L'autre île du dr moreau
Chapitre 9
RÉJOUISSANCES NOCTURNES
La nuit commença dans le calme. La brise était tombée ; l’île du Dr Moreau baignait dans la clarté d’une quasi pleine lune. Je dormais sur une couchette dans un des baraquements annexes de Warren, tourmenté par de mauvais rêves.
J’étais en train de marcher dans un boqueteau de bambous, au milieu d’une confusion d’ombre et de lumière. Soudain, je tombai sur George, l’Homme-Hyène-Porc. Sur le coup, j’avais du mal à le reconnaître ; puis je voyais du sang couler sur sa figure d’une blessure à la tête qui lui avait déchiré une bonne partie du cuir chevelu, laissant une horrible entaille au milieu de son épaisse toison frisée. Les ruisselets de sang contournaient ses yeux profondément enfoncés, suivant les plis de son nez avant de lui tomber sur la bouche. Des bulles se formaient et éclataient dans ses narines au rythme de sa respiration.
Tandis que je restais figé devant ce terrible spectacle, George bondissait de sa cachette et se jetait sur moi.
Je me réveillai en gémissant et fus incapable de me calmer jusqu’au moment où je m’arrachai à mon grabat pour faire quelques pas dans la pièce.
À la suite de quoi, je débarrai la porte et m’aventurai dehors, tous mes sens en éveil. Il faisait trop chaud dans mon baraquement – l’air conditionné était depuis longtemps tombé en panne. Je m’appuyai contre la maçonnerie et respirai profondément.
À ma gauche, l’océan miroitait entre les arbres. Son grondement sourd était nettement perceptible dans l’atmosphère nocturne. Au-dessus de ma tête évoluaient plus d’un satellite ; certains contenaient des armes nucléaires qui pouvaient être dirigées sur n’importe quelle cible située au-dessous d’eux. L’île – si isolé que son rêve sordide pût paraître – faisait partie de la scène où se jouait une tragédie mondiale.
Un oiseau de nuit poussa un cri. Par ailleurs l’île était plongée dans le silence. Le monde aussi attendait. Cette première phase de la guerre était partout interprétée comme une pause préliminaire destinée à rassembler les forces et les courages, et ayant toutes les apparences de la paix ; cependant, dans les coulisses, les gouvernements ennemis se démenaient pour s’assurer des positions stratégiques, des alliés, une mobilisation générale et des formules diplomatiques susceptibles de les mettre à l’abri de tout reproche au moment où l’orage éclaterait. Jusqu’à présent, seules des actions locales avaient été entreprises ; il y avait eu peu de morts ; on ne s’était servi que d’armes atomiques tactiques. Mais personne ne doutait que des destructions sans précédent se préparaient. Les oiseaux continuaient de chanter, mais une horloge fatale avait déjà commencé son tic-tac.
Tandis que j’étais là à m’emplir les poumons de l’air de la nuit, la porte du baraquement de Warren s’ouvrit. Je n’en perçus le mouvement que par l’écartement d’un angle d’ombre, les gonds n’ayant fait aucun bruit. Le reflet d’un canon de fusil apparut avant même que Warren lui-même ne s’avançât.
— Ah, c’est vous ! dit-il. Qu’est-ce que vous foutez à traîner dehors à cette heure de la nuit ? J’ai cru qu’on avait de la visite.
— J’avais besoin d’air. Rentrez chez vous.
— Vous voilà lancé dans une entreprise tout ce qu’il y a de risqué, Mr Roberts. Comme je vous l’ai dit, ils vont venir vous chercher, et c’est moi qui aurai des ennuis.
— Plus je vous connais, Mr Warren, et plus j’ai mauvaise opinion de vous. De votre propre aveu, vous devez la situation fâcheuse dans laquelle vous vous trouvez à l’aversion que vous inspirent vos congénères. Vous pouvez difficilement attendre de la compassion de leur part.
Il digéra cette petite pointe.
— Alors vous devez être encore plus bête que moi, puisque vous ne m’avez pas poussé du haut de cette falaise quand vous l’auriez pu.
— J’ai des principes religieux qui me font parfois hésiter devant le meurtre.
— Ce qui explique cette manie que vous avez de toujours me rabaisser. Qu’est-ce que vous êtes, un mormon, un catholique ou quoi ? Tous ces gens-là emmerdaient copieusement le monde là où j’habitais.
