L'assiette du chat: Un souvenir
4. L'innocence des âmes passionnées
4.
L’innocence des âmes passionnées
Les liens tissés entre Clarisse et ma grand-mère qui entouraient et éduquaient mon père, il avait sans aucun doute eu du mal à les concevoir et, a fortiori, à les nommer.
Moi-même si proche de Clarisse dans la dernière partie de sa vie, je n’avais jamais trop su comment me les représenter, en dépit de ses confidences. Y tenais-je tellement, du reste ? C’était si loin de moi, de l’autre côté de ma vie.
Je m’accommodais fort bien de ce que Clarisse nous racontait, et de ce qu’elle ne nous disait pas. Mais y avait-il dans ses silences matière à cachotteries, une volonté délibérée de sa part de nous mentir, au moins par omission ? J’ai du mal à soupçonner la moindre duplicité, chez elle.
Aujourd’hui encore, il m’est difficile de prendre la mesure de ce qui relève du domaine de l’excès, de l’adoration. La raison ne peut apprécier que ce qui est raisonnable – ou compréhensible. Pas ce qui est démesuré.
Il y avait bel et bien quelque chose d’insensé dans l’amour de Clarisse pour ma grand-mère. Et ce qui est insensé n’appartient pas, au sens strict, à l’empire des sens.
Comment, chez ma grand-mère et surtout chez mon père, résister ouvertement à Clarisse, comment lutter et se défendre contre une forme d’amour fou, comment affronter une personne qui continuerait de vous servir, de vous chérir et de vous pardonner, les bras tendus vers vous, même si vous portiez des armes et profériez des menaces ou des insultes ? Les martyrs, au bout du compte, mettent toujours leurs bourreaux en déroute.
Mon père, lui, avait préféré se taire.
Enfant, avait-il blessé Clarisse par son silence, une forme de résistance passive à son égard ?
Mais non, elle était trop bienveillante, oserais-je dire trop innocente ou trop pure, pour s’en offusquer. Elle ne pouvait attribuer ce silence ou cette résistance qu’au caractère de mon père, quitte à lui donner d’autres noms : la discrétion, la pudeur, la crainte maladive de se confier.
Pas une seconde, elle ne douta de l’affection qu’il lui portait. L’amour ne doute de rien (« l’amour ne s’irrite pas, il ne soupçonne pas le mal… il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout », écrit Paul dans sa première épître aux Corinthiens). Et je pense qu’elle avait raison. Mon père, à sa façon, avait dû aimer Clarisse, mais d’un amour très humain et donc constitué d’un alliage de contradictions ou d’impuretés qui devaient le ternir.
Longtemps, j’ai donné raison à mon père.
J’ai compris son silence ou les raisons qu’il avait eues de l’observer.
Pardonnait-il à Clarisse ?
*
Pourquoi, par quels détours, enchaînements de pensées et de réminiscences, en suis-je venu, en me penchant sur l’assiette du chat, objet de bruyantes disputes entre mon frère, ma sœur et moi, à convoquer de nouveau le couple que formèrent mes grands-parents ?
En quoi cela me concerne-t-il ?
À quoi bon m’appesantir sur un homme et une femme disparus à quelques semaines d’intervalle, onze ans avant ma naissance ?
Tant de situations nous assaillent, qui devraient solliciter mon intérêt, mes réflexions, mon imagination, ma compassion, ma générosité, mes engagements, que sais-je ? Je pense aux pandémies, aux nouveaux Frankenstein de la science et de « l’homme augmenté » qu’ils bricolent en douteuses manipulations génétiques, à l’effacement du passé auquel tant de nos contemporains s’adonnent avec un militantisme barbare, aux nouvelles guerres de religion repeintes aux couleurs du terrorisme, au cauchemar des réseaux sociaux, aux injures et délations anonymes, pour ne rien dire des guerres nationales ou impériales aux marches orientales de l’Europe, de la menace des armes atomiques, du dérèglement climatique, de la surpopulation de notre planète…
Mais précisément, à quoi bon ajouter des commentaires inutiles ou déjà mille fois formulés sur des sujets pour lesquels je ne me sens aucune autorité ? Le spectacle des chaînes d’information en continu où s’affichent et pérorent ceux qui n’en ont pas davantage m’inciterait plutôt à faire vœu de silence. Une question d’hygiène, mettons !
Sans mauvaise conscience, je préfère scruter une assiette d’autrefois, une assiette disparue qui était l’objet de dispute pour l’enfant que j’étais…
Et voilà que celle-ci m’entraîne, au soir de ma vie, vers mes grands-parents paternels que je n’ai jamais connus, vers les conflits qui les opposèrent, dans le décor de cet appartement qui est encore le mien. Les secousses qui ont ébranlé leur existence, leur vie conjugale, à la façon d’ondes sismiques, sont parvenues jusqu’à moi, faiblement certes, mais leurs conséquences ont contribué à faire de moi ce que je suis.
