L'autre île du dr moreau

Aldiss Brian · Chapitre 11 sur 13

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L'autre île du dr moreau

Chapitre 10

 

APRÈS LA CHUTE

 

Des deux jours que j’ai passés sur le rocher des otaries, je préfère dire le moins possible. Des actes qui semblent beaux et naturels et profonds au moment de leur accomplissement revêtent un aspect déplaisant dans la mémoire. Et le plaisir d’une personne donnée peut susciter le dégoût chez une autre. Peut-être, est-ce là quelque chose de particulier aux nations occidentales, où la sexualité, encore aujourd’hui, est considérée de façon plus ambivalente qu’en Orient.

Des émotions qui nous touchent profondément subissent souvent une métamorphose après l’événement.

La Femme-Otarie répondait au nom de Lorta. Il y avait quatre Hommes-Otaries, à peu près du même âge qu’elle, sur lesquels elle exerçait un empire absolu. Ils étaient fous de Lorta, et il était aisé de comprendre pourquoi ; elle se donnait à eux avec un enthousiasme inépuisable, avec une telle joie que je n’éprouvai moi-même, sur le moment, aucune honte à accepter son amour. Ils subissaient sa loi parce qu’elle subissait la leur ; elle ne pouvait pas leur résister parce qu’elle était irrésistible. Et telle était sa générosité, que ces Hommes-Otaries n’éprouvaient aucune jalousie à l’égard les uns des autres, ou même de moi, un étranger. Grand était leur bonheur, et ils avaient l’intelligence d’en être conscients.

Les Hommes-Otaries répondaient aux noms de Saito, Harioshi, Halo et Yuri. Entre nos jeux amoureux, nous nous baignions et nous amusions dans l’océan. Et nous parlions – pour eux, converser était aussi un jeu. Ma compréhension de ce qu’ils disaient augmenta rapidement, et peut-être leur langage devint-il plus compréhensible du fait de leurs entretiens avec moi. J’appris que l’Homme-Porc qui était tombé avec moi du sommet de la falaise avait rencontré la mort sur les rochers. Crabes et requins en avaient fait leur pâture. Comme les crabes composaient une bonne part de l’ordinaire des otaries, c’était là un détail qui réjouissait particulièrement mes amis.

J’appris aussi que c’étaient les Hommes-Otaries qui étaient allés repêcher le fusil de Maastricht au fond de la lagune. Ils l’avaient donné à Renardeau en échange de quelques poignées de mûres et de boîtes de sirop volées.

Ils connaissaient l’existence du sous-marin. Mais ils n’avaient guère le sens du temps, et ne surent pas me dire pour quand sa prochaine visite à l’île du Dr Moreau était attendue, ni à quand remontait sa dernière escale. Sous bien des aspects ils ressemblaient à des enfants, et leurs charmants visages enfantins étaient tout rieurs tandis qu’ils confessaient leur ignorance.

Non, je les trahis en formulant les choses ainsi. Quand j’étais avec eux, c’était bien différent – me voilà en train de rendosser mon vieux moi plein de raideur. Ils étaient donc au courant des visites régulières du sous-marin. C’était une fête pour eux que l’arrivée de ce monstre fabuleux et hautain, surgi dès profondeurs de l’océan. Ils avaient l’habitude de le suivre dans la lagune et de s’amuser à ses côtés, faisant des gestes obscènes et se livrant à diverses privautés les uns sur les autres – ce qui leur valait une grande popularité auprès de l’équipage.

Ils ne savaient pas à quand remontait la dernière visite du navire, ni quand il reviendrait. Et pourquoi l’auraient-ils su ? La chose n’avait pour eux aucune signification. Ils rirent de bon cœur à l’idée que je pusse avoir envie de pénétrer dans le submersible et d’y rester enfermé, et ne voulaient pas croire que j’étais sérieux quand j’en parlais. Quant à l’aveu de leur ignorance… disons qu’ils ne souffraient pas des culpabilités que nous donnent nos connaissances ou leur absence.

