Le Bataillon sacré

James Romm · Chapitre 9 sur 14

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Le Bataillon sacré

6 - Une mort en Thessalie - (367-364 avant J.-C.)

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Une mort en Thessalie

 

(367-364 avant J.-C.)

 

Au moment où se produisit la « Bataille sans larmes », les guerres opposant Sparte et Thèbes avaient déjà fait rage pendant quinze ans, en deux temps presque symétriques. Dans la première phase, les Lacédémoniens avaient occupé Thèbes et envahi la Béotie à trois reprises ; par la suite, les Thébains envahirent le Péloponnèse par deux fois et faillirent s’emparer de Sparte. Ces renversements s’étaient reflétés également partout ailleurs en Grèce. Athènes était venue à l’aide de Thèbes quand Sparte l’emportait, puis s’était alliée aux Lacédémoniens affaiblis pour contrer Thèbes. L’Arcadie dirigée par Lycomédès s’était d’abord rapprochée de Thèbes avec empressement contre Sparte, avant de se montrer plus méfiante et prudente devant les succès croissants de Thèbes, pour choisir en définitive de suivre son propre chemin.

Depuis les marches de l’Hellade, des seigneurs de guerre ambitieux – Denys à Syracuse, Jason de Phères en Thessalie, bientôt suivi par son neveu dément, Alexandre – étaient entrés à leur tour dans la lutte pour le pouvoir en s’appuyant sur leur immense richesse et leurs armées de mercenaires. Le régime de Denys était très proche des Spartiates, tandis que celui des Thessaliens était allié avec Athènes ; mais les deux s’opposaient à Thèbes.

Bien loin de ce théâtre de guerre, depuis le cœur de l’Empire perse, Artaxerxès Mnémon, le Grand Roi vieillissant, observait ces événements qui l’inquiétaient. Vingt ans plus tôt, c’est aux Lacédémoniens qu’il avait accordé sa faveur en leur demandant d’être son bras armé pour faire respecter la Paix du Roi. Mais lui aussi songeait maintenant à revoir ses alliances. Les Spartiates ne pouvaient plus lui être utiles en Grèce, incapables qu’ils étaient désormais de maintenir la paix et de libérer des soldats susceptibles de combattre pour lui sur son front occidental. En effet, il avait un besoin pressant de recrues grecques : la conquête de l’Égypte n’était toujours pas assurée en dépit de la présence de l’armée forte de deux cent mille hommes qu’il avait envoyée contre elle.

À la suite de la « Bataille sans larmes », les Spartiates firent une nouvelle tentative pour conclure avec Artaxerxès un pacte d’intérêt mutuel. Ils envoyèrent un ambassadeur, Euthyclès, à Suse, au cœur de l’Iran actuel, afin de négocier les termes d’une nouvelle Paix commune. (Il semble que leur diplomate émérite, Antalcidas, s’y trouvait déjà en permanence.) Avec plus de soldats disponibles et prêts à se mettre à son service, Artaxerxès pouvait espérer regagner le contrôle de ses marches occidentales, voire l’emporter en Égypte, tandis que, grâce à l’argent perse, Sparte pourrait reconquérir Messène qui symbolisait son ancienne puissance évanouie. L’aide de la Perse pouvait très bien redonner à Sparte l’hégémonie sur toute la Grèce, comme cela avait été le cas auparavant.

Les Thébains eurent vent de la mission d’Euthyclès, tout comme les autres puissances de l’Hellade. Chacune dépêcha alors ses propres ambassadeurs vers l’Orient dans le but de séduire le Grand Roi. Les envoyés de Thèbes étaient Pélopidas et Isménias qui venaient à peine d’être extraits des geôles d’Alexandre de Phères. Cette vaillante équipe laissa derrière elle le Bataillon sacré sous le commandement d’Épaminondas et se mit en chemin pour suivre la longue route royale jusqu’à Suse.

 

Artaxerxès était alors sur le trône depuis près de quarante ans. Il avait survécu à maintes révoltes dont celles issues de sa propre famille n’étaient pas les moindres. Au tout début de son règne, il avait dû combattre son frère Cyrus qui avait levé une armée contre lui (cette force comprenait les mercenaires que Xénophon parviendrait plus tard à ramener en Grèce). On rapportait qu’il avait tué de ses propres mains Cyrus qui le chargeait dans la bataille. Puis, sa mère dominatrice, la redoutable Parysatis, avait tué son

épouse Stateira 1, pour se débarrasser d’une rivale qui risquait de le soustraire à son influence. Parysatis avait utilisé un couteau spécial dont un seul côté était enduit de poison pour couper en deux l’oiseau servi au menu du dîner des deux femmes ; Stateira fut prise de convulsions après avoir mangé la viande empoisonnée et mourut dans de longues et douloureuses souffrances. Artaxerxès pardonna à sa mère, mais sa servante Gigis qui avait aidé sa maîtresse fut cruellement punie : on lui plaça la tête sur une pierre plate puis on la réduisit en bouillie en la frappant avec une autre pierre.

Ce châtiment était cruel, certes, mais telle était souvent la cour de Suse, sans cesse agitée de purges et d’exécutions. Mithridatès, un courtisan qui eut le malheur de déclencher la colère du roi, connut une fin encore plus horrible que Gigis. Pris de boisson, il s’était vanté d’être celui qui avait tué Cyrus au combat, alors qu’Artaxerxès s’était attribué cet exploit. (D’après certaines sources grecques, Mithridatès aurait en fait porté à Cyrus un coup

sérieux, mais non fatal, près de l’œil 2.) Un eunuque rapporta cette vantardise à Parysatis. Arrêté, Mithridatès fut soumis au supplice suivant : on l’allongea dans une auge qui fut recouverte par une autre, emprisonnant son corps tout entier, mais laissant dépasser sa tête. Puis on le força à avaler un mélange laxatif de lait et de miel qu’on répandit également sur son visage. Les mouches s’amassèrent sur lui, se nourrirent de ses excréments à l’intérieur des auges et pondirent des asticots qui finirent par dévorer son corps de l’intérieur jusqu’à ce qu’il meure, au bout de dix-sept jours. Les Perses appelaient « supplice des auges » cette torture atroce.

 

Bas-relief représentant Artaxerxès Mnémon sur la façade de son tombeau

creusé dans le roc, à Persépolis (Iran).

 

La cour du souverain de Perse présentait maintes formes possibles de mort violente, mais aussi une multitude de variétés d’amour. Artaxerxès avait 360 concubines qui lui donnèrent plus d’une centaine de fils (et un nombre inconnu de filles). Pour remplacer Stateira, l’épouse empoisonnée, il épousa sa propre fille, Atossa. Les rois perses étaient depuis longtemps habitués à prendre femme parmi leurs sœurs, mais il franchissait là une nouvelle limite dans les relations incestueuses. La transgression de cet ultime tabou fut encouragée par sa mère Parysatis comme une façon

d’affirmer le pouvoir absolu de son fils 3. Mais il semble aussi qu’Artaxerxès ait réellement aimé Atossa, jusqu’au point de prendre soin d’elle avec tendresse quand elle contracta la lèpre.

Au temps d’Artaxerxès, Suse était une ville empreinte de luxe et de splendeur, si l’on en croit Ctésias de Cnide, un médecin grec qui exerça son art pendant dix-sept années auprès de la famille royale. Parmi ses sujets d’émerveillement était un vaste paradeisos (version grecque d’un ancien mot persan), parc animalier clos de murs, réservé au roi, arrosé par un système d’irrigation sophistiqué. Ctésias évoque des vaches sachant

compter 4 qui puisent l’eau pour remplir ses canaux. Chacune des vaches puisait précisément cent seaux par jour, ni plus ni moins ; même en les battant, leurs gardiens étaient incapables de les obliger à puiser un seau de plus. Les Juifs qui vivaient en Perse furent impressionnés par la luxuriance de ce lieu comme d’autres parcs clos ; c’est sur leur modèle qu’ils imaginèrent le Jardin d’Éden et le baptisèrent, en hébreu, pardesh. C’est bien ce mot et le mot grec apparenté, paradeisos, qui sont à l’origine de notre paradis.

Ctésias a fait état de bien d’autres merveilles présentes dans le royaume d’Artaxerxès et cité de nombreux exemples du pouvoir énorme du roi. Ainsi, nous dit-il, le souverain possédait une épée miraculeuse, laquelle avait le pouvoir de chasser les orages de grêle et les tempêtes lorsqu’elle était enfoncée dans le sol. Cette épée était forgée avec du fer provenant du fond d’une source merveilleuse qui produisait également de l’or liquide en grandes quantités. Cet or était recueilli par des serviteurs de la maison royale dans de grandes jarres en terre cuite ; puis il se solidifiait et l’on brisait les récipients qui livraient chacun un lingot de la forme de la jarre et du poids d’un homme adulte. Une centaine de ces lingots étaient recueillis chaque année et stockés dans le trésor du roi à Suse.

Des auteurs juifs ont transcrit leurs impressions de Suse dans un livre de la Bible, le livre d’Esther, qu’on récite encore à voix haute dans les synagogues de nos jours lors de la fête de Pourim, au printemps. L’histoire d’Esther s’ouvre sur un banquet offert à toute la population de Suse par le roi Assuérus – peut-être Artaxerxès, ou plus vraisemblablement l’un des

deux souverains précédents qui avaient porté le nom de Xerxès 5. Le festin se déroulait dans une cour du palais, au sol pavé d’une mosaïque d’albâtre, de turquoise et de marbre blanc et noir. L’espace était délimité par de grands rideaux de lin suspendus à des tringles d’argent et retenus par des cordons de pourpre. Les convives buvaient dans des milliers de gobelets d’or, tous différents. Cet étalage de munificence se poursuivit pendant sept jours et s’acheva sur une note sombre lorsque le roi ivre chassa sa reine – appelée ici Vashti – qui avait refusé de se donner en spectacle devant la foule.

