L'autre île du dr moreau
Chapitre 1
SEUL DANS LE PACIFIQUE
En temps de paix, la chute d’une navette spatiale dans l’océan Pacifique aurait fourni assez de matière dramatique pour que l’information eût atteint presque toutes les oreilles à l’heure du déjeuner. Durant les premiers mois de guerre en 1996, l’incident passa presque inaperçu, se réduisant à l’annonce qu’un sous-secrétaire d’État était porté disparu.
Il n’est pas dans mon intention de faire ici le compte rendu détaillé de cette catastrophe. Elle ne fait pas vraiment partie de l’horrible histoire que j’ai à raconter. Il suffit de dire que mon secrétaire et moi-même étions les seuls passagers, et que l’équipage ne comportait que deux membres, James Fan Toy et José Galveston. La navette sombra dans le Pacifique près de l’équateur, par 2° de latitude sud et 178° de longitude est. Mon secrétaire fut tué sur le coup ; pris de panique, il se redressa juste avant le choc et se brisa le cou.
L’appareil flotta assez longtemps pour nous laisser le temps, à Fan Toy, Galveston et moi, de nous en extirper et de sauter dans un radeau de sauvetage gonflable.
Échapper à la noyade était une chose, échapper à l’océan en était une autre. La guerre faisait rage loin de nous vers le nord, et nous nous trouvions dans une région peu fréquentée de l’océan. Nous ne vîmes ni avions, ni navires, ni terre. Les jours succédaient aux jours, sous un soleil qui ne cessait de nous accabler de son terrible poids. Nous n’avions guère de quoi nous en abriter et encore moins d’eau ; une gorgée deux fois par jour, telle était notre ration. Notre énergie vitale se consumant, nous en arrivâmes à rester étendus sous un toit de plastique gonflable, sans plus nous soucier de pagayer ou de garder un œil sur l’invariable horizon qui s’étendait autour de nous.
Le huitième jour, au petit matin, avant même que le soleil ne fût assez haut dans le ciel pour nous calciner, Fan Toy poussa un cri et tendit le doigt en direction de quelque chose qui flottait parmi les vagues. Nous nous redressâmes et regardâmes de tous nos yeux, prenant appui l’un sur l’autre.
Comme je me souviens bien de cet instant – la puanteur de nos corps et du matériau dont était fait le canot, le mouvement incessant des vagues, la vaste étendue d’eau ! L’eau où l’on pouvait voir un dauphin se diriger lentement vers nous.
— Il vient nous porter secours, dit Fan Toy.
Nous avions envoyé un message de détresse au moment où le Léda avait replongé dans l’atmosphère terrestre. Il pouvait très bien s’agir d’un dauphin de la navale qui venait nous guider vers un sous-marin croisant dans les parages – tel était du moins l’espoir que faisait naître en nous l’apparition de l’animal.
— Il n’est pas forcé qu’il soit de notre côté, dit Galveston.
Nous plongeâmes les mains dans l’eau et aspergeâmes nos visages cloqués et nos yeux boursouflés pour tâcher de mieux y voir.
— Oui, c’est un des nôtres, dit Fan Toy. Visez la bannière étoilée qu’il a sur la queue.
J’étais tout yeux moi aussi, et je parvins à distinguer le signe de reconnaissance dont il parlait.
— Il se déplace lentement. Peut-être qu’il est blessé, observai-je.
La créature semblait prendre pour du gros temps ce qui n’était qu’une légère houle ; elle roulait d’un bord sur l’autre tout en avançant vers nous.
Galveston sortit une pagaie.
— Ce bestiau a un air qui ne me plaît pas. Fous le camp !
Il allongea un coup au dauphin comme celui-ci arrivait à sa portée.
— Ne fais pas l’idiot, protesta Fan Toy en essayant de faire tomber la pagaie des mains de Galveston.
Les deux hommes se mirent à lutter faiblement.
Mon attention fut momentanément attirée ailleurs. Un banc de poissons volants – le second que l’on voyait depuis que nous avions pris place sur le radeau – passa derrière nous, au ras des vagues. L’un d’eux, légèrement à l’écart de ses congénères, atterrit dans le canot.
