L'autre île du dr moreau

Aldiss Brian · Chapitre 8 sur 13

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L'autre île du dr moreau

Chapitre 7

 

UNE FOULE NOMBREUSE ASSISTA AUX

OBSÈQUES

 

L’aube me trouva en train de prier.

Je continuais de m’accrocher, désespérément peut-être, à l’idée de l’existence d’un Dieu. Le concept d’une divinité jugeant du bien et du mal était pour moi quelque chose de fondamental. Je continuais de croire au bien et au mal, pour les avoir vus s’affronter dans la société comme chez les individus chaque jour de ma vie, et il me paraissait naturel que les hommes vénèrent tout ce qui pouvait contribuer à fortifier le bien en eux. Mais c’était là une attitude intellectuelle, pas un acte de foi.

Les impératifs de la guerre avaient pas mal brouillé les cartes, mais Mortimer Dart servait à me rappeler qu’en définitive je voyais dans l’existence humaine ce que j’y voyais déjà étant petit garçon : un combat entre le bien et le mal. Dans la présente guerre, le pays que j’aimais et servais représentait le bien.

Dart était un exemple de la façon dont les circonstances pouvaient entraîner la nature humaine vers le mal. Il se pouvait qu’il eût pris un départ aussi pitoyable que le monstre de Frankenstein ; mais il était lui-même

devenu un Frankenstein – un « victor »2, non une victime.

Il fallait le rendre inoffensif. Mais le mal qu’il faisait ici n’était rien en comparaison de celui qui se faisait ailleurs dans le monde.

Se débarrasser de Dart – et de l’aguichante Heather – comme d’une dent gâtée… L’île échapperait ainsi à tout contrôle. J’entrevis un bain de sang général, une tuerie entre les Hommes-Animaux. Mieux valait me rendre maître de l’île et demander ensuite du secours.

Mon devoir était de retourner à mon travail le plus tôt possible. Mais j’avais aussi des obligations ici ; je ne pouvais pas simplement m’emparer d’une vedette et m’élancer avec une boussole sur la grande bleue.

Ces réflexions assombrirent mon humeur mais renforcèrent ma détermination, et ce fut dans cet état d’esprit que je pris mon petit déjeuner quand Bella vint me l’apporter.

— Te rendras-tu aux obsèques de Hans, Bella ?

— Maître enterrer Hans, le mettre dans terre. Hans plus besoin air, aller sous terre.

— C’est ce qui nous attend tous, Bella.

Son regard félin se fit perplexe en même temps que son front se plissait au-dessous de sa perruque. Je songeai alors que si Dart essayait de créer des animaux à l’image des hommes, il devrait peut-être commencer par le dedans plutôt que par le dehors. Bella pourrait-elle jamais concevoir qu’elle aussi n’aurait un jour plus besoin d’air ?

Elle était assez humaine, cependant, pour fermer la porte à clé en partant. Dart avait peut-être raison ; on pouvait difficilement faire confiance à un type qui était capable de résister aux charmes de Heather…

Je restai bien sage et fus relâché après déjeuner. Le Maître avait un point faible. Il avait besoin de moi. Da Silva sortit un antique camion de l’armée américaine de quelque part derrière les bâtiments et le laissa à l’ombre, près de l’entassement de vieux bois de construction et de bidons de peinture. Un cercueil de bois reposait à l’arrière du camion. Une branche d’hibiscus avait été jetée dessus. Pendant que j’étais là à prendre le soleil, Heather apparut sur le seuil.

— Salut, me lança-t-elle, comment allez-vous ?

Je m’approchai et lui demandai où était Dart.

— Vous ne pensez tout de même pas que c’est Warren que j’attends, non ? Le Maître sera là quand il sera prêt.

— Je suis désolé qu’il vous ait forcée à vous déshabiller pour moi hier.

— Ne me faites pas rire ! Ça m’a beaucoup plu, et à vous aussi, ou alors quel genre de type êtes-vous donc ? Il n’y a pas tellement d’hommes pour lesquels on peut se déshabiller par ici. Allez, avouez que vous avez aimé ça !