Telles étaient la cité et la cour vers lesquelles un défilé d’ambassadeurs grecs se pressait. Pélopidas et Isménias, qui étaient les derniers, s’efforçaient avec peine de se rapprocher des Spartiates qui avaient une avance de plusieurs semaines sur eux. Entre eux étaient les représentants d’Athènes, d’Élis, de la Ligue arcadienne, et probablement d’autres lieux encore. Tous avaient des revendications à faire valoir devant le Grand Roi. Plus que jamais, Artaxerxès était celui qui tenait dans ses mains les clés de l’équilibre du pouvoir en Grèce.

Avant d’être introduits en présence d’Artaxerxès, les représentants grecs étaient dûment préparés par un chambellan royal. En effet, le protocole différait considérablement entre le monde du Grand Roi et le leur. Les sujets perses saluaient leur souverain d’une inclinaison solennelle dont l’ampleur reflétait le rang qui était le leur ; les moins bien nés étaient tenus de se prosterner jusqu’au sol. Aux yeux des Grecs, un tel salut apparaissait détestable, voire impie, et certains délégués refusaient de s’y plier, fût-ce au risque d’y laisser leur vie. En arrivant, les Thébains trouvèrent un moyen d’honorer le roi sans compromettre leur dignité. À leur entrée dans la salle du trône, Isménias fit tomber furtivement par terre un anneau, avant de se

pencher vers le sol pour le reprendre 6. Il paraissait bien ainsi avoir accompli son devoir de déférence à l’égard d’Artaxerxès.

La cour royale de Suse commença à bruire des tractations diplomatiques des Grecs, menées ouvertement ou sous couvert de conciliabules secrets. Avides de gagner la faveur d’Artaxerxès, certains des délégués cherchaient à attirer son attention et lui livraient des informations sur les autres. L’Athénien Timagoras envoya ainsi un billet confidentiel au roi qui le récompensa fastueusement en lui donnant une énorme somme d’argent, un troupeau de 80 vaches laitières (car l’homme avait besoin de lait pour soigner une maladie d’estomac), ainsi qu’un lit monté sur des pieds d’argent et garni de précieuses couvertures, avec un esclave chargé de faire ce lit dans le respect des règles d’élégance perses. Timagoras plaisanta avec sa suite en déclarant qu’au lieu d’élire des magistrats, Athènes ferait mieux d’envoyer auprès du Grand Roi, chaque année, de nouveaux représentants choisis au sein des classes les plus pauvres de la cité. Au fil du temps, cela permettrait d’enrichir toute la population.

Les Perses de Suse étaient impatients de découvrir Pélopidas. L’essor de Thèbes avait suscité leur admiration, et il se murmurait entre les courtisans qu’il était bien l’homme qui avait contraint les Spartiates à se replier entre le fleuve Eurotas et les montagnes, sur l’étroite bande de territoire qu’il leur restait. Artaxerxès percevait cette excitation et comptait bien profiter de la gloire qui rejaillissait sur lui. Par ses présents et ses attentions, il montrait clairement qu’il penchait désormais vers Pélopidas, tandis que les Lacédémoniens avaient perdu sa faveur.

Cette ambassade à Suse donne à Xénophon l’une de ses deux uniques occasions d’évoquer Pélopidas dans les Helléniques, lui qui avait passé sous silence les exploits précédents du Thébain, y compris son rôle dans la conduite du complot du solstice (que Xénophon choisit d’attribuer à Melôn). Pas la moindre mention de la bataille de Tégyres, de la charge du Bataillon sacré à Leuctres, ou de ses confrontations avec Alexandre de Phères. En revanche, c’est précisément ce moment qu’il choisit pour mettre Pélopidas en avant, en plaçant dans sa bouche un discours qui contient une référence explicite à la collusion de Thèbes avec la Perse, contre tous les autres Grecs, quelque cent cinquante ans plus tôt. Avec un parti pris appuyé, Xénophon balaye les actes les plus nobles du Thébain et le présente comme un intrigant, partisan des Mèdes, héritier de la honte issue du lointain passé de Thèbes.

Aux yeux d’Artaxerxès, les anciennes allégeances avaient moins d’importance que le moment présent. Des troubles se préparaient à l’ouest, où ses satrapes étaient de plus en plus séditieux. L’un d’eux, Datamès, était déjà en révolte ouverte. Dans les eaux de la mer Égée qui bordaient sa côte occidentale, les navires athéniens s’enhardissaient et menaçaient une fois encore de s’emparer de ses possessions grecques. Le roi avait besoin d’un allié capable de s’opposer à cette flotte et de l’aider à garder le contrôle de la côte. Il savait que Thèbes n’était pas une puissance navale, mais elle pourrait le devenir pourvu qu’on y consacrât les énormes sommes d’argent nécessaires ; et la Perse disposait justement de cet argent. Si Thèbes avait vaincu à Leuctres, contre toute attente, que ne pourrait-elle accomplir sur mer, à Chios, Rhodes, et Byzance ?

Finalement, Artaxerxès proclama les conditions de la Paix. Thèbes devenait son bras exécutif, supplantant Sparte qui occupait jusque-là cette position prestigieuse. Messène, la ville de la liberté fondée par Épaminondas, devait demeurer libre – ce qui constituait un coup dur porté aux attentes de Sparte. Athènes devait renoncer à son aventurisme naval et ramener ses bateaux au mouillage. Pélopidas avait obtenu tout ce qu’il escomptait et avait même prêté la main, selon Xénophon, à la rédaction du document. La Perse avait opéré un revirement complet.

Quittant Suse, les diplomates se mirent en route pour regagner leurs cités. L’Athénien Timagoras se vit attribuer une escorte fastueuse : des porteurs pour l’acheminer (certainement sur sa couche à pieds d’argent) jusqu’à la côte et tout l’argent nécessaire pour les rétribuer. Il avait conclu une sorte d’arrangement secret qui bradait les intérêts d’Athènes tout en avantageant Thèbes. Un dignitaire perse remarqua plaisamment que Timagoras « devrait un jour payer le prix » – par d’autres formes de collusion – de tout ce qu’il avait reçu. Le caractère sinistre de cette boutade se révéla quand Timagoras arriva à Athènes. Dénoncé par ses compagnons comme partisan secret de Thèbes, il fut traduit en jugement et mis à mort.

Il ne fut pas le seul à perdre la vie à l’issue de la Paix de Thèbes. Une autre victime fut le Lacédémonien Antalcidas, autrefois chéri par Artaxerxès. C’est lui qui avait négocié, vingt ans auparavant, la Paix du Roi – une véritable aubaine pour Sparte –, et il pensait pouvoir renouveler un coup d’éclat semblable. Il en alla tout autrement, car il ne put qu’assister à l’élaboration d’un traité qui confirmait la reconnaissance de Messène, clause que les Lacédémoniens redoutaient plus que tout. Ses ennemis à Sparte ne manquèrent pas de lui reprocher ce désastre. Tombé en disgrâce et

désillusionné, Antalcidas se laissa mourir de faim 7.

 

Pélopidas revint à Thèbes accompagné d’un officier perse qui était porteur du rescrit du Grand Roi. La possession de ce rouleau conférait à Thèbes le droit de convoquer la prochaine conférence diplomatique entre les États et, par extension, celui de revendiquer l’hégémonie sur le monde grec. Cela constituait un vrai défi pour ces Béotiens chaussés de sabots dont l’expérience sur la scène internationale était très limitée. Nombreux étaient ceux qui souhaitaient les voir échouer, et c’est bien ce qui se passa, de façon spectaculaire.

Xénophon relate l’épisode dans les 8 Helléniques, en y prenant indubitablement un malin plaisir. Les délégués de toute l’Hellade écoutèrent la lecture de la nouvelle Paix, puis les Thébains leur demandèrent de jurer pour s’engager à respecter le traité, ce qu’aucun ne fit. Tous prétendirent que leur mandat se réduisait à entendre les termes de la Paix, mais nullement à les signer ; si Thèbes voulait des serments, il lui faudrait envoyer des députés dans chaque ville tour à tour. Puis, Lycomédès, l’orateur ardent qui était à la tête de la Ligue arcadienne, demanda pourquoi la conférence se tenait à Thèbes plutôt que là où la paix était requise (ce qui voulait dire dans le Péloponnèse). Cette insinuation mit les Thébains en fureur ; ils accusèrent alors Lycomédès de vouloir miner le lien entre leurs deux Ligues. Lycomédès quitta la salle brusquement, et la conférence s’acheva dans la confusion.

L’incident trahissait plus qu’un simple désaccord sur le lieu de la conférence. Le ressentiment de l’Arcadie envers Thèbes et son traité de paix était né dès la rédaction du document. Lorsqu’il avait conçu les conditions du traité, Pélopidas avait résolu un conflit territorial entre les Arcadiens et leur voisine Élis en faveur de cette dernière. Il n’avait, semble-t-il, pas pris la peine d’organiser les pourparlers indispensables pour apaiser les blessures, et celles-ci s’étaient envenimées. Thèbes découvrait que l’hégémonie sur la Grèce impliquait d’avoir à arbitrer ses querelles, ce qui ne manquait jamais de fâcher l’une des parties, sinon les deux. Les Thébains n’avaient pas non plus l’expérience de ce rôle.

Thèbes entreprit la besogne fastidieuse qui consistait à approcher chaque cité l’une après l’autre pour lui faire signer la nouvelle Paix. En tête de la liste figurait Corinthe ; l’emporter dans cette cité-État pro-spartiate lui permettrait certainement de gagner en stature. Mais Corinthe rejeta la paix, imitée ensuite par tous les autres États grecs. Les ambassadeurs thébains revinrent donc à Thèbes les mains vides. « Voici donc comment Pélopidas et les Thébains virent échouer leur manœuvre d’hégémonie », jubile Xénophon dans les Helléniques – et ces mots signent sa dernière mention du grand héros thébain. Selon lui, il ne faisait visiblement guère de doute que le costume de diplomate ne lui seyait pas.

