L'assiette du chat: Un souvenir

Frédéric Vitoux · Chapitre 5 sur 9

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L'assiette du chat: Un souvenir

5. Le cousin Jojo

5.

 

Le cousin Jojo

 

Demeure la solitude de mon père, l’enfant unique, l’enfant privé de chat, l’enfant asthmatique, l’enfant otage de sa mère, éloigné de son père, et qui n’évoquera jamais, pour nous, ses années de jeunesse.

À une exception notable cependant : les souvenirs qu’il avait gardés de son cousin Georges Pautal qu’il appela toujours Jojo.

Sa mère, Berthe, sœur de notre grand-mère paternelle, avait été l’une des plus brillantes modistes d’avant la Grande Guerre. N’avait-elle pas travaillé d’abord pour Caroline Reboux, une célébrité de la haute couture naissante, dans les dernières décennies du e XIXsiècle ?

Je le sais parce que j’ai toujours gardé, dans le tiroir de mon bureau, un bristol sur lequel Clarisse, à ma demande, avait dressé, dans les années 60, le double arbre généalogique de notre famille, côté maternel et paternel, ce dernier beaucoup plus détaillé, forcément. L’encre a pâli, le bristol s’est écorné, il a jauni. Mais, grâce à la belle écriture ronde et si professorale de Clarisse, je déchiffre encore sans mal les noms des cinq frère et sœurs de ma grand-mère Henriette Vitoux : Blanche, Henri, Berthe, Léa et Marguerite.

Pour chacun d’eux, Clarisse avait rédigé, en marge du document, une ou deux lignes biographiques et professionnelles. Mais pas un mot sur l’éventuel mari de Berthe, comme s’il n’avait jamais existé ou qu’elle ne savait rien de lui. L’énigmatique Monsieur Pautal n’aurait-il été qu’un amant de passage de la modiste, le temps de reconnaître l’enfant et puis de prendre congé ?

Une chose est sûre, Georges Pautal, fils unique comme mon père, avait été élevé lui aussi par une femme possessive, talentueuse et autoritaire.

Les deux garçons avaient joué ensemble, quai d’Anjou, me racontait Clarisse. Ah ! pouvoir courir enfin comme des dératés, se dissiper et faire les diables, d’une pièce à l’autre, afin d’échapper, le temps d’un après-midi, à cette double tutelle !

Leur complicité avait ensoleillé leur jeunesse. Et de Jojo, parfois, mon père consentait à parler.

Son cousin avait-il connu la petite chatte Fagonette du docteur Vitoux ? Cela est vraisemblable. Mais je n’eus jamais l’occasion de m’entretenir de cela avec lui. Ni, a fortiori, de son assiette. Je n’y pensais pas. Tant d’années s’étaient écoulées !

Surtout, Jojo venait rarement nous rendre visite !

Je me demande si lui et mon père avaient eu l’occasion de se retrouver aussi souvent qu’ils l’auraient souhaité, quand ils étaient enfants. Berthe et sa sœur étaient-elles si proches l’une de l’autre ? Raison de plus pour comprendre le prix que leurs fils attachaient à leurs trop rares souvenirs partagés.

La vie, de toute façon, n’allait pas tarder à les éloigner pour de bon.

Timide, emprunté, solitaire, le cousin Jojo ne se sentait ni le goût ni les aptitudes pour suivre des études supérieures. Il fit carrière à l’Électricité de France, à Marseille (pourquoi Marseille ?). Y être embauché comme cadre subalterne avait suffi à son bonheur – ou à sa tranquillité.

Il habitait rue d’Endoume.

Jamais il ne songea à se marier. Les femmes, sans doute, lui faisaient peur. Ou du moins ne l’attiraient pas. Sa mère avait dû lui suffire pour la vie entière.

Il partagea sa vie, et son appartement, avec un policier d’origine catalane qui ne devait pas être très haut placé non plus dans sa hiérarchie et que l’on appelait, dans ma famille, Monsieur Felipe.

Taciturne, le front bas, le visage taillé à la serpe, le regard sombre, toujours vêtu d’un costume anthracite à rayures et d’une chemise grise (c’est du moins ainsi que je crois me souvenir de lui), cet ami de Jojo aurait pu incarner le prototype du truand marseillais, avec le menton et les joues bleutés de l’homme jamais rasé de près et qui vit dans les marges, s’il ne s’était retrouvé, dans sa vie professionnelle, de l’autre côté de la barricade, auprès des forces de l’ordre.