— Vous avez un corps superbe, Heather, mais ce numéro était avilissant pour tout le monde. Nous ne sommes pas des animaux. (Après un instant de silence, je repris :) Ça fait déjà plusieurs fois que j’entends prononcer le nom de Warren. Qui est ce mystérieux personnage, exactement ? Est-ce qu’il vit par ici ?

— Nous ne sommes pas censés parler de Warren. Rassurez-vous, il n’est pas ici. (Elle passa son bras sous le mien.) Qu’est-ce qui vous prend, Calvert ? Vous me faisiez des remarques plus enjôleuses la première fois où l’on s’est rencontrés.

Je me mis à rire.

— Et vous me disiez de garder mes distances.

— Mettez votre main ici, entre mes cuisses.

Elle se frotta contre moi et je me sentis réagir. Furieux contre moi-même, je m’écartai d’elle.

— Jusqu’où faut-il pousser la provocation avec vous ? me demanda-t-elle, des éclairs dans les yeux.

Elle se cambrait de nouveau vers moi, quand le Maître apparut. Il marchait au maximum de sa hauteur, vêtu de son armure prothétique. C’était assurément un spectacle impressionnant de le voir s’avancer ainsi, sa carabine accrochée à l’épaule, son fouet passé dans sa ceinture.

— Mr Roberts, êtes-vous prêt pour l’enterrement ? Hans l’est, à ce que je vois. Montez à côté de moi. Attendez… prenez le volant… ce sera plus facile pour vous que pour moi. Je vous montrerai le chemin. Heather, tu restes ici.

Elle était déjà à moitié grimpée dans le véhicule.

— Hé ! je viens avec vous ! Je veux assister à la fête. J’aime bien entendre les bêtes faire leur cirque. Vous m’aviez dit que je pourrais venir.

— Désolé, mon petit. C’est là pour les bêtes une occasion de recevoir un peu d’instruction, et elles n’écouteront pas si tu es là à leur faire sortir les yeux de la tête. Et puis je ne veux pas laisser Bella seule à la maison. Descends-moi de là.

Heather parut un instant prête à se rebeller. Puis elle mit pied à terre.

— Allez vous faire foutre, Mort, dit-elle.

— File ouvrir la porte, répliqua-t-il. Et ne sois pas vulgaire.

Elle s’exécuta. Je fis avancer le camion, et la porte se referma derrière nous.

— Nous mettrons le cercueil en terre en haut de la colline, dit Dart. Mais nous allons d’abord passer par le village pour secouer tout le monde. Dites-vous bien que ceci est un grand événement sur l’île du Dr Moreau.

— Où êtes-vous allé chercher Heather, Dart ?

— Heather est ici de sa propre volonté, croyez-le ou pas. Elle a opté pour cette vie. Un avion privé a fait un atterrissage forcé ici au début de la guerre, alors qu’elle fuyait l’invasion de Samoa par les Cubains. Elle a décidé que c’était le refuge qu’elle cherchait. C’est aussi simple que ça.

Nous primes la route rudimentaire qui menait au village et j’arrêtai le camion là où Dart me l’indiqua, devant les premières cabanes.

Les Hommes-Animaux s’activaient déjà, avant même qu’il se dressât dans le camion pour leur crier après. Ce n’était plus un choc de voir leur hideuse variété tandis qu’ils s’avançaient à pas traînants, vêtus de leurs combinaisons disgracieuses, les femmes parées d’ornements et de coquillages suspendus à leur cou ou dans leurs cheveux. Les deux Hommes-Taureaux s’approchèrent à pas pesants, suivis de près par une Femme-Chat qui ressemblait légèrement à Bella. Il y avait aussi une Femme-Porc affligée d’une horrible face, une créature hirsute comme un ours, accompagnée de deux Bébés-Ours plutôt sympathiques qui gambadaient ici et là, des êtres simiesques, et beaucoup d’autres qui émergeaient dans la lumière du jour à l’appel de la voix de leur Maître.