Cependant, les affaires militaires commençaient à peser autant sur Thèbes que les réalités de la diplomatie. Pour la troisième fois, Épaminondas s’enfonça dans le Péloponnèse, où son influence était grande, pour tenter de consolider l’alliance entre Thèbes et l’Arcadie, mais il n’aboutit qu’à se faire prendre au piège de nouvelles disputes. Son plan consistait à faire sortir plusieurs cités-États de la sphère d’influence de Sparte pour leur faire rejoindre le nouvel arc des démocraties. Il s’attaqua à plusieurs villes qui étaient encore aux mains des beltistoi (« les meilleurs »), ces nobles propriétaires terriens alignés sur Sparte depuis toujours. Ces hommes acceptèrent de s’engager à changer de camp pour s’allier avec Thèbes, à condition de pouvoir conserver leurs maisons et leurs charges. Tout en étant partisan du dêmos et du gouvernement par les assemblées représentatives, Épaminondas était aussi favorable à la philanthrôpia, la bienveillance et la modération en politique. Il permit donc à ces beltistoi de conserver le pouvoir et de maintenir le caractère oligarchique de leurs cités. Et cela ne fit que renforcer la défiance des Arcadiens.

Thèbes se rendait compte que rien de ce qu’elle pouvait entreprendre ne trouvait grâce aux yeux des Arcadiens. Elle s’efforça alors de les apaiser en changeant de pied et en expulsant les beltistoi ; mais ceux-ci levèrent des troupes et reprirent le contrôle de leurs villes, dénoncèrent leur alliance avec Thèbes et renouèrent des liens encore plus forts qu’avant avec Sparte. Quant aux Arcadiens, dont Lycomédès s’employait à attiser les craintes, ils se demandaient si tout cela ne faisait pas partie de quelque plan secret de Thèbes pour s’emparer de l’ensemble du Péloponnèse. Et, si ce n’était pas de la malfaisance, c’était au minimum de l’incompétence, ce qui était presque aussi fâcheux.

Toujours opportuniste, et bien qu’il dût son accession au pouvoir à l’appui thébain, Lycomédès avait aperçu l’avantage qu’il y aurait à quitter l’orbite de Thèbes. Il se mit en quête d’alliés de remplacement à l’étranger et découvrit un partenaire consentant dans la cité d’Athènes. Il s’y rendit en personne pour proposer un pacte d’amitié, sans tenir compte du fait qu’Athènes était déjà alliée à son pire ennemi, les Lacédémoniens. Cet exercice de triangulation nécessitait de faire appel à toute la subtilité dont la diplomatie était capable, mais Lycomédès parvint néanmoins à ses fins. Il revint avec un pacte de défense mutuelle entre Athènes et l’Arcadie, véritable camouflet pour Épaminondas et pour Thèbes.

Toutefois, Lycomédès s’était fait beaucoup d’ennemis lors de son accession au pouvoir. Durant toute sa carrière, il avait attisé la rage du dêmos en jouant sur son ressentiment à l’endroit des beltistoi ; il avait contribué à l’expulsion d’Arcadie des riches et des puissants et à leur bannissement sur la côte du Péloponnèse. Il mit les voiles à Athènes pour rentrer chez lui, et, craignant de faire une mauvaise rencontre avec certains exilés pleins de rancune, il recommanda à son pilote de suivre exactement l’itinéraire qu’il avait lui-même préparé. Mais il toucha terre justement là où ses ennemis l’attendaient. Ils s’emparèrent de lui et le tuèrent. Ainsi, commente Xénophon en bon dénonciateur des fauteurs de troubles, la volonté divine se trouva-t-elle accomplie.

Pour Thèbes, il était clair désormais qu’elle serait bientôt contrainte de traiter le problème de l’Arcadie. Mais de manière très inattendue, au moment où ce lien se délitait, un autre se formait avec Corinthe. Cette cité avait toujours été jusque-là un allié solide de Sparte ; un assaut du Bataillon sacré n’avait pas réussi à l’ébranler, et elle ne s’était pas laissée séduire par les invitations à adhérer à la Paix de Thèbes. Pourtant, voici que les Corinthiens envoyaient une députation à Thèbes afin de signer ce fameux document. Les circonstances de ce retournement, telles que les rapporte Xénophon, sont assez fumeuses (et contredites par un autre récit), mais il semble que les plaques tectoniques de l’Hellade s’étaient remises en mouvement, créant d’étranges réalignements. Les Corinthiens avaient eu vent d’un complot fomenté à Athènes pour prendre le contrôle de leur cité. Et dans la mesure où Athènes était maintenant alliée avec Sparte, Corinthe préférait se tourner vers Thèbes.

Signer la Paix de Thèbes équivalait à reconnaître Messène comme une cité-État autonome et à plonger un poignard dans tous les cœurs lacédémoniens. Corinthe avança avec précaution avant de franchir cette étape périlleuse. Elle se tourna d’abord vers Sparte pour demander si les Lacédémoniens seraient disposés à se joindre à elle pour cette signature. Il n’y avait guère de chance que la réponse soit positive ni que Sparte accepte de renoncer à Messène, mais c’était un geste de nature à amortir le choc. Les Lacédémoniens assurèrent que Corinthe, comme leurs autres alliés, était libre de choisir sa propre voie. Quant aux Spartiates eux-mêmes, suivant les paroles que leur prête Xénophon dans les Helléniques : « Ils feraient la guerre, quel que fût le sort que voulût leur réserver la divinité : ils ne se résigneraient jamais à voir la ville qu’ils avaient reçue de leurs

pères, Messène, leur être enlevée 9. » (Ces mots n’ont guère de sens si l’on songe que Xénophon, soucieux de ménager la fierté spartiate, prétendait jusque-là que Messène n’existait même pas.)

Un discours remarquable a survécu jusqu’à nous, depuis le temps de ces

échanges diplomatiques entre Sparte et Corinthe 10. S’il emprunte la voix du prince lacédémonien Archidamos, fils d’Agésilas, son auteur était en réalité l’orateur athénien Isocrate. Durant la majeure partie de sa longue existence, Isocrate – qui avait déjà atteint 70 ans et allait vivre encore pendant près de trois décennies –, avait poursuivi sa quête d’un dirigeant providentiel qui pourrait réaliser l’unité de la Grèce. Comme nous l’avons vu, il s’était tout d’abord arrêté sur Denys de Syracuse. Maintenant, comme son confrère conservateur Xénophon, Isocrate s’emparait de la bannière de l’État blessé de Sparte et de la maison d’Agésilas. Dans le discours qu’il place dans la bouche d’Archidamos – et dont il espérait peut-être qu’il pourrait le prononcer effectivement lui-même pendant la conférence entre les alliés –, il entrevoit le dur chemin de la renaissance de la puissance spartiate. Aujourd’hui, la lecture de ce discours permet de mesurer combien le monde paraissait sombre en 366 avant J.-C. aux yeux des Grecs du parti laconien.

La reconquête de Messène est le thème central du discours. « Archidamos », l’orateur fictif, avance toute une collection de mythes obscurs afin de prouver que le contrôle des hilotes par Sparte a été ordonné par les dieux. Par sa rigueur morale, poursuit-il, Sparte était encore capable de regagner son dû, en dépit de tous les revers subis au cours des dernières années. Mais les difficultés à surmonter seront immenses. « Archidamos » termine son allocution sur une proposition lugubre : les Spartiates qui restent en état de servir devront se replier dans les collines pour mener une guerre de harcèlement.

 

Je dis qu’il faut avant tout faire sortir de la ville nos parents, nos enfants et nos femmes ; qu’il faut les envoyer, les uns en Sicile, d’autres à Cyrène et sur la côte d’Asie […]. Réunissant tous ceux qui veulent et peuvent combattre, il faut abandonner la ville et tout ce que nous possédons, à l’exception de ce qu’il nous sera possible d’emporter, et, nous emparant alors d’une position militaire, la plus forte, la plus avantageuse que nous pourrons occuper, porter par terre et par mer la désolation et le ravage sur le territoire de nos ennemis, jusqu’au jour où ils cesseront de nous disputer le nôtre […]. Quels hommes ne seraient frappés d’étonnement et de terreur à la vue d’une armée toujours prête à

combattre, et qui aurait accompli une si généreuse résolution 11 ?

 

Pour cauchemardesque qu’elle soit, cette vision de l’avenir reste préférable, aux yeux d’ « Archidamos », à se résigner à la perte des hilotes.

Les ambassadeurs de Corinthe quittèrent Sparte et se dirigèrent vers le nord pour aller signer la Paix de Thèbes. Les Thébains espéraient plus de Corinthe – qu’elle s’allie avec Thèbes et rompe ses liens avec Sparte –, mais ce qu’ils avaient obtenu était déjà considérable. Épaminondas pouvait pousser un soupir de soulagement. Même si d’autres choses venaient à se déliter dans le Péloponnèse, sa principale réalisation semblait maintenant hors de danger. Et la neutralité officielle de Corinthe garantissait que la porte de l’Isthme resterait ouverte, pour le cas où Thèbes aurait besoin de l’emprunter, ce qui semblait quasiment certain dorénavant.

 

Pendant ce temps, à Suse, au cœur de l’Empire perse, la cour royale d’Artaxerxès était à nouveau en proie à des troubles causés, une fois encore, par une femme. Celle-ci était l’une des femmes grecques les plus fascinantes depuis Hélène de Troie, si l’on en croit – quitte à n’en retenir

que la moitié – ce qu’en ont rapporté Plutarque et Élien 12, un auteur romain de langue grecque, compilateur d’anecdotes et de légendes. Son histoire mérite d’être contée ici, d’autant plus qu’elle est bien souvent complètement passée sous silence. Elle était originaire de Phocée, une cité grecque d’Asie Mineure sous tutelle perse. Elle avait un teint de rose qui la fit d’abord surnommer Miltô (« fardée de vermillon ») par ses compatriotes, avant de se faire connaître sous le nom d’Aspasie – emprunté à la fameuse concubine de Périclès qui avait vécu un demi-siècle plus tôt. Comme sa célèbre homonyme, elle était réputée non seulement pour sa beauté, mais aussi pour son intelligence, sa fierté et son sang-froid. C’est par ces qualités, tout autant que par son apparence, qu’elle attira l’attention d’hommes puissants qui apprécièrent le répondant de cette femme – une sensation plutôt rare en ces temps de patriarcat incontesté.

