Le Bataillon sacré
2 - L'essor de la Béotie - (378-375 avant J.-C. et retour sur la période entre 400 et 382)
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L’essor de la Béotie
(378-375 avant J.-C. et retour sur la période
entre 400 et 382)
Au centre de la Béotie antique s’étendait le lac Copaïs, immense zone marécageuse qui était censée avoir été créée par le dieu Héraclès. De là provenaient deux produits qui faisaient la réputation de la Béotie : une espèce d’anguilles dont les Grecs étaient friands et une variété de roseau qui, une fois fendu et traité comme il convenait, conférait à l’aulos, sorte de hautbois à double anche, la plus belle des sonorités. Mais le lac contribuait aussi à rendre l’air environnant lourd et humide, ce qui avait un impact
nocif, prétendait-on, sur le cerveau des Béotiens 1. Les autres Grecs les jugeaient lents ou obtus, et les qualifiaient même parfois avec mépris de « pourceaux béotiens ».
Les Athéniens, réputés pour leur vivacité d’esprit, se montraient particulièrement cruels dans ce registre. Même l’orateur Démosthène qui était pourtant en général plutôt bien disposé envers les Thébains, leur applique des épithètes telles que anaisthêtoi, « manquant de perspicacité ou de subtilité », et bareis, littéralement « lourds », pesamment léthargiques. Platon moque chez eux l’absence de vocabulaire recherché, ce qui ne l’a pas empêché de mettre en scène deux Thébains, Simmias et Cébès, dans un dialogue avec Socrate sur l’immortalité de l’âme (le Phédon). Quant aux auteurs de comédies, ils raillaient les Béotiens pour leur gloutonnerie supposée et leur absence de jugement, et les appelaient kroupezophoroi,
« porteurs de sabots 2 », allusion aux socques rustiques à semelle de bois qui leur servaient à écraser les olives pour recueillir l’huile.
Le dialecte parlé par les Béotiens ne contribuait guère à rehausser leur image, tout particulièrement à Athènes. Ils émettaient des sons en ah là où les Athéniens prononçaient i, ce qui devait produire un effet assez similaire à celui du parler des Écossais par rapport à la langue anglaise. Ainsi, les noms propres des Thébains se terminent souvent en -das (« Pélopidas ») au lieu de la terminaison -des (« Euripides ») plus familière des noms athéniens. On se moquait souvent de la façon pittoresque dont les Thébains en appelaient à Zeus en s’exclamant avec élan « Dieu seul sait », ittô Zeus, où l’on voyait une marque de rusticité, tout comme dans leur habitude de jurer par Héraclès ou par Iolaos – leurs héros locaux, comme nous l’avons vu –, plutôt que de faire appel à des divinités plus raffinées.
Si l’air turpide de la Béotie freinait le développement de l’intelligence, il n’en favorisait pas moins, pensait-on, aussi la force physique, l’impassibilité et la constance. Le Romain Cicéron a dit des Béotiens qu’ils
étaient « épais et forts 3 » (l’épaisseur qualifiant aussi bien la corpulence que la lenteur d’esprit) – ce qui n’est pas la pire des configurations pour les combats d’infanterie qui étaient la forme essentielle des confrontations entre les cités de l’Hellade. « Ils avaient plus de force que d’intelligence », écrit Cornelius Nepos, un auteur latin qui a composé de courts portraits biographiques des grands chefs grecs. Dans ce registre, le commentaire le plus développé est celui d’Éphore, un historien grec dont l’œuvre est
aujourd’hui perdue. Selon lui, les Béotiens manquaient de 4 paideia, l’éducation supérieure, et de logoi – mot complexe qui recouvre la parole, la pensée et le style littéraire. Privés de ces qualités intellectuelles, dit-il, les Thébains pouvaient difficilement prétendre diriger les nobles Grecs.
Les Thébains n’étaient pas seuls visés par de telles critiques. On se gaussait aussi des Spartiates, tout spécialement à Athènes, pour leur lenteur d’esprit, leur expression maladroite et leur dialecte rustique. Mais on reconnaissait aussi leur rigueur morale, fruit du contrôle qu’ils exerçaient d’une main de fer sur l’existence de leurs citoyens. Leur code juridique ascétique bannissait les plaisirs domestiques, et tous les citoyens mâles étaient embrigadés dans un service militaire à plein temps. Par contraste, les Thébains appréciaient les festivités et les banquets, et nous avons vu qu’ils s’adonnaient pleinement aux relations amoureuses masculines. Pour eux, pas de camps d’entraînement permanents, pas d’agôgê, autant d’institutions qui remplissaient les autres Grecs d’admiration devant la force du culte de l’État en vigueur à Sparte.
Aux yeux des Hellènes, Thèbes était entachée d’une autre marque de déshonneur. Lors de la grande crise du siècle précédent, au moment de l’invasion des armées perses en 480 avant J.-C., elle fut la seule des grandes cités-États grecques à passer du côté de l’envahisseur. Ce choix résulta pour une part de la géographie qui faisait que Thèbes était plus exposée que les cités situées plus au sud, et pour une part aussi des calculs intéressés de sa clique dirigeante, qui escomptait un avenir prospère sous la loi perse. Le reste de la population, le dêmos, resta indécis pendant un temps, jusqu’au moment où la localisation de la ville, située en plein sur la ligne de progression des Perses, rendit toute résistance impossible. C’est ainsi que Thèbes se retrouva à combattre pour les Perses, contre ses compatriotes grecs, dans l’affrontement décisif qui provoqua le retrait des Perses – la bataille de Platées, livrée sur le sol de la Béotie.
L’opprobre de ce médisme, la collaboration avec les « Mèdes » ou les
« Perses » 5, pesait lourdement sur Thèbes. À la suite de la bataille finale, Athènes et Sparte tinrent à punir les Thébains pour leur choix politique malheureux. Une armée formée de contingents de plusieurs cités investit Thèbes et l’assiégea pendant vingt jours, ravageant les cultures et assaillant sans répit les remparts de la ville. Finalement, les hommes de la classe aisée qui avaient conçu l’alliance perse se rendirent. Ils pensaient que leur argent pourrait les protéger contre le châtiment, mais un des commandants spartiates ne l’entendait pas ainsi. Il les chassa jusqu’à Corinthe où il les fit exécuter sommairement.
Ployant sous le poids du mépris des Grecs, Thèbes avait toujours été une puissance de second rang, derrière Athènes, prospère et cultivée, et Sparte et sa discipline d’acier. Tandis que ces deux États se disputaient la suprématie tout au long du e V siècle avant J.-C., Thèbes demeura en retrait
et dut même supporter au milieu de ce siècle une décennie d