C’était de la nourriture. Comme je me penchais pour l’attraper, quelque chose accrocha mon regard à l’horizon. Je n’aurais su dire ce que c’était – peut-être le mât d’un navire que le soleil faisait miroiter. Je me baissai pour saisir le poisson frétillant.
Bien m’en prit. C’est à cet instant que se produisit l’explosion. Un mur sonore me percuta, m’expédiant dans la mer.
Je refis surface, suffoquant et frappé de surdité. L’eau bouillonnait autour de moi. Le canot de sauvetage avait disparu. Ainsi que Fan Toy et Galveston. Je hurlai leurs noms. Des membres et des morceaux de chair flottaient autour de moi, allongeant des tentacules rouges qui se diluaient dans les flots. Ils avaient été mis en pièces avec le dauphin et le radeau.
Le seul élément encore à flot et par bonheur intact était le toit gonflable. Je réussis à grimper dedans, à écoper l’eau à l’aide de mes seules mains et à obtenir une stabilité précaire. Je parvins aussi à récupérer une pagaie. Puis je restai allongé où j’étais, dans un état de complète hébétude, tandis que l’ouïe me revenait lentement – mais pas mes compagnons.
Pour je ne sais quelle raison, j’avais été épargné une nouvelle fois. Je me dis triomphalement – allant même jusqu’à murmurer les mots sur mes lèvres craquelées – que mon amour de Dieu et de la patrie me ferait traverser tous les périls jusqu’à la victoire. Il ne faisait pas de doute que le Léda avait été saboté par des éléments subversifs sur la base lunaire, et que ce sabotage me visait tout particulièrement. Et pourtant j’avais survécu. Et j’étais bien décidé à continuer.
Peut-être que Fan Toy et Galveston faisaient partie du complot, car on ne peut faire confiance à personne dans une guerre mondiale. Ils avaient été détruits. Je vivais.
Je disposais désormais d’un canot de fortune. J’étais encore trop engourdi pour pagayer. Mais une petite brise se mit à pousser le toit gonflable, creusant lentement la distance entre le carnage et moi. Ce qui était heureux. Deux requins commençaient à tourner dans les parages. Puis un autre se mit de la partie, et encore un autre. Je vis bientôt plusieurs ailerons triangulaires tracer des cercles rapides dans les eaux maculées de sang.
Il n’était guère difficile de deviner ce qui s’était passé. Le dauphin avait été dressé pour le combat naval. Il avait dû être expédié en mission suicide, muni d’une charge explosive, peut-être un dispositif nucléaire, et programmé pour quelque cible particulière. Les défenses ennemies l’avaient touché et blessé. À demi privé de connaissance, il avait continué de nager, Dieu savait sur quelle distance. Apercevant notre radeau, il s’était dirigé vers nous, probablement en quête de secours. Galveston l’avait frappé de sa pagaie, activant le détonateur de la charge explosive.
Cette théorie trouvait sa confirmation dans la façon dont nous avions trouvé le dauphin en train de nager tout seul. Un dauphin ordinaire, quand il est blessé, trouve secours auprès de ses congénères, qui l’accompagnent sur des centaines de milles, si besoin est, jusqu’à un endroit abrité où il peut récupérer. Notre camarade, avec son fardeau mortel, avait été forcé de voyager seul jusqu’à la fin.
Il était impossible de se tenir debout dans ma mince embarcation. Je ne pouvais que rester assis et scruter l’horizon pour essayer d’y repérer cette chose miroitante. Mais elle n’était nulle part en vue.
Mes forces commencèrent à m’abandonner à mesure que je perdais espoir. Le soleil tapait de plus en plus fort ; je trouvai un seau pliant et me l’enfonçai sur la tête pour me protéger. Puis je me laissai aller sur le dos du mieux que je pus, incapable de pagayer vu qu’il n’y avait rien vers où pagayer.