Il posa son fusil contre le mur, comme s’il était d’humeur à discuter. Pourquoi pas ? me dis-je, puisque nous étions tous condamnés d’une manière ou d’une autre.
— Mes parents étaient protestants, mais on allait rarement au temple. On chantait seulement des cantiques à Noël. Au cours du siècle dernier et de celui-ci, le Dieu des Chrétiens s’est trouvé discrédité parce qu’on l’a de plus en plus identifié avec le progrès matériel. Aussi n’est-ce pas lui que je prie.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites. Mes parents étaient pieux comme c’est pas possible, et ça ne les a pas avancés à grand-chose. Vous avez une religion à vous alors ?
— Tous les trucs bidons importés d’Extrême-Orient pour remplacer Dieu m’horripilent, vos gourous, vos maharishis, vos swanis et le reste – tout le folklore paix et amour. De même que je ne vois que remèdes de bonnes femmes dans les nouvelles religions fondées sur la science, que ce soit la Scientologie ou l’ovnilâtrie. Je suis heureux de ne pas croire non plus au Grand Maître aux Cieux de Dart.
— Ça ne vous laisse pas grand-chose.
Il émit un petit gloussement.
— Exact. Ce siècle n’a pas été des meilleurs pour ce qui est d’encourager la foi, et il y a des gens qui trouveront ça très bien. Non, je crois en une sorte de Dieu abstrait, lointain et pas particulièrement consolateur, dont la spécialité est d’être plutôt que de secourir. L’univers est sien – je veux dire qu’il est plus satisfaisant pour l’esprit de supposer une conscience derrière la création que d’imaginer que tout s’est développé dans sa complexité à partir de rien, comme un champignon qui aurait poussé sur du béton. Mais maintenant que l’univers est une affaire en route, mon Dieu ne s’en occupe plus – peut-être n’a-t-il plus le pouvoir d’intervenir. On pourrait dire que c’est un artiste plutôt qu’un administrateur.
Warren émit un grognement.
— Il m’a l’air d’être encore plus en marge que moi. Mieux vaudrait adorer un petit bouddha de cuivre qu’un dieu pareil !
— Je le reconnais. Sauf que je ne crois pas aux bouddhas de cuivre. Oh Dieu, je ne crois pas – que mon incrédulité te soit en aide ! Le seul contact que mon Dieu ait avec les hommes tient aux traces de sa présence dans nos meilleures aspirations. Quand on aspire au bien dans n’importe quel domaine, on s’éloigne de soi-même et on se rapproche d’autant de Dieu. C’est à vous qu’il appartient de maintenir le contact, pas à lui.
Warren prêtait une oreille attentive à ce que j’avais à dire. Pauvre fou, se laisser prendre ainsi à ce que je racontais ! songeai-je ; bien sûr, ce devait être un parfait sentimental. Je me rendais compte tout en parlant que ma foi en Dieu n’était que du vent, que je ne croyais plus en rien.
Il n’y avait de cela pas plus d’un an ou deux, alors que les blocs idéologiques allaient vers un conflit, je soutenais que Dieu était la plus grande invention de l’imagination humaine, rien qu’une fin positive vers laquelle nous tendions tous, de génération en génération. L’idée générale était que notre évolution allait dans le sens d’une transformation progressive de l’humanité en une sorte de divinité. En exposant ce point de vue, j’étais mû par ma propre foi et animé d’une profonde sincérité ; et puis, il était de bon ton que d’éminents sous-secrétaires d’État discourussent sur des sujets profonds. Les gens écoutaient.
Et ces gens étaient maintenant en uniforme ou dans des abris souterrains.
Après un silence gêné, Warren dit :
— Je n’aurai pas la prétention de vous contredire. Pour la bonne raison que vous êtes plus instruit que moi, comme je m’en rends compte à la façon dont vous maniez les mots. Mais mon avis personnel est que l’humanité, quelque part, d’une certaine façon, a perdu le nord et que tout est devenu trop compliqué. Je serais d’accord avec la Bible quand elle dit que le péché règne dans les grandes cités – là je suis d’accord. Sûr que la Bible contient un tas de trucs sensés, comme par exemple : « Œil pour œil, dent pour dent ! » Mais les seules fois où j’ai le vague sentiment d’une présence divine, c’est quand je contemple les beautés de la nature.
