L'assiette du chat: Un souvenir

Frédéric Vitoux · Chapitre 7 sur 9

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L'assiette du chat: Un souvenir

7. Ce que savait Clarisse

7.

 

Ce que savait Clarisse

 

Clarisse resta, sa vie durant, ma seule source d’information, susceptible d’éclairer ce passé que nous n’avions pas vécu, de redonner une apparence de vie aux fantômes de cet appartement dont nous étions désormais les occupants mais où ils avaient autrefois régné et s’étaient affrontés.

Jamais, dans mon enfance et mon adolescence, elle ne s’est dérobée à mes questions. Trop heureuse de me faire partager ces temps bénis où ma grand-mère était de ce monde. Mais elle était si bienveillante ou si innocente, et j’entends par là qu’elle considérait a priori comme innocents tous ceux qu’elle pouvait connaître, qu’elle excusait tout, éclairait tout d’une systématique indulgence.

Bien entendu, elle était devenue trop chrétienne, après la mort de ma grand-mère, pour ignorer la présence du Mal. Catholique et française par sa mère, Clarisse était juive par son père, je l’ai dit. Ce qui fut pour elle, je ne peux en douter, une façon de mieux ressentir encore, dans sa chair ou par la longue mémoire culturelle ou spirituelle de ses ancêtres, ce qu’avaient été la vraie nature de l’hitlérisme et son projet de réduire un peuple en cendres – le peuple de la Bible et de la Révélation, qui était aussi le sien.

Mais ce Mal qui l’oppressait et la torturait portait une majuscule, et comme toutes les majuscules, il se dissipait dès lors que Clarisse se trouvait face à un être humain, quel qu’il fût, qui portait en lui la flamme d’une présence divine. Cette flamme restait-elle une veilleuse perdue au milieu des ténèbres insondables de son âme ? Qu’importe ! Cette seule veilleuse retenait son attention et justifiait qu’elle se penchât sur elle.

Jamais de ma vie, je n’ai entendu Clarisse dire du mal de quelqu’un, parmi ses proches, son entourage, le nôtre, ses collègues, tout le monde. À chaque comportement dont elle avait connaissance ou dont nous lui parlions, aurait-il été le plus révoltant, elle cherchait des excuses.

Pour tout dire, les ombres qui se tapissent en chacun de nous, elle ne les soupçonnait pas ou ne voulait pas les retenir. Ces noirceurs se diluaient sous le rayonnement de son indulgence ou, mieux, de sa charité qui n’est que l’autre nom de l’amour. Ou bien, devant nous, elle les recouvrait du manteau miséricordieux du silence.

Les portraits qu’elle nous faisait des membres de notre famille, des sœurs et du frère de notre grand-mère disparus bien avant notre naissance, afin de donner vie et mouvement, par la grâce du vent ou le souffle du langage, au feuillage de l’arbre généalogique qu’elle avait reconstitué à notre demande, n’étaient pas pour autant d’une gentillesse ou d’une fadeur décourageantes. Tout au contraire, Clarisse savait se montrer malicieuse. Elle dégageait avec vivacité les caractères de chacun, les péripéties de sa vie, ses idées fixes, ses ambitions, derrière lesquelles elle laissait même deviner quelques travers. Mais ce n’était qu’un infime grisé pour donner plus de relief ou de présence à la personne qu’elle évoquait. Rien de plus.

Ou alors, elle se taisait.

Je l’ai déjà souligné, elle ne nous avait rien dit de ce mystérieux Monsieur Pautal, le père de Jojo. Un infâme séducteur ? Un bigame qui avait préféré plaquer femme et enfant avant de s’installer dans un autre foyer ?

De notre côté, mon frère, ma sœur et moi n’avons jamais poussé Clarisse dans ses retranchements. Nous n’y songions pas. Sans doute n’étions-nous pas assez curieux, avions-nous assez à faire avec notre propre découverte du monde pour ne pas nous encombrer de vaines recherches sur des personnages disparus, enfouis loin, très loin, dans les replis d’une histoire achevée avant que la nôtre ne commençât.