George pointa sa hure couverte de poils raides et se rua en avant, bousculant les autres de ses grosses épaules voûtées, avec force reniflements. Mon ami Bernie courait à ses côtés, couvant des yeux son compagnon mi-sanglier, mi-chacal. Quand il me vit, Bernie se précipita de mon côté du camion, haletant son nom, le mien, puis il retourna à toute allure vers George, incapable de se décider.

— Ce jour grande fête, compris ? leur cria le Maître. Votre ami Hans, lui enfreindre la loi, lui trop aimer la bouteille, lui fini. Vous comprendre fini. Kaput. Terminé. Aujourd’hui grandes funérailles. Vous venir tous avec moi, enterrer Hans dans Endroit pour les Morts. Hans avec bouteille, lui aller sous terre, rencontrer Grand Maître. Allez, en avant, et que ça saute. Respectez la Loi, suivez ma voiture.

Pendant qu’il vociférait des variations sur ce thème, je vis la rousse silhouette de Renardeau émerger d’entre les arbres. Il avait toujours les jambes nues, comme la veille, mais cette fois il se distinguait encore un peu plus de la foule par une longue cape effilochée jetée sur ses maigres épaules. Comme il s’avançait furtivement, en prenant bien soin de rester derrière la masse grise du Cheval-Hippopotame, je me souvins une fois de plus de tous ces contes pour enfants dans lesquels des loups et des renards, habillés en humains, jouaient le rôle du méchant. Aucun n’aurait su s’en acquitter mieux que Renardeau, ou avoir l’air plus louche. Dart l’aperçut et lui cria :

— Renardeau, George et toi, vous allez conduire tout le monde à l’Endroit pour les Morts, compris ? Suivez ma voiture.

Sous des douzaines de regards lourds, je fis faire demi-tour au camion et repris lentement le chemin par où nous étions venus. Des bribes de conversations furtives parvenaient parfois à mes oreilles. J’excitais manifestement la curiosité de tous ces gens-là ; que j’eusse été arraché à la mer les faisait douter que je fusse complètement humain.

Tandis que nous avancions au pas, un énorme Homme-Singe s’accrocha au camion et se mit à marcher à côté de moi. Bien que son corps rappelât de près celui d’un gorille, il avait une face complètement difforme qui, avec son long museau, le rapprochait du tapir plus que de toute autre chose. Mortimer Dart posa sur lui un regard satisfait.

— Je vous présente Alpha, dit-il. Son frère Bêta est juste derrière. Vous commencez à vous habituer à eux, Roberts, n’est-ce pas ? Je vous ai dit que mes expériences ici étaient passées par trois étapes. Alpha et Bêta appartiennent à la deuxième étape, que j’ai maintenant largement dépassée. Ils ne sont pas le produit d’un simple et grossier travail de vivisection, comme au temps de McMoreau. Alpha est le résultat de ma pratique de la chirurgie génétique. Bien sûr, il est issu de l’élevage de McMoreau – c’est pour cette raison que nous veillons à ce que le village reste prospère, pour le laboratoire. En travaillant sur le matériau génétique que j’avais à ma disposition, je suis parvenu à altérer entièrement la conformation de son crâne.

— Ne comptez pas sur mon admiration.

— C’est du beau travail… qui mérite qu’on l’admire, croyez-moi. Malheureusement, Alpha n’a presque pas de cerveau, comme le montrent les rayons X. Tout ce qu’il sait faire, c’est s’empiffrer deux fois par jour. Mais il marquait un pas dans la bonne direction.

Nous avions dépassé la partie la plus reculée de la lagune, et Dart me fit contourner la palissade vers l’endroit où la route commençait à grimper vers des lieux plus élevés. Je pus ainsi me rendre compte de l’étendue du quartier général du Maître. Le mur extérieur était si haut, et si bien protégé par les arbres, qu’il n’y avait guère que les toits des bâtiments qui étaient visibles.

