L'autre île du dr moreau

Aldiss Brian · Chapitre 12 sur 13

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L'autre île du dr moreau

Chapitre 11

 

ENCORE UNE VISITE POUR LE GRAND

MAÎTRE

 

Je tenais de nouveau les rênes de mon destin, pour autant que ce fût possible dans nos sociétés si complexes. La guerre apportait des changements partout. Il se pouvait que l’ancien ordre des choses fût en train de sombrer dans les ténèbres ; mais au moins les stations radio continuaient de fonctionner et les hélicoptères de voler. C’était là le genre de choses que je comprenais et auquel j’attachais du prix, bien que mon expérience sur l’îlot des otaries fût encore trop récente pour que j’aille sur le moment jusqu’à me réjouir de leur existence.

Aucune importance. Certaines dispositions pouvaient être prises. Une administration pouvait remplacer le chaos. Je tirais des plans sur l’avenir avant même de quitter le pupitre de la salle de radio. Quand l’hélicoptère serait là, Dart, Heather et Satsu monteraient avec moi. Dart avait besoin de soins.

Je ferais un rapport sur les conditions qui régnaient sur l’île dès mon retour à Washington. Suivrait une enquête officielle – et de sérieux remaniements dans le ministère, quel qu’il soit, qui subventionnait les expériences avec une telle légèreté. Ces expériences seraient soumises à examen, arrêtées, et privées de tout soutien financier, si j’avais mon mot à dire en la matière. Un bureau médical réduit serait créé pour veiller à ce que les Hommes-Animaux soient humainement traités durant le reste de leur existence. Autant valait, dans leur cas, proposer la stérilisation, de façon à ce qu’ils ne donnent pas naissance à une nouvelle génération de malheureux.

Bien. Dart sur la touche, il restait deux problèmes à régler avant minuit. Ces problèmes avaient noms Bella et Renardeau.

Il me fallait retrouver Bella et m’assurer qu’elle n’aurait pas encore à subir de mauvais traitements. Quant à Renardeau, je pensais que si j’arrivais seulement à le raisonner, il pourrait ramener les Hommes-Animaux dans le droit chemin ; peut-être pourrions-nous faire de lui leur chef légitime – ainsi nous n’aurions plus à craindre de nouveaux désordres.

Il n’y aurait plus d’effusion de sang. En parlant avec Renardeau, je tâcherais aussi de savoir ce qu’il était advenu du pauvre Bernie. Peut-être serait-il possible de lui procurer une vie plus heureuse, s’il était encore vivant. Il se pouvait même que je puisse lui trouver un petit travail subalterne dans mon pays, peut-être à la ferme de mon père.

Tels étaient les projets que je me plaisais à former avant même que j’eusse quitté la salle de radio.

Heather était de l’autre côté de la porte.

Toute gentillesse l’avait quittée. Dans les traits de son visage, la tension de son corps, je vis une détermination mortelle. Elle me tenait sous la menace d’une arme que j’avais déjà vue – sœur jumelle de celle que Da Silva trimbalait quelques jours auparavant. Je compris que ma dernière heure était arrivée. La vérité surgit, armée de crocs, entre nous.

Aucun de nous deux n’avait besoin de parler. Elle m’avait surpris dans la salle de radio et avait la ferme intention de me tuer ! J’allais tout faire pour l’en empêcher, essayer de la désarmer ou de la tuer.

Je bondis sur elle.

Mais c’était un bond d’importance que j’avais à faire ; dans l’air chargé d’électricité qui nous séparait je vis son bras droit se lever. Sans changer autrement de posture, elle tira. Je n’entendis qu’un léger sifflement, quelque chose comme ZZlit.

« Ce truc marche à l’air comprimé », me dis-je absurdement, tandis que mes genoux se dérobaient sous moi et que je tombais en avant, essayant sans y parvenir de porter une main à la brûlure cuisante qui irradiait à partir de mon épaule gauche dans tout le reste de mon corps. Heather se recula et me regarda m’écrouler.