Aspasie grandit dans la pauvreté et privée de sa mère, morte à sa naissance, mais la déesse Aphrodite veillait sur elle, si l’on en croit la légende attachée à son enfance. Alors qu’une tumeur s’était développée sur son menton, menaçant de la défigurer, une colombe – l’oiseau d’Aphrodite – lui était apparue en songe, se transformant soudain en femme. L’apparition lui dit : « Prends les couronnes de roses consacrées à Aphrodite qui sont désormais sèches, broie-les et répands ce remède sur la

tumeur 13. » Dès qu’elle eut appliqué le remède, la tumeur disparut, et la beauté d’Aspasie ne cessa plus de rayonner.

Aspasie sut capter l’attention de Cyrus, le frère d’Artaxerxès qui était alors (avant sa rébellion) satrape des provinces occidentales de la Perse. Un jour, elle fut amenée à son palais par un entremetteur chargé d’approvisionner le harem de Cyrus, mais elle refusa les vêtements précieux et le maquillage qu’il lui tendait, ou de l’écouter quand il voulut lui apprendre comment répondre aux baisers du satrape. Lorsqu’elle fut conduite devant ce dernier, elle portait les vêtements grecs qu’elle n’avait pas voulu quitter et refusa de s’asseoir à ses côtés à la table du banquet ; elle resta debout à distance, figée dans une attitude de défi. Quand les serviteurs de Cyrus voulurent la faire avancer, elle s’écria : « Celui qui portera la main sur moi s’en repentira ! » Surpris et séduit, Cyrus dit au proxénète : « Celle-là seule, parmi les filles que tu as amenées, est libre et non corrompue. Les autres ont une apparence vénale et des manières qui le

sont encore davantage 14. »

Cyrus entreprit alors de gagner l’affection d’Aspasie, et nos sources nous disent qu’un véritable lien d’amour et de respect s’établit entre eux. Cyrus éprouvait la plus grande estime pour Aspasie qu’il appela Sophê, « la Sage ». On prétendit même que Cyrus se détourna de toute autre femme qu’elle (même si une source différente évoque la présence d’une seconde femme grecque, dont le nom n’est pas cité, dans sa suite). En se remémorant le songe de son enfance, Aspasie rendit grâce à Aphrodite pour son triomphe : elle éleva dans le sanctuaire de la déesse une statue d’or auprès de laquelle fut placée une colombe ornée de pierres précieuses.

Cette histoire d’amour allait être détruite par la politique et la guerre. Cyrus recruta des mercenaires grecs – les Dix Mille de Xénophon – et se révolta contre son frère, marchant avec son armée vers l’est, avec Aspasie à son côté. Mais il perdit la vie, comme nous l’avons vu, lors de la bataille pour le trône qui eut lieu à Counaxa, près de Babylone. Poursuivant les rebelles en fuite, Artaxerxès et ses hommes capturèrent le train de bagages de Cyrus dans un enclos qui était gardé par des soldats grecs. Xénophon était présent quand Artaxerxès se mit à la recherche de « la femme de

Phocée, celle qu’on appelait la Sage et Belle 15 » parmi les dépouilles du camp de Cyrus. Sa réputation était parvenue jusqu’au Grand Roi qui la voulait pour elle – mais pas comme esclave. Aussi, quand ses officiers lui amenèrent Aspasie enchaînée, les fit-il incarcérer sur-le-champ ; puis il la délivra avant de lui offrir un somptueux vêtement.

Aspasie rejoignit la cour royale de Suse et la famille d’Artaxerxès, occupant une place ô combien périlleuse pour une femme. Elle avait déjà perçu quel était le pouvoir de Parysatis, la reine-mère jalouse et manipulatrice ; auparavant, lorsque Cyrus lui avait offert un collier magnifique, elle avait insisté pour qu’il l’envoie plutôt à sa mère. Nul ne sait quelle fut son attitude envers Atossa et Amestris, les deux filles et épouses d’Artaxerxès, sans parler des centaines de filles de son harem qui partageaient sa couche. Elle reçut une place privilégiée au sein de cette multitude et, après une longue période de chagrin dédié à Cyrus, finit par développer une réelle affection pour le roi également. Telle est du moins l’impression qui se dégage de la lecture d’Élien, au chapitre le plus surprenant de sa relation de la saga d’Aspasie.

Outre ses concubines et ses épouses, Artaxerxès avait au moins un amant masculin : son eunuque Téridate qui passait pour être le plus bel homme de tout l’empire. Mais Téridate mourut prématurément, laissant le roi anéanti par le chagrin. Élien nous dit qu’Aspasie fut la seule qui réussit à adoucir sa perte. Ayant revêtu des habits de deuil, elle se plaça sur le passage du roi, et lorsqu’il lui demanda ce qu’elle faisait là, elle répondit qu’elle était venue pour le réconforter, si cela était possible. Artaxerxès lui dit d’aller l’attendre dans sa chambre et revint en portant dans ses mains un vêtement de Téridate. Il la pria de le revêtir et jugea que la tenue de l’eunuque mettait sa beauté encore plus en valeur. Dès lors, il lui demandait toujours de porter des vêtements de Téridate avant de faire l’amour avec elle. « Il guérit de son chagrin en se laissant convaincre par la sollicitude de cette femme et par son action consolatrice », conclut Élien qui n’avait pas à sa disposition nos mots actuels pour décrire la fluidité de genre, mais semblait néanmoins bien au fait de la complexité des rapports humains.

Tandis qu’Artaxerxès vieillissait et s’affaiblissait, Aspasie fut prise dans le tourbillon des manœuvres les plus complexes de la cour autour du choix du successeur du monarque. Il semble qu’elle ait cherché à se protéger en se rapprochant de l’héritier présomptif du trône, le fils aîné du Grand Roi, Darius. Cela fut la cause d’un grave conflit entre le père et le fils. En Perse, la tradition voulait que le jour où était proclamé le nom du successeur du roi, l’heureux élu pouvait demander n’importe quelle faveur. Artaxerxès proclama que son successeur serait Darius, et celui-ci lui demanda immédiatement de lui céder Aspasie. La loi stipulait qu’Artaxerxès ne pouvait pas refuser, mais il décréta que Darius n’aurait Aspasie que si elle déclarait sa préférence pour lui. C’est alors qu’elle fut introduite dans la salle du trône et que, dans une scène digne d’un véritable conte de fées, elle fut priée de choisir entre deux rois : c’est Darius qu’elle choisit, pour la plus grande consternation d’Artaxerxès.

Selon tous les dires, les Perses se montraient farouchement possessifs à

l’endroit des femmes 16, et Artaxerxès plus encore que tous. Il ne pouvait tout simplement pas admettre de laisser partir cette sage Phocéenne, aimée d’Aphrodite. Il rompit les coutumes propres au jour de la nomination et rejeta la demande de son fils, en la désignant prêtresse d’Anahita – divinité perse associée à la fertilité et aux rivières. Elle fut envoyée à Ecbatane (aujourd’hui, Hamadan) pour servir au temple d’Anahita, qui était l’un des plus riches et magnifiques sanctuaires de l’empire. Son service sacré impliquait qu’elle restât chaste, mais on peut supposer qu’Artaxerxès pouvait se permettre d’enfreindre également cette règle, selon son bon plaisir.

C’est ici que doit s’interrompre la saga d’Aspasie, car aucun des auteurs grecs qui l’ont relatée ne la poursuivent plus loin. Il est possible qu’Aspasie ait achevé son existence au service du temple d’Anahita, parmi les splendeurs d’Ecbatane qui était l’une des capitales impériales perses. Si Darius avait accédé au trône après son père, comme prévu, Aspasie serait peut-être devenue la principale concubine d’un troisième prince de Perse. Mais la rivalité qui avait éclaté autour d’elle avait creusé un fossé entre le père et son fils et perturbé les plans de la succession. Pour Artaxerxès, le prix à payer sera élevé, comme nous le verrons dans un prochain chapitre de son histoire.

 

Comme Périclès d’Athènes avant lui, Épaminondas de Thèbes n’occupait aucune charge monarchique ou dirigeante. Il était alors régulièrement et démocratiquement réélu, chaque année, au conseil des béotarques qui comptait sept membres ; il en fut même évincé au moins une fois (à son retour de la bataille de Corinthe). Comme Périclès également, il se refusait à courtiser le dêmos ou à le bercer de vaines promesses. À chacun de ses renouvellements, il avertissait les Béotiens : « Mesurez bien votre décision, car si je suis votre général, vous devrez marcher avec

moi 17. » Et « pour préserver votre puissance, vous devez toujours garder la main sur votre porpax », leur disait-il en désignant la poignée par laquelle le fantassin soulevait son lourd bouclier.

Cependant, Épaminondas voyait maintenant que les Thébains allaient devoir se saisir non plus seulement de boucliers, mais aussi de poignées d’avirons, d’écoutes et de gouvernails. Jamais jusque-là Thèbes n’avait encore disposé d’une marine de taille importante ; la cité avait peu d’intérêts au-delà des mers, et les quelques ports de Béotie, négligeables, n’étaient guère prévus pour accueillir une flotte. Pourtant, en 366, l’année de la Paix de Thèbes, Épaminondas réussit à convaincre l’assemblée de lancer la construction d’une centaine de trirèmes, soit une force suffisante pour se mesurer à Athènes en mer Égée. Bien qu’il n’eût jamais encore mené de bataille navale ni même simplement commandé un bateau, il se préparait à devenir amiral en chef et à conduire sur les mers ces Béotiens aux semelles de bois. Ses objectifs paraissent assez obscurs. Et l’on peut douter que Thèbes ait eu les moyens de financer cette stratégie surprenante. Les trirèmes coûtent cher à construire et l’entretien de leurs équipages est encore plus onéreux ; en comptant deux cents hommes par bateau, la nouvelle marine thébaine allait requérir jusqu’à vingt mille hommes auxquels il faudrait verser une solde pour chaque jour de service actif. Il est à peu près certain que la facture fut réglée avec les fonds versés par Artaxerxès au titre de la Paix de Thèbes. Car c’est bien le Grand Roi qui avait le plus grand besoin d’un allié en mer Égée pour faire contrepoids à la menace grandissante d’Athènes et faire rentrer dans le rang les satrapes de ses confins occidentaux. Ces potentats régionaux ambitieux, ayant perçu un affaiblissement de Suse, s’étaient ligués pour lancer la grande révolte des satrapes.