Il me fallait de toute façon garder les yeux sur la route, qui devenait de plus en plus difficile à mesure que la pente s’accentuait. Elle était jonchée de pierres et de morceaux de rochers, et cessa bientôt d’être une route. Nous roulions bientôt sur de la roche à nu souvent coupée de fissures. La végétation, qui avait affaire au même terrain aride, était moins haute. Alpha, l’Homme-Singe, se fit accrocher par de larges feuilles piquantes et tomba en arrière.

— On va arriver à l’endroit le plus difficile, dit Dart.

Je lui lançai un coup d’œil. Les cahots le faisaient manifestement souffrir à l’intérieur de son armure.

J’enclenchai les quatre roues motrices comme nous abordions un dos d’âne, et attaquai la section suivante aussi vite que je le pus. Nous fûmes bons pour une séance de tape-cul sur une succession de racines pareilles à des serpents fossiles, fîmes une embardée pour éviter un gigantesque cocotier et suivîmes la piste qui virait à gauche en un nouveau raidillon. Les roues arrière patinèrent et nous nous retrouvâmes sur un petit plateau dans un énorme nuage de poussière.

— Tout droit juste après ce bouquet de rotangs, dit Dart.

Un grand oiseau s’envola bruyamment des branches comme nous nous engagions sous les arbres. À la sortie du bosquet, je freinai, coupai le moteur et mis pied à terre. Nous étions arrivés à l’Endroit pour les Morts.

Notre petite pointe de vitesse avait laissé les Hommes-Animaux un peu en arrière. Je laissai Dart souffler sur son siège pour aller explorer les lieux. Une parcelle de terre avait été grossièrement défrichée ; un certain nombre de dalles de pierre étaient plantées dans le sol en manière de plaques commémoratives. Plus bas, à peine visible à travers la brousse, s’étendait la partie de l’île que je connaissais. De l’autre côté, c’était l’inconnu. Rien de très engageant. Le sol s’élevait par à-coups, couvert d’une épaisse végétation.

Mon attention fut retenue par quelque chose de brillant à l’autre bout du vague cimetière. Je m’avançai au milieu des rochers et des touffes d’herbe plumeuses qui poussaient entre les cailloux. Des choses détalèrent sous mes pieds ; j’ouvris l’œil pour me garder des serpents mais je ne vis que d’inoffensifs lézards verts.

Une gigantesque structure de métal gisait au milieu des broussailles, presque entièrement recouverte par la végétation. Je la longeai du mieux que je pus, jusqu’au moment où je fus arrêté par un gros bosquet d’épineux. Je la suivis dans l’autre sens, mais cette partie enjambait un ravin à pic, où je ne pouvais pas m’engager, avant de se perdre au milieu des bosquets. Ça avait tout l’air d’un gigantesque pylône. Je retournai au camion. Dart brancha un lecteur de cassettes, et une musique sauvage éclata tandis qu’une voix braillait :

Animal ou humain, garde les yeux fixés

Sur la Vie et la Mort en leur profond mystère – La forme à toi donnée le jour où tu es né

Est perdue à jamais quand on te met en terre.

Humain ou animal, impose-toi pour norme

De ne parler qu’en mots, de suivre le Credo – Il vaut bien mieux souffrir et conserver ta forme Que de perdre tout ça dans le noir du tombeau.

Animal ou humain, ou de tous les deux frère,

Le Maître te regarde et tu sais bien pourquoi – Car lorsque ce sera ton tour d’aller sous terre

C’est le Grand Maître aux Cieux que tu rencontreras – Et c’est un Fouet plus grand et un air plus furieux Qu’a ce Grand Maître aux Cieux !

— Qu’est-ce que vous en dites ? me demanda Dart quand j’atteignis le camion. Les paroles sont de moi. L’air est emprunté à une vieille chanson folklorique anglaise. C’est ce que j’ai trouvé de mieux comme hymne. Il plaît beaucoup aux bêtes parce que les mots sont simples et les sentiments mémorables.

Il avait récupéré, bien que son front fût luisant de sueur sous son casque.