Bien sûr, je ne peux l’ignorer, après deux ou trois générations, ces signaux ou ces secousses que ne cesse d’émettre chaque individu au sein de son époque vont finir par devenir imperceptibles et bientôt s’effacer. Notre mémoire affective ne les captera plus. Mais tant qu’ils demeurent sensibles, il me semble qu’il est loisible ou, mieux encore, qu’il est conseillé, pour un écrivain, ou pour celui qui fait un pas de côté, de les guetter, de les recueillir et de les interpréter.
Au diable les hurlements cacophoniques de l’actualité enregistrés par tant de micros ou de caméras ! Il y aura toujours un portable qui traîne pour moissonner le plus minuscule fait-divers. Mille fois plus instructifs me semblent encore une fois les signaux faibles qui se sont gravés, souvent à leur insu, chez des individus qui cherchent ensuite à les interpréter.
N’est-ce pas l’un des devoirs de la littérature que d’être animée par cette croyance ou cette ferveur plus ou moins raisonnable qui incite à penser que ces ondes, précisément, ou cette forme impalpable d’influences qui se transmettent d’une génération à l’autre, méritent d’être retenues, tant qu’elles sont encore perceptibles ?
À ce titre, toute recherche du temps perdu enrichit l’auteur aussi bien que le lecteur du temps d’aujourd’hui.
*
À la réflexion, je me demande si je n’ai pas été trop hâtif en me persuadant que Clarisse avait été la seule cause de l’éloignement du couple formé par mes grands-parents.
Et si mon père, le premier, s’était trompé à ce sujet ?
Non que Clarisse n’ait marqué de façon décisive la vie de mes grands-parents, de mon père et ensuite de la mienne. Sa présence auprès de ma grand-mère avait révélé la mésentente de son couple. Mais, j’y reviens, cette mésentente, Clarisse en était-elle responsable ?
Aujourd’hui, en me remémorant mon enfance, ma jeunesse, en réfléchissant et en cherchant à interpréter ce que j’ai appris, indirectement, de la vie et du comportement de mes grands-parents, j’en suis beaucoup moins convaincu.
Clarisse, amoureuse éperdue de celle qui avait été d’abord son professeur de français et d’anglais au collège Sophie-Germain, bien avant son mariage, l’affaire est entendue. Ma grand-mère avait accepté ou toléré cette ferveur idolâtre auprès d’elle. Une esclave à son service, cela la flattait. Elle devait aimer cela. Elle en avait pris l’habitude avec ses élèves. Comment y résister ? Un esclave conquiert toujours le maître, il engendre le maître bien davantage que le maître n’engendre et ne contraint l’esclave. Je n’insiste pas sur cette dialectique trop convenue !
Reste que ma grand-mère avait fini par se marier. Que le docteur Vitoux l’avait épousée, en toute connaissance de cause. Clarisse n’était pas un élément nouveau qui avait favorisé ou déclenché les fêlures dans leur nouvelle vie de couple.
Sa présence auprès d’eux, quai d’Anjou, pouvait être à la rigueur la conséquence de ces fêlures. Non leur origine.
Du reste, consciente du danger que représentait Clarisse pour l’équilibre et l’intimité du nouveau couple, ma grand-mère, épaulée en cela par le docteur Vitoux, avait tout de suite après son mariage cherché à l’éloigner d’eux, à la marier. Et même après la naissance de son fils unique, en 1908, elle y pensait encore. Autant dire que demeuraient une intimité, une proximité affectueuse ou amoureuse entre les deux.
Cela, Clarisse me l’avait raconté. Sans soupçonner qu’elle aurait pu constituer une source de discorde entre le docteur Vitoux et son épouse qui continuait d’enseigner au collège Sophie-Germain, rue de Jouy, dans le Marais, à quelques centaines de mètres de leur appartement du quai d’Anjou.
Elle attribuait ce désir de ma grand-mère de la caser, lui assurer un avenir conjugal, la rendre moins dépendante de son ancien professeur, au seul souci qu’elle avait de son bien-être, de son bonheur et de son avenir.
Merveilleuse innocence des âmes passionnées qui ne songent pas un instant aux dégâts que leurs passions entraînent chez les autres !
Ah ! comme Clarisse riait de bon cœur, sans songer à mal, en me racontant les vaines tentatives de mes grands-parents pour lui trouver un mari, comme si elle pouvait envisager une seconde de mener pour elle-même une vie de femme et de mère, à l’écart du quai d’Anjou !
L’un de ses prétendants les plus résolus, proche ami de Georges Vitoux, venait d’achever ses études vétérinaires. Un homme charmant et distingué, me précisait Clarisse, et probablement assez épris d’elle et de sa personnalité pour la demander très officiellement en mariage.
