L'assiette du chat: Un souvenir

Frédéric Vitoux · Chapitre 9 sur 9

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L'assiette du chat: Un souvenir

9. Un océan de silence et d'obscurité

9.

 

Un océan de silence et d’obscurité

 

J’ignore où Odette a été enterrée.

Aucune trace ne me reste d’elle, aucun objet ou souvenir palpable, à part ces quelques photos de sa jeunesse et d’autres plus tardives prises avec son mari, quai d’Anjou, au tout début des années 70. Aucune lettre non plus.

Et je ne pense même pas aux traces ADN qui auraient pu attester du lien de consanguinité entre elle et mon père, entre elle et moi. Elles demeureront à jamais enfouies avec sa dépouille dans une sépulture inconnue.

Pour moi, cette preuve reste secondaire. Sinon sous forme de regret. Et d’un regret même déchirant. J’aurais dû mieux exprimer mon attachement, ma tendresse, ma proximité, à cette femme qui voulait me manger à la croque-au-sel et vers qui me poussait, quand je la voyais, un élan d’affection que je m’expliquais mal – ou que je ne songeais pas à m’expliquer. Odette était des nôtres. Elle reste associée à mon père, à leur enfance partagée. Sœur de lait, sœur de cœur ou sœur tout court, quelle différence ? C’est une sœur, dans tous les cas, que mon père, je le soupçonne, n’avait pas su aimer comme elle le méritait, que je n’avais pas assez aimée non plus, sans doute. Et son ombre se découpe aussi désormais, pour moi, près de l’assiette du chat, quand cette assiette était encore l’assiette de Fagonette.

Odette était si lointaine, si absente, là-bas, en Amérique, dans un pays resté longtemps pour moi imaginaire, et puis, dès qu’elle revenait auprès de nous, sur le territoire où elle était née, si présente soudaine. Et nous nous jetions dans ses bras.

Elle était la gaieté même. Et pourtant, c’est elle qui aurait dû se montrer morose, aigrie, blessée par son enfance, envieuse peut-être. Et mon père, lui, se montrer épanoui, protégé, choyé par ses parents, n’ayant eu dans son enfance rien à craindre, ni rien à cacher.

Eh bien non ! Elle qui avait si peu connu sa mère et n’avait été reconnue par aucun père, qui avait été expédiée en pension, qui n’avait pu suivre de longues études, qui s’était expatriée, elle irradiait de vitalité et d’entrain, elle était heureuse d’embrasser mon père, sans arrière-pensées.

Je ne crois pas que sa mère ait eu le temps de lui faire des confidences, avant qu’elle ne s’éclipsât pour de bon. Odette aurait été trop petite pour comprendre quoi que ce soit. Mais sa mère, vraiment, aurait-elle laissé son enfant quai d’Anjou, à la charge de mes grands-parents, si elle n’avait estimé que ceux-ci devaient se sentir responsables de son sort ?

Par la suite, je soupçonne qu’Odette fut trop fine mouche pour ne pas comprendre ou pressentir de quel père elle était la fille, alors que mon père, lui, a toujours été d’une naïveté ou d’une crédulité confondantes, dans la vie comme en politique. Mais encore une fois, ce ne sont là que fragiles déductions.

Je m’émerveille, dans tous les cas, de la confiance comme de la lucidité bienveillante avec lesquelles elle observait le monde et les hommes, sans illusions excessives au demeurant, et de la générosité surtout dont elle fit preuve à notre endroit – et je ne pense pas seulement aux fameux « colis d’Amérique » – alors que mon père, lui, s’était recroquevillé sur ses silences, ses aigreurs, ses épreuves, sa solitude d’enfant unique.

Je revois comment Odette s’avançait vers lui, les bras grands ouverts, un sourire de tendresse et d’émotion illuminant son visage… mais qu’est-ce que je revois au juste sinon un mouvement d’émotion, si je puis dire, une silhouette qui se déplace dans la salle à manger, près de la porte-fenêtre de droite qui donnait directement accès au balcon, une ombre mobile quelque part au fond de mon cerveau, tandis que rien ne bouge du côté de mon père vers qui se dirige cette force.

C’est cela.

