L’abominable homme du Nord

Denis Boucher · Chapitre 5 sur 11

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L’abominable homme du Nord

Chapitre 5

 

Un ami pour Maurice

 

Les jours qui suivent sont employés à l’aménagement de la famille dans leur nouvelle demeure. C’est un cinq pièces tout meublé qu’ils ont loué pour trois ans. Des voisins sont venus s’installer tout autour. En quelques semaines, les vastes solitudes qui les ont accueillis se sont transformées en un village prospère. Partout on remarque la trace de l’homme.

À quelques reprises, l’habitation des Jasmin a reçu des visiteurs : soit des gens du voisinage, soit des chasseurs ou des trappeurs des environs. Roger a construit une petite étable, bien modeste, pour Catherine. C’est ainsi que les enfants ont baptisé la vache. Celle-ci est maintenant familiarisée avec ses nouveaux maîtres.

Toutefois, la menace continue de peser sur les

 

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gens de la région du Lac Carré. Les Laurentides sont proches et l’on continue à appréhender des raids des Assiniboyés ou des Esquimaux. Par bonheur, les Habits Rouges font bonne garde. De temps en temps, des tribus cantonnées dans des Réserves font parler d’elles, mais il s’agit là que d’agitations sporadiques rapidement réprimées. La ruée vers le Nord a submergé la résistance des autochtones. L’expédition punitive contre les hommes d’Akipatok a réussi, semble-t-il, puisque l’on n’en entend plus parler. Ils auraient fui dans les lointains territoires du Nitchequon.

 

Fin d’août ! Début de l’automne ! Dans ces régions septentrionales, l’été est de très courte durée et l’automne plus encore. Il n’est pas rare de voir de la neige en début de septembre. Déjà la terre a gelé et il y a eu quelques flocons de neige. Oh ! Quelques flocons seulement. Mais, comme il arrive fréquemment, des températures plus clémentes ont changé cette neige en pluie et le sol en marécage.

 

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Le samedi, le soleil se montre. Maurice part donc pour une courte tournée de chasse, juste à la limite du village. Il porte en bandoulière une carabine de calibre 22 que lui a donnée son père le jour de son anniversaire. Le jeune garçon est fier de ce cadeau qu’il exhibe complaisamment devant tout le monde. Déjà sa chambre s’orne de rapaces qu’il a réussi à abattre. Il espère donc, aujourd’hui, surprendre des rôdeurs à quatre pattes.

Parvenu à l’extrémité du village, il se dirige d’un pas rapide vers la source d’un petit ruisseau. Les pistes abondent sur le sol herbeux, tout détrempé et boueux. Les pieds du jeune garçon enfoncent dans la terre spongieuse, provoquant d’inquiétants glouglous. Usant de mille précautions pour ne point s’enliser, Maurice approche du point d’eau. Les touffes de quenouilles se font de plus en plus nombreuses, les pistes aussi. En connaisseur, du moins c’est ce qu’il croit, il constate qu’il s’agit là de pistes de chevreuils, mais bientôt ses yeux clairs étincellent. Quelques traînées, des traces de griffes, des taches brunes sur la verdure ! Il y a eu

 

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combat ici.

Peu soucieux de ce qu’il enfonce presque jusqu’aux genoux, il poursuit ses investigations. Il reconstitue le drame.

Ces empreintes de dimensions restreintes trahissent le passage d’une jeune loutre qui s’est aventurée là, loin de sa mère, au moment même où le loup s’abreuvait. Celui-ci replié sur lui-même dans les herbages, a bondi. En quelques instants, la pauvre bête, assaillie par un adversaire implacable, a succombé.

Maurice se promet bien de surprendre ce canidé et de l’abattre. Il se dit, non sans raison, que le néfaste animal ne manquerait pas de revenir vers le point d’eau, dans l’espoir d’y surprendre d’autres proies. Aussi continue-t-il d’inspecter le sol avec attention. Peut-être pourrait-il installer un piège qui lui permettrait de tenir le carnassier à sa merci ? Mais ce qu’il ignore, ce brave chasseur, c’est que les loups ne chassent que la nuit.

Il est si absorbé à étudier le terrain, qu’il ne se rend pas compte d’une menace bien plus terrible.

 

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Le sol devient mouvant sous ses pas, il enfonce déjà jusqu’aux genoux. Néanmoins, désireux de découvrir un endroit où il pourrait installer son piège, il avance encore un peu. Une brusque secousse lui arrache soudain une exclamation : le terrain vient de se dérober sous lui et il s’enfonce jusqu’aux hanches...

