L'assiette du chat: Un souvenir

Frédéric Vitoux · Chapitre 1 sur 9

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L'assiette du chat: Un souvenir

1. L'assiette du chat

1.

 

L’assiette du chat

 

Voilà que ressurgit, du fond de mon enfance, ce simple énoncé qui avait des allures, entre mon frère, ma sœur et moi, de déclaration de guerre ou de reprise des hostilités : l’assiette du chat.

L’un de nous avait-il hérité de cette assiette, devant lui, pour le dessert, au hasard de la distribution des couverts, qu’il tentait aussitôt de la refiler aux autres… L’assiette du chat, quelle horreur ! Pouah ! Non, non, pour rien au monde !

Et tout recommençait.

Cette assiette comptait-elle vraiment ? J’ai du mal à m’en convaincre. Je crois qu’on s’en fichait, au fond. Elle ne nous faisait pas peur. C’était juste ces mots qui nous hérissaient : l’assiette du chat. Comme une marque d’infamie. La pauvre assiette, elle, ne nous dégoûtait pas vraiment. On jouait seulement à être dégoûtés. Un jeu de rôle.

Ils sont très dangereux, les jeux de rôle. On finit par y croire. On enfile un costume, un déguisement, j’allais dire un personnage. On y tient. On s’associe à lui – ou à son camp. Jusqu’à en être dupe. On entraîne aussi vite ses partenaires dans une inéluctable bataille.

Une observation m’a toujours amusé – ou attristé, selon mon humeur : les tournages de films, quand sont recrutées des centaines de figurants pour incarner, un ou deux jours durant, les soldats d’une armée, une foule avec ses bourgeois et ses ouvriers ou encore des prisonniers rassemblés dans un camp, sous la surveillance de gardiens… Eh bien, à la pause, au moment des repas, ces figurants à qui ont été confiées, de façon arbitraire, des tenues d’officiers ou de simples soldats, de notables ou de prolétaires, de bagnards ou de geôliers, se regroupent spontanément entre eux. Ah ! non, un lieutenant ne va tout de même pas fraterniser avec un trouffion, un notaire avec un charpentier, un repris de justice avec un représentant de l’ordre ! À chacun sa place ! À chacun son grade, sa classe ou son statut !

Mon frère, ma sœur et moi, nous jouions à être dégoûtés et nous finissions par être dégoûtés, même si l’on ne songeait pas tout à fait à s’entretuer pour cela. Après tout, il n’était question que d’une assiette. Et d’un chat.

Et encore !

Pour commencer, cette assiette n’était pas une assiette mais une soucoupe de faïence aux motifs décoratifs d’un bleu délavé, qui représentait, si ma mémoire ne me fait pas défaut, un moulin à vent près d’un chemin et d’un canal, un décor hollandais sans doute. Douteuse, elle l’était surtout dans ses liens avec le chat. On disait (mais qui était ce mystérieux « on », le premier à avoir lancé cette rumeur ?) que cette soucoupe pouvait avoir été celle où le chat, dans l’enfance de mon père, lapait le lait qu’on lui donnait dans la cuisine. Mais c’était en un temps si lointain, quand les hommes s’entretuaient dans les tranchées de la Grande Guerre, notre préhistoire, en somme !

Quant au chat, parlons-en !

Il s’agissait d’une chatte que notre grand-père, le docteur Vitoux, avait dénommée Fagonette, en hommage à Fagon, le premier médecin du roi Louis XIV. Notre père avait alors six ou huit ans. À peine s’en souvenait-il.

Le docteur Vitoux soupçonna-t-il un jour que son fils qui souffrait d’asthme chronique pouvait être allergique aux poils de chat (en vérité à la salive des chats dont leurs poils sont imprégnés), et que ses crises d’étouffement trouvaient là leur origine ? Avait-il fait état de cette crainte devant son épouse ?

Celle-ci aurait tout sacrifié pour le bien-être de son fils chéri, de son fils unique. Aussitôt sa décision fut prise. Tout était dit – et jugé. Le chat du docteur Vitoux devait être banni de la maison.

Je peux imaginer que ma grand-mère profita d’une absence de son époux pour se débarrasser de l’animal.