Il fit un geste vers le paysage silencieux qui continuait de baigner dans le clair de lune et sa majestueuse tranquillité.
Il m’avait semblé entendre de légers froissements dans les fourrés pendant que nous parlions. Et voilà que le vague mouvement de la main effectué par Warren venait de diriger mon attention vers un massif de buissons, sombre et peu distinct, qui poussait sous un groupe de palmiers. N’avais-je pas vu quelque chose bouger ?
Warren aussi paraissait avoir vu ou entendu quelque chose. Il étendit la main vers moi en signe d’avertissement, scrutant l’obscurité avant de se saisir de son fusil.
Les régions tropicales ont généralement leur lot d’oiseaux nocturnes qui chassent dans les fourrés. Leur froufrou peut conjurer toutes sortes de craintes nerveuses si l’on n’a aucune raison de se sentir en danger. Chacun de notre côté nous nous figeâmes dans la même immobilité, écoutant leurs bruissements discrets. Ils semblaient venir de toutes parts.
Warren se tourna vers moi et dit à voix basse :
— Il y a quelqu’un ici, vous ne croyez pas ?
— Dart ne se déplace pas facilement. Il viendrait plutôt de jour.
— Il ne s’agit peut-être pas de Dart…
Un nuage commença à passer devant la Lune. Un énorme fracas s’éleva des fourrés à notre droite, comme si quelqu’un ou quelque chose avait décidé de profiter de l’obscurité passagère.
— Ils sont là, pour sûr, dit Warren. Ils sont après nous. Vous aviez bien besoin, aussi, de venir ici foutre votre merde, à me parler de Dieu, et à me faire risquer la mort !
— On ferait mieux de rentrer à l’intérieur. Ils partiront peut-être le jour venu.
Au lieu de m’écouter, il courut se planter au milieu de la clairière, leva son fusil et tira deux coups de feu. Cela fit un bruit assourdissant. Bien après le départ des coups, leur écho continua de retentir à la surface de l’océan. Tandis qu’ils roulaient vers l’infini, des bruits plus proches signalèrent la fuite précipitée d’une créature de grande taille.
Warren resta où il était, son fusil à demi levé.
— Je ne sais pas ce que c’était, mais c’est parti, criai-je.
— Notre ami n’était pas seul, de toute façon, répliqua sinistrement Warren.
À peine avait-il fini sa phrase qu’un coup de feu en provenance de la jungle répondait aux siens. Je reconnus la détonation comme étant celle d’un fusil à pompe. Renardeau ? Un instant plus tard, des silhouettes mal définies se ruaient en terrain découvert de plusieurs directions à la fois, toutes convergeant sur Warren. Je l’appelai. Il leva son fusil et abattit net une des silhouettes qui chargeaient, avant d’être submergé par les autres.
Je me souvins d’une peinture à l’huile que j’avais vue un jour au fin fond de l’Autriche ; c’était la représentation même de la trahison de soi par soi. Deux meurtriers en habits de chasse faisaient signe à un jeune homme de les suivre dans une sombre forêt. Il était évident, même d’après le sourire pâle du jeune homme, qu’il ne ressortirait jamais vivant de ce coupe-gorge. Mais les deux meurtriers l’avaient si bien dupé qu’il était prêt à les accompagner, incapable d’affronter la réalité de sa mort imminente, et par là se trahissant autant qu’on le trahissait.
Je courus me réfugier dans mon baraquement avec l’impression que je venais d’assister à un acte d’auto-trahison. Il aurait été plus noble de m’élancer au milieu de la clairière et de mourir en essayant de secourir Warren. Mais l’instinct de conservation fut le plus fort ; je me précipitai à l’intérieur et claquai la porte derrière moi.
De la fenêtre j’eus tout loisir de voir ce qui arrivait à Warren. Ses assaillants étaient au nombre d’une dizaine. Parmi eux il me sembla reconnaître Alpha et Bêta en pleine action, et la grotesque forme grise du Cheval-Hippopotame. Sur le côté, à l’écart de la mêlée, se tenait Renardeau. Sa posture ne différait en rien de celle d’un homme ; la ressemblance était accentuée par l’assurance avec laquelle il portait désormais son fusil à pompe.