Tous mes muscles étaient devenus flasques. Je n’avais plus aucun moyen de m’en tirer. Je me sentis comme un arbre abattu, tandis que je roulais sur moi-même pour m’effondrer finalement, le visage tourné vers le haut. Heather m’enjamba, examinant son œuvre avec une froideur professionnelle encore plus effroyable que la fatalité en personne.

Une vague de chaleur se répandit dans mon corps ; je crus que j’étais en train de mourir. Et pourtant mon esprit restait lucide. Comme en passant, la pensée me vint que j’avais été atteint par une aiguille contenant un poison mortel à l’effet instantané.

Sur ces entrefaites, j’entendis Dart appeler faiblement du fond du couloir. Heather se pencha sur moi et dit :

— Le Maître a toujours pensé que vous étiez un agent ennemi. Pas moi, mais il semble que j’avais tort. À présent je peux vérifier.

Elle entra dans la salle de radio. J’avais parfaitement entendu ses paroles, mais j’avais de la difficulté à mettre les mots ensemble et leur trouver un sens.

Je restai étendu là, au milieu d’une succession de vagues de douleur et de temps. Heather réapparut enfin. Elle contourna mon corps et s’éloigna en direction de la chambre de – comment s’appelait cet homme déjà ? – Dart.

Encore des vagues, encore des éternités. J’essayai de penser à Lorta.

Et voilà que Heather était de retour et se penchait sur moi.

Elle me souleva la tête.

— Cal, je sais que vous pouvez m’entendre. Écoutez, vous êtes sorti de l’auberge. Vous n’êtes pas un agent soviétique, vous n’êtes que le gros pataud de politicien naufragé que vous avez toujours affirmé être. Je vais vous donner quelque chose pour contrecarrer l’anesthésique qui engourdit votre organisme, et vous allez retrouver la forme en un rien de temps.

La femme de combat était oubliée. Avec des gestes de véritable infirmière, elle me cala contre le mur, alla chercher une seringue et m’injecta un liquide transparent dans le sang. Puis elle m’apporta une tasse de café – du vrai, pas du synthétique. Le temps se remit en route pour moi.

Elle m’aida à me remettre sur mes pieds et me traîna jusqu’à mon ancien lit, où elle m’installa confortablement.

— Vous vouliez me rouler, Cal, espèce de salaud, en me demandant un sandwich, dit-elle. Quelle idiote j’ai été de me laisser berner aussi facilement. Ça a marché au poil… vous voilà tiré d’affaire maintenant. Le Maître était persuadé que vous n’étiez pas ce que vous affirmiez être. Je suppose que vous savez pourquoi ?

Je ne savais pas pourquoi, mais j’étais incapable de parler, de formuler ma question en mots. Je pouvais sentir l’antidote faire son effet, me dénouer.

— Il va maintenant falloir que je me fasse à l’idée que vous n’êtes pas de la petite bière mais quelqu’un qui a le bras long à Washington, dit-elle. C’est drôle d’avoir Morty au lit dans une pièce et vous au lit dans une autre… Ça me donne l’occasion d’intercéder en sa faveur. Il a vraiment besoin de plus de fonds et d’assistance ; le Ministère est tellement dur à la détente de ce côté-là ! Vous pourriez dire un mot pour nous. Je sais quelles sont vos préventions contre ce qui se passe ici, Cal, mais je vous ferai faire le tour des laboratoires, que vous n’avez pas encore visités, et vous verrez comme ils marchent bien en dépit de nos difficultés. Nous avons besoin de votre aide, Cal, vraiment…

Elle s’assit sur le lit et se blottit contre moi en me regardant gentiment dans les yeux.

— C’est le Ministère qui m’a envoyée ici. J’ai l’expérience des animaux. L’idée du Ministère était de faire de moi le garde du corps et l’assistante personnelle de Morty…

Sa chaleur et son délicieux parfum étaient des choses auxquelles il me fallut résister au sein même de ma faiblesse. Je rejetai aussi ce qu’elle disait, et émis un croassement de protestation.