Mon père, lors de ces rencontres ou de ces retrouvailles, s’est effacé de ma mémoire. Il n’est qu’une présence abstraite, si j’ose dire. Je sais qu’il est avec nous, c’est tout. Aucune lumière ne vient l’éclairer, lui, alors qu’il retrouvait la petite fille de son enfance, la partenaire de sa jeunesse, qui avait connu Fagonette, qui avait versé du lait dans sa soucoupe, sous la surveillance du docteur Vitoux.

Odette si lumineuse, et mon père si sombre.

Odette si ouverte et mon père si fermé, qui enfouissait en lui ses joies, ses chagrins, ses peurs, ses regrets et ses douleurs.

Étaient-ils pour de bon frère et sœur ?

Qu’avaient-ils en partage ?

Et d’abord, que savait au juste mon père ? Que soupçonnait-il ?

Et ma mère ? N’avait-elle jamais songé, elle, de son côté, à ce vraisemblable lien de parenté entre Odette et son mari ?

 

*

 

Trop d’interrogations !

Trop de zones d’ombre qui s’épaississent autour de moi !

Je m’interroge, je tente de dissiper les nuées de l’oubli, de me frayer un chemin à travers les écharpes de brumes ou de silences qui m’ont cerné, je rassemble ou assemble des bribes de souvenirs, je me remémore d’incertaines confidences, je procède à de nouvelles déductions, je m’embarque en somme vers un passé impénétrable pour le comprendre, pour me comprendre d’abord. Et tout ce qui semble s’éclairer ne fait que densifier de façon non moins vertigineuse l’obscurité qui cerne ces pauvres territoires d’avant ma naissance que j’observe à la longue-vue, comme un navigateur une île inconnue, au loin, défendue par une infranchissable barrière de corail, et dont il aimerait dresser une carte, même approximative.

En d’autres termes, à peine ai-je distingué une petite lueur que rien, pour autant, ne s’éclaircit autour. Les années perdues, tout juste retrouvées et si pauvrement retrouvées, font surgir autour d’elles de nouvelles énigmes. J’écris pour savoir (pourquoi écrirait-on sans cela ?) et c’est l’ignorance, de nouvelles ignorances qui m’attendent au bout du chemin.

 

*

 

L’assiette du chat m’a entraîné, in fine, vers Odette et sa probable filiation avec mon père.

Par voie de conséquence, vers les raisons pour lesquelles mes grands-parents vécurent à l’écart l’un de l’autre, leur fils élevé, choyé, protégé par sa seule mère, professeur de français et d’anglais à Sophie-Germain, et dont la personnalité fut pour lui si forte pour ne pas dire si écrasante.

Est-ce cela qui l’a rendu par la suite taciturne, blessé, anglophobe, que sais-je ?

Est-ce cela qui a favorisé ses engagements, ses égarements, ses réactions contre elle et ce qu’elle avait été ?

Est-ce cela qui l’a rendu amer, incapable de se libérer de ses émotions et de ses rancœurs ?

Est-ce cela qui a marqué ma jeunesse et a contribué, a contrario, à mon caractère ?

La présence d’Odette auprès de lui, dans sa première enfance ? La trahison de mon grand-père et ce qui s’ensuivit ?

En bref, je me demande si cette assiette du chat m’a rapproché de mon père, m’a permis de mieux le comprendre ou de mieux le percevoir dans le climat délétère de son enfance, par-delà ce qu’il a caché de sa vie.

Cette assiette du chat semble flotter désormais devant moi sur un océan de silence et d’obscurité.

Je ne parviens pas à retrouver cette petite fille qui vivait auprès de mon père et que je me représente si joyeuse. Je ne sais rien, je ne saurai jamais rien de la vie de mes grands-parents, de ce qui les avait unis, de ce qui les avait séparés.

Le passé est un trou noir à la formidable puissance d’attraction.

Parfois, des particules s’échappent de ce noyau où tourbillonnent l’effacement et la confusion de toutes choses. On veut les saisir, ces particules, les analyser, se consoler à leur contact. Mais ne risque-t-on pas, à s’en approcher de trop près, de céder à son tour à la force gravitationnelle du passé, ou, si l’on préfère, de l’inconnu, de l’insaisissable qui le compose, jusqu’au moment où l’on sera englouti à son tour, et qu’il ne restera rien ?

 

Paris, quai d’Anjou, 2021-2022

 

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