Je dis qu’ils étaient comme des enfants. Ce que j’entends par là, c’est qu’ils n’avaient jamais accepté les règles qu’acceptent la plupart d’entre nous. Ils étaient perpétuellement étonnés par le monde et par la chance qu’ils avaient d’en faire partie.

Bien qu’ils n’eussent à eux tous ni bras, ni jambe, ni main digne de ce nom, leur force de caractère, celle de Lorta en particulier, leur permettait de survivre dans une bulle de bonheur. Les eaux tièdes de l’océan les y aidaient ; c’était leur liquide amniotique, à la fois nourrissant et protecteur.

Ils avaient une religion à eux. Peut-être était-ce une religion aussi profonde que complexe, et que mon arrivée parmi eux était trop récente pour que je la comprisse. Dans ma fatuité, j’essayai de leur expliquer ma religion, comme je l’avais fait avec Warren, mais j’aurais tout aussi bien pu essayer de les convaincre de vivre en terrain sec. Ils croyaient en un Esprit des Abîmes pareil à un grand squale (peut-être ressemblait-il davantage à un sous-marin nucléaire), qui leur inspirait une délicieuse terreur.

Il faut que je me décide à dire toute la vérité. Il y avait aussi Satsu.

Quand les Hommes-Otaries s’étaient enfuis des laboratoires de Dart, ils s’étaient installés le long des côtes les plus accueillantes qu’offrait le nord de l’île, et avaient vécu là jusqu’au jour où Dart avait organisé une chasse et abattu l’un d’entre eux, une jeune femme. Ils s’étaient alors réfugiés sur le rocher des otaries. D’autres enfants leur étaient nés mais n’avaient pas survécu ; Satsu avait survécu, elle était même florissante. C’était une petite Japonaise parfaitement constituée, pourvue de membres normaux et pleine de vivacité.

Satsu devait avoir quatre ou cinq ans – tel était en tout cas l’âge que je lui donnais, car personne ne le connaissait ni ne s’en souciait. « An » ou « année » étaient pour eux des mots dépourvus de signification ; ils pensaient en termes de marées plutôt que de durée. On la traitait comme une petite déesse, une reine, une vilaine petite sœur, un singe savant. Elle passait son temps à chanter, à jouer et à courir ; elle grimpait aux arbres avec plus d’agilité qu’un singe ; elle nageait mieux que ses parents ; elle participait avec joie aux ébats amoureux des adultes. Elle était jolie comme une image.

Et voilà. Pour certains le tableau que je brosse ici sera celui de la dépravation. Au début, je fus moi-même choqué par les activités amoureuses de Satsu, surtout quand elle était le centre des attentions du groupe. Je ne savais même pas que des fillettes aussi jeunes pouvaient connaître l’orgasme. Mais c’était comme ça. Tout cela se déroulait avec un tel naturel que je m’habituai rapidement à la chose ; ma décision première de consacrer mes forces à rendre Satsu à un environnement normal sombra dans le néant.

Je devins moi-même l’objet ému et ravi des attentions de cette chère enfant. Son père et sa mère l’encourageaient en riant à se joindre à nos extases. Je développai des idées de mon cru et pris l’initiative. Le soleil et la mer participaient intimement à nos plaisirs.

« Calvaire, » tel était mon nom pour eux. Je restai donc sur ce rocher bienheureux, nourri et faisant l’amour de je ne sais combien de façons que je n’avais jamais osé imaginer. Le temps n’existait plus pour moi ; je regardais paresseusement le soleil se lever et accomplir sa vaste course dans le ciel. Quand il plongeait vers l’ouest, une ombre immense partait de l’île du Dr Moreau et s’avançait vers nous, mais sans jamais nous atteindre tout à fait. Quand elle arrivait à quelques mètres de nos minuscules rivages, le soleil échappait à l’écran des derniers rochers situés à l’ouest, faisant une dramatique réapparition, et la longue ombre froide retombait sur les côtes de l’île, de sorte que le coucher du soleil nous baignait continûment de son éclat doré.

Dans la langue que je commençais à apprendre, le soleil, qui régnait sur chacune de nos journées, était désigné sous le nom de « Lob-Chy ». Je ne savais pas si c’était un mot japonais hérité de la langue parlée par les ancêtres de mes amis, ou une déformation du mot anglais « love-child », enfant de l’amour. Je souhaitais seulement que la deuxième hypothèse fût la bonne.