Par je ne sais quel miracle, Warren s’arracha à la meute et courut vers les fourrés. Puis il fit un crochet, comme s’il s’était brusquement rendu compte de ce qu’il faisait, et fonça vers les bâtiments. Je le vis courir dans ma direction.
Un Homme-Animal monstrueusement lourd – une créature qui était restée tapie, encore irrésolue, hors de mon champ de vision – se mit à charger la silhouette en train de courir. Warren le vit, leva les bras, obliqua légèrement et continua à galoper.
La créature chargeait la tête en avant. Elle heurta Warren comme un boulet de canon juste au moment où celui-ci atteignait le baraquement voisin. Elle ne tenta pas de ralentir ou même de saisir Warren ; arrivant sur lui comme un train express, elle écrasa l’homme contre le mur. Warren laissa échapper un râle d’agonie et s’écroula. La brute, assommée, tomba à côté de lui. Aussitôt les autres créatures accoururent et se jetèrent sur lui, ivres de fureur.
Elles s’employèrent à le mettre en pièces, lui arrachant vêtements et membres. Seul Renardeau resta à l’écart du carnage. Il se contenta de s’approcher un peu pour assister à la curée.
Dans la lumière du clair de lune, toutes ces scènes étaient à ce point horribles que je restai comme pétrifié près de la fenêtre. L’idée que les Hommes-Animaux en auraient bientôt fini avec leur divertissement et qu’ils se lanceraient alors après moi – leur proie originelle, c’était probable – me plongeait dans une sorte de résignation hébétée qui me rendait incapable de m’arracher à l’horreur de la scène. Ce fut seulement lorsque une petite chose sanguinolente vint frapper la vitre, pour glisser ensuite à la surface à moins de dix centimètres de mon nez, que je sortis de mon engourdissement et songeai à fuir.
Ce bâtiment contenait le matériel qui allait avec l’installation solaire au-dessus. Fixé à l’un des murs, un escalier de métal permettait d’accéder au toit et aux grands treillis de l’extérieur. Comme il n’y avait aucun endroit où me cacher dans la pièce, la voie du salut passait par le haut.
Après avoir renforcé la porte avec de vieilles caisses d’emballage, je grimpai les escaliers. J’y voyais mal, et je m’escrimai un bon moment sous le toit, suant à grosses gouttes, à essayer de tirer les verrous d’une trappe. Ils finirent par céder. Je poussai l’abattant et une réconfortante perspective s’offrit à mes yeux, faite de toits, d’arbres sombres, d’étoiles et de treillis énergétiques qui me dominaient directement. Je remarquai que la nuit pâlissait et que l’aube était proche ; des bancs de nuages se traînaient à l’est, faisant écran aux premières lueurs du jour. Le soleil n’allait pas tarder à surgir du Pacifique. C’était là un signe encourageant. Les renards préfèrent chasser la nuit.
Je ne trouvai rien pour verrouiller la trappe derrière moi. Je me contentai de la rabattre et jetai un regard prudent autour de moi. Je me trouvais sur une petite plate-forme. Des panneaux solaires se dressaient tout près. Une échelle reliait la plateforme aux poutrelles situées au-dessus de ma tête. Je n’étais ici à l’abri qu’autant que je passerais inaperçu. Il ne me restait plus qu’à me faire tout petit, en espérant que les Hommes-Animaux se décideraient bientôt à partir.
Rien de tel ne semblait devoir se passer. La fête sanglante à laquelle ils s’étaient livrés avec Warren touchait à sa fin. Pendant que quelques créatures parmi les plus petites se disputaient les restes de son torse, les autres, comme je pus m’en rendre compte par le bruit qu’elles faisaient, se bousculaient autour des bâtiments. La voix de Renardeau me parvint : « Chercher autre Quatre Membres Longs, héros ! » J’espérais que la crainte des habitations humaines les empêcherait de pénétrer dans les baraquements et leur ferait finalement regagner les fourrés. Alternativement, j’espérais les voir tous s’engouffrer dans le baraquement de Warren, car ce serait alors pour moi l’occasion ou jamais de prendre la fuite – les premières lueurs de l’aube me permettraient de trouver mon chemin jusqu’à la forteresse de Dart.