Celle-ci commença avec Ariobarzane, gouverneur d’une province perse sur la côte occidentale de la Turquie actuelle. Durant des années, ce personnage avait tissé des amitiés parmi les principales cités-États grecques, dont Athènes et Sparte, et s’était doté d’une armée de mercenaires. Se sentant désormais assez fort pour défier le pouvoir royal, il refusa de céder sa place quand un nouveau représentant royal, petit-fils du Grand Roi, se présenta pour le remplacer. Ses alliés et ses partisans s’empressèrent de faire cause commune avec lui : Datamès, un autre satrape déjà largement entré en rébellion en Cappadoce ; Orontès, gouverneur de Mysie ; et Nectanébo Ier, le pharaon d’Égypte qui partageait alors le pouvoir avec son fils que les Grecs appelaient Tachos ou Téos. Et de Sparte même arriva Agésilas, le roi boiteux à bout de forces, maintenant presque octogénaire et courbé par une douzaine de défaites, mais qui cherchait toujours à sauver sa cité ; en l’occurrence, il espérait rapporter à Sparte l’argent sonnant et trébuchant que les riches satrapes ne manqueraient pas de lui donner.

Lorsque sa flotte fut prête, Épaminondas fit voile vers un théâtre de guerre d’une complexité qui ne pouvait appartenir qu’au monde grec d’alors. Du haut en bas de la côte d’Asie Mineure, les villes et les îles grecques étaient suivant les cas sous le contrôle d’Athènes, d’Artaxerxès ou des satrapes rebelles, lesquels étaient souvent en conflit entre eux. Les opérations terrestres étaient dirigées par un roi lacédémonien, avec des troupes prêtées par un pharaon égyptien ; sur mer, la flotte athénienne se mesurait à celle de Mausole, un satrape perse qui était encore loyal à Artaxerxès mais n’allait pas tarder à changer de camp. (C’est pour ce personnage que son épouse fit ériger après sa mort une tombe splendide, le fameux « mausolée ».)

La défense des intérêts de Thèbes dans cette région exigeait une diplomatie byzantine, et c’est justement à Byzance, qui n’était encore qu’une ville grecque mineure sur le Détroit des Dardanelles, qu’Épaminondas jeta l’ancre en premier lieu. Bien accueilli, il y obtint quelques succès diplomatiques, comme plus tard à Chios et à Rhodes.

Diodore de Sicile prétend même que Thèbes en avait « pris possession 18 », mais sa remarque paraît imprécise et excessive tout à la fois. Plutarque, qui se montre pourtant toujours un fervent supporter d’Épaminondas, concède qu’il « montra ses limites et fit preuve de légèreté » en mer Égée, mais il lui trouve une noble excuse. Épaminondas finira, nous dit-il, par abréger la mission et ramener la flotte à son port d’attache, de peur que les Béotiens ne se pervertissent en devenant des marins ratés plutôt que de rester de braves hoplites.

Mais qu’est-ce que les Thébains pouvaient donc espérer retirer de cette aventure navale ? Nul n’a jamais su le dire avec certitude. Au cours des années suivantes, un orateur athénien prétendra qu’Épaminondas projetait

de s’emparer d’Athènes 19 et qu’il avait même juré de démonter la porte de marbre principale des Propylées – fastueux monument marquant l’accès à l’Acropole, construit à l’apogée de la puissance navale d’Athènes – pour la transporter jusqu’à Thèbes. Sous l’hyperbole se cache sans doute un brin de vérité. Il n’était pas concevable de prétendre exercer l’hégémonie sur les Grecs sans disposer de la maîtrise sur terre et sur mer, comme l’avaient montré les guerres précédentes entre Athènes et Sparte ; cette dernière ne parvint à s’imposer qu’une fois qu’elle put atteindre cette maîtrise complète. Le Bataillon sacré avait offert à Thèbes le contrôle sur terre ; désormais, la mer était également sienne, grâce aux abondants subsides qui lui parvenaient (de toute évidence) de la Perse impériale.

Pendant que la flotte thébaine croisait encore aux alentours de Byzance, un appel inattendu lui parvint, en provenance de l’est. Héraclée, ville grecque située au bord de la mer Noire, déchirée par des troubles civils,

demandait son aide à Épaminondas 20 pour résoudre un conflit qui enflait dangereusement. Ses classes supérieure et inférieure, beltistoi et dêmos, étaient à couteaux tirés. Avec sa réputation d’homme pondéré et juste, Épaminondas était sans doute l’un des rares personnages auxquels les deux parties acceptaient de se fier. La flotte franchit le Bosphore, à l’emplacement des mythiques Symplégades, ces falaises qui « s’entrechoquent », et arriva à Héraclée où elle ne put rien faire pour empêcher l’affrontement des factions. Épaminondas abandonna la ville à son sort – qui n’allait pas tarder à prendre un tour étrange et cruel.

La flotte ne fit guère qu’une campagne de navigation, avant de disparaître complètement de la chronique. Il est possible qu’Artaxerxès, peu convaincu de son intérêt, ait cessé de verser l’argent nécessaire pour payer la solde des équipages. Ou, plus vraisemblablement, le vent avait déserté les voiles thébaines pour se reporter sur terre pendant que les navires voguaient loin de leurs bases : des troubles s’étaient rallumés en Thessalie comme dans le Péloponnèse, portant un nouveau coup à l’ordre thébain ; la Béotie elle-même était agitée par des dissensions. Dans ces conditions, Thèbes dut se détourner rapidement de la mer Égée pour s’employer pleinement à maintenir l’ordre chez elle. Le Grand Roi allait devoir se passer de l’aide béotienne pour reprendre le contrôle de son littoral occidental.

 

Dans le système calendaire grec, l’année de cette aventure navale marquait le début de la 104 e Olympiade. Les Grecs s’apprêtaient à célébrer les festivités quadriennales à Olympie, dans le Péloponnèse, comme ils l’avaient déjà fait à cent trois reprises au cours des 412 années écoulées. Une trêve sacrée (ekekheiria), intimant à chacun de « garder ses mains au repos », avait été annoncée par des messagers dépêchés dans toutes les villes et gravée sur un disque de bronze conservé à Olympie même ; en vertu de cette trêve, le déroulement des Jeux serait à l’abri de tout acte de guerre. Même en plein milieu des pires conflits – pendant la guerre du Péloponnèse –, les Jeux n’avaient jamais cessé de se tenir, car telle était la volonté de Zeus, le dieu qui était vénéré dans un temple grandiose d’Olympie, et c’était bien en son honneur que se déroulaient les compétitions.

Mais, cette année-là, les passions déchaînées sur le Péloponnèse menaçaient de submerger la trêve. Une chaîne qui reliait les Grecs à leur passé, plus de quatre siècles en arrière, était sur le point d’être rompue.

Des athlètes de grande réputation convergeaient déjà vers Olympie. Un jeune lutteur de pancrace (qu’on qualifierait de nos jours de « lutte extrême »), Sostratos de Sicyone, surnommé Akrokhersitès ou « Serre-les-

bouts 21 », était engagé dans ses premiers jeux panhelléniques, qui seraient suivis de beaucoup d’autres. Il avait gagné son surnom par une technique de torsion des doigts de ses adversaires qui les contraignait à abandonner sous le coup de la douleur. Eubotas de Cyrène, champion de course de stadion

(environ 200 mètres), participait aussi à ces jeux 22. Il avait remporté sa première course olympique quarante-quatre années plus tôt, une victoire qui lui avait été prédite par un oracle. Désormais trop âgé pour courir, mais refusant de prendre sa retraite, il restait indirectement engagé dans la compétition, en alignant un équipage dans la course de chars.

Les coureurs et les lutteurs n’étaient pas les seuls à avoir les yeux fixés sur les jeux. Cette olympiade était la deuxième à se dérouler depuis la fondation de la Ligue arcadienne, et la première depuis que la Ligue avait décidé de suivre sa propre ligne de politique étrangère. Son conflit avec Élis, cité voisine située au nord-ouest d’Olympie, pesait sur cette politique. Après Leuctres, les deux cités-États s’étaient retrouvées dans le camp anti-Spartiates, mais le pouvoir avait changé d’orientation à Élis à la faveur d’un coup d’État oligarchique. Les Arcadiens avaient envoyé une force dont la mission était de restaurer la démocratie, mais les Éléens avaient appelé les Spartiates à l’aide, et les envahisseurs avaient dû battre en retraite. Ayant clairement opté pour un rapprochement avec Sparte, Élis était maintenant devenue une épine dans le pied de l’Arcadie.

À l’approche de l’été 364, les Arcadiens cherchèrent à prendre le dessus. Plusieurs siècles durant, la cité d’Élis, proche d’Olympie, avait présidé aux Jeux, et ce rôle avait été une source de fierté et de prestige pour les Éléens. Mais cette fois cependant, les Arcadiens étaient bien décidés à usurper le rôle qui revenait à Élis, en se servant de leurs alliés locaux, les Pisates, à qui ils feraient endosser ce rôle à leur place, car la ville de Pisa revendiquait depuis longtemps de se voir reconnaître la responsabilité de l’organisation des jeux. Les Arcadiens envoyèrent des troupes qui occupèrent le site des Jeux, avec le renfort de forces alliées et de quatre cents cavaliers d’Athènes. Leur pari était qu’Élis serait dissuadée d’agir face à un tel déploiement de force si l’armistice sacré de Zeus ne suffisait pas.

Mais leur calcul se révéla faux. Les athlètes olympiques venaient d’en finir avec les courses de chevaux ; ils étaient à mi-parcours des épreuves du pentathlon quand les troupes d’Élis surgirent sur une route proche, lourdement armées et en ordre de bataille. Elles firent halte au bord du Kladeos, le cours d’eau qui bordait l’enceinte sacrée, et offrirent un sacrifice comme si elles s’apprêtaient à combattre. Les Arcadiens et leurs alliés s’ébranlèrent en direction de la rivière pour se porter à leur rencontre. C’est alors qu’éclata dans le sanctuaire de Zeus une véritable bataille d’infanterie, sous les yeux médusés des spectateurs assemblés et couronnés de guirlandes de fête.