Nous nous baignions généralement près du rocher. Je nageais avec eux. Bien que n’arrivant pas à me débarrasser complètement d’une certaine crainte de l’abîme au-dessus duquel j’évoluais, je me sentais en sécurité avec eux.

La totale nudité de mes nouveaux amis, leur manque total de réserve me remplissaient de joie. J’étais séduit au point de me demander si je ne pourrais pas élire domicile sur ce bout de terre ; je rêvais tout éveillé d’un temps où, le reste du monde s’étant lui-même détruit, je partirais à la nage avec mes amis-amants pour repeupler la planète d’une nouvelle espèce humaine dont les tendances agressives se sublimeraient dans une totale volupté.

Malheureusement je continuais d’appartenir au monde en lutte, et il y avait toute une partie de moi qui, d’une certaine façon, restait étrangère au leur. Il me fallait regagner mon monde. Il me fallait m’occuper de Dart et du problème du sous-marin. Il me fallait retourner sur l’île, et à mes affaires à Washington.

Et puis il était temps pour moi de partir. À se prolonger, mon séjour parmi les Hommes-Otaries aurait sonné le glas de leur vie sybaritique ; je rompais l’équilibre délicat de leur existence, car je constituais une bouche supplémentaire importante à nourrir, et je ne pouvais pas chasser comme ils le faisaient.

Avant de partir, il me vint à l’idée qu’il y avait un cadeau que je pouvais leur faire. Ils mangeaient leur poisson, leurs crustacés et leurs algues tout crus ; et je savais qu’il y avait des moments, après un orage par exemple, où ils se blottissaient pitoyablement les uns contre les autres pour se protéger du froid. Je pouvais leur apprendre à faire du feu ; cela leur permettrait de se réchauffer et de faire cuire leurs aliments.

Parmi leurs possessions se trouvaient de nombreuses bouteilles et boîtes de Coca-Cola où ils gardaient l’eau de pluie qu’ils recueillaient. J’emportai une des bouteilles vers un rocher plat au nord de leur sanctuaire, la brisai et utilisai le fond en guise de loupe. Dirigeant ma lentille de fortune sur de petits morceaux de bois flotté et du varech séché, cadeaux du dernier orage, je fis patiemment naître à la vie quelques menues étincelles. Quels gazouillements de joie poussa Satsu quand la fumée s’éleva ! Soufflant délicatement sur les brindilles, je fis comme par enchantement jaillir une flamme. Bientôt nous avions un petit feu en train de brûler. J’enfilai un poisson sur une baguette et le fis cuire au-dessus de la flamme avant d’en donner la moitié à Lorta et une moitié à Satsu. « Adroit Calvaire ! » s’exclamèrent-elles.

Elles recrachèrent la première bouchée et firent la grimace, mais je leur expliquai qu’elles s’habitueraient vite au goût et le préféreraient à celui du poisson cru. On me remercia chaleureusement. Au moins le feu était-il quelque chose de nouveau qui les réjouissait.

Il était un peu plus de midi quand je me préparai à gagner l’île à la nage – cette île qui jouait le rôle d’une masse planétaire par rapport au petit satellite qu’était le rocher des otaries. Tous mes amis m’accompagnèrent, y compris la petite Satsu, fouettant l’eau à mes côtés. À l’entrée de la lagune, je me hissai à terre et restai là, à l’abri des regards de quiconque pouvant rôder dans l’île, tout en faisant au revoir aux autres de la main. Ils promirent qu’on se reverrait et partirent avec des gestes tendres et lascifs.

Je leur tournai le dos et m’avançai avec précaution le long du rivage.

L’île du Dr Moreau était telle que je l’avais quittée.

Aucune activité sur le quai. La lagune baignait dans le calme et le silence. La grue reposait toujours sur le bas-fond où elle était tombée. Un oiseau de mer perché sur ce qui émergeait de sa superstructure prit son essor et s’envola lentement vers la mer à mon approche. Par ailleurs je ne constatai aucun mouvement. Le village des Hommes-Animaux semblait désert de l’autre côté de l’eau.