Pour tout dire, Monsieur Felipe s’opposait du tout au tout à Jojo qui, lui, nous souriait de ses yeux bleu clair semblables à ceux de mon père, dès qu’il nous apercevait, et nous éclairait de sa joie de vivre. Pour autant, on ne sentait aucune méfiance ni aucune hostilité chez Monsieur Felipe. Peut-être, simplement, lui faisions-nous un peu peur. Nous n’étions pas de son monde. Il demeurait sur ses gardes.

 

*

 

De Jojo, je n’ai gardé que des souvenirs lumineux.

D’abord, il nous suffisait, en famille, de dire tout simplement « le cousin Jojo », et aussitôt cet homme que nous avions si peu l’occasion de voir, nous mettait de bonne humeur, comme si l’on avait affaire à un personnage de bande dessinée, affublé de son sobriquet. Du coup, il nous devenait proche et bienveillant.

Un après-midi, au moment des vacances de Noël, j’avais dix ans, guère plus, Jojo vint nous rendre visite quai d’Anjou. Je ne sais plus s’il était seul ou accompagné de Monsieur Felipe.

Il me trouva dans le salon où je venais d’installer mon train électrique, après avoir écarté les fauteuils et roulé le tapis. La pièce suffisait tout juste à mon circuit qui s’enrichissait chaque année, à la faveur de mes cadeaux d’anniversaire ou de Noël, de nouveaux rails, d’aiguillages, de croisements, d’éléments de décor. Bientôt, la voie ferrée put s’aventurer jusque sous le piano, avant de filer sous la commode, d’amorcer un virage et de déboucher sur la longue ligne droite, en face de la cheminée. Elle se dédoublait même en deux voies parallèles à la hauteur de la gare et de ses feux de signalisation.

Mes parents toléraient ainsi, deux ou trois fois par an, que je réquisitionne et m’approprie le salon pour quelques jours, pas davantage.

Cette fois-là, le jour de Jojo, mon transformateur venait de tomber en panne. Le courant ne passait que par à-coups. Un faux contact, sans doute. Que faire ? Une locomotive qui avance par saccades manque de noblesse et d’autorité sur ses rails. Et une locomotive immobile, c’est la fin du monde.

Ni une ni deux, Jojo demanda à mon père une pince, un tournevis, il s’empara du transformateur qu’il entreprit de démonter.

J’étais effaré.

N’allait-il pas tout détraquer ?

Mais non, il pénétra cet après-midi-là au cœur du mystère avec une autorité qui m’impressionna. J’aperçus derrière son dos (il était accroupi sur le plancher) les entrailles du transformateur, ses organes mis à nu, ses bobines de fils métalliques, les unes à côté des autres, des ressorts qui jaillissaient un peu partout, des fils électriques qui venaient de nulle part avant de s’enchevêtrer. Certes, je devais faire confiance à Jojo. Il était un adulte. Il devait en connaître un rayon en matière d’électricité. C’était son métier. Mais là, pardon, il s’agissait d’un transformateur, d’un train, et d’un train miniature de surcroît. Une autre affaire !

Jojo ne trahissait pourtant aucune inquiétude. Il sifflotait. Il me gratifia de son bon sourire.

— Tout va s’arranger !

Il inspecta en passant la locomotive et vérifia ses contacts sur les rails. Puis il remonta le dispositif, chaque vis de nouveau à sa place, avant de verrouiller le coffrage du transformateur autour de ses mystérieuses bobines électriques.

Et, aussi sec, le train se réveilla, s’ébranla. Sans une hésitation, sans un hoquet.

Ma vie, comme la locomotive et ses wagons, repartit avec allégresse sur la bonne voie.

Jamais je n’oublierai ce service que Jojo me rendit, ce jour-là, quai d’Anjou, Jojo qui réparait les transformateurs en un tour de main, sans s’inquiéter outre mesure, comme s’il avait fait ça toute sa vie, alors que je le soupçonnais de n’avoir jamais possédé de train électrique chez lui.

Jojo le magicien ou mieux le technicien hors pair ?

