variety Store » où plusieurs véhicules sont déjà arrêtés. Les deux hommes rentrent dans le magasin.

De nombreux clients discutent et s’affairent devant les différents comptoirs. À deux reprises des maladroits lui pilent sur les pieds. Certains attendent leur tour, discutent politique, d’autres critiquent les prix, font des comparaisons, invectivent les vendeurs. S’armant de patience, Roger se rend aux différents comptoirs où il doit effectuer des emplettes. Rires, protestations, éclats de voix se succèdent sans répit. La fumée des cigarettes prend à la gorge.

Chargé de plusieurs paquets, il va sortir du magasin quand il se heurte à un homme qui s’immobilisait derrière lui et qui le considérait depuis un bon moment.

 

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– Excusez-moi, dit Roger. Je voudrais passer.

L’importun ne répond pas. Un indéfinissable sourire étire son masque aux traits durs. C’est un Indien de haute taille, vêtu à la façon des coureurs de bois. Il semble âgé d’une trentaine d’années à peine, mais ce qui frappe chez lui, c’est l’éclat inquiétant de son regard.

L’inconnu se recule un peu pour laisser passer son voisin mais, tout en reculant, il ne cesse de le dévisager avec la même insistance. Roger regarde autour de lui, cherchant Eddy. Il ne voit personne sinon des inconnus qui continuent de discuter, indifférents au léger incident qui vient de se produire. Tout en cherchant son ami Eddy de tous côtés, il se dirige vers la sortie.

L’Indien s’attarde toujours à le suivre. Il peut même constater qu’il n’est pas seul. Une demi-douzaine de ses congénères l’accompagne. Tout à l’heure ils se perdaient dans la foule des clients. Tandis que Roger a le dos tourné, il suffit d’un clin d’œil pour qu’immédiatement tous les autres se rassemblent dans le voisinage immédiat de l’Indien, comme s’ils étaient prêts à exécuter

 

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aveuglément ses ordres.

Il espère qu’à sa sortie du magasin, cet individu le laissera tranquille. Mais il n’en est rien. Au moment où il atteint la porte, l’importun se décide à l’interpeller puis, se plaçant en travers de la sortie, il dit :

– Monsieur cherche-t-il quelqu’un ?...

– Je n’ai besoin de personne et laissez-moi passer.

– Monsieur est un brave, insiste le malotru. Si seulement monsieur savait qui lui adresse la parole...

– Je sais seulement que c’est un rustre et cela me suffit. D’ailleurs, en voilà assez ! Écartez-vous. Je veux sortir.

L’Indien, sourd à l’injonction, demeure immobile. Ses pieds chaussés de mocassins semblent incrustés dans le sol. Cette scène inopinée attire l’attention des clients et certains se rapprochent. Les Indiens qui accompagnent l’importun se groupent, prêts à se battre, mais sans doute l’énergumène comprend-il que la

 

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bagarre peut lui devenir dangereuse. Au dernier instant il se décide à s’écarter.

D’un pas rapide, Roger sort et descend les quelques marches du perron. Il regrette, à cet instant, de n’avoir pas Eddy avec lui. Au fait, où est-il celui-là ?

Durant les minutes qui suivent, il sent ses appréhensions s’amenuiser. L’Indien et ses acolytes n’ont pas cherché à le suivre jusqu’à sa Jeep où il dépose ses paquets. Il se met immédiatement à la recherche de son ami Eddy. Il visite trois bars, deux tavernes, endroits où possiblement devrait se trouver le chasseur, mais il ne le voit nulle part. Il lui a bel et bien faussé compagnie.

Vers quatre heures et demie de l’après-midi, il se décide au retour. Tant pis pour Eddy, le chasseur de petites bêtes. Il saura bien se débrouiller car il vit dans la région depuis longtemps. Tout autour, l’animation s’est calmée. Il fait froid. Et les gens délaissent les rues et les places pour se réfugier dans les bars et les tavernes.

 

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Roger monte sur le marchepied de la Jeep et s’apprête à prendre place sur son siège quand, tout à coup, un léger cri lui échappe. Un bras vient de surgir de dessous la bâche. Un homme attendait, dissimulé là. Et avant qu’il ne puisse esquisser la moindre résistance, une main s’appuie brutalement contre ses lèvres, lui interdisant de proférer un son. En même temps, une seconde silhouette surgit de derrière le baril d’essence. Paralysé, incapable de résister, il aperçoit enfin les visages de ses agresseurs.

C’est l’Indien et un de ses acolytes qui interviennent de la sorte. Ils ont attendu patiemment. Ils le tiennent maintenant à leur merci. En quelques instants, la Jeep, conduite par l’Indien, quitte Trifujik, en emportant Roger Jasmin solidement ligoté.

La rapidité de l’attaque l’a surpris et il n’a pu offrir de résistance. Il ne sous-estime pas la gravité de la situation, car il sait bien qu’à la moindre opposition de sa part il succomberait infailliblement sous le nombre.

– Mais que me veulent-ils donc ? se demande-

 

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t-il. Je ne les connais même pas.

Un pernicieux sourire se dessine sur le masque bronzé de l’Indien.

 

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