Mais ils étaient bel et bien en train d’explorer les bâtiments. Je pouvais entendre leurs voix et leurs grognements sourds. Je restai tapi où j’étais, osant à peine respirer, le sort de Warren toujours présent à l’esprit.
Ils commencèrent par cogner aux portes – impossible de dire si c’était la mienne ou celle de Warren, car le toit me bouchait la vue. Je perçus un bruit de verre brisé. Gémissement de douleur. Galopades imbéciles. Jappements et exclamations, éclats de voix querelleurs. Bruit de casse soudain – manifestement en provenance de l’intérieur – vociférations, bribes de quelque chant dément. Encore un grand fracas, éclats de rire idiots. « La forme à toi donnée le jour où tu es né est perdue à jamais quand on t’aime et la terre…» Cris furieux, un coup, des plaintes…
Puis je vis une des hideuses Femmes-Porcs traverser la clairière au trot, une petite boîte cylindrique dans une main, son pantalon en lambeaux dans l’autre. Elle était poursuivie par une créature velue ressemblant à un ours. Tout en courant, elle laissa échapper une espèce de couinement – impossible de dire si c’était de peur ou d’allégresse. L’ours la rattrapa et la boîte partit dans les airs comme ils tombaient l’un sur l’autre. Un liquide mousseux jaillit du récipient.
Ils avaient forcé la porte de Warren sans crainte aucune et pillaient sa réserve de bière. Cette découverte me redonna du courage. Une fois ivres, ils se battraient entre eux et m’oublieraient.
Légèrement soulagé, je me redressai afin de me dégourdir les membres tout en me retournant pour respirer la brise matinale. Une paire d’yeux était en train de me fixer à environ un mètre de moi.
Le pied le plus proche de la grille énergétique se dressait juste à côté du baraquement. Accroché aux traverses se trouvait un des Hommes-Singes, Alpha ou Bêta. Impossible de ne pas reconnaître cette tête difforme, avec un crâne minuscule et son nez de tapir. Il se cramponnait au pylône des deux mains, serrant entre ses dents le bord d’une boîte de bière.
Aucun de nous deux ne fit un mouvement. Je n’avais pas d’arme. Un nouveau concert de hurlements éclata au-dessous de moi. Je poussai un grand cri en agitant les bras. L’Homme-Singe ouvrit la bouche, laissant tomber la boîte mais la rattrapant parcimonieusement d’une main. Il ne lâcha pas prise comme je l’avais espéré. Il répondit à mon cri par un cri encore plus fort, se faufila entre les croisillons du pylône et se jeta sur moi comme l’avait fait George dans mon rêve.
La plate-forme était entourée d’un petit garde-fou qui faisait légèrement obstacle entre lui et moi. Au moment même où il atterrissait et s’y accrochait, je lançai mon bras droit en avant, lui assénant un terrible coup sous le menton du bas de ma paume ouverte. Puis je repoussai du pied la patte cramponnée au garde-fou.
Il retomba sur le toit en rugissant. Du coin de l’œil, je vis la Femme-Porc et la créature aux allures d’ours se relever et me désigner du doigt avec un hurlement de rage. Il était temps de prendre la fuite. De toute façon, je ne me voyais pas du tout aux prises avec Alpha ou Bêta, quel que fût l’adversaire auquel j’avais affaire, et il était déjà en train de se relever.
Soulevant la trappe ménagée dans le toit, je vis dans la pâle clarté qui régnait en bas que mon local était déjà occupé. Un des Hommes-Animaux y déambulait tout seul, une boîte de bière à la bouche, dessinant de sa main libre de vagues cercles au-dessus de sa tête. Je rabattis la trappe. Il ne me restait plus qu’à sauter du toit.
Je m’approchai du bord et jetai un coup d’œil en bas. Les forcenés étaient là, à rire et à courir un peu partout, mais je n’avais plus le choix. L’Homme-Singe arrivait derrière moi. Je sautai, perdis l’équilibre et m’étalai par terre.
Comme je me relevais, l’Homme-Singe atterrit à côté de moi en se recevant beaucoup mieux. Il perdit du temps à annoncer sa découverte à grands cris, de sorte que j’avais déjà pris les jambes à mon cou quand les autres réagirent et accoururent. Je contournai les bâtiments, dans la direction opposée à la mer. La route était bloquée.