Un magicien n’est rien. Il a été gratifié par une puissance surnaturelle de dons qui dépassent l’entendement et d’abord son propre entendement. Il lui suffit d’un coup de baguette ou d’une formule retenue par cœur pour que tous les tours soient joués. En somme, il est dépourvu du moindre mérite. Les magiciens ne m’ont jamais impressionné.

À l’opposé, le technicien, lui, a dû avec patience s’initier aux secrets de la matière, aux rouages des moteurs électriques, aux bobines à induction, tout apprendre, tout comprendre et tout retenir, afin de remettre les machines en ordre de marche ou de remettre le monde en marche, tout simplement.

Le génie, le bienfaiteur de l’humanité, c’est lui.

 

*

 

Deux ou trois ans plus tard, à la fin du mois de juillet 1958, mes parents me confièrent à Jojo pour une petite semaine, chez lui, rue d’Endoume.

J’avais treize ans.

Mon camp scout s’achevait. Du côté de Cahors, me semble-t-il. Ou bien de Figeac. Je me souviens juste de deux excursions que nous avions faites au gouffre de Padirac et à Rocamadour. Ces noms se sont fixés en moi : Padirac et Rocamadour. Comme Cap Matifou et Pointe Pescade ou Matifou et Pescade, dans le roman de Jules Verne, Mathias Sandorf, pâle variation du Comte de Monte-Cristo de Dumas, que j’avais découvert et adoré cette année-là – des doubles noms qui se répondaient, qui chantaient ensemble et que j’ai retenus pour la vie, et je me demande bien pourquoi… Mais c’est une autre histoire !

Mes parents avaient estimé qu’il serait inutile pour moi de retrouver Paris en compagnie des autres scouts avant de repartir, quelques jours plus tard, dans le Sud, pour notre villa de La Nartelle, près de Sainte-Maxime. Il se peut aussi que mes parents eussent déjà, les premiers, quitté le quai d’Anjou et séjournassent chez des amis avant de rejoindre leur maison qu’ils avaient louée pour le début de l’été.

Peu importe ! Je resterais donc quelques jours à Marseille, chez Jojo, et puis, le moment venu, celui-ci me conduirait à la gare Saint-Charles, en direction de Saint-Raphaël où mes parents me récupéreraient.

Mais des environs de Cahors ou de Figeac jusqu’à Marseille, quels trains prendre, avec quelles correspondances ?

Par chance, mon père avait un ami parmi les plus chers qu’il eût jamais, qui collectionnait les guides de voyages, les indicateurs de chemin de fer anciens ou modernes, et qui connaissait même par cœur, je crois, les horaires des express internationaux. Il était à lui seul un moteur de recherche en un temps où cette notion n’était même pas imaginable. Il ne lui fallut que quelques heures pour trouver la solution.

Je n’en connais plus les détails. Je sais seulement que je dus changer de train, après un premier trajet en autocar qui me déposa à la gare de Figeac ou bien d’Albi. Je grimpai là à bord d’un tortillard pour Toulouse où je devais retrouver l’express Bordeaux-Marseille.

Ma feuille de route, cet ami de mon père (j’écris son nom avec reconnaissance : Yves de Montgolfier) l’avait établie avec soin : le numéro du wagon, ma place réservée en 3 classe pour ce dernier e parcours. Peut-être même avait-il été jusqu’à relever le numéro du quai où je débarquerais depuis Figeac ou Albi et celui où je devrais grimper dans le Bordeaux-Marseille. Cela ne m’étonnerait pas.

Mes parents ne se firent donc aucun souci pour moi. Un louveteau ou un scout se doit d’être débrouillard, n’est-ce pas ? En tout cas, ils ne manifestèrent aucune appréhension devant moi. Je n’avais que l’adresse de Jojo et un peu d’argent en poche. Cela suffirait.

J’étais inquiet, pour ma part, de tant d’incertitudes ou d’inconnues. Mais grisé aussi de cette aventure où je devenais enfin mon maître. Comme pour un jeu de piste, lâché seul dans le monde, avec, en guise de boussole, les indications minutées de l’ami de mon père.

Après tout, j’avais treize ans. Je n’étais plus un enfant. Je tenais à m’en persuader.

Une seule inquiétude me taraudait : pourvu que le cousin Jojo n’ait pas oublié de venir me chercher en gare de Marseille, qu’il n’ait pas été renversé par une voiture, juste devant la gare, ou encore victime d’un malaise au moment de quitter son domicile.

