L'autre île du dr moreau
Section 1
Brian W. Aldiss
l’autre île
du
Dr Moreau
Titre original : Moreau’s other island (1980)
Plonger sous la surface de l’océan revenait à entrer dans un univers sonore. La plupart des sons provenaient d’êtres organiques, transmettant sempiternellement leurs signaux et leurs besoins selon une échelle harmonique en rapport avec leur environnement, du couinement le plus bref et le plus aigu au grognement le plus profond. Aucune oreille dans l’immense élément ne pouvait couvrir l’éventail de fréquences ainsi créé.
Près de la surface de l’océan, les sons étaient légers et nombreux, et les organismes qui les produisaient semblablement multiples et minuscules. Plus bas, là où évoluaient les gros poissons, une rumeur plus profonde prédominait. Encore plus bas, toujours plus profond. Comme la lumière baissait, comme la pression augmentait du côté des vallées et des collines qui occupaient le fond de l’océan, les sons se faisaient plus rares et prenaient une nuance lugubre en harmonie avec le milieu.
Une autre échelle de sons persistait. Issue d’un ordre d’existence complètement différent : de l’inorganique, du manteau liquide qui s’agitait continuellement sur les paysages noyés de son domaine. Ces cadences privées de gosier avaient été audibles depuis le commencement des temps, ou presque, certainement bien avant les premiers soubresauts de la vie. Courants, vagues, marées, fleuves engloutis, lacs et mers engloutis, servaient d’atmosphère en perpétuel mouvement à un monde bien éloigné des créatures sensibles dont l’existence était confinée aux territoires exposés au-dessus des îlots planétaires.
Cet océan était d’une profondeur considérable. Il s’étendait sur des milliers de milles dans toutes les directions. Il occupait le tiers de la planète, couvrant une surface plus grande que l’ensemble de la terre ferme. Un observateur philosophe aurait pu y voir le subconscient du monde, par opposition avec l’étendue de terre apparente qui aurait pu – dans cette optique plutôt bizarre – être considérée comme le siège d’un conscient instable.
Dans le subconscient aqueux de la planète, tout était comme à l’ordinaire, comme toujours depuis des millions d’années. Sur terre, dans un tout autre élément, la masse grouillante des consciences individuelles de l’espèce dominante connaissait une exceptionnelle effervescence. Leurs actions étaient pleines de bruit et de fureur. Elles venaient de se lancer dans une guerre générale qui menaçait de faire un désert de la majeure partie des terres, avant de les mener à leur propre extinction.
Ces clameurs militaires ne pénétraient qu’à peine la surface du grand océan. Même là pourtant… même là on aurait pu, en cherchant bien, trouver des inconséquences, des signes de souffrance.
Les météores traversant le ciel nocturne étaient autrefois regardés comme des présages funestes. L’océan avait aussi ses mauvais présages en provenance d’un élément étranger. Comme une pluie de météorites, les débris métalliques d’un appareil volant en perdition s’éparpillèrent sur des milles d’étendue marine. Ils coulèrent lentement en tournant sur eux-mêmes, reflétant de moins en moins de lumière. Ils furent entraînés vers des régions où régnaient d’énormes pressions et un éternel crépuscule.
Finalement, tout ce qui restait du Léda se déposa dans un bassin nu près de l’équateur, s’enfonçant dans un limon primordial sous six mille mètres d’océan.
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