J’avais dans l’idée que Dart serait content de me voir après les troubles récents ; je pouvais jouer la comédie de l’homme accommodant en attendant l’arrivée du sous-marin. Quand il irait à sa rencontre, je le suivrais, me rendrais maître de lui et persuaderais le commandant de me ramener aux États-Unis. Ledit commandant pourrait facilement entrer en communication radio avec sa base et vérifier mon identité. Je pourrais alors présenter un rapport de la situation sur l’île du Dr Moreau à une plus haute autorité et veiller à ce que ceux qui le désireraient soient rendus à la civilisation.

Je me dirigeai vers la palissade qui entourait le Q.G. de Dart, sur le qui-vive et prêt à parer à tout danger éventuel.

Quelqu’un se tenait immobile sous les arbres, à deux ou trois mètres de la porte. Je m’arrêtai pour observer le personnage. Il me semblait bien que c’était George, l’Homme-Hyène-Porc, mais les branches gênaient ma vue.

Faisant un large détour qui m’amena le long de la palissade, je m’approchai de façon à avoir une meilleure vue de la silhouette.

C’était bien George. Je pouvais entendre les mouches bourdonner autour de lui.

Un long pieu avait été planté dans le sol. George était empalé dessus, de sorte qu’il conservait la position debout, un peu comme s’il eût été encore vivant. Il avait une tête encore plus effrayante que dans mon rêve. Il semblait regarder fixement la lagune, à travers le nuage de mouches bleues qui s’abreuvaient de son sang.

Pris de nausée, je reculai. Ce supplice était plus raffiné et plus cruel que tout ce que la brutalité aveugle des Bêtes pouvait imaginer. Et pourtant, qui d’autre pouvait avoir fait ça ? La seule hypothèse acceptable était que l’idée venait de Renardeau. Comment Dart avait-il pu les laisser faire ça si près de sa forteresse, cela, par contre, demeurait un mystère.

Il y avait manifestement eu ici un changement dans l’équilibre des forces durant ma brève absence. Le silence même dans lequel étaient plongés les lieux en disait long à ce sujet. Il était significatif que le prix à payer l’eût été par George. Son statut de contremaître de Hans l’avait mis dans une position intermédiaire intenable. Son inimitié avec Renardeau (du moins le supposais-je) avait scellé son destin. Mais combien d’autres étaient morts ?

Conscient de la possibilité d’un piège, je revins sur mes pas le long de la palissade, sans lancer d’appel à quiconque pouvait se trouver à l’intérieur.

À mesure que le terrain se faisait plus accidenté, ma progression devenait plus difficile, mais je réussis à gagner l’arrière de l’enclos, où se trouvaient les laboratoires. Là, je m’arrêtai, tendant l’oreille ; quelque chose bougeait de l’autre côté de la palissade.

Pourquoi je n’appelai pas, je ne le sais pas encore aujourd’hui. Peut-être à cause de quelque chose dans ces mouvements qui me mettait mal à l’aise – quelque chose de furtif et d’irascible à la fois. Je restai où j’étais, la bouche sèche, écoutant la chose inconnue qui passait et repassait à moins d’un mètre de moi.

Figé dans mon immobilité, comme si on m’avait jeté un sort, j’avisai un long poteau qui traînait par là. Il faisait dans les quinze centimètres de diamètre et avait probablement fait partie de quelque échafaudage lors des travaux de construction – c’était du moins ce qu’on pouvait penser. Quand les bruits qui venaient de l’autre côté de la palissade eurent expiré, je me dirigeai vers le poteau et essayai de le soulever.

Il refusa de bouger. C’est seulement en le poussant d’un côté et de l’autre que je réussis à le faire céder légèrement. Il était coincé entre des blocs de rocher. Je poursuivis mes efforts, et réussis finalement à le dégager. Il faisait trois mètres de long.

À grand-peine, je le traînai sur le devant de la palissade, aussi près de George que je le désirais. Il était anormalement immobile – c’était ce qu’il y avait de plus effrayant en lui. Puis je laissai le poteau tomber en avant de manière à ce qu’il pointe un peu au-dessus de la clôture. Il formait ainsi une sorte de rampe le long de laquelle je pouvais grimper.