J’ai toujours eu beaucoup (trop) d’imagination, je n’ai cessé, ma vie durant, de juger comme envisageables ou même probables les catastrophes qui freineraient l’accomplissement d’un projet. Et je me voyais mal, en cette occasion, laissé à moi-même au cœur d’une ville inconnue.

Qui saurait m’indiquer la rue d’Endoume ?

Mais, à peine descendu sur le quai, j’aperçus au loin Jojo, le sourire de Jojo qui éclairait son visage, Jojo qui m’attendait près de la locomotive, forcément…

 

*

 

Une nuit, en 1995, quelques mois avant sa mort, alors que s’était aggravé son état psychique dû à la maladie d’Alzheimer, mon père se réveilla et entreprit de s’habiller, seul, sans réveiller ma mère.

Alertée, la garde qui dormait dans la salle à man- ger finit par se lever et le persuada de se recoucher. Comme s’il était possible de raisonner un homme qui n’obéit qu’à sa propre logique, qu’à sa propre représentation du monde !

Il devait se rendre gare de Lyon, lui expliqua-t-il de façon confuse.

En désespoir de cause, elle me réveilla.

Nous habitions, Nicole et moi, à l’étage au-dessus.

Je descendis aussitôt, engourdi de sommeil.

Mon père m’aperçut et me reconnut – mais savait-il seulement que j’étais son fils ?

Il m’expliqua qu’il lui fallait filer gare de Lyon pour y chercher son cousin Jojo (qui était mort vingt ans plus tôt).

— Ne t’en fais pas, je m’en occupe, lui répondis-je.

Il secoua la tête, me regarda avec pitié, comme si je pouvais le berner !

— Tu dis ça mais tu ne le feras pas.

— Mais si, promis ! Je m’habille et je file.

Je réinvente à peu de choses près notre échange mais je suis certain de la méfiance qu’il me manifesta. Il ne me croyait pas. Le monde, du reste, avait cessé de lui obéir.

Pour le convaincre, je dus remonter dans notre petit appartement, m’habiller, avant de quitter les lieux, devant lui, pour qu’il me vît descendre l’escalier de l’immeuble.

À peine tranquillisé, mon père consentit le cœur gros à regagner sa chambre au bras de la garde de nuit qui n’avait rien compris à nos échanges.

Ma mère, de son côté, affectée d’une surdité très avancée, continuait de dormir, sans rien soupçonner de cette comédie dérisoire et triste qui venait de se jouer dans la pièce voisine.

Le lendemain, mon père avait tout oublié de l’incident de la nuit…

Mais je pense aujourd’hui que l’hallucination dont il avait été la victime aurait dû être la mienne, si j’avais été dans son état. Comme si j’avais revécu, à l’envers, les craintes qui m’avaient assailli quarante ans plus tôt : Jojo serait-il bien présent à m’attendre sur le quai de la gare Saint-Charles ? Sauf que, cette nuit-là, c’est mon père qui s’affolait, en pleine nuit, face à moi, dans la peur de ne pas être présent pour accueillir son cousin à Paris, gare de Lyon…

Ces échanges, ces échos ou ces peurs, réels ou fantasmés, finissent par se brouiller à la longue, ces ondes sonores ou visuelles, ces fragments d’existences, de souvenirs et de craintes qui interfèrent, se répondent et s’échangent, par-delà les années, les décennies, pour former une sorte de nuée où je finis par me perdre, sans savoir ce que j’ai vécu, observé, imaginé ou affronté, sans trop savoir non plus si mes joies, mes appréhensions étaient réelles ou si je ne les ai pas pour une part aggravées, avec le temps !

 

*

 

Je reviens à mon séjour à Marseille et à cet appartement de la rue d’Endoume, peu éclairé, avec un long couloir central au fond duquel les chambres de Jojo et de Monsieur Felipe se faisaient face.

Il devait y avoir une petite salle à manger avec un buffet de style Henri II, mais je crois bien que nous prenions nos repas dans la cuisine.

Je ne sais plus où je dormais. Peut-être sur un divan du salon.

J’aurais dû me sentir mal à l’aise en compagnie de ces deux hommes que je connaissais au fond si mal, surtout le taciturne Monsieur Felipe dont les yeux sombres, aussi sombres que ceux de Jojo étaient clairs, s’enfouissaient sous des sourcils broussailleux, comme pour mieux épier à droite et à gauche, mine de rien.