Une ignoble créature au visage ensanglanté se dressait sur mon chemin, titubant légèrement en brandissant une espèce de gourdin dans sa main droite. Il en avait rongé une partie. La lumière incertaine fut suffisante pour me faire reconnaître dans l’objet un des avant-bras de Jed Warren.
Il y en avait d’autres, silhouettes tout droit sorties d’une représentation inédite de l’enfer. Je sentis mon cœur défaillir. L’Homme-Singe me saisit à l’épaule par derrière.
Je me retournai pour échapper à son autre main. L’Homme-Rhinocéros qui avait écrasé Warren surgit dans son dos et le heurta de plein fouet dans son désir furieux de m’atteindre. Ce fut ma chance. Je me faufilai entre eux et courus vers les fourrés les plus proches.
J’étais en terrain découvert. À l’extrême bord de mon champ de vision – je n’osais regarder à droite ou à gauche de peur de tomber – une silhouette efflanquée se dressa et pointa un fusil sur moi avec une détermination de vieux chasseur. Je plongeai dans les broussailles au moment même où le coup partait. La décharge alla se perdre dans la nature.
Je vis en me relevant que la chasse avait commencé. Mal organisés comme ils l’étaient, gorgés pour une bonne part de la bière de Warren, ils pouvaient néanmoins me traquer et me détruire. J’étais du gibier humain, un ennemi marqué comme tel par ma seule conformation. Ils me mettraient en pièces jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de cette forme détestée. Ils me déchireraient et dévoreraient mes plus tendres morceaux.
Tout en courant à travers les broussailles, je m’accrochais à un seul espoir : surprendre Renardeau et m’emparer de son fusil. Une fois le chef de la troupe désarmé, les autres se soumettraient. Le mieux était de grimper dans un arbre et d’attendre. Mais il n’y avait pas d’arbre où grimper dans les environs. Il n’y poussait que d’immenses palmiers ou de petits bouquets d’épineux et de bambous. Impossible de me cacher dans les fourrés – ces créatures me flaireraient sans hésitation.
Quelque affreuseté, pesante et insane, fonçait dans les fourrés sur ma gauche. Je fis halte un instant ; elle aussi. La créature s’attachait-elle à mes pas pour le seul plaisir de la chasse ?
Un brusque espoir m’envahit : « Bernie ? » Pas de réponse.
« George ? » Pas de réponse. Je repris ma course, et l’être qui se camouflait reprit la sienne. Pour lui, c’était un jeu, j’étais son gibier. Dans une sorte d’état second, je m’enfonçais dans la jungle blême de l’aube, insensible aux égratignures et aux écorchures.
En une vision parfaitement claire, la pensée me vint de cette haute falaise orientée à l’est et de la saillie rocheuse d’où Warren avait essayé de me pousser la veille.
Je sauterai !
Même si je ne devais pas survivre à cette terrible chute, cela m’épargnerait au moins une mort bien plus horrible. C’était la seule solution qui me restait, comme les cris et les jappements qui s’élevaient partout autour de moi m’en informaient clairement. La meute se rapprochait.
Je piquai au milieu des broussailles dans ce que je pensais être la direction de la falaise. La créature à ma gauche régla sa foulée sur la mienne. J’apercevais de temps en temps sa monstrueuse silhouette à travers le feuillage houleux.
J’entendis du bruit devant – des cris et des craquements de branches. Je fis un nouveau crochet et atteignis un instant plus tard un endroit plus dégagé. L’océan miroitait un peu plus loin. Un rapide coup d’œil circulaire me révéla un lointain aperçu de soleil – rien qu’un petit bout, rien qu’un petit bord de son disque qui dépassait de l’horizon, embrasant l’océan à l’instant même de son apparition. De sombres nuages pesaient au-dessus, mais ce premier rayon m’éclaira – comme il éclaira deux Hommes-Animaux en train de surgir sur ma droite.
Quelques mètres seulement me séparaient du rocher sur lequel je m’étais battu avec Warren. Je savais que mon seul espoir de faire ce saut était de me lancer en avant sans hésitation ni murmure, faute de quoi je risquais de manquer de courage. J’avais fait des sorties en scaphandre dans le vide spatial, mais c’était un tout autre genre de défi que j’avais à relever ici.