En tombant, le poteau déclencha une sonnette d’alarme quelque part à l’intérieur de l’enclos. Je l’entendis grésiller interminablement sans recevoir de réponse. M’assurant dans la mesure du possible que je n’étais pas observé, je me hissai au sommet du poteau et sautai de l’autre côté de la palissade. Je m’aplatis sur le sol et tendis l’oreille. Rien que le grésillement obstiné de la sonnette d’alarme.

Comme je me dressais sur mes pieds, Heather apparut à la fenêtre et me fis signe de la main. Grand fut mon soulagement de la voir. Je commençais presque à croire que tout le monde sur l’île était mort.

Heather fit de grands gestes et disparut. Jamais elle n’avait paru aussi agitée. Un instant plus tard, elle déverrouillait la porte de la maison et me faisait entrer.

Ses longs cheveux noirs semblaient un peu en désordre, mais elle n’avait par ailleurs pas changé depuis la dernière fois où je l’avais vue. Elle portait le même ensemble tunique-pantalon et ses éternelles sandales. Surprenant mon regard, elle m’adressa un petit sourire charmeur avec ce mouvement de tout le corps qui lui était propre.

— Calvert ! Vous ne pouvez pas savoir comme je suis contente de vous revoir !

Elle s’agrippa à moi. Automatiquement, je passai un bras autour d’elle en songeant à tout ce qu’avait d’étrange le fait d’entendre parler un anglais standard, d’être entre quatre murs, de sentir la morsure de l’air conditionné, d’entendre… oui, c’était bien une symphonie de Joseph Haydn qui jouait en sourdine à l’intérieur du bâtiment. Et tout était si sec. J’eus un instant la vision du petit corps humide, agile, insatiable de Lorta ; il niait tout ce qu’il y avait en ces lieux, exactement comme tout ce qu’il y avait en ces lieux lui était nié – en dépit de la fille qui s’accrochait à moi en cet instant. Ce fut pour moi l’occasion de mieux pénétrer le caractère de Heather ; elle aussi était un être sensuel, mais sa sensibilité avait été dévorée par ce que nous appelions civilisation. Elle n’échappait jamais au contrôle de son intellect. Je ne rencontrerais jamais plus personne comme Lorta. Pas plus que je n’essaierais de la décrire à qui que ce soit ; elle passerait pour une putain, une nymphomane – alors qu’elle était seulement libre, spontanée, tout le contraire de cette chatte cultivée.

— Où est Dart ? demandai-je en retirant mon bras.

Heather fixa sur moi un regard étrange. Elle porta un doigt à sa bouche, en un geste que je me rappelais bien.

— On vous croyait mort, vous savez. C’est formidable de vous voir – et en pleine forme, avec ça. Vous n’êtes vraiment pas content de me voir ?

Je dis machinalement :

— Si, je suis très content de vous voir.

Elle laissa échapper un grognement.

— Ce que vous pouvez être coincé ! Le politicien type. Ça ne vous arrive jamais de vous laisser aller, d’être un peu vous-même ?

Rire de ma part.

— Quel embrouillamini de questions ! Où est Dart ?

— Il est malade.

Voilà qu’elle boudait.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Vous feriez mieux de venir le voir, si vous avez une telle préférence pour la compagnie masculine.

Sans plus de discours, elle me conduisit vers le couloir que je connaissais bien ; nous passâmes devant ma cellule, franchîmes une porte rouge et enfilâmes un couloir infiniment plus luxueux, avec des peintures abstraites accrochées aux murs. Au bout du couloir, Heather me fit signe d’attendre et pénétra dans une pièce dont la porte était ouverte. Je perçus une brève conversation à voix basse, puis Heather m’invita à entrer.

Dart reposait sur un lit dans une pièce qui tenait de la chambre à coucher et du dispensaire. Elle ne comportait pas de fenêtre. Dés images relayées par satellites défilaient sur toute la surface d’un mur. Mortimer Dart était soutenu par des oreillers ; il avait un fusil à côté de lui. Il aurait été bien incapable de s’en servir ; son fauteuil roulant, avec sa panoplie de bras cyborganiques, se dressait grotesquement à côté du lit ; une robe recouvrait les menues excroissances qui prolongeaient ses épaules.