Il y avait peut-être aussi une autre raison.

Clarisse était un conteur d’exception. Elle aimait, auprès de nous, s’épancher, revenir sur son passé, sur l’enfance de mon père. Ses récits prenaient une telle vie qu’ils se suffisaient à eux-mêmes. Elle savait rythmer ses propos, aiguiser nos attentes. Ses images étaient surprenantes. Ses commentaires d’une drôlerie inattendue. Au fond, la seule personne dont elle acceptait de se moquer, c’était elle-même.

J’enviais ses élèves du collège Sophie-Germain et comprenais sans mal la fidélité que celles-ci lui marquèrent, par la suite.

Ses amies surtout, ses anciennes collègues, qui avaient choisi de s’installer par la suite en Nouvelle-Zélande ou en Australie, au pays de Galles ou en Écosse, qu’elle avait connues au cours de ses études, de ses séjours de perfectionnement, l’été, en Angleterre, et qui ne manquèrent jamais, leur vie durant, de lui manifester la plus affectueuse des fidélités, lui inspiraient, à notre intention, des portraits hauts en couleur, truculents et généreux.

Ces femmes devenaient des personnages de roman. Nous étions réduits, nous qui étions suspendus aux récits de Clarisse, à vivre leur vie par procuration, à les imaginer. Leurs noms nous devenaient familiers, Miss Hogg ou Mrs Wallis, comme des héroïnes de George Eliot et Jane Austen – mais cela, je ne le savais pas encore. Et nous partagions leurs amours souvent inaccomplies ou malheureuses, les pesanteurs sociales qu’elles subissaient ou la sincérité douloureuse de leurs passions…

En janvier 1974, j’ai tenu, un dimanche après-midi, à l’enregistrer sur une mini-cassette alors qu’elle me racontait ainsi la vie de deux de ses proches qui avaient, je crois, enseigné comme elle à Sophie-Germain. Leurs aventures, leurs déceptions amoureuses, les trahisons dont elles avaient été les victimes, tout devenait avec elle si intensément romanesque.

Clarisse avait quatre-vingt-cinq ans.

Je l’aurais écoutée des heures et des heures durant. Il me reste cette pauvre cassette. Mais est-elle encore audible ? Il va falloir que je la numérise. Les bandes magnétiques s’effacent à la longue, les sons enregistrés deviennent une bouillie sonore. Comme nos souvenirs.

 

*

Il arrive, la plupart du temps, que les yeux se dessillent, que les passions amoureuses s’émoussent et que l’être adoré cesse d’être une idole pour redevenir un être humain encombré de ses médiocrités.

Pour Clarisse, ce ne fut jamais le cas. Quand ma grand-mère mourut d’une attaque, le 30 janvier 1933, à l’âge de cinquante-neuf ans, elle avait conservé, aux yeux de Clarisse, son prestige et sa perfection. Tout ce qui la rendait digne, en somme, d’être aimée. Et, par conséquent, d’être servie.

Son amour pour elle continua de se déverser sans compter sur ceux qui lui avaient succédé, qui la prolongeaient : son fils, la femme qu’il épousa, puis leurs enfants.

Cet amour m’a marqué pour la vie.

Comment, par conséquent, faire violence à Clarisse ? Comment la questionner, la pousser dans ses retranchements ? J’en ai toujours été incapable.

Mais j’ai appris aussi que l’amour peut se révéler la plus terrible source d’aveuglement. Celui qui refuse de voir le Mal autour de lui, que voit-il au juste ?

Que savait précisément Clarisse ?

Ou plutôt, que ne savait-elle pas ?

Aujourd’hui seulement, je m’interroge, alors que je retrouve devant moi l’assiette du chat et que réapparaît le souvenir d’Odette, seul témoin, avec elle, de ce temps où la chatte Fagonette plongeait avec entrain son museau au fond de la fameuse soucoupe.