Le coup d’aiguillon final me fut donné par la face bestiale d’un Homme-Porc qui fit irruption à ma gauche. C’était lui qui s’était attaché à mes pas, et qui déboulait à présent pour la mise à mort, un atroce rictus découvrant ses dents jaunes. Porc il était, mais ce détail laissait deviner du renard dans ses ancêtres, aussi bien que la forme de ses crocs et la découpe de sa mâchoire au-dessous du groin rigoureusement porcin. Il lança ses bras en avant et je courus comme un fou vers le vide.
L’Homme-Porc poussa un hurlement furieux. Des oiseaux de mer s’envolèrent sous mes pieds. L’univers se mit à tournoyer dans ma tête. Je vis la falaise, la molle étendue de la mer, la saillie du rocher, je vis ma mort sur les rochers tout en bas, courus encore plus vite.
Mon courage m’avait déserté. Mais il était trop tard. Je m’élançai sur la saillie rocheuse comme si c’eût été un tremplin au-dessus d’une piscine, criai de toutes mes forces, sautai. L’Homme-Porc ne réussit pas à s’arrêter à temps, perdit l’équilibre, tomba dans le vide avec un grand cri, Lucifer dépourvu de grâce.
Dès le début de ma chute, toute peur m’abandonna. Je tombai bras et jambes écartés, effectuant de lents tonneaux dans l’air. Je vis l’endroit que j’avais quitté, la paroi de la falaise, le ciel, la mer, la créature qui tombait à quelque distance de moi. Pendant ce temps, tout un fouillis de pensées me passait par la tête. Je me souvins même de la vieille idée selon laquelle on revit son passé dans les instants qui précèdent la mort ; mais ma mémoire n’était gantée que par les terreurs qui avaient été les miennes quand je m’étais trouvé à la dérive en pleine mer, et par les secrets entourant les recherches de Moreau – même dans cette extrémité je n’étais pas libéré de l’île.
En me raidissant et en contrôlant mes membres, je parvins à mettre fin à mes culbutes et à piquer les pieds en avant. Cette chute me parut durer une éternité – et pourtant, l’océan se précipitait à ma rencontre à une vitesse incroyable. Comme je m’en approchais, je vis que je n’avais rien à craindre des rochers qui affleuraient au pied de la falaise. Une chance dont la créature qui tombait en ma compagnie à quelque distance de là ne semblait pas devoir bénéficier.
À l’instant où je heurtai les vagues, le soleil sombra. À croire que j’étais remonté dans le temps – le soleil levant était suspendu au niveau de l’océan un instant auparavant. L’eau était sombre. Elle m’asséna une formidable claque et m’engloutit.
Tout se brouilla. Je n’étais pas tombé droit. J’avais le souffle coupé. Sous l’eau, des rochers dessinaient leurs formes sombres.
J’essayai de regagner la surface, m’égarai, vis des traînées lumineuses vertes et rouges exploser autour de moi, perdis conscience.
Pas entièrement. On perd rarement la totalité de ses sens. Mais les miens étaient comme détachés de ce qui se passait, et je ne pouvais rien faire de positif. À part me noyer.
Et pourtant je ne me noyai pas. Le brouillard et la souffrance dans lesquels était plongé tout mon être finirent par refluer. Je distinguai des gens autour de moi, un toit de chaume au-dessus de ma tête. Des mains se promenaient sur mon corps nu. Un plaisir vaguement sensuel m’avait fait revenir à moi. Je fermai les yeux, en proie à une langueur extrême, ne les rouvrant qu’au prix d’un gros effort.
J’étais étendu dans une hutte grossière. Deux Hommes-Otaries étaient accroupis à côté de moi, souriant et hochant la tête quand ils voyaient battre mes paupières. Au-dessus de moi, ses cheveux lisses effleurant ma peau, une Femme-Otarie pratiquait sur moi une espèce de bouche à bouche, bien que ses lèvres ne fussent pas soudées aux miennes. Je poussai un grand cri au moment où je compris, et tous mes membres se mirent à trembler sous le coup de la joie que cette découverte me procurait. Puis je sombrai de nouveau dans l’inconscience.
OceanofPDF.com