Les Éléens eurent tout d’abord l’avantage. Ils parvinrent à repousser les Arcadiens jusqu’à la Maison du Conseil et l’autel de Zeus, dans le tumulte des cris des spectateurs réclamant des morts et du sang comme s’il s’agissait de compétitions de lutte. Mais les Arcadiens commencèrent alors à retourner la situation. Ils grimpèrent au sommet des bâtiments de l’enceinte, jusque sur le toit du temple de Zeus, et se mirent à faire pleuvoir des tuiles et des pierres sur les Éléens massés en dessous. Un chef éléen, Stratolas – l’un des meneurs du coup de force oligarchique –, trouva la mort dans ce bombardement. À la tombée de la nuit, les troupes d’Élis se retirèrent pour établir leur camp.

Le site sacré avait déjà été profané de multiples façons, mais les Arcadiens commirent une violation supplémentaire au cours de la nuit en démolissant ses élégantes habitations pour employer le bois des maisons dans la construction d’un fort. Le lendemain, les Éléens se heurtèrent en vain à ce retranchement et durent se retirer, impuissants, sous les projectiles lancés par les Arcadiens remontés sur les toits. Les Arcadiens avaient remporté la bataille d’Olympie.

Les jeux reprirent, et Sostratos « Serre-les-bouts » remporta le prix du pancrace, le premier de sa fabuleuse carrière. Il triomphera également lors des deux Jeux olympiques suivants et gagnera aussi pas moins de seize autres compétitions panhelléniques, comme nous l’apprend une inscription retrouvée à Delphes, sur une pierre qui était la base de sa statue disparue. Sa technique de torsion des doigts était si efficace, dit ce texte, que tous ses adversaires tombaient au sol sans pouvoir se défendre.

Remplis d’aigreur, les Éléens qualifièrent d’« Anolympiade » les jeux de cette année-là en employant un préfixe négatif. L’expression sous-entendait que les festivités avaient perdu toute valeur puisqu’ils ne les avaient pas présidées. En réalité, leur affrontement de l’été avec les Arcadiens fut loin d’être un non-événement. Bientôt, ses répercussions se feront sentir bien au-delà de leurs frontières, au-delà même du Péloponnèse, jusqu’aux portes de Thèbes.

 

*

* *

 

Dans le récit qu’il fait de la bataille d’Olympie, Xénophon mentionne

un corps qu’il nomme les Trois Cents 23 au sein des troupes éléennes, et la rédaction de la phrase suggère qu’il était connu de ses lecteurs. Nulle autre mention de ce corps ne nous est parvenue, mais il semble bien avoir été directement inspiré par le Bataillon sacré thébain. Il est intéressant de relever que les auteurs grecs ont souvent rapproché Élis de Thèbes à propos de son attitude à l’égard de l’éros masculin. Et Xénophon indique dans son Banquet que les Éléens comme les Thébains alignaient les amants côte à

côte au combat 24. Si les Trois Cents étaient bien organisés en suivant ce principe, cela pourrait confirmer qu’Élis avait adopté le modèle établi par

Thèbes 25.

Le nombre 300 possédait pour les Grecs une valeur presque magique. Lors de la guerre entre Sparte et Argos, autour de 550 avant notre ère, chacun des deux camps décida de désigner un groupe de trois cents hommes pour le représenter au combat. Ensuite vint une force plus fameuse encore, celle des trois cents Spartiates commandés par Léonidas qui périrent face aux Perses dans le défilé des Thermopyles. (En réalité, tous ne furent pas tués car deux des soldats, dépêchés en mission ailleurs, ne participèrent pas à la bataille et survécurent. Les Lacédémoniens les appelèrent « les trembleurs » et les dénigrèrent sans pitié.) Cet épisode a été mis en scène dans de récentes productions cinématographiques et multimédias sous des titres accrocheurs qui ne manquent pas de jouer sur la même puissance évocatrice de ce nombre.

Dans la mentalité grecque, il semble bien que des groupes constitués de trois cents hommes devaient incarner une cohésion et une force mutuelle très particulières. C’est pourquoi les Thébains durent être vraiment désemparés quand ils virent surgir dans leur arrière-cour même, au moment où Épaminondas était parti au loin pour son expédition navale, une unité forte de trois cents hommes décidés à renverser la démocratie et à instaurer un régime pro-spartiate.

Ce complot prit naissance à Thèbes, mais nombre des comploteurs étaient originaires d’Orchomène, une cité qui était brouillée avec Thèbes depuis les temps mythologiques. Dans la période récente, Orchomène avait bravé Thèbes ouvertement en devenant une base de Sparte, et les Thébains avaient rasé ses murailles pour la punir et en finir avec son impudence. Trois cents citoyens aisés d’Orchomène entrevoyaient maintenant un moyen de se venger, tout en faisant rebasculer Thèbes du côté des Lacédémoniens. Ils rejoignirent donc le complot anti-démocratique thébain, et une date fut fixée pour passer à l’acte.

Cependant, avant l’arrivée de la date fixée, pour des raisons qui demeurent inconnues, les conspirateurs thébains paniquèrent. Ils avouèrent leurs projets aux béotarques et dénoncèrent leurs alliés d’Orchomène. Les Trois Cents furent alors arrêtés et traînés jusqu’à Thèbes pour être jugés. Si la culpabilité de ceux-là était avérée, l’assemblée béotienne se prononça pour une punition beaucoup plus large et sévère. Tous les citoyens mâles d’Orchomène furent passés au fil de l’épée, les femmes et les enfants furent vendus comme esclaves, et la ville subit la katalusis, la destruction totale de toutes ses constructions. Le temps d’un clin d’œil, Orchomène avait cessé d’exister.

Thèbes avait agi exactement comme Athènes qui avait commis, cinquante ans plus tôt, un massacre de masse sur l’île de Mélos ; cet acte, dramatisé par Thucydide, incarnait toute l’arrogance de la cité. Cette atrocité avait entaché la réputation d’Athènes pour toujours, et c’était maintenant au tour de Thèbes de voir sa réputation souillée. À son retour de la mer Égée, Épaminondas fut horrifié et déclara que les Thébains ne seraient jamais allés aussi loin si lui s’était trouvé là. C’était lui qui avait épargné Orchomène auparavant en exposant sa doctrine de la philanthrôpia devant l’assemblée béotienne.

Plutarque nous dit que Pélopidas lui aussi aurait dissuadé les Thébains, s’il avait été présent. « Épaminondas et Pélopidas ne tuèrent jamais

personne après une victoire, ni ne réduisirent en esclavage aucune ville 26 », observe le moraliste. Mais Pélopidas était absent lui aussi lors des événements, poussé par sa fougue à se lancer à la poursuite d’Alexandre de Phères – le boucher de Scotussa, le bandit de Thessalie, le sadique qui rendait un culte à sa propre lance homicide. Ce seigneur de guerre à l’esprit dérangé s’était une fois encore illustré, enhardi par sa nouvelle alliance avec Athènes. Il était grand temps pour Thèbes de faire rentrer les choses dans l’ordre une fois pour toutes.

L’assemblée béotienne confia à Pélopidas une armée forte de sept mille hommes, ce qui devait suffire pour faire plier le tyran. Mais, la veille du départ, vers la moitié du mois de juillet, une éclipse de soleil se produisit à midi. Les devins de la cité appelèrent à suspendre le départ de l’armée. Pourtant, animé par son thumos, Pélopidas décida de partir sans attendre, accompagné d’un petit contingent de cavaliers volontaires.

Citant Homère, Épaminondas avait déclaré un jour : « Il n’est qu’un

vrai, qu’un bon présage, c’est de défendre son pays 27 ! » En l’occurrence, Pélopidas ne combattait pas pour son pays, mais pour les libres Thessaliens. C’est lui en personne qu’ils avaient réclamé lorsqu’ils avaient demandé l’aide de Thèbes, en le considérant comme un champion de leur cause. Tout en avançant en direction de son ennemi, Pélopidas levait des troupes thessaliennes, réunissant progressivement une phalange d’infanterie improvisée et non entraînée. Sa cavalerie, qui comptait trois cents Thébains augmentés de cavaliers thessaliens, était beaucoup plus solide. Néanmoins, il restait surpassé en nombre par Alexandre qui disposait sans doute d’un nombre d’hommes deux fois plus élevé que lui.

Les deux armées se rencontrèrent en vue du lieu-dit des Cynocéphales, les « têtes de chiens », nom provenant de la forme des collines qui surplombent la plaine en cet endroit. Chacune se précipita pour occuper ces hauteurs, mais les troupes d’Alexandre arrivèrent en premier. Pélopidas envoya alors son infanterie thessalienne pour monter à l’attaque sur la pente, mais ces hommes sans entraînement n’avaient guère de chance de percer la ligne de vétérans endurcis qui leur faisaient face. Sur la plaine en contrebas, en revanche, la cavalerie emmenée par les Thébains, sous le commandement de Pélopidas, eut plus de succès contre les cavaliers d’Alexandre qu’elle mit en fuite, se rendant maîtresse du terrain.

Pélopidas rappela ses hommes engagés à la poursuite des cavaliers ennemis et leur ordonna de s’engager sur la crête. En progressant depuis le sud, ils pourraient tomber sur le flanc des fantassins d’Alexandre. Pélopidas quant à lui chevaucha pour rejoindre l’arrière de sa phalange submergée. Là, il mit pied à terre, endossa un équipement d’hoplite et se fraya un chemin en avant pour mener la contre-attaque.

Avec toute la puissance de sa formidable volonté, Pélopidas parvint à faire repartir la ligne thessalienne vers l’avant. Voyant cela et observant l’approche de la cavalerie thébaine sur son flanc, Alexandre amorça un repli tactique. Il hurla des ordres à ses hommes qui reculaient doucement dans la pente, sans cesser de pointer leurs lances sur les Thessaliens.