Le docteur Vitoux, qui avait dépassé les cinquante ans, n’était pas en âge d’être mobilisé. Du coup, il s’était porté volontaire pour de nombreuses missions médicales, auprès de l’armée française. Un temps, il fut affecté à un hôpital militaire proche de Château-Thierry. Les occasions ne manquaient donc pas pour sa femme de perpétrer ses mauvais coups, en toute impunité. Elle était seule, désormais, aux commandes de l’appartement.

Une chose est sûre, Fagonette ne s’éternisa pas quai d’Anjou.

J’ose espérer pourtant que ma grand-mère lui ménagea une nouvelle maison d’accueil. À moins que cette chatte n’eût à ce moment précis la sage idée de mourir de sa belle mort, quai d’Anjou (pour autant qu’une mort soit jamais belle), asthme de mon père ou pas. Dans le doute, non, je m’en voudrais, après tant d’années, de porter contre elle, Henriette Vitoux, des accusations trop graves.

De toute façon, aucun chat ne succéda jamais à Fagonette, tant que mes grands-parents vécurent quai d’Anjou, jusqu’à leurs morts en 1933, à quelques semaines d’intervalle.

Et j’observe en passant que l’asthme de leur fils persista bien après la disparition du chat.

Quel crédit attribuer donc à cette fameuse soucoupe ?

Avait-elle vraiment été destinée à la demoiselle Fagonette ? Il aurait été imprudent de le certifier. Mais nous étions jeunes. Autrement dit, nous étions imprudents. Et tout disposés à donner crédit aux racontars ou aux souvenirs les plus vagues. À nos yeux, cette assiette avait appartenu au chat, cela ne faisait pas un pli. Trop contents de trouver là un sujet d’affrontement.

Cette assiette – ou cette soucoupe –, on se la disputait donc comme des chats affamés une platée de nourriture. À une nuance près, et de taille. Des chats affamés savent pourquoi ils s’affrontent. Pour manger, pour survivre. Nous, nous ne le savions pas. Nous n’étions pas affamés. Nous ne voulions pas de l’assiette du chat, quel que fût son contenu.

Ma mère tentait de nous raisonner, comme si la raison, dans cette affaire, était de mise. Elle s’exténuait à nous répéter que cela était ridicule, chat ou pas chat, que cette assiette avait été lavée des centaines, des milliers de fois, depuis des décennies et des décennies.

Ma mère, elle non plus, n’avait jamais connu de chat, quai d’Anjou. Mais nous imaginions la présence de Fagonette. Toute la différence était là. Ma mère n’était pas imaginative.

— Eh bien, tu n’as qu’à la prendre, toi !

Elle haussait les épaules.

Mon père soupirait et ne disait rien.

Encore une fois, il ne s’agissait pour nous que d’une posture. D’un jeu. Mais dans un jeu, personne ne veut céder. On s’arc-boute à ses principes. Les principes, c’est fait pour ça. Pour s’y arc-bouter. Pour ne pas capituler. Jamais. Les principes, c’est ce qui vous interdit de transiger. Ce qui vous mène tout droit aux dernières extrémités. Les principes, c’est pour les va-t-en-guerre. Ou les enfants. En un mot, les irresponsables.

Je ne me souviens plus au juste comment l’affaire se concluait. Si l’un de nous trois cédait. Ma sœur peut-être, que nos affrontements cessaient la première d’amuser. Ou alors ma mère, excédée, qui s’emparait de l’assiette.

Mon père soupirait. Il souriait peut-être au fond de lui-même. Il devinait que nous ne prenions pas tout cela au sérieux.

Cette assiette du chat le renvoyait vers son enfance, lui le fils unique que l’éducation et l’affection de sa mère avaient étouffé, lui qui avait été tenu à l’écart de son père qu’il admirait de loin, sans avoir jamais su comment le lui dire. Mais, de son enfance, il répugnait à parler.

 

*

 

Nous n’avions pas été élevés dans la haine des chats, le dégoût des chats ou la peur des chats. Ils nous étaient simplement étrangers. Rien de plus.