Il portait un bandage autour de la tête comme un turban. Il lui couvrait l’œil gauche et une partie de la joue. Des égratignures profondes lui marquaient les joues, le cou et la poitrine. Son œil droit me fixait, plein d’une indicible colère.

Un peu secoué par ce spectacle, je m’approchai de lui et lui demandai ce qui lui était arrivé.

Sa voix était pâteuse, à peine reconnaissable.

— J’irai mieux dans un jour ou deux. J’ai pris tout ce qu’il fallait pour ça. C’est la fièvre… J’ai attrapé ça près de cette satanée tombe. Il faut que vous défendiez cet endroit jusqu’à ce que j’aille mieux, maintenant que vous êtes là. Ils attaquent à la tombée de la nuit. Ils seront là ce soir. Comment êtes-vous entré ici ?

Je le lui dis et son regard brûlant se dirigea vers Heather.

— Tu étais censée faire le guet ! Ils nous tueront si jamais ils arrivent à s’introduire ici. Ils connaissent maintenant le goût du sang et un peu celui du pouvoir. Ce n’est pas une plaisanterie… Une phrase ne cesse de me trotter par la tête depuis que je suis allongé ici. Elle serait de notre bon vieux Nietzsche que ça ne m’étonnerait pas. Le pouvoir corrompt, mais un petit bout de pouvoir corrompt radicalement. C’est ce qui se passe avec eux. J’aurais dû les supprimer depuis longtemps, Bella et tous les autres. Vous, et Heather, et Da Silva, vous vous relaierez pour monter la garde…

— Que vous est-il arrivé ? répétai-je.

— Je vous l’ai dit. J’ai attrapé la crève à cet Endroit pour les Morts. Et le voyage m’a sérieusement secoué. J’ai relâché ma vigilance… on ne peut avoir confiance en personne, Roberts. Quand je vois comment le monde s’est coalisé contre moi alors même que j’étais encore dans le ventre de ma mère, je me demande comment j’ai réussi à vivre aussi longtemps. Un jour, quand j’irai mieux, j’enverrai toute cette maudite île par le fond…

Sa voix s’étrangla.

Je lançai un regard interrogateur à Heather. Elle me fit un signe des yeux et dit à Dart :

— On va tout de suite aller retirer ce poteau de la palissade, Maître, comme ça nous serons tranquilles. Je reviendrai vous voir bientôt. Restez tranquille sur votre lit.

Une fois dans le couloir, elle m’agrippait de nouveau.

— C’est la fièvre, Calvert. Il bat la campagne. Je l’ai bourré de médicaments, mais j’ai une peur de tous les diables, vraiment. Nous voilà fourrés dans un fichu guêpier.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Il s’est fait attaquer par Bella ? Où est-elle ?

— Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé. Mais c’est bien Bella qui lui a fait ça… hé, vous n’imaginez quand même pas que je griffe comme ça ! À mon avis, il est tombé ou il a trébuché sur quelque chose, et elle en a profité pour l’attaquer. Je n’ai pas osé entrer. Il lui a tiré dessus et elle a disparu.

— Elle est avec les Hommes-Animaux ?

— Si seulement elle pouvait y être ! Non, elle est quelque part par là. Elle s’est enfuie dans les laboratoires et s’y est enfermée. Cal, il va vous falloir aller là-bas et la tuer… avec tout ce que vous trouverez là-bas de vivant.

J’aimais la façon dont ils tenaient pour établi que j’étais de leur côté.

Nous déverrouillâmes la porte d’entrée et nous rendîmes dans l’enclos, où les boîtes de peinture de Maastricht continuaient de traîner. Je pouvais sentir l’odeur que dégageait George de l’autre côté de la palissade.

— Laissez-moi sortir. Je vais traîner ce poteau à l’intérieur. Comme ça personne d’autre ne pourra s’en servir.

J’avais accepté spontanément la perspective d’un siège.