Des secondes, des minutes, des heures s’écoulèrent avant que je ne relève la tête. Qui saurait dire toutes les pensées qui se bousculèrent dans ma tête ? Quand je m’arrachai enfin à ma rêverie pour regarder autour de moi, une île était en vue.
Comme elle me parut belle, extraordinairement plus positive, plus achevée, que le misérable élément au milieu duquel je marinais ! Je me dressai sur mes pieds dans mon enthousiasme et je fis aussitôt chavirer mon embarcation. Dès que je l’eus réintégrée, je m’empressai de me retourner pour voir ce qu’il était possible de voir.
À cette distance, la terre présentait l’aspect d’un énorme bloc rocheux aplati au sommet. Sur ce sommet se dressait une installation quelconque ; c’était ce que j’avais aperçu quand je m’étais baissé pour ramasser le poisson volant. Malgré l’espoir dont me remplissait cet indice d’une activité humaine, ma méfiance fut tout de suite en éveil ; le monde était à ce point rempli de dispositifs automatiques de diverses sortes, des systèmes détecteurs de missiles aux appareils destinés à faciliter la navigation, que la présence d’une installation ne prouvait pas qu’il y eût des gens dans les environs. Mais même une île déserte valait cent fois mieux que la pleine mer. Mourir sous un palmier semblait soudain le comble du bonheur.
L’île était encore éloignée. Un courant me poussait vers elle, et je me contentai durant un moment de rester allongé, recru de fatigue, laissant aux flots le soin de me transporter. Mon esprit se remit à vagabonder, dans un état de semi-délire ; je me débattais dans des situations compliquées en compagnie de gens que je ne connaissais pas mais croyais reconnaître.
Quand je m’arrachai à ma léthargie, le soleil était bas à l’est et de superbes bancs de nuages s’étiraient dans le ciel pour célébrer son déclin. L’île s’était considérablement rapprochée ; je parvins à distinguer de hautes falaises grises. L’installation n’était plus visible dans la lumière de fin d’après-midi.
Mon eau potable n’était plus qu’un souvenir. En dépit de mon épuisement, je saisis la pagaie et essayai de diriger ma frêle embarcation vers l’île, terrorisé à l’idée que les courants ne me fassent dépasser ce refuge durant les heures nocturnes et qu’il ne se retrouve loin derrière moi le matin venu. Je serais alors certain de mourir. C’était maintenant l’occasion ou jamais.
Je pagayais toujours à la nuit tombante. C’était quelque chose de glorieux et de terrible à la fois que d’assister au brusque passage du jour à la nuit ; même dans mon état d’épuisement j’en fus tout ému, et j’offris une prière à Dieu.
La brise qui m’avait plus tôt poussé vers l’ouest se mit à souffler en sens contraire à la venue du soir. Mon embarcation n’avançait pratiquement plus. Je me battis dans le noir aussi longtemps que je pus, m’écroulant finalement au fond de mon esquif, où je dormis d’un sommeil agité, dans un semi-délire.
Je me réveillai avant l’aube, complètement glacé, convaincu que j’étais en train de mourir. Je restai là comme un paquet défait, la pagaie au creux de mes bras, la mâchoire pendante, la bouche parcheminée, tandis que le mouvement de la Terre rendait une nouvelle fois cette partie du monde à la lumière.
J’ouvris les yeux et redressai la tête. De grandes falaises se dessinaient tout près, éclairées par les premiers rayons du soleil. Elles s’élevaient à pic au-dessus des vagues, sans nul rivage où aborder. Loin au-dessus de l’eau jaillissaient des arbustes qui leur faisaient une couronne de verdure. Des oiseaux tournoyaient à leur aplomb. Je les contemplai d’un œil émerveillé. Mon toit gonflable était en train de reprendre sa lente progression vers l’ouest, à moins de trois cents mètres des falaises.
Un détail était particulièrement remarquable. Sculptée dans la paroi rocheuse, à un endroit qui paraissait totalement inaccessible, se détachait une lettre gigantesque.
La lettre me dominait. Je la fixai, tâchant de lui trouver un sens, mais dans mon imagination engourdie elle semblait dépourvue de toute signification, n’exister que pour elle-même. Sa forme même suggérait une vigoureuse indépendance bipède. C’était un énorme M.