Odette était une enfant à cette époque. Comme mon père. « Sa sœur de lait » ou « comme sa sœur de lait », nous expliquait donc notre mère – ce qui, dans les deux cas, révélait une étroite proximité, alors que la chatte Fagonette lapait un autre lait, elle, au fond de sa soucoupe…

Clarisse avait toujours aimé Odette avec la tendresse dont elle était capable – et cette tendresse était immense. La revoir, après la guerre, dans les années 50 et 60, quand Odette entreprenait ses trop rares et onéreux voyages de New York vers la France et le quai d’Anjou, était une fête.

Selon Clarisse qui voulait répondre à mes questions d’enfant, Odette et la présence d’Odette auprès de nous prouvaient la générosité et la charité de mes grands-parents, de ma grand-mère en particulier, à l’égard de cette enfant qu’ils avaient contribué à élever. Elle en parlait presque les larmes aux yeux. Clarisse, il est vrai, pleurait facilement, non sur son sort, elle n’y songeait même pas, elle acceptait sa vie, ses joies et ses souffrances, mais sur les autres, sur ceux dont elle ressentait la peine, le chagrin ou la grandeur d’âme.

La mère d’Odette, qui avait donc servi de nourrice à mon père, l’avait allaité, avait travaillé comme domestique pour mes grands-parents tout juste mariés, en 1906, quai d’Anjou et qui logeait dans une chambre du sixième et dernier étage – chambre que j’ai du reste occupée à mon tour, une soixantaine d’années plus tard, alors que j’étais étudiant et que mon frère aîné, jeune marié, venait de « privatiser » à son intention, pour un temps, le demi-étage de l’appartement familial –, s’était retrouvée enceinte. Et Odette dut naître en 1907, quelques mois avant mon père.

Je pense à cette notation de Stendhal dans ses Souvenirs d’égotisme :

« Un jour, les huit ou dix nièces de Mme de Montcertin lui demandèrent ce que c’était que l’amour ; elle répondit :

“C’est une vilaine chose sale, dont on accuse quelquefois les femmes de chambre, et quand elles en sont convaincues, on les chasse.” »

J’ignore qui était Mme de Montcertin, ses liens éventuels avec l’écrivain. Les stendhaliens – les beylistes plutôt – seraient sans doute en mesure de me répondre. Mes grands-parents, de toute façon, ne s’étaient pas inspirés des propos ou de l’exemple de cette dame. Non seulement, m’apprit Clarisse, ils ne songèrent pas à la renvoyer mais ils s’occupèrent d’elle, durant sa grossesse. Il est même fort probable que mon grand-père, gynécologue et obstétricien, l’aidât, quai d’Anjou, à mettre au monde son enfant.

Quand Odette, élevée quai d’Anjou, grandit, ils lui trouvèrent (à quel âge au juste ?) une place dans un pensionnat pour poursuivre ses études.

Que devint sa mère ? Je l’ignore. Je ne crois pas que Clarisse me donnât beaucoup de détails à son sujet. Resta-t-elle longtemps au service de mes grands-parents ?

Et pourquoi éloigner aussi vite la petite fille dans un pensionnat dont mes grands-parents durent régler l’essentiel des frais, même si Odette bénéficia par la suite de bourses pour ses études ?

Clarisse m’expliqua que ma grand-mère redoutait peut-être que se nouât entre les deux enfants une trop grande intimité. Et si son fils chéri, plus tard, se piquait de tomber amoureux d’Odette ? Un mariage à venir entre eux, une telle mésalliance entre lui et la fille d’une femme de chambre, d’une fille-mère de surcroît, elle ne tenait pas à la favoriser.

Je n’ai, encore une fois, jamais poussé Clarisse dans ses retranchements. Elle était sincère. Cela me suffisait. Elle ne tenait pas à en savoir plus. Moi non plus. Du reste, je n’imaginais rien d’autre. Et Odette, à mes yeux, fut d’abord cette enfant dont nous savions qu’elle avait été élevée par mes grands-parents, Odette reconnaissante envers notre famille, Odette qui nous aima avec tendresse.

Ce que savait Clarisse devint en bref ce qu’il me suffisait de savoir.

Et tout était bien comme ça.

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