— Vous ne saviez pas cela, Cal, n’est-ce pas ? (Elle fixa le vide d’un air songeur.) Il se peut que Morty ne soit plus dupe à présent. Vous vous souvenez quand l’Islam était sur le sentier de la guerre et que les forces cubaines en ont profité pour envahir Samoa ? Sale temps chez nous. Je suis arrivée sur l’île du Dr Moreau dans un avion privé – gracieusement mis à ma disposition par le Ministère – en prétendant que je fuyais Samoa. Morty a accepté mon histoire… et ma personne avec. Et pourquoi pas ? Il sait que le monde entier est en train de tomber en morceaux…

Elle poussa un soupir.

Un lourd silence s’installa dans la pièce – le grondement que j’entendais ne venait pas de l’océan à l’extérieur du bâtiment mais de l’intérieur de mes oreilles, où la vie recommençait à affluer. Puis elle reprit la parole, ses lèvres proches des miennes.

— Ce que je voudrais vous faire comprendre, Cal, c’est combien Morty est important pour l’effort de guerre. Je suis fière de servir, de faire quelque chose, n’importe quoi – de sentir qu’enfin je… ah, c’est difficile à formuler, mais il me semble qu’ici j’ai enfin un travail correspondant à mes capacités. Bien sûr, il y a des moments où je m’ennuie un peu, à cause de l’isolement, mais rares sont les femmes qui peuvent accéder au genre de fonctions que j’exerce ici. Je veux dire, c’est un travail d’homme que je fais – plus que ça même… (Elle se tortilla et se pencha un peu plus.) Encore huit ou dix ans, et je crois qu’on verra une femme à la présidence des États-Unis – ou du moins de ce qu’il en restera. C’est aussi l’avis de mon patron au Ministère.

Elle me caressa le visage.

— C’est un bon point pour la guerre. Je sais que c’est affreux, ces milliers de gens que l’on abat comme du bétail sur toute la surface du globe, mais au moins les attitudes sont tranchées et on peut les prendre pour ce qu’elles sont. Finis les faux-semblants. Les gens sont vos amis ou vos ennemis. Vous savez ce que ça signifie ? Ça signifie que c’est vous qui gagnez, ou eux, et ça simplifie tous les problèmes. C’est comme dans les vieux films de gangsters, en un sens. (Elle était maintenant allongée tout contre moi.) Il faut que vous fassiez un rapport sur nous quand vous serez de retour à Washington, Cal. Sinon c’est vous qui pourriez avoir des ennuis. Je veux dire, on est en temps de guerre, et les secrets doivent être gardés. Vous avez menacé le Maître et il n’a pas du tout aimé ça… Nous sommes vos amis, souvenez-vous. D’accord, il se passe ici un certain nombre de choses que vous n’approuvez pas, mais il se passe des choses bien pires, oh combien ! au sein des blocs soviétique et islamique, et sur une échelle beaucoup, beaucoup plus large. L’île du Dr Moreau n’est qu’une goutte dans l’océan. Il faut que des gens souffrent…

Je réussis à émettre un grognement.

— Cal, est-ce que vous commencez à sentir quelque chose ?

— Quel est le ministère qui vous emploie, Heather ?

Enfin j’avais réussi à sortir ma phrase. Elle sourit.

— C’est ce qui plongeait le Maître dans la perplexité, je crois. Voyez-vous, nous sommes subventionnés par votre ministère – le ministère des Affaires étrangères. Nous nous disions que si vous étiez qui vous prétendiez être, vous auriez dû ne rien ignorer de l’île du Dr Moreau.

Je revins à la vie et repris possession de mes moyens. Peut-être que le choc que m’avaient causé les paroles de Heather y était pour quelque chose. Je la persuadai d’aller me chercher à manger et à boire et m’assis au bord du lit. Il était 5 h 10.

Sa révélation ne changeait rien à ce que j’avais le devoir de faire une fois de retour à Washington. Je ferais mon rapport et remettrais ma démission. Quelque part dans l’immeuble où je travaillais, peut-être dans le coffre-fort d’un bureau de mon couloir, se trouvait un dossier. Sans doute portait-il un joli nom de code. Dans ce dossier vivait l’autre île du Dr Moreau, un double de l’île réelle, une petite utopie en bon ordre classée en paragraphes et sous-titres. Rien à dire sur le plan légal. C’était un objet abstrait. Des chiffres bien nets y étaient portés, avec toutes les colonnes soigneusement mises à jour par des comptables une fois par an.