Abandonnant son inspection, il tente de se dégager. C’est peine perdue. Chaque secousse qu’il donne l’enlise davantage. Il se rappelle maintenant certaines scènes de films de cow-boys vus à la télévision. Ces parages sont dangereux et l’on ne doit s’y engager qu’avec d’infinies précautions. Dans son désir de capturer l’animal, il n’a pas pris garde. Maintenant, va-t-il payer de sa vie sa trop grande insouciance ?

Il ne se fait pas d’illusion : c’est pour lui l’enlisement à brève échéance. On ne sort pas d’un bourbier. Si quelqu’un n’intervient pas d’ici cinq minutes pour le secourir, il succombera happé par la boue. Une sueur froide perle à ses tempes. Il tente encore une fois de se dégager. Une fois encore, il s’enfonce d’un moins trois

 

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centimètres.

– Hey !... Au secours !...

Il n’hésite pas à appeler à l’aide. Il jette autour de lui un regard anxieux. Mais aussi loin que ses yeux peuvent y voir, il n’aperçoit personne.

– Au secours !... Au secours !... Au secours !...

L’enlisé renouvelle ses appels. Personne ne répond. Il crie plus fort.

Alors il s’immobilise, accablé. Il ne faut absolument pas bouger. Chaque mouvement va l’enliser davantage. Il pense à ceux qu’il a laissés à la maison. Il sent une larme lui mouiller les cils. Rageusement il serre son poing recouvert de boue. Ses yeux humides se lèvent vers le ciel. À ce moment désespéré, il prie, comme le lui a appris sa mère.

La boue cependant continue d’attirer sa proie. Trois minutes s’écoulent encore, infiniment lentes. Maurice se sent anéanti par cette agonie sans espoir. En vain cherche-t-il à repérer âme qui vive.

– Au secours !... Au secours !... Au secours !...

 

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Épuisé par son inutile résistance, il se résigne presque à subir son lamentable destin quand, tout à coup, il pousse un cri de joie. À peu de distance, une silhouette vient d’apparaître.

– Hey !... Au secours !... À moi...

– Oui, oui, j’arrive.

– Ici... ici...

Tandis que Maurice renouvelle désespérément ses cris, l’homme accélère son allure. En peu de temps il atteint le ruisseau. Alors, jetant sur l’herbe le lourd fardeau qui pèse sur son épaule, il tente de passer de l’autre côté pour lui porter secours.

Maurice s’enfonce maintenant jusqu’aux aisselles. Il voit ce grand gaillard, d’une extrême maigreur, le visage encadré d’une courte barbe rousse, vêtu, à la manière des coureurs de bois, d’une tunique de peau, d’un pantalon de cuir et coiffé d’un bonnet de castor qu’agrémente en arrière deux queues de renard. Il a la taille entourée d’une impressionnante cartouchière et porte une carabine de fort calibre en bandoulière.

 

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L’inconnu franchit l’obstacle qui le sépara de Maurice puis, s’aventurant vers le point d’eau, il s’arrête sur une grosse pierre à moins de dix pas de l’endroit où s’enfonce le jeune garçon. Il s’empresse de dérouler une longue corde qu’il a tirée de son sac. Immobile, Maurice le regarde faire.

– Hey !... Attention, fiston... Étends tes bras bien droits au-dessus de ta tête... Je vais essayer de t’attraper avec la corde... Si elle s’enroule autour, surtout saisis-la bien et ne lâche pas...

– Compris.

À quatre reprises, l’homme lance la corde sans pouvoir atteindre l’enlisé ; la cinquième fois, il est plus heureux. Le nœud coulant s’enroule autour des bras du garçon. Celui-ci se raidit, ses mains s’abaissent et se crispent contre la corde rugueuse.

– Et maintenant, laisse-moi tirer, crie l’inconnu. Je vais te sortir de là. Comme un poisson au bout d’une ligne.

L’homme se penche en arrière et tire de toutes

 

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ses forces sur la corde. En multipliant les secousses, il réussira à dégager l’infortuné de sa fâcheuse position. La corde le blesse au poignet à chaque saccade mais ça ne fait rien, il ne lâchera pas.

Il faut pourtant dix minutes pour que Maurice se sente enfin sur une surface solide. Un soupir de soulagement lui échappe quand il parvient auprès de celui qui l’a sauvé

– Merci !

– Au lieu de me remercier, fiston, tu ferais mieux d’avaler une gorgée de ce whisky. Il n’y a rien de mieux pour remettre quelqu’un sur le piton.

L’homme s’est agenouillé auprès de son protégé, couché de tout son long sur l’herbe mouillée et il lui tend la gourde de métal aux flancs bosselés qu’il portait à la ceinture. Maurice boit au goulot et avale à peine quelques gouttes... Une toux violente le secoue et les larmes lui viennent aux yeux.

– C’est fort !