— Est-ce que vous ne pourriez pas nous débarrasser de cette chose épouvantable qu’ils ont plantée dehors ?

— Peut-être à un autre moment.

— Cette puanteur me ferait vomir, si vomir n’était pas d’une aussi grande indignité…

Compte tenu des circonstances, Heather faisait preuve de beaucoup de sang-froid et d’efficacité. J’essayai de ressentir moins d’hostilité envers elle tandis que je tirais le poteau à l’intérieur de l’enclos. Elle montait la garde près de la porte. Je me souvins qu’elle pratiquait excellemment le karaté et j’étais certain qu’elle saurait utiliser son art contre les Hommes-Animaux en cas de nécessité.

En un rien de temps le poteau était rangé contre la palissade et la porte extérieure refermée.

Comme nous rentrions, contents d’échapper à l’écœurante odeur de putréfaction, je dis :

— Dart m’a bel et bien abandonné à mon sort au cimetière… ça n’a pas été une sinécure de revenir ici. Vous n’auriez pas un petit sandwich à m’offrir ?

— Je crois que je me fais trop de mauvais sang pour Morty, dit-elle. Il va perdre l’usage de son œil gauche, à moins d’un miracle… Bien sûr, je vais vous préparer quelque chose à manger… Vous devez mourir de faim. Ensuite vous pourriez peut-être prendre une douche et changer de vêtements. Vous sentez presque aussi fort que ce pauvre George, là-bas.

Oui, une fille civilisée, pensai-je. J’avais passé trois nuits dehors, et trois nuits de survie sur l’île du Dr Moreau équivalaient à un siècle ailleurs ; tout ce qu’elle trouvait à dire, c’était : « Je vais vous préparer quelque chose à manger. » Elle était assez avisée pour ne pas chercher à savoir ce qui m’était arrivé.

Je ne perdis pas de temps à penser à elle. Dès que je l’entendis s’activer dans la cuisine, je fonçai dans l’autre couloir, essayant chaque porte qui se présentait. J’eus de la chance avec la seconde. C’était la salle de radio. J’entrai, refermant la porte derrière moi.

L’équipement en était tout à fait imposant. Il m’était familier pour l’essentiel. C’était en fait une station USCF standard dans presque toutes ses composantes, une MVFQ 12 Mk VI. Un bourdonnement satisfait montait des appareils ; les bandes enregistreuses étaient prêtes à démarrer au moindre signal. Que c’était beau !

Après avoir réglé l’émetteur-récepteur sur la longueur d’onde de San Diego, j’actionnai l’interrupteur « Émission » et expédiai une onde porteuse. La réponse fut presque immédiate. Des voix américaines un peu cassantes s’élevèrent, et quelques secondes plus tard je parlais au capitaine Jimmy Hobarts des Secours Maritimes. Aussi précisément que possible, je lui donnai ma position géographique et lui résumai la situation.

— On se croirait dans la même maison, dit-il. Attendez. (Dix secondes de silence, puis :) Nous vous envoyons un hélico de la Marine de notre base de Fiji. Il devrait être dans vos parages… attendez que je voie ce que dit la météo…

Je n’entendis plus que les bruits de fond de son bureau à San Diego ; puis sa voix s’éleva de nouveau :

— On prévoit du beau temps dans votre zone pour les prochaines vingt-quatre heures. Par contre on signale des intercepteurs ennemis dans le coin. Mais l’hélico aura ordre de voler à basse altitude, et il devrait être auprès de vous dans, disons, sept heures, sept heures et demie. Non, plus tard. Huit heures maximum.

Je levai les yeux vers l’horloge. Il était 16 h 09. Il serait minuit avant que l’hélicoptère ne se manifeste.

— J’attendrai, dis-je à Hobarts.

— Il y aura de la place pour cinq personnes et une civière, ça ira ?

— C’est plus qu’il n’en faut.

Je lui donnai un numéro à Washington, afin qu’il pût avertir mon ministère de la continuation de mon existence ; il accusa réception.

— À bientôt.

Espérons que la formule se vérifiera, songeai-je en coupant la communication. Minuit était encore loin.

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