Pourtant, elle n’était pas un beau parti. Son père, un Juif polonais, avait quitté sa Pologne natale à l’âge de quinze ou seize ans, sans rien en poche, et avait gagné la France à pied. Il s’y installa, travailla bientôt comme employé dans un magasin d’appareils photographiques avant d’épouser la fille, très catholique, de ses patrons. Un peu plus tard, c’est lui qui allait diriger leur commerce…
Clarisse n’était pas davantage ce qu’il est convenu d’appeler une belle femme consciente de sa séduction. D’assez petite taille, les traits réguliers certes, elle était affectée d’un léger strabisme, une coquetterie dans l’œil, comme on disait – la seule coquetterie qu’elle afficha jamais, à son corps défendant ! Chercher à plaire, à attirer l’attention des hommes (ou des femmes), non, tout cela lui resta toute sa vie étranger ou même inconcevable.
Pourtant, il n’y eut rien là pour décourager le jeune docteur vétérinaire qui s’appelait Blier. S’il avait su voir en Clarisse une personnalité d’exception, c’était tout à son mérite et à sa perspicacité.
Son diplôme en poche, il devait s’embarquer pour le Chili. Un poste l’attendait de conseiller du gouvernement en matière sanitaire ou alors de vétérinaire dans une grande estancia, Clarisse ne s’en souvenait plus très bien.
Il espérait, une fois marié, que Clarisse l’accompagnerait dans cette expédition.
Un jour, je lui avais demandé :
— Tu n’avais pas eu envie d’épouser le docteur Blier et de découvrir le monde avec lui, l’Amérique du Sud ?
Pour toute réponse, elle m’avait répondu que s’éloigner de ma grand-mère et de mon père, non, cela lui était inimaginable.
Clarisse souriait même de mon incompréhension.
Dès son retour en France, avait-elle ajouté, le docteur Blier avait été nommé inspecteur des Services d’hygiène de la Ville de Paris. Il s’était marié peu après. Sa carrière n’avait cessé de progresser. Et il avait eu un fils qui deviendrait un acteur célèbre.
— Tu n’as donc jamais été la mère de Bernard Blier.
— Eh bien non.
De guerre lasse, mes grands-parents renoncèrent à jouer les entremetteurs pour un impossible mariage. Ils ne parviendraient jamais à se débarrasser de Clarisse.
Et je dois en revenir à cette question qui me taraude, alors que flotte encore devant mes yeux le mirage de l’assiette du chat : quelle fut l’origine de la désunion de mes grands-parents, peu après, au sein du grand appartement du quai d’Anjou qu’ils avaient loué au moment de leur mariage, encore épris l’un de l’autre ?
*
Je ne crois guère, pour eux, à ce que l’on appelle, en matière de divorce, l’incompatibilité de caractères. Ni l’un ni l’autre n’étaient par ailleurs des jeunes gens entraînés de façon irréfléchie vers je ne sais quel vertige érotique et qui découvriraient par la suite qu’ils n’avaient rien d’autre à partager.
Ils étaient adultes. Ils étaient réfléchis. Ils avaient eu le temps de se connaître, de prendre la mesure de leurs personnalités, de leurs différences – et de ce qui les unissait. Ils tenaient à la réussite de leur couple, vertige ou pas.
Je ne peux guère aller plus loin dans cette exploration de leur intimité conjugale. Pour eux comme pour les couples en général, tous les couples. Il y a là un seuil qu’aucun étranger ne parvient à franchir. Même le psychanalyste le plus patient ou le moins dogmatique. Les amis ou les confidents ne recueillent jamais que des aveux biaisés. Les enfants, cela va de soi, se heurtent, à l’écart de la chambre parentale, à ce qu’ils ne peuvent ou, le plus souvent, ne veulent pas savoir. Et que dire alors des petits-enfants qui n’ont connu aucun des intéressés ?
À quoi bon se pencher sur de vieux draps de lit ? Ils ont été mille fois lavés, repassés. Ils sont partis en lambeaux. Ils sont devenus chiffons, et puis rien du tout. En somme, ils ne sont pas plus éloquents, pour moi, que l’assiette du chat de mon enfance, et même beaucoup moins.
Qui saura me dire si ma grand-mère était davantage une femme cérébrale qu’une femme sensuelle ? Ou si mon grand-père se révélait d’une robustesse insatiable dans ses appétits sexuels ? Je pourrais le supposer. C’est tout. En témoignerait cette boîte de négatifs sur verre de photos pornographiques des années 1900, qui lui avait appartenu, et que je redécouvris, il y a une trentaine d’années, au fond d’un placard. Mais ce lot de photos ne relevait-il pas d’abord du côté collectionneur compulsif du docteur Vitoux ?
La mise au monde de son fils pouvait suffire à ma grand-mère, mission accomplie si je puis dire, et tournons la page ! Mon grand-père, lui, n’avait peut-être pas eu envie de tourner quoi que ce soit. Il ne se satisfaisait pas de cette porte ou de ce lit qui lui étaient fermés…
Suppositions, suppositions !
Mais de là à faire non seulement lit à part, dans la même chambre, mais aussi appartement à part, ce dernier divisé en deux territoires séparés par une frontière stricte, leur fils relégué, en otage, dans la seule zone maternelle !
Non, il devait y avoir eu quelque chose de plus grave dans le couple, une crise qui aurait entraîné une telle situation.
Quelle crise ?
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