— Qu’est-ce que c’est que cette espèce de pylône couché dans les broussailles, là-bas ?

— C’est un pylône. Il date des années 80 et du vieux système global de navigation, celui qu’on appelait Oméga. Un truc qui a coûté des milliards de dollars et qui était démodé sitôt érigé. Le monde est un véritable spectacle forain… n’avez-vous pas parfois cette impression ?

— Franchement, non.

— C’est ce qui me plaît en vous, Mr Roberts… il y a toujours moyen de faire un peu de conversation avec vous.

Les Hommes-Animaux remplissaient à présent la clairière, se rassemblant à pas traînants sur le pourtour du cimetière tout en se jetant des coups d’œil en coin, peu sûrs qu’ils étaient de leurs rôles. L’effet produit faisait irrésistiblement penser à une assemblée humaine pour un enterrement, lorsqu’au milieu de nos occupations quotidiennes on se trouve mis en présence de la mort sans y avoir été préparé. Ces paroissiens gauches et mal à l’aise avaient bien des choses en commun avec ma propre espèce, et je sentis diminuer ma méfiance à leur égard.

Quatre d’entre eux furent chargés de creuser une tombe avec des pelles-bêches, aimablement fournies par l’Armée américaine, que Dart avait apportées avec lui. Pendant que le Maître surveillait les opérations, j’allai regarder de plus près les dalles qui servaient de pierres tombales. Il y en avait sept. Des noms étaient gravés, ou plutôt grattés, sur quatre d’entre elles : Jimmy Baedermeyer, Chuck Hapgood, Ed Bergetti, Andy Hall. Au-dessous de chaque nom on pouvait lire l’année du décès – la même dans tous les cas –, puis venaient les lettres « R.I.P. », et encore au-dessous, entamant à peine le rocher, les initiales « H.M. » Hans… il avait pris la peine de commémorer les morts. Je me demandai si les quatre hommes avaient un rapport quelconque avec l’avion particulier qui, aux dires de Dart, avait amené Heather ici.

Dart jeta un coup d’œil à la montre encastrée dans son bras artificiel.

— Il n’est pas loin de 3 heures, Mr Roberts. Bien sûr, il y a la différence des fuseaux horaires, mais il me plaît de penser que vos dignes amis de Washington sont en ce moment en train de vous faire de belles funérailles. Les rites religieux et tout le tremblement, des visages longs comme des jours sans pain… Quelle cérémonie est la plus bidon à votre avis ?

— Vous me disiez que vous aimiez bien Hans. Il émit un grognement de dédain.

— Croyez-vous que je me soucie de son cadavre ? Croyez-vous qu’il s’en soucie lui-même ?… Attendez que toute cette équipe s’échauffe un peu. Je suis sûr que ça vous plaira. Il règne ici plus de sincérité qu’à Washington, je vous le garantis.

Je m’épongeai le front.

— N’avez-vous pas un peu peur d’eux ?

Après un instant de silence, durant lequel il fixa les Hommes-Animaux, il dit, sur un ton plus sérieux que celui qu’il avait employé jusque-là :

— Dans un sens, je les considère comme des gens de mon espèce. Aucun de nous n’a d’autre patrie que l’île du Dr Moreau…

La fosse destinée à recevoir le cercueil de Maastricht ne fut pas creusée sans mal. Les progrès étaient lents, même pour des gens qui étaient parmi les plus robustes des Hommes-Animaux. Finalement Dart cria :

— Ça ira comme ça ! Il ne s’agit pas de chercher du pétrole. George, Alpha, aidez à descendre le cercueil du camion, et allez-y doucement. Si vous le laissez tomber, vous irez dans le trou avec.

Je l’observai attentivement. Il ne restait jamais en place ; il allait et venait à grandes enjambées mécaniques, faisait claquer son fouet, dominant les têtes hirsutes et résignées des Hommes-Animaux.

Le trou faisait moins d’un mètre de profondeur. Comme Dart passait devant moi, je dis :

— Avez-vous atteint le roc ? Ce n’est pas une tombe très profonde.