Mais je n’aurais pas été le seul, dans ce cas.

Jojo et Monsieur Felipe, les premiers, n’avaient pas l’habitude de se retrouver en charge d’un garçon de mon âge. Que faire pour m’être agréable, me distraire ? Et cela me touchait. Je ne voulais pas qu’ils soient gênés par ma présence. Je les sentais si désarmés. Pourquoi me serais-je armé contre eux ? Leur gaucherie à mon égard était la preuve de leur bonne volonté.

Cela, je dus le comprendre alors, par intuition. J’entrepris de les rassurer. Tout allait bien. Tout était parfait. Comme je me sentais heureux d’être auprès d’eux, à Marseille, dans cette ville qu’ils voulaient me faire découvrir !

Et les quatre ou cinq jours que je passai en leur compagnie se déroulèrent sans rien qui pût les assombrir.

Monsieur Felipe devait être de service, dans la journée – mais pour quel service ou quelle mission dans un commissariat pour moi inaccessible ? Il s’éclipsait avant mon réveil.

Jojo, de son côté, avait pris quelques jours de congé.

Nous grimpâmes à Notre-Dame-de-la-Garde. Nous déambulâmes autour du Vieux Port. Il me montra la célèbre Canebière qui me sembla un boulevard assez quelconque, comme on en voit des dizaines à Paris, mais je gardai mes réflexions pour moi.

Un après-midi, nous allâmes nous baigner tout au bout de la rue d’Endoume, ou pas très loin, sur la plage des Catalans…

À l’instant où j’écris ces lignes, Nicole me tend une photo de dix centimètres sur sept qu’elle vient de dénicher dans un album de famille. Pourquoi les tirages standards des photos noir et blanc étaient-ils si minuscules, à cette époque-là ? Je me reconnais à peine, debout, sur un quai du port de Marseille, non pas le Vieux Port mais un bassin du port marchand, en compagnie de Jojo.

Qui a pris la photo ?

Sans doute Monsieur Felipe qui devait par conséquent nous avoir accompagnés ce jour-là.

Nous sommes habillés à l’identique, Jojo et moi, d’un short clair et d’une chemisette blanche, des sandales aux pieds. Jojo se tient les mains derrière le dos, comme s’il ne savait trop quelle posture adopter. Moi-même je baisse la tête, les bras ballants.

Non, je ne me reconnais pas sur ce cliché. Je ne me reconnais jamais sur les photos anciennes ! Ou plutôt, je sais que c’est moi – mais ce moi m’est inconnu. À quoi pense ce garçon ? Que ressent-il ? Derrière nous s’étire une jetée de pierre le long de laquelle sont amarrés un cargo de faible tonnage et un yacht d’une blancheur immaculée. Une promesse d’aventures sans doute. Mais à l’instant de cette prise de vue, tout semble immobile, écrasé sous la chaleur de l’été. On ne distingue personne sur les quais. Il ne se passe rien…

En cet été 1958, la France traversait pourtant une période turbulente. La guerre d’Algérie s’éternisait. Trois mois plus tôt, les pieds-noirs avaient manifesté en masse. Un comité de salut public s’était installé à Alger. La quatrième République était agitée de spasmes insurrectionnels, comme un malade à l’agonie. Son président, René Coty, avait fait appel au général de Gaulle qui n’attendait que ça. Une nouvelle République allait naître. Mon père ne décolérait pas. Mais de tout cela, je mesurais mal les enjeux. Je ne m’arrêtais pas sur les grands titres des journaux, dans les kiosques. Rien, là, qui pût menacer ma vie quotidienne.

Sur cette lilliputienne photo de Jojo et moi sur un quai du port de Marseille, le temps s’est arrêté. Et ce ne sont certainement pas les proclamations, les manifestations, les affrontements, le choc des ambitions et des espoirs contradictoires des hommes politiques et des foules, au loin, inaudibles pour moi, qui allaient le remettre en marche, comme Jojo avait remis en marche, trois ans plus tôt, ma locomotive enfin alimentée par un transformateur en état de fonctionnement.