C’était cette autre île que je devais détruire. L’île réelle ne pouvait pas exister dans sa forme présente sans cette autre île symbolique dans un dossier d’un coffre de mon ministère de Washington.

Je me levai lentement du lit et me mis à faire les cent pas. Quand Heather revint avec un sympathique petit casse-croûte sur un plateau, je me sentais de nouveau moi-même.

Comme je finissais de manger, nous entendîmes un bruit de chute lointain.

— C’est Morty, dit Heather d’un air inquiet. Il essaie de quitter son lit. Il faut que j’aille m’occuper de lui, ou il va se faire mal.

Je restai un moment assis à ma place, puis me levai, quittai la pièce et m’avançai doucement le long du couloir principal. Heather avait pris le couloir latéral, celui qui menait à la chambre de Dart. Je continuai jusqu’à la porte située vis-à-vis de la salle de contrôle. C’était une de celles qui menaient dans le secteur des laboratoires.

Bien que Heather m’eût proposé une visite guidée des labos, mieux valait peut-être aller y voir par moi-même. Pour commencer, je voulais découvrir ce qui était arrivé à Bella. Heather affirmait que Bella s’était réfugiée dans les labos ; mais plus les déclarations de Heather pouvaient être confrontées à la réalité, mieux on risquait de s’en porter.

Je tendis l’oreille vers la porte. J’essayai la poignée. Elle était fermée à clé, comme prévu. Il y avait dans la salle de contrôle des écrans de surveillance dont certains me montreraient ce qui se passait dans les laboratoires, de cela j’étais sûr. Avant d’aller y regarder, j’appelai doucement à travers la porte :

— Bella ?

Je perçus un mouvement dans la pièce. Quelqu’un se tenait aux aguets de l’autre côté de la porte. Un bruit. Comme celui qu’aurait fait un serpent en train de ramper sur un plancher. Une clé ferrailla dans la serrure. Comme la porte commençait à s’ouvrir, je sus que ce n’était pas Bella qui se trouvait derrière.

Ce que je vis était si effrayant, si invraisemblable, que ça aurait tout aussi bien pu sortir de quelque conte de terreur. Je fis un pas en arrière quand ça se mit à parler.

— Je ne sais pas qui vous êtes, dit la chose, mais si vous êtes au service du Maître, je dois vous faire entrer.

Cette diction parfaite, égale et élégante ! Bien plus acceptables étaient les phrases invertébrées des Hommes-Animaux, avec leurs syllabes distordues qui reflétaient leur vie tout aussi distordue.

La créature qui me faisait face était une caricature encore plus poussée de la forme humaine. Sa taille ne dépassait pas un mètre et demi, et son corps était exagérément massif. Elle avait des jambes extrêmement courtes, de sorte que les bras traînaient presque par terre. La tête était celle d’un dolichocéphale, le crâne s’allongeant en arrière en un cône presque parfait. Cette anomalie crânienne était soulignée par une totale absence de cheveux.

L’altération de la structure osseuse contribuait aussi à la laideur du visage, qui était démesurément charnu. Le front très bombé tombait bas sur les yeux, tandis que le menton se relevait en galoche, cachant presque la bouche. Pratiquement pas de nez. Le tout me rappelait certains dessins représentant le visage qu’offre le fœtus humain à sept mois. Mais l’aspect général de la créature était celui d’un gnome plein de méchanceté.

Le dégoût naturel qu’inspirait ce monstre était accentué par la curieuse qualité de sa peau, qui avait une couleur grisâtre, comme morte, et une texture presque écailleuse, tant elle était croûteuse. Le gnome était comme habillé d’une mue de serpent.

Comme il était forcé de lever les yeux vers moi, j’avais l’impression de contempler le visage d’un noyé de longue date. Même les yeux avaient l’air aqueux et sans vie.