— Je ne les croirais pas incapables de déterrer Hans une fois que nous serons partis, et vous ? répliqua-t-il. Juste histoire de voir ce qui se passe quand on est mort.

Le cercueil fut descendu et les deux taciturnes Hommes-Taureaux furent chargés de repelleter la terre et les cailloux. George ôta son chapeau en une grotesque parodie de respect.

Pendant tout ce temps, le lecteur de cassettes placé dans le camion n’avait cessé de moudre l’« hymne » de Dart ; il coupa alors le son et s’adressa à l’assemblée :

— Mes chers sujets, c’est un instant solennel que celui où un ami à nous, Hans Maastricht, perd finalement sa forme. Vous savez tous qu’il s’est mal conduit et qu’il n’a pas obéi au Maître, à savoir moi. Nous l’avons donc conduit ici, à l’Endroit pour les Morts, pour le remettre au Grand Maître sous Terre et aux Cieux, qui nous regarde tous, moi compris. Son fouet est plus gros que le mien, et son courroux plus grand, et avec lui ça va vite, alors attention. La forme qui est la vôtre, il faut beaucoup de temps pour l’acquérir, mais bien peu pour la perdre. C’est comme ça.

» Voilà donc Hans parti, qui n’a pas obéi, qui a forcé sur la bouteille…

» Et maintenant, chers sujets, nous allons dire le Credo, et je veux voir tout le monde chanter. Alpha, George, marquez le rythme du pied…

Là-dessus il fit entonner à tout le cortège funèbre une psalmodie qui, à l’instar de ce qu’il voulait bien appeler son « hymne », oscillait entre le chant liturgique et le rock à l’acide.

Quatre Membres Longs

Ce n’Est pas Bon

Reste bien sage

Quatre Membres Courts

On est Tous Pour

Reste bien sage

Pas de boucherie

Fais ce qu’il dit

Reste bien sage

Ne parle qu’en mots

Fais-lui écho

Reste bien sage

Au Maître la Tête qui Blâme

Au Maître la Voix qui Nomme

Au Maître la Main qui Mutile

Au Maître le Fouet qui Dompte

Au Maître le Courroux qui Flamboie.

Et ainsi de suite, le tout avec des gestes vers les parties du corps mentionnées. Les Hommes-Animaux se prêtèrent d’abord de mauvaise grâce à ce rituel, s’épiant du coin de l’œil pour voir qui chantait et qui ne chantait pas. Mais une espèce de ferveur les gagna progressivement, et ils se mirent à brailler de plus en plus fort et à frapper du pied, faisant détaler les lézards dans les broussailles et s’envoler les pigeons de la pointe des palmiers.

Ils cédèrent à la psychologie des foules. Ils commencèrent à danser et à faire des gambades autour de la tombe de leur ami disparu, en hurlant de façon de plus en plus incohérente. Je voyais Dart rire tout en menant le chant de toute la force de sa voix. Il faisait claquer son fouet au rythme de la musique, ne s’arrêtant que lorsqu’il était à bout de forces.

Des jambes difformes et des corps patauds caracolaient et frémissaient tandis qu’une ligne se formait, comme dans la conga, autour de la clairière. Beaucoup de danseurs frappaient des mains, les bras levés au-dessus de la tête, comme des derviches. Je me rangeai sur le côté de la clairière pour les laisser passer.

Pendant que la plupart s’abandonnaient à une joie grotesque, les petits yeux mauvais de George ne relâchaient pas leur vigilance. D’autres, aussi, comme le chant se transformait en une vaste clameur, jetaient par-ci par-là des regards furtifs. On aurait dit qu’ils attendaient un signal.

Au moment même où je vis qui manquait dans la foule, je repérai mon individu, en équilibre sur une entretoise du pylône, à demi appuyé contre le tronc d’un arbre. Il était à peine visible, caché comme il l’était, mais, à sa tête rousse, je reconnus Renardeau. Il avait quelque chose entre les mains. À l’instant où je distinguai le canon d’un fusil, il tira.