Suivait-il d’abord les événements politiques ? Comme Monsieur Felipe, au sein de la police ? Jamais ils n’abordèrent ce sujet devant moi. Sans doute parce que ce n’était pas un sujet pour moi. Je n’avais rien à en dire. En matière d’actualité, en cette fin de juillet, me retenait plutôt la première tournée de l’équipe de France de rugby dans l’hémisphère austral, en Afrique du Sud précisément. Et le seul quotidien qu’il m’arrivait de lire, le lundi surtout, c’était L’Équipe. Mais le rugby ne devait pas non plus les passionner…

Je m’attarde sur cette photo et je suis perplexe. Est-ce que je m’ennuie ? Jojo me paraît si jeune ! Je ne l’imaginais pas ainsi, le front haut, mince, les cheveux bruns ramenés en arrière sur son crâne. Un bel homme, assurément, mais qui l’ignore, que sa timidité prive de la moindre assurance.

À la fin de mon séjour, les deux amis me raccompagnèrent, gare Saint-Charles, jusqu’au train qui allait filer vers Saint-Raphaël, vers mes parents.

Un soulagement pour eux ?

Ma présence avait dû tout de même égayer Jojo. Une rupture dans la routine de sa vie. Oui, je suis convaincu qu’il s’était senti heureux d’avoir rendu service à son cousin, mon père, qu’il aimait tant – mais de si loin hélas !

Ils me virent grimper dans mon wagon.

Une formalité pour moi déjà rompu aux voyages en train, seul.

 

*

 

Jamais je n’ai soupçonné, à cette époque ni même un peu plus tard, dans mon adolescence, la nature des liens qui unissaient le cousin Jojo et Monsieur Felipe.

Pourquoi me serais-je posé cette question ? Ce n’était pas un sujet pour moi.

Chacun vivait comme il l’entendait. La Méditerranée était d’un bleu de Prusse quand soufflait le mistral, les locomotives électriques remplaçaient peu à peu les locomotives à vapeur et ces deux hommes avaient choisi de ne pas se marier et de vivre ensemble. Telle était la nature singulière des choses et des personnes. Je l’acceptais. Je ne m’y arrêtais pas.

Un peu plus tard, j’ai compris ce qui les attachait l’un à l’autre, quand j’ai retenu ce mot étrange, ignoré pendant si longtemps : l’homosexualité.

Ma mère, un jour, me confia que, jusqu’à son mariage, elle ne savait pas que des hommes pouvaient aimer des hommes et vivre en couple avec eux, que des femmes aussi se liaient parfois l’une à l’autre, pour la vie. Elle était d’une parfaite innocence. Ou du moins, elle croyait qu’elle l’était. Comme moi. Elle était d’un temps, le tout début du e XX siècle, où l’on ne parlait pas de la sexualité, où une jeune fille comme elle, élevée dans le cocon d’un milieu petit-bourgeois catholique, demeurait d’une ignorance ingénue quant aux variantes de l’amour ou du désir, selon la nature ou les penchants des êtres.

Et mon père ?

Il était initié depuis longtemps aux caprices et à la diversité des pulsions érotiques qui habitaient les hommes, comment pourrais-je en douter ? Mais il s’en fichait. Le couple formé par son cousin Jojo et Monsieur Felipe, il le considéra toujours avec bienveillance. Avec un peu d’humour aussi.

Bah ! C’était leur choix. Lui-même avait eu déjà assez de mal à comprendre ce qui s’était joué auprès de lui, dans son enfance, l’étrange vie de couple de ses parents, le rôle de Clarisse auprès de sa mère. À chacun de se dépêtrer dans la vie, auprès des autres, auprès de soi-même, et de tenter d’être heureux !

Pour tout dire, la vie sexuelle, pour lui, relevait du domaine privé. Aucun jugement moral, aucune réprobation sociale ne devaient contrecarrer cela. Il ne me posa jamais la moindre question sur ma vie, mes rencontres, quand j’étais sous leur toit. Il ne me donna aucun conseil non plus. Il n’en parlait pas. C’est tout.

Cette leçon de tolérance – ou de silence – en vaut d’autres. Je l’ai retenue.

Jamais ne lui vint à l’idée que confier un garçon de treize ans à un couple homosexuel pouvait être délicat. Il avait confiance. Il connaissait son cousin.