La réverbération de la lumière sur les falaises était aveuglante, mais le M se détachait en noir. Quelle que fût la personne qui l’avait sculpté dans le roc, elle avait tout fait pour qu’il fût visible de loin en le badigeonnant de goudron ou de toute autre substance collante noire.
Des pensées de nature vaguement religieuse me vinrent à l’esprit. Je m’entendis dire du bout de mes lèvres craquelées : « Au commencement était la lettre. » Je ris faiblement. Puis je m’affalai dans mon embarcation.
Quand je me décidai à regarder de nouveau, le M avait un peu glissé en arrière, double pilier noir. Les falaises les plus proches étaient moins escarpées et plongées dans l’ombre. Les arbres se faisaient plus nombreux. Je m’imaginai même avoir aperçu un bâtiment au milieu de la végétation comme ma tête retombait une fois de plus. Mais à force de me dire que je devais absolument faire quelque chose, je parvins à redresser encore ma carcasse. Je m’arrosai la tête et le cou d’eau de mer, résistant à la brûlure du sel sur mes lèvres.
Mon esquif dérivait devant une falaise orientée au sud-ouest qui n’était pas éloignée de plus de deux cents mètres. En temps normal, je n’aurais pas hésité à gagner la terre ferme à la nage ; à ce moment-là, je ne me sentis capable que de mettre mes mains en porte-voix pour appeler à l’aide ; mais ma voix devait rivaliser avec le bruit du ressac contre les rochers, et une soif atroce me paralysait la gorge.
Il était visible qu’en moins d’une heure j’aurais atteint l’extrémité de l’île pour être de nouveau emporté en pleine mer. Les falaises devenaient moins massives. Il devait être possible de se hisser à terre à l’endroit situé le plus à l’ouest. Au moment où je passerais à sa hauteur, il me faudrait me jeter à l’eau, m’en remettant à Dieu et à ce qui me restait de force pour m’amener à terre.
Comme je me préparais à cette épreuve, je découvris que l’on m’observait. Trois ou quatre indigènes se tenaient sous les arbres parmi les taillis, les yeux fixés sur moi. À cette distance, il m’était impossible de bien les distinguer, mais quelque chose en eux – qui tenait à leur visage ou à leur maintien – me donna une impression de rare bestialité. Ils se tenaient presque immobiles, me suivant des yeux par-dessus les vagues ; puis ils disparurent ; les fourrés bougèrent un instant et se remirent en place.
Je tournai mon attention vers l’extrémité de l’île, dont on pouvait voir à présent qu’elle refaisait saillie au-delà de la côte sous la forme d’un îlot, un étroit chenal séparant ce dernier du rivage. La question était de savoir si le courant qui me poussait allait m’entraîner au large de l’île ou tout près de sa pointe, entre l’île elle-même et l’îlot, auquel cas il ne me serait pas difficile de gagner la terre ferme.
Comme je réfléchissais à ce problème, une lourde embarcation jaillit derrière l’île dans un bruit assourdissant. Soulevant une gerbe d’écume derrière elle, elle vira dans ma direction.
Il y avait deux hommes à bord. Je n’aperçus distinctement que celui qui était à la barre. Sa face était noire et de nouveau, comme avec les observateurs installés sur la falaise, j’en retirai une impression d’animalité.
Le bateau qu’il pilotait était peint de ce marron qu’ont les eaux boueuses. Comme il s’approchait de moi et virait maladroitement par le travers, sa houache vint inonder mon esquif. Je me retrouvai en train de barboter dans l’eau. À demi noyé, j’entendis jurer les occupants du bateau ; puis on me saisit par les poignets, les épaules, et je fus hissé sans ménagement dans la vedette, comme j’entendis l’un des hommes l’appeler.
Dès que je fus sur le pont, le bateau redémarra dans une violente embardée. On me laissa rouler sur le pont comme un thon fraîchement péché, toussant et crachant l’eau de mer que j’avais ingurgitée.