Il avait dû mal tenir le fusil. Le recul – sans doute pris en pleine poitrine – l’expédia en arrière. Ses longues jambes rousses disparurent dans les fourrés comme je me retournais pour voir l’effet de son coup de feu.

Le chant s’était interrompu au moment de la détonation. La balle alla se perdre en sifflant parmi les arbres. Tout le monde s’était figé sur place.

— Tuer ! Tuer ! cria George.

Agitant ses bras courts et épais au-dessus de sa tête, il chargea en direction du Maître. Après un instant d’hésitation, le reste de la troupe s’élança.

Dart ne marqua qu’un léger temps d’arrêt. Le coup de feu l’avait décontenancé ; pour une fois il était à son désavantage ; pour une fois il perdit son sang-froid. Il se mit à courir vers le camion au lieu de rester où il était. Et les Hommes-Animaux foncèrent sur lui, avides de sang.

Dart atteignit le camion avec quelque avance sur ses poursuivants et se hissa gauchement dans le siège du conducteur. Il mit le moteur en route au moment où George se jetait contre la portière. En même temps, avec une grande agilité, un des Hommes-Singes sautait à l’arrière du camion, puis sur le toit de la cabine. Il fut projeté de nouveau à l’arrière au moment où le camion bondissait en avant, mais il regagna immédiatement son point de départ.

Le camion fit un nouveau bond en avant, puis s’arrêta. Dart devait avoir des problèmes avec ses membres artificiels dans l’espace étroit du siège du conducteur. Le contretemps permit à plusieurs membres de la meute de se jeter sur le camion. Un véritable essaim de mouches ! Je m’élançai alors vers eux en leur criant après – sinon je risquais de voir Dart mis en pièces.

Du moins le croyais-je. Mais Dart avait ses propres moyens de parer au danger. La pointe de sa carabine apparut à la fenêtre de la portière. Je la vis cracher le feu. La foule recula et, avec force cahots, le camion reprit le chemin par où nous étions venus. L’Homme-Singe s’accroupit sur le toit de la cabine, prêt à sauter sur le capot… mais une branche basse le faucha et il alla rouler dans la poussière.

George avait fait les frais du coup de feu de Dart. Du sang ruisselait sur sa poitrine près de son aisselle gauche. Il pressa la blessure, se pressa le visage, se barbouillant de sang ; puis il se mit à courir çà et là parmi ses compagnons, avec des hurlements qui ajoutaient à leur confusion. Le spectacle qu’il offrait était absolument terrifiant. Tout le monde se mit à se bousculer dans un concert de vociférations, foulant les tombes aux pieds.

Je m’étais précipité derrière le camion, mais l’Homme-Singe vint tomber en travers de ma route. Sans attendre, Dart accéléra et s’éloigna en cahotant furieusement sur la piste défoncée.

Comme je cherchais un endroit où me cacher, je vis mon Homme-Chien, Bernie, accourir vers moi. Il avait l’air aussi déchaîné que les autres, ce qui me fit me demander s’il n’était pas en train de m’attaquer ; puis la signification de ses gestes frénétiques me pénétra. Je fis volte-face.

Renardeau se tenait à moins d’une douzaine de pas de distance, le fusil pointé vers ma tête. Inutile de se demander où il était allé chercher l’arme. Me baissant brusquement, je ramassai un éclat de rocher et le lui lançai juste au moment où le fusil partait. L’espace d’une seconde je crus que j’avais été touché. Un bruit assourdissant éclata dans ma tête. Le coup de fusil de Renardeau avait assurément été plus précis que le précédent, mais il m’avait manqué. Le choc me renversa quand même. Renardeau tomba lui aussi en criant ; je devais l’avoir touché.

Bernie était à mes côtés, en train de hurler – je voyais sa bouche remuer mais sans pouvoir entendre. Il m’attrapa par le bras tandis que je me relevais, et nous nous précipitâmes dans les fourrés. Je tournai la tête et vis une partie des autres, la Femme-Porc parmi eux, qui se dirigeaient dans ma direction. C’en fut assez pour me décider. Guidé par Bernie, je plongeai au plus épais des taillis.