Mais de l’étrangeté du climat qui régnait rue d’Endoume, de cette proximité des deux hommes que tout semblait opposer, le solaire cousin Jojo aux yeux clairs et l’obscur Monsieur Felipe aux joues et au menton bleutés, de ce bref séjour auprès d’eux, je n’ai retiré qu’une forme de bonheur assez paradoxal, comme tout ce qui se développe dans un climat de mystère, de silence, comme tout ce qui intrigue et attise la curiosité, parce qu’on ne le comprend pas.

*

 

Mon père aimait Jojo.

Jojo le lui rendit bien.

En 1975, notre appartement que mon père, après la mort de ses parents, avait continué de louer aux mêmes propriétaires ou à leurs héritiers fut mis en vente, comme le reste de l’immeuble, et proposé d’abord aux occupants.

Impossible pour lui d’envisager une telle acquisition. Il n’avait jamais été en mesure, dans sa vie, de mettre le moindre argent de côté. Ce qui n’était pas si grave, à ses yeux. Ne bénéficiait-il pas, quai d’Anjou, d’un loyer protégé ?

Ses amis le mirent en garde.

Ils lui firent observer que les loyers qui s’appliquaient à cette catégorie d’appartements seraient libérés sous peu. Et qui sait si le sien n’allait pas tripler ou quadrupler, au bas mot ? Mon père serait du coup contraint de déménager. À moins que l’acquéreur n’envisageât de l’expulser pour s’installer lui-même dans les lieux. En bref, mon père devait tout faire pour devenir propriétaire de son logement, s’il voulait continuer de vivre là même où il était né, en février 1908.

Très bien, mais comment faire ?

Il négocia avec sa banque ce qu’il pouvait emprunter, selon son âge et ses revenus. C’était peu. Il se résolut à vendre notre villa de La Nartelle, ce point de ralliement de notre famille, l’été, depuis notre première enfance. Un crève-cœur pour lui, pour nous tous. Mais risquer de quitter le quai d’Anjou aurait été pour lui plus déchirant encore. Les parents de Nicole lui prêtèrent de l’argent. Nous aussi, le peu que nous avions mis de côté. Cela serait-il suffisant ?

Il en était là de ses incertitudes lorsque, le 2 octobre 1975, son cousin Jojo mourut, victime d’une leucémie à évolution lente, chez lui, à Marseille. Il avait soixante-neuf ans. Cette disparition bouleversa mon père. Mais, comme d’habitude, il se replia sur son chagrin. Il n’avait pas l’habitude de trahir ses émotions.

Tout le monde, dans notre famille, fut affligé aussi par cette disparition. Je resongeais à mon unique séjour chez lui, rue d’Endoume.

Acheter ou ne pas acheter l’appartement du quai d’Anjou, on cessa un moment d’y penser. Mais une ou deux semaines plus tard, une lettre d’un notaire de Marseille apprit à mon père que Jojo avait fait de lui son unique héritier. Monsieur Felipe était mort quelques années plus tôt.

La somme dont il put disposer désormais, avec l’appui de cet héritage, lui permit in extremis d’acheter l’appartement du quai d’Anjou. Et de continuer à y vivre, jusqu’à ses derniers jours.

Jojo, providentiel une dernière fois, lui qui, dans mon enfance, avait réparé ma locomotive et mon transformateur en un tour de main.

 

*

 

Bien sûr, mon père ne savait plus très bien, à la fin de sa vie, où il habitait. Le monde lui était devenu étranger. Devant Nicole et moi, il examinait le piano du salon ou l’armoire malouine de la salle à manger, et il s’écriait :

— Incroyable, c’est comme à la maison !

Il se pensait en croisière. La Seine, devant lui, se transformait en océan. Et dans l’incompréhensible paquebot où il se voyait vivre, seul son salon devenu sa cabine lui semblait familier. Pour une dernière traversée avant le port, avant la mort.

En somme, il affichait devant nous une forme d’incrédulité heureuse.

Cela, et je ne l’oublierai jamais, il le devait pour une part à son cousin Jojo qu’il avait toujours aimé, qui avait enrichi d’un peu de gaieté et de turbulence sa jeunesse solitaire, qui avait connu et sans doute même caressé la chatte Fagonette de mon grand-père et qui, par son testament, lui avait permis de vivre jusqu’à ses derniers jours dans l’appartement du quai d’Anjou où les deux enfants avaient cavalcadé, autrefois, sans se soucier alors des orages de la vie.

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