On croisait leur route, dans l’île Saint-Louis, on les apercevait, indolents, au fond des cours, près des loges de concierge. C’était encore un temps où les portes cochères restaient ouvertes dans la journée, où les funestes digicodes n’avaient pas été inventés, où les habitants ne se barricadaient pas dans leurs logements, où les chats déambulaient le long des quais, à l’ombre des peupliers-trembles, avant de rentrer chez eux, dans les cours ombragées des immeubles, avec la même placidité ou le même sentiment paisible de l’éternité du présent.

En vérité, non, ces chats, on ne les regardait pas. Pour nous, ils faisaient partie du décor, rien de plus. Comme les barques des pêcheurs le long des rives, les pigeons sur les parapets ou les clochards sous le pont Sully ou le pont Marie. On les ignorait. Ils nous le rendaient bien. Pourquoi aurions-nous été dégoûtés par eux ? Pour que naisse le dégoût, il faut au préalable qu’un contact ait été établi, une proximité qui puisse engendrer ensuite un rejet. Nous n’en étions pas là. Les chats demeuraient des abstractions.

Nous étions jeunes. J’étais jeune. Privé de la moindre compassion ou de la moindre curiosité pour tenter de me mettre à la place des autres. Les chats, pour moi, étaient dépourvus de toute réalité organique. Ils n’étaient que des apparences ou des idées de chats. Comme les clochards étaient des idées de clochards, les pigeons des idées de pigeons. Ils ne s’incarnaient pas, ne se singularisaient pas en présences vivantes, uniques – et parfois souffrantes.

En bref, j’ai été élevé dans un désert de chat, comme de tout autre animal domestique. Il ne serait jamais venu à l’idée de mes parents d’en adopter un.

Il m’a fallu du temps pour mesurer là ce que j’avais perdu.

Notre père aurait eu seul des raisons de se méfier d’eux, si toutefois l’infortunée Fagonette avait eu sa part de responsabilité dans les crises d’asthme qui l’avaient affecté, dans son enfance. Mais ses crises d’asthme, c’était une vieille histoire. Fagonette, c’était une vieille histoire. Mon père ne souffrait plus d’asthme. Tout était oublié – ou presque. À jamais, espérait-il.

En vérité, il se trompait et il ne le savait pas encore. Dans les derniers temps de sa vie, alors que les atteintes de la maladie d’Alzheimer l’éloignaient chaque jour davantage de nous et du quai d’Anjou où il continuait pourtant de vivre, il fut de nouveau victime de crises aiguës d’étouffement – des crises qui entraînèrent sa mort, en 1995.

À aucun moment, dans notre enfance, nous n’avons manifesté le désir de partager notre vie avec un chat – ou un chien, un hamster, un poisson rouge, un lapin, un perroquet. Mes meilleurs amis ne vivaient pas non plus en compagnie d’animaux. Sinon, ils m’auraient donné l’exemple. J’aurais voulu les imiter. L’enfance, c’est l’âge de l’imitation. L’assiette du chat n’était qu’un prétexte. Pour nous disputer. Ou forger une belliqueuse complicité entre nous.

Un seul contre-exemple me vient à l’esprit : deux frères qui étaient mes camarades de l’école Massillon, en classe de sixième ou cinquième, et que je retrouvais dans la même troupe de scouts.

Leur prestige tenait pour une part aux deux grands chiens de berger, des malinois je crois, qui partageaient leur vie. Lors de nos sorties dominicales, dans la forêt de Sénart ou la forêt de Fontainebleau, leurs parents parfois nous rejoignaient avec les animaux.

Je pense à cet après-midi où, en guise d’épreuve d’orientation, chaque patrouille lâchée à un coin différent de la forêt devait converger vers le point unique de rassemblement. Et les chiens s’élançaient d’un frère ou d’une patrouille à l’autre, comme des éclaireurs, pour porter des messages. Ils n’avaient pas de peine à se repérer, à nous retrouver, eux, sans le secours de boussoles !