En ces instants de panique, je crus tout d’abord que nous foncions au hasard dans les broussailles. Cependant, à mesure que je regagnais mes esprits, je m’aperçus que Bernie m’entraînait le long d’un sentier en pente qui serpentait, évitant les plus épais, au milieu de bouquets d’épineux. Je galopais derrière lui, craignant pour ma vie.

L’effort terrible qu’il me fallait fournir pour suivre la foulée de Bernie – nous courions en montée – eut au moins pour effet de me débarrasser du bourdonnement qui me vrillait les oreilles. Je fonçais aveuglément, tel un animal traqué. Comme il faisait brusquement halte, je me heurtai contre lui et m’agrippai à lui.

— Toi brave gars, brave homme, dit-il.

Il pointa une main et un bras difformes en avant.

Nous étions parvenus au sommet d’une falaise. À nos pieds, un épaulement rocheux parsemé de buissons descendait abruptement jusqu’au bord de la falaise proprement dite. au-delà s’étendait l’océan Pacifique, bleu, toujours en mouvement, et cependant presque immobile en apparence du point de vue avantageux qui était le nôtre.

Bernie me tapota l’épaule.

— Brave gars, toi pas retourner dans eau. Suivre, suivre, un à la fois, faire petite promenade, héros… tout sans danger et rester bien sage, okay ?

— Je ne peux pas descendre le long de cette falaise, Bernie, surtout pour sauver ma vie.

Il était déjà engagé sur la pente, s’accrochant aux touffes d’herbe et aux buissons. Il leva les yeux vers moi et sourit, la langue à moitié pendante.

Allongeant le cou, je le vis prendre pied sur une saillie deux ou trois mètres plus bas. Il me fit signe de la main. Je restai où j’étais, redoutant de le suivre. Ce qui me décida fut un bruit confus de galopade derrière moi. M’agrippant à la roche du mieux que je pouvais, je me laissai glisser de prise en prise jusqu’à l’endroit où se trouvait Bernie.

Il repartit aussitôt et je suivis. Le chemin retrouvait désormais son tracé et ne présentait pas trop de danger à condition de ne pas regarder dans le vide qui s’ouvrait presque à nos pieds. L’endroit où nous marchions était parsemé de petites boules sèches – des crottes de lièvres ou de lapins.

Nous continuâmes ainsi durant quelque temps, ne rencontrant que deux sections difficiles, où nous eûmes à franchir des crevasses dans le rocher. Quand nous atteignîmes un arbre noueux dont les racines étaient comme encastrées dans la paroi rocheuse, Bernie se hissa dessus et, nous frayant un chemin à travers les branches, nous émergeâmes en terrain presque plat.

Il se jeta à plat ventre dans l’herbe, puis repartit avec la plus extrême prudence, longeant le bord du précipice. Nous traversâmes le lit d’un petit ruisseau où ne coulait qu’un mince filet d’eau, ce qui me fit prendre conscience de la soif qui m’étranglait. À travers les arbres qui poussaient tout autour de nous, l’océan était toujours visible. Ponctuant la mer au-dessous de nous, un gros rocher couronné de palmiers s’offrait à nos yeux. Je reconnus le rocher des otaries. Bernie et moi avions atteint le point culminant de l’île du Dr Moreau.

Bernie ralentit sa foulée et tendit une main en signe d’avertissement.

Devant nous se dressait un mur de ronces parsemé de rotangs hérissés d’épines.

Je le rejoignis et fouillai des yeux l’écran végétal. De l’autre côté s’étendait un espace dégagé au bout duquel on apercevait des bâtiments bas de piètre apparence.

— Quatre Membres Longs Warren… ici chez lui, dit Bernie. Warren, aller voir Warren, pas tirer fusil, okay ?

Quand mon regard revint vers lui, il baissa les yeux.

— Okay, dis-je. Allons voir Warren.

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