Le biographe et moraliste Plutarque ne pouvait qu’être frappé par ce qu’il advint ensuite. Selon l’analyse qu’il en fit, le caractère de Pélopidas était « bouillant », parathermon, et mû par le thumos, cette force d’âme qui pousse toujours vers la victoire, l’honneur et la justice. Selon le système platonicien dont se réclamait Plutarque, le thumos conférait certes de la puissance aux guerriers, mais à condition d’être gouverné par le logos, la pensée rationnelle. Et voici que Pélopidas, apercevant Alexandre au milieu de la troupe ennemie en retraite, délaissa le logos pour céder tout entier à l’appel du thumos. Seul, sans la moindre couverture, il courut tout droit sur le tyran.

Dans l’univers héroïque auquel se rattachait un tel acte, un combat singulier entre les deux chefs aurait dû prendre place à cet instant, mais Alexandre n’appartenait pas à cet univers. Il se glissa à l’abri du rideau de protection de ses gardes, hors d’atteinte. Ce furent les hommes de son escorte qui vinrent au contact de Pélopidas. Il en tua plusieurs, mais les porteurs de lances qui étaient hors de portée de ses coups d’épée arrivèrent à percer son armure et à lui infliger plusieurs blessures fatales.

Les Thessaliens se ruèrent en avant, mais Pélopidas était déjà tombé quand ils le rejoignirent. Entre-temps, la cavalerie thébaine avait surgi sur la crête et fait irruption au milieu des troupes d’Alexandre. Ses hommes se retournèrent alors et prirent la fuite en désordre. Plutarque relate qu’ils eurent trois mille tués et que la plaine fut remplie de cadavres.

De retour sur la crête, toujours revêtus de leurs cuirasses et couverts de sang, les Thessaliens amassèrent des armes prises à l’ennemi autour du corps sans vie de Pélopidas, élevant pour l’honorer une sorte de catafalque commémoratif, un trophée tel qu’on n’en n’avait jamais érigé encore sur un champ de bataille grec. Ils coupèrent leurs cheveux et rasèrent la crinière de leurs chevaux en signe de deuil, comme au temps d’Achille, et gardèrent le silence, abattus. Ils étaient bien les vainqueurs de cette bataille des Cynocéphales, mais la victoire était éclipsée par cette perte irréparable.

À mesure que se répandait la nouvelle du désastre, des magistrats arrivaient des cités avoisinantes, porteurs de riches offrandes pour les funérailles de Pélopidas. Les Thessaliens avaient prié les Thébains, et obtenu d’eux le droit de l’ensevelir eux-mêmes, considérant que sa mort était une perte plus grande pour eux que pour sa patrie. « Vous n’avez perdu qu’un bon général, déclarèrent leurs envoyés, mais nous avons perdu notre

liberté en plus de cela 28. » En effet, ils se faisaient peu d’illusions quant au maintien du soutien de Thèbes à leur cause. Mais ils se trompaient, car Thèbes préparait déjà une expédition punitive.

 

La base de la statue commémorative de Pélopidas à Delphes.

On distingue clairement le nom de Pélopidas (3e ligne en partant

du bas) et la mention des Thessaliens juste en dessous.

 

Les Thessaliens donnèrent à Pélopidas des funérailles dont Plutarque loue l’éclat en même temps que la modestie, par contraste avec la vanité de cérémonies plus somptueuses telles que celle de l’enterrement de Denys de Syracuse. Ils offrirent des terres à ses enfants et firent faire une statue de bronze pour l’honorer. La base de cette statue a survécu, découverte dans les années 1930. On n’y déchiffre que quelques mots sur la partie gauche de l’inscription en vers : « Sparte… Pélopidas… les Thessaliens… ». Fait extraordinaire, la dernière ligne débute sur le nom de « Lysippe… », ce qui a permis d’identifier la statue disparue comme la plus ancienne œuvre

connue du sculpteur le plus réputé de l’époque 29.

Pélopidas est mort comme il a vécu, en combattant de la liberté qui ne connaissait pas la crainte dans la mêlée. C’est lui qui avait pris la tête des exilés qui s’infiltrèrent à Thèbes lors du solstice de 379 pour déclencher le renversement de l’occupant spartiate ; il s’était rué dans la chambre de Léontiadès, la marionnette des Spartiates, et l’avait tué en combat singulier ; c’était lui qui avait conduit le Bataillon sacré lors de deux grandes charges mémorables, d’abord à Tégyres puis à Leuctres ; lui encore qui s’était précipité à Suse pour s’imposer contre un ambassadeur de Sparte et rentrer à Thèbes porteur d’un nouvel accord de paix suprême. Thèbes l’avait élu béotarque à treize reprises en l’espace de quinze ans et l’avait placé à la tête du Bataillon sacré, principale arme tactique des Thébains. Il ne fait nul doute qu’il dut être amèrement regretté par les hommes du Bataillon qui s’apprêtaient à déchaîner leur rage contre Alexandre de Phères.

Le plus durement touché par cette perte fut Épaminondas qui avait toujours pu trouver en Pélopidas un allié indéfectible. Ensemble, les deux hommes avaient conduit la grande marche libératrice jusqu’à Messène, où ils avaient bâti une ville ; il semble que le procès qui suivit les avait brouillés, mais sans remettre en cause leur association. Trois ans plus tôt, Épaminondas avait personnellement mené l’intervention qui avait permis de libérer Pélopidas des griffes d’Alexandre. Cette fois, il n’était plus question d’opération de secours, et Épaminondas ne pourrait plus compter dorénavant sur un partenaire d’une stature approchante. La réussite du projet thébain reposait sur lui seul.

L’armée qui avait été consignée à Thèbes s’ébranla rapidement pour aller attaquer Alexandre dont les forces avaient été affaiblies lors de la bataille des « Têtes de chiens ». Peu désireux de risquer une nouvelle défaite, le tyran décida de traiter. Il accepta de restreindre le périmètre de son pouvoir à Phères et à son port et de devenir un allié de la Ligue béotienne. S’il avait subi un coup d’arrêt, il n’en n’avait pas pour autant tiré la leçon ni décidé de modifier son comportement. Il lui restait en réserve encore bien des malheurs à infliger à la Thessalie et à l’Hellade au cours des années à venir.

Les seigneurs de guerre constituaient un phénomène contagieux à

l’époque du Bataillon sacré 30. À travers tout le monde grec, la réussite d’un homme fort servait d’exemple à d’autres pour apprendre comment asseoir leur pouvoir sur l’argent, des places fortes et des troupes mercenaires. Denys de Syracuse avait été le premier à montrer la voie, imité ensuite par le régime de Phères. Bientôt apparut un troisième tyran grec, peut-être le

plus retors et impitoyable 31, dans la ville d’Héraclée du Pont, au bord de la mer Noire.

On se souvient que cette cité avait sollicité Épaminondas pendant qu’il naviguait sur la mer Égée, dans l’espoir qu’il saurait résoudre le conflit qui déchirait les classes sociales de la ville. Quand le Thébain se fut avoué impuissant, les Héracléens se tournèrent vers l’un de leurs compatriotes. Natif d’Héraclée, Cléarque était parti à Athènes pour se former à la philosophie, tout d’abord avec Platon puis avec Isocrate. Il ne s’agissait pas d’un simple « séjour d’étude » à l’étranger, mais d’un exil, car il avait été banni par ses concitoyens qui se défiaient de lui. Toutefois, leur besoin d’un guide était devenu si grand qu’ils s’étaient résignés à le faire revenir.

Cléarque avait étudié auprès de grands penseurs politiques, mais ses véritables maîtres furent les seigneurs de guerre qui l’avaient précédé. Il avait observé l’ascension de Denys à Syracuse et celle d’Alexandre à Phères. Il avait pu voir comment ces hommes avaient entrepris de créer un véritable culte autour d’eux, en déployant des trésors d’ambition ou de cruauté, pour se placer au-dessus des simples mortels. Il admirait particulièrement Denys et donna son nom à l’un de ses fils. À Héraclée, ses premières actions furent presque calquées sur celles de son modèle. En usant d’un véritable talent démagogique, il parvint à enflammer le peuple contre les beltistoi, puis obtint de l’assemblée qu’elle lui accorde les pouvoirs dictatoriaux. Fort de ces pouvoirs, il put faire arrêter et emprisonner les citoyens riches, pour les relâcher ensuite contre le paiement d’énormes rançons par leurs proches.

L’argent qu’il extorqua par ce moyen lui permit d’engager des troupes de métier, composées de brutes endurcies prêtes à se prêter à toutes besognes. La nuit venue, il envoyait ces hommes dissimulés sous des vêtements ordinaires dans les rues, pour détrousser et agresser les habitants d’Héraclée. Les citoyens vinrent à lui en le suppliant de les protéger. Il parvint à taire son rôle dans les violences qu’ils subissaient et les convainquit qu’il fallait construire une enceinte fortifiée au sommet de la ville. Cela fait, il s’y installa lui-même avec ses troupes, laissant les citoyens sans défense à l’extérieur des murs. Disposant désormais d’une base inexpugnable – semblable à « l’île » de Denys –, il pouvait agir comme bon lui semblait.

Comme l’avait fait Denys avant lui à Syracuse, Cléarque prit l’habitude de parcourir les rues de la ville vêtu des robes pourpres précieuses et chaussé des hautes bottes qui caractérisaient la tenue d’un acteur tragique. Mais il porta ces extravagances théâtrales encore plus loin que Denys, comme s’il se croyait véritablement d’essence semi-divine. Il se mit à se maquiller en rouge et à s’appliquer sur le visage des onguents scintillants, pour se donner une apparence effrayante. Il décida de se nommer lui-même fils de Zeus et appela « éclair » l’un de ses fils, Kéraunos. Quand Cléarque se déplaçait dans les rues de la ville, il se faisait précéder solennellement d’une effigie dorée représentant un aigle, l’oiseau de Zeus. Il portait sur la tête une couronne d’or – autre accessoire emblématique du théâtre tragique.