Ces chiens, pour moi, c’était l’étrangeté, l’audace, le flair, la liberté du monde animal. Ces chiens, je les observais, je les détaillais, je les admirais comme j’admirais ceux auprès desquels ils vivaient : les deux frères et leurs parents qui étaient jeunes et sportifs, qui nous retrouvaient dans la forêt de Sénart ou la forêt de Fontainebleau pour fraterniser avec les scouts et leurs dirigeants – et peut-être me rendais-je compte alors confusément que mes parents, eux, étaient déjà vieux.

J’avais surtout le sentiment que vivre avec des chiens de cette race était réservé à des individus hors du commun, nimbés d’un prestige qui n’était pas pour moi, ni pour ma famille, mais dont seuls pouvaient se prévaloir ceux qui avaient pour eux le goût de l’aventure, du risque, une forme de connivence avec le règne animal, tout ce à quoi mon père et ma mère demeuraient étrangers ou pis, indifférents.

Le scoutisme aurait pu développer en moi le goût et la découverte de la nature. Il n’en fut rien. Sans doute parce que je n’ai jamais été un louveteau ni un scout très fervent. Mon goût de la solitude n’y trouvait pas son compte.

Mes parents, auparavant, avait poussé mon frère aîné à s’y inscrire. Il avait refusé net. Coucher sous la tente, entreprendre des marches à la boussole en pleine nature, il ne voulait pas en entendre parler. Il était si peu sportif !

Je l’étais davantage. Je pratiquais déjà l’escrime, disputais mes premières compétitions au fleuret et à l’épée. Un peu plus tard, je prendrais aussi une licence de rugby comme minime, cadet et junior au Paris Université Club…

Mes parents reportèrent donc sur moi leurs espoirs. Surtout mon père.

Scout, il aurait tant voulu l’être dans son enfance, lui l’enfant unique, l’enfant choyé par sa mère et qui aurait pu ainsi échapper, pour un temps, à sa tutelle. Sans doute devinais-je confusément le prix qu’il attachait à cela, à cette liberté qui m’était offerte, à ce qui aurait fait sa joie, une forme de rattrapage pour lui. À quoi bon le décevoir ?

Je n’ai donc rien dit. J’ai attendu que cela passe. Le scoutisme m’ennuya. Je n’y ai pas été malheureux. Pas très heureux non plus. Les trois longues semaines des camps d’été, en juillet, j’avais hâte dès le premier jour qu’elles s’achèvent. Je ne voyais pas cela du tout comme une liberté… Et je n’ai pas le souvenir non plus de m’être approché alors du moindre animal sauvage, même si, la nuit, sous la tente, j’entendais le hululement des chouettes ou le vrombissement des moustiques qui faisaient de moi une proie privilégiée.

Les animaux, la nature ou la forêt impénétrable restaient du domaine de la seule littérature – et la littérature, elle, c’était la liberté. Kipling et son Livre de la jungle nourrissaient l’imaginaire ou la mythologie des louveteaux : Bagheera la panthère noire, l’ours Baloo, le seul avec qui j’aurais aimé fraterniser, Akela le loup ou Shere Khan le tigre royal… Mes chances hélas étaient réduites de les croiser, eux ou leurs frères, sur les sentiers de la forêt de Sénart ou de la forêt de Fontainebleau.

Pour la vie sauvage, j’avais aussi le zoo du bois de Vincennes ou, plus proches de l’île Saint-Louis, les ménageries du Jardin des Plantes où quelques malheureux tigres allaient et venaient dans leurs cages trop exiguës. Ce qui m’affligeait mais m’instruisait aussi. Une modeste ouverture sur la vie, l’étrangeté de la vie – tout ce qui s’opposait à la quiétude familiale dont les animaux étaient à jamais bannis.

L’assiette du chat, était-ce une manière indirecte pour mon frère, ma sœur et moi, le « petit dernier », de réclamer un chat, puisque nous avions déjà son assiette et que nous refusions qu’elle nous fût destinée ?

Un chat, autrement dit, pour participer à une forme d’ouverture vers l’inconnu, pour être confrontés à des vies insaisissables, verrouillées sur leurs mystères, loin de l’ordinaire de nos existences ?

J’aimerais me convaincre de la raison cachée de notre manège, mais je n’y crois pas trop.

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