Lorsque j’eus un peu récupéré, je me mis péniblement sur mon séant. C’est alors que je fus confronté à la physionomie la plus effrayante que j’eusse jamais vue. De près, sa bestialité était écrasante, au point que je ne fus pas loin de croire que je délirais.
Sous un chapeau de cuir avachi n’apparaissait aucun front, rien qu’une grosse face bouffie couverte de poils. La mâchoire était saillante et dépourvue de menton. Une énorme bouche s’étirait en arrière, les coins disparaissant presque dans l’absurde chapeau, les lèvres charnues n’arrivant pas à cacher tout à fait les puissantes incisives de la mâchoire inférieure. Au-dessus de cette formidable bouche pointait un nez en forme de museau, plissé en un ricanement rappelant celui de la hyène, que surmontaient deux yeux pratiquement sans paupières. Ces yeux me regardaient à présent, m’imposaient leur dur éclat rougeâtre. Je reculai sous le choc. Mais je restai forcé d’en soutenir le spectacle.
Le monstre me regardait d’un air des plus étranges, à la fois agressif et craintif, comme s’il hésitait à se jeter sur moi ou à s’écarter de mon chemin.
Nos yeux ne s’affrontèrent ainsi que l’espace d’un instant. De même que ne dura qu’un instant la bizarre ambiguïté qu’ils contenaient. Puis l’étrange homme noir reçut sur le dos un coup de son compagnon, qui vociféra : « Retourne à la barre, George ! Ne va pas encore faire des tiennes ! »
George le Noir regagna précipitamment son poste, sans dignité aucune. C’était un gaillard solidement bâti, pourvu d’impressionnantes épaules, mais court sur pattes. Il était engoncé dans une combinaison de travail grise.
Quand je tournai mon attention vers l’autre homme, mes premières impressions furent à peine plus favorables. J’étais décidément tombé dans un drôle d’endroit ! Ce spécimen était manifestement de type caucasien, sans malformations visibles, mais c’était une brute tout aussi épaisse. Il avait des traits lourds et terreux ; son expression était celle de l’abruti buté. Ses yeux présentaient la même couleur terreuse que sa peau ; ils plongèrent directement dans les miens l’espace d’un instant, puis se détournèrent d’une manière si furtive que je fus tout aussi déconcerté que sous le regard sauvage de George. Il évitait systématiquement tout regard direct.
Bien que rien en lui ne plaidât en sa faveur – en dehors du fait capital qu’il m’avait sauvé des eaux – j’acquis la vague impression que c’était un homme intelligent, sensible même, qui essayait de tenir quelque effrayant savoir enfoui au fond de lui ; et que cet effort l’avait animalisé.
Ses cheveux embroussaillés tiraient sur le roux et quelques poils de barbe inculte marron-jaune végétaient sur son visage. Il portait un fusil à pompe à l’épaule et serrait une bouteille dans sa main gauche.
Quand il croisa mon regard, il me tendit la bouteille, évitant de me regarder directement, et dit d’un ton moqueur :
— On dirait qu’un petit coup à boire ne te ferait pas de mal, héros !
— C’est d’eau dont j’ai besoin, dis-je.
Ma voix avait tout du croassement. La sienne était pâteuse, empreinte d’un léger accent. Il me fallut un petit moment pour me rendre compte que l’anglais n’était pas sa langue maternelle.
— Du vin de palme. Idéal le matin. Cuvée récente. Te fera le plus grand bien.
— J’ai besoin d’eau.
— Comme tu voudras. Il faudra que t’attendes qu’on soit à terre.
George était en train d’engager sèchement le bateau dans l’espace qui séparait l’île de l’îlot, courbé sur la barre avec une espèce de férocité appliquée. J’aperçus un morceau de plage de l’autre côté. L’homme blond cria à George d’être moins brusque.
— Quel est cet endroit ? demandai-je.
Il abaissa de nouveau les yeux sur moi, partagé entre la pitié et le mépris, fuyant mon regard.
— Bienvenue dans l’île du Dr Moreau, héros, dit-il.
Il bascula encore une fois la bouteille sur ses lèvres.
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