Et pourtant la chose bougeait avec aisance et naturel, s’écartant pour me laisser entrer et me tendant même la main. Les ongles de cette main étaient recourbés sur la pointe des doigts, qui se trouvait ainsi parfaitement protégée. Je ne puis me résoudre à la saisir.

— Bella, dis-je. Je viens voir Bella.

— Vraiment ? Bella a causé beaucoup de dégâts ; nous avons dû nous occuper d’elle. Elle est en train de mourir dans la pièce à côté. Nous l’avons persuadée que sa vie ne valait pas la peine d’être vécue et lui avons donné les moyens de se suicider. Vous n’avez plus besoin de vous inquiéter.

— Il faut que je la voie. Menez-moi tout de suite auprès d’elle.

Comme je m’avançais vers la porte indiquée par le gnome, il dit :

— Vous autres Hommes-Pères êtes pleins d’impulsions soudaines.

Sa diction était si neutre que je ne saurais dire s’il y avait de l’envie ou de la moquerie dans ses paroles.

La pièce dans laquelle je me trouvais était la première d’un complexe qui comportait différentes salles et divisions. La présente antichambre était un bureau, où l’on remarquait principalement une rangée de fichiers et un terminal d’ordinateur. Ce qui accrochait immédiatement l’œil, c’était le sang qu’il y avait un peu partout, comme si une bataille avait eu lieu entre ces murs. Dans le coin près de la porte du fond, gisaient quatre petits corps de gnomes, horriblement mutilés.

La pièce voisine, un laboratoire au complet avec du matériel coûteux et des rangées de cultures sous verre d’un côté, offrait une scène de carnage encore plus impressionnante. Je me demandai combien de gnomes abritaient ces lieux. Au moins une douzaines d’entre eux étaient étendus morts ici et là. Je vis à leurs blessures que c’était l’œuvre de Bella. Ils baignaient dans leur propre sang, dont la lourde odeur imprégnait l’atmosphère.

Bella elle-même gisait dans un coin au fond de la pièce. Sa perruque était tombée et je crus qu’elle était morte. Quatre gnomes étaient debout auprès d’elle, les bras ballants, ne la quittant pas des yeux. Deux d’entre eux étaient des femmes, à en juger par leurs vêtements. Comme les hommes, elles étaient chauves. Quand elles se retournèrent pour m’examiner, je remarquai un léger développement du tissu mammaire sous leurs blouses.

Elles commencèrent par me demander mon nom, mais je ne leur prêtai pas attention et m’approchai de Bella. Comme je m’agenouillai près d’elle, sa tête se redressa en un mouvement de colère. Je fis un bond en arrière pour ne pas être mordu. Mais elle me reconnut et dit :

— Toi Quatre Membres Longs, toi pas aimer me voir recevoir fouet.

Elle ferma ses longs yeux.

Une seringue de plastique brisée traînait à côté d’elle. Sa tunique et ses pauvres mains difformes étaient couvertes de sang.

— Pourquoi n’as-tu pas rejoint tes semblables quand tu en avais la possibilité, Bella ?

— Semblables donner mort, tout pareil moi qui rester trop longtemps avec Maître. (Elle se mit à haleter.) Bella sentir comme Maître, créer ennuis.

Je pris sa tête dans mes bras sans qu’elle m’opposât la moindre résistance. Elle n’était rien de plus qu’un animal en train de mourir, et pourtant – tant était grand le désir de communiquer qui nous animait – elle était peut-être en cet instant plus humaine qu’elle ne l’avait jamais été. Des mots et des pensées continuaient de s’agiter dans son cerveau de bête.

— Moi faire bien mieux travail ici – essayer donner mort Maître, donner mort beaucoup méchants petits êtres ici. Tous tuer, être mieux. Plus d'ennuis, fini recevoir fouet.

— Oui, oui, Bella. Cet endroit est mauvais. Bientôt il n’existera plus.

Elle parut comprendre de travers.

— Bella plus exister, chère chose. (Elle s’étrangla sur ces mots curieusement tendres, puis releva un instant la tête.) Bella avoir encore plus d’ennuis avec Grand Maître aux Cieux maintenant.

Quelle fureur m’emporta ?