 

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– Ah ! Je t’avais dit que c’est un remède miracle. Encore un peu ?...

Et un large sourire passe sur son visage.

– Foi de Grand Flanc mou, quel cran ! Bien des garçons de ton âge auraient pleurniché comme des petites filles. Quel âge as-tu et comment t’appelles-tu ?

– J’ai dix ans. Je m’appelle Maurice Jasmin.

– Eh bien ! Mon ami Maurice, tu ferais mieux de retourner chez toi et de plonger dans un bon bain chaud. Car tu risques de prendre froid ; la température change vite par ici.

– Vous voulez venir à la maison ?

– Par Jupiter ! Ce n’est pas de refus ! Je cours chercher mes bagages.

Gêné par la boue qui s’étale sur ses vêtements et un peu courbaturé par les efforts qu’il vient de fournir, Maurice se dirige vers le village d’un pas lourd. Il est piteux. Son sauveteur suit, portant sur ses épaules le lourd fardeau qu’il avait abandonné quelques minutes plus tôt pour lui porter secours. Quand il arrive à sa hauteur, Maurice n’a aucune

 

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difficulté à identifier le colis. Il pousse une exclamation de surprise :

– Un loup !

– Oui, fiston, et un fameux de beau ! Je l’ai abattu ce matin juste avant le lever du soleil. Il rôdait tout près de là.

– C’est sûrement le carnassier que je cherchais à capturer quand je me suis enlisé

Tandis qu’ils marchent l’un à côté de l’autre, Maurice lui raconte les raisons qui l’ont amené vers le point d’eau.

– Je suis Eddy O’Donohue, c’est mon nom, précise l’inconnu, plus connu dans la région sous le surnom de Grand Flanc mou, à cause de ma maigreur. Depuis un certain temps, je me suis fait tueur de petites bêtes et cela me permet de gagner ma vie en réclamant les primes qu’offre le Gouvernement.

Maurice est enchanté d’avoir rencontré ce bonhomme sympathique. Un chasseur ! C’est pour lui un interlocuteur de choix. Aussi s’imagine-t-il que son nouvel ami aura, dans la

 

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suite, de nombreuses et passionnantes histoires de chasses à lui raconter. Quelle chance il a !

Quelques minutes plus tard, ils arrivent à la maison. On imagine l’accueil que lui font Roger et Corinne quand ils aperçoivent l’état des vêtements du jeune rescapé. Il explique dans quelles circonstances il est allé choir dans ce fatidique bourbier.

– On peut dire que tu dois une fière chandelle à ce monsieur. S’il ne s’était pas trouvé dans les parages...

– Eddy est un très habile chasseur, il est capable de débarrasser les environs de toutes vermines et bêtes à quatre pattes. Il a déjà tué le loup que j’espérais capturer. Pourquoi ne pas le garder quelques jours ? Il pourrait nous être utile.

– Mais oui, tu as raison.

Puis se tournant vers le sauveteur de son fils, Roger demande :

– Accepteriez-vous de rester un peu avec nous, monsieur ? Ça ferait plaisir au petit. Vous trouverez chez nous, qui venons juste d’arriver,

 

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de bonnes occasions de faire valoir vos talents.

– My God ! Ce n’est pas de refus, reprend Eddy dit le Grand Flanc mou, d’autant plus que vous avez là un garçon qui me plait beaucoup et qui n’a pas l’air d’avoir froid aux yeux. Mais quelques jours seulement, car je dois repartir vers le Sud pour une expédition de chasse avec un groupe d’amis.

– Eh bien soit ! Vous êtes le bienvenu !... Voici mon épouse, Corinne, et ma fille Julie et... notre fils adoptif... Corinne, va le chercher dans son ber...

La femme part et revient au bout de quelques secondes :

– Voilà Éric, notre joie et notre orgueil.

Eddy considère le bébé avec stupéfaction et le dévore littéralement des yeux.

– Hey !... Eddy !... Qu’y a-t-il ?... Vous le connaissez ?...

– Heu !... ou... n... non, non, bégaie-t-il. C’est... c’est la surprise...

– Ah !...

 

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– Chaque fois que... chaque fois que je vois un bébé... excusez-moi... oh !... Ce fut si pénible...

– Je vous en prie, monsieur Eddy, intervient madame Jasmin, nous ne voulions pas vous troubler ni vous chagriner...

– Je ne peux m’empêcher de penser au fils que j’ai perdu... Excusez-moi...

Il se retourne vivement vers la fenêtre. Pour cacher son émotion sans doute.

Puis l’accord avec les membres de la famille se fait rapidement. Maurice va se laver et se changer, ravi d’avoir un tel ami et impatient surtout d’entendre ses merveilleuses histoires de chasse.

 

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