Les opposants au tyran quittèrent Héraclée et entreprirent d’organiser la résistance, ce qui obligea Cléarque à lever des troupes fraîches. Il eut recours à une méthode de recrutement qui reposait sur une nouvelle forme de mobilité sociale : il affranchit les esclaves de la cité puis, afin d’élever leur statut social et de leur assurer un soutien matériel, il les autorisa à épouser les femmes et les filles de leurs maîtres. C’était encore un exemple d’astuce empruntée à Denys, si l’on en croit une source qui rapporte que le tyran de Syracuse avait déjà procédé précisément de cette façon. Les femmes nobles de la cité étaient forcées de se plier à ces unions sous peine de mort, mais nombre d’entre elles, nous dit-on, choisirent de se donner la mort avant leur nuit de noces. Avec le renfort de ces nouvelles recrues gonflées d’audace, Cléarque remporta une bataille contre les exilés, puis traîna ses prisonniers pour les faire torturer devant le dêmos assemblé ou les jeta dans des cachots humides.

L’ampleur de ses exactions fut bientôt telle qu’elle devint particulièrement gênante pour ceux qui avaient été les maîtres de Cléarque à Athènes. Isocrate, le fameux orateur et théoricien politique auprès de qui avait étudié le tyran, prit soin de décliner toute responsabilité à l’endroit de ce disciple dévoyé. « Pour Cléarque, au temps où il était près de nous, ceux qui le rencontraient reconnaissaient tous que c’était le plus libéral, le plus doux et le plus humain de ceux qui participaient à mon enseignement », écrit-il dans une lettre à l’un des fils du tyran. « Mais quand il eut pris le pouvoir, il parut tellement changé en mal qu’il fit l’étonnement de tous ceux

qui le connaissaient auparavant 32 » – principalement Isocrate lui-même. Avec Platon, dont nous nous souvenons qu’il s’était proposé, sans succès, de conseiller Denys de Syracuse, ils furent tous deux soupçonnés par leurs contemporains de soutenir les potentats autoritaires. Les universitaires des temps modernes ont souvent épousé cette appréciation. Deux disciples de Platon, Chion et Léonides, avaient rejoint la cour d’Héraclée, introduits par Cléarque lui-même, en quête de respectabilité philosophique. Ces hommes parvinrent à recruter une cinquantaine de partisans et se mirent en devoir de mettre fin au cauchemar de la cité. Apparenté à Cléarque, Chion était en mesure d’approcher le tyran. Lors d’un sacrifice public, les deux conjurés poignardèrent Cléarque qui mourut de ses blessures deux jours plus tard. Mais eux-mêmes ne survécurent pas assez pour constater la réussite de leur coup. Leurs cinquante partisans arrivèrent trop tard, et les deux assassins furent tués sur place par les gardes du palais. Le frère de Cléarque, Satyros, assura la régence, car les fils du tyran étaient trop jeunes encore, et il se révéla bientôt un despote encore plus impitoyable.

Lorsque les fils de Cléarque arrivèrent à l’âge de reprendre à leur oncle les rênes du pouvoir, Héraclée semblait vouée à suivre la même voie que tant de cités grecques, pour subir une tyrannie aggravée avec le passage à la génération suivante. Pourtant, assez étrangement, le fils aîné, Timothée, régna avec sagesse et magnanimité – peut-être aidé par le fait que tous les opposants avaient été liquidés. Mais son corps tout entier fut bientôt la proie d’une lésion cancéreuse, partie de ses organes génitaux, et il fut terrassé par la douleur. Aux yeux de ceux qui observaient les manifestations bruyantes de sa souffrance, il pouvait sembler que le fils était en train de payer pour les péchés de son père.

À la mort de Timothée, la tyrannie passa à son frère Denys qui devait son nom au modèle dictatorial de son père. Tout comme son homonyme, Denys appréciait la bonne chère et le vin, à tel point qu’il devint d’une corpulence démesurée. Il prit l’habitude, quand il devait s’adresser aux Héracléens, de se dissimuler derrière une armoire, ne laissant apparaître que

sa tête au-dessus 33. Pour soulager les troubles respiratoires que lui causait son obésité, une de nos sources anciennes prétend que ses médecins lui enfonçaient de longues aiguilles à travers les replis de sa chair pendant qu’il dormait, insensible. Si les aiguilles arrivaient trop près de ses organes, la douleur le réveillait et on arrêtait l’opération. Une autre source nous assure que le but de la manœuvre était de réveiller Denys, qu’il était sans cela impossible d’arracher au sommeil.

Ce sybarite régna pendant trente-huit années qui furent une période de paix et de prospérité, et gagna le nom de Denys le Bon. Sa dynastie parvint à survivre aux séismes de l’âge du Bataillon sacré, y compris celui qui mit fin à cette époque : l’avènement d’un nouveau seigneur de guerre, encore plus expert, Alexandre le Grand.

Détail d’un dessin du carnet de fouilles de l’archéologue Panagiotis

Stamatakis (1880).

 

1. Plutarque, Artaxerxès, 19. Le supplice des auges, rapporté au paragraphe suivant, est décrit

au chapitre 16.

2. Ce fait a été attesté par Ctésias qui était présent dans la bataille (Plutarque, Artaxerxès, 11).

Xénophon rapporte la blessure à l’œil mais ignore qui l’a infligée (Anabase, I, 8, 27).

3. Plutarque, Artaxerxès, 23. Cette information concorde avec une histoire rapportée par

Hérodote (Histoires, III, 31) au sujet d’un roi de Perse plus ancien qui avait épousé sa sœur dans

le but affirmé de se placer au-dessus des lois humaines.

4. Cette information, qui provient des Persica (frag. 34), est également mentionnée par

Plutarque, L’Intelligence des animaux, 974d. L’histoire de la source merveilleuse de la section

suivante provient aussi des Persica (frag. 45) de Ctésias.

5. Le débat pour savoir à quel roi perse identifier Assuérus dure depuis l’Antiquité. Les

traducteurs de la Septante et l’historien juif Flavius Josèphe qui écrivait en grec ont opté pour

Artaxerxès Ier (Antiquités juives, XI, 6). Le choix d’Artaxerxès II, qui remonte au moins au

VIe siècle après J.-C., a été remis en avant à l’époque moderne par le savant bibliste Jacob

Hochsander (The Book of Esther in the Light of History, Oxford, 1923). Mais la plupart des

spécialistes contemporains s’accordent sur les noms de Xerxès Ier ou II.

6. Cette anecdote figure dans Plutarque, Artaxerxès, 22, 8. Ce chapitre ainsi que Pélopidas, 30

et les Helléniques, VII, 1, 33-37 de Xénophon constituent les sources de cette conférence

diplomatique.

7. Je suis ici Plutarque qui rapporte ce suicide à la suite de la conférence de paix de 366. Mais

certains chercheurs ont avancé qu’Antalcidas était mort plusieurs années après.

8. Helléniques, VII, 1, 38-40.

9. Xénophon, Helléniques, VII, 4, 9.

10. L’Archidamos d’Isocrate nous est parvenu complet (Discours 6).

11. Isocrate, Archidamos, 73-76.

12. Cf. Élien, Histoire variée, XII, 1, et Plutarque, Artaxerxès, 26-28. Je remercie Monique

Cardell pour son étude « Aspasia of Phocaea », publiée sur Academia.edu.

13. Élien, Histoire variée, XII, 1.

14. Ibid.

15. Xénophon, Anabase, I, 10, 2-3 (c’est également là qu’est évoquée la seconde femme

grecque, une Milésienne, présente dans la suite de Cyrus).

16. Cette jalousie est attestée par Plutarque, in Artaxerxès, 27.

17. Cette citation et la suivante sont toutes deux extraites de Plutarque, Apophtegmes de rois et

de généraux, 71, 18.

18. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, LXXIX, 1.

19. Eschine, Sur l’ambassade infidèle, 105.

20. Attesté par Justin, Abrégé des Histoires philippiques de Trogue Pompée, XVI, 4, 3.

21. Pausanias, Description de la Grèce, VI, 4, 1.

22. Ibid., VI, 8, 3. Les détails de la bataille d’Olympie sont empruntés à Xénophon,

Helléniques, VII, 4, 28-32, et à Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XV, 78.

23. Xénophon, Helléniques, VII, 4, 31 (avec une première mention en VII, 4, 13).

24. Xénophon, le Banquet, VIII, 34.

25. Les Carthaginois sont également réputés avoir déployé une unité appelée par eux le

Bataillon sacré, mais on ne connaît pas la composition précise de ce corps d’élite, au-delà de son

effectif important (plus de deux mille hommes).

26. Plutarque, Pélopidas, 1.

27. Homère, Iliade, XII, 243.

28. Plutarque, Pélopidas, 33.

29. Comme l’a établi J. Bousquet, « Une statue de Pélopidas à Delphes signée de Lysippe »,

Revue archéologique 14 (1939), p. 125-132. La première ligne de l’inscription paraît avoir

identifié Pélopidas comme le destructeur de Sparte.

30. Je suis redevable à la présentation récente de José Pascal Gonzàlez, « Commanders and

Warlords in Fourth Century B.C. Central Greece », in Toni Ñacodel Hoyo et Fernando López

Sànchez (éd.), War, Warlords and Insterstate Relations in the Ancient Mediterranean, Leyde et

Boston, 2018, p. 89-112. L’importance du modèle incarné par Denys de Syracuse est soulignée

par Lionel Sanders, « Dionysius I of Syracuse and the Origins of the Ruler Cult in the Greek

World », Historia 40 (1991), p. 275-287.

31. Mon portrait de Cléarque d’Héraclée s’appuie sur Justin, Abrégé des Histoires philippiques

de Trogue Pompée, XVI, 4, 5, Polyen, Stratagèmes, II, 30,1-3, et Memnon. Présentation de

Stanley Burstein, Outpost of Hellenism : Heraclea on the Black Sea, Berkeley, 1976, p. 47 et

suiv.

32. Isocrate, Lettre à Timothée, 12.

33. Cette anecdote et la suivante sont tirées d’Élien, Histoire variée, IX, 13. L’autre version de

la seconde histoire provient de Memnon d’Héraclée.

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