— Ce n’est pas comme ça, Bella ! Tout ça, c’est des mensonges. Il n’y a pas de Grand Maître aux Cieux. Après la mort il n’y a rien, rien du tout. À part le silence, Bella – rien que le silence. La paix. Pas de Grand Maître.

» Pas de dossier fantôme où tu n’es qu’un nombre sur un compte budgétaire. Rien de tout ça. C’est le mieux qu’on puisse croire, Bella. Il n’y a pas d’autre île où tu puisses aller.

— Vous constaterez que l’animal est décédé, me dit l’une des femmes.

Quand elle me toucha l’épaule, je me dégageai d’un mouvement brusque.

Reposant la tête de Bella sur le sol, je me remis debout et passai devant l’assemblée des gnomes. Ils se livraient à je ne sais quels lourds commentaires techniques sur la situation dont je n’avais que faire.

Pourquoi étais-je saisi d’un tel chagrin ? C’était comme un couteau qui me fouaillait. J’avais l’impression que ma propre vie m’avait quitté. Le visage méprisant de ma première femme me revint à l’esprit – je l’avais frappée et elle s’était détournée d’un air hautain, sans un mot. Je me hâtai vers ma chambre, où je restai un bon moment, la tête au creux de mes bras, les coudes appuyés contre le mur. Son chaud parfum animal continuait de m’imprégner.

J’aurais pu pleurer sur l’innocence animale souillée de Bella. Au lieu de cela, je réfléchis, toute honte bue, aux vicissitudes qui avaient marqué mon séjour sur ce rocher de cauchemar.

Devant mes yeux se déployait un véritable spectre d’épreuves terrestres, dans lequel tout ce qui pouvait arriver à un homme était classé par ordre, depuis le meilleur, sur la bande claire, jusqu’au pire, sur la bande foncée. Au sein d’un tel spectre il n’y avait pas de place pour des concepts comme le bien et le mal – je songeai aux clichés qu’il m’était arrivé de débiter à ce sujet et faillis éclater de rire. La couleur la plus claire du spectre correspondait à une sensualité pleinement assumée, la plus sombre était représentée par les choses sans nom avec lesquelles je venais d’entrer en contact.

Comme j’étais plein d’illusions, et confortablement installé dans mes illusions ! Je portais la responsabilité d’une bonne part de ce qui était arrivé. Dart avait à répondre de sa tyrannie, mais j’étais moi aussi coupable. En un éclair terrifiant, je me vis de retour à Washington, en train de déterrer le dossier Moreau, de prononcer mes condamnations générales – pour trouver finalement le tampon de ma signature sur l’autorisation première…

Mon arrivée sur l’île avait été le signal d’une série de morts en chaîne.

Hans Maastricht. Il avait réussi au cours des années à trouver un compromis entre son alcoolisme et les nécessités de son travail, jusqu’à ce que je vienne bouleverser son équilibre. Et sa mort avait été le point de départ de toutes les autres. J’avais refusé d’aller chercher son fusil au fond de la lagune. De sorte que Renardeau l’avait récupéré et avait blessé George pour finir par le tuer. Le coup d’éclat qui avait interrompu l’enterrement de Hans m’avait conduit à me réfugier auprès de Warren, avec l’aide de Bernie. De toutes les victimes, Warren était celle que je me reprochais le plus. Au cours de l’affreuse nuit où il avait trouvé la mort, il se pouvait que le fidèle Bernie eût été tué lui aussi – et si c’était le cas, il serait mort parce qu’il m’avait secouru… Et puis il y avait Bella…

À ce moment-là, mon autocritique prit fin. Si ça continuait, j’allais me cogner la tête contre les murs en pensant à mes ex-femmes. Il était inutile de se vautrer dans la culpabilité. Le meilleur moyen de me racheter était d’agir tout de suite, d’essayer de mettre à exécution le reste de mon plan concernant Renardeau avant l’arrivée de l’hélicoptère. Enfin, les créatures du laboratoire appelaient des explications de première main. Dart allait me fournir ça – immédiatement.

Je regardai ma montre. 17 h 51. J’avais du temps de reste. Le soleil n’avait pas encore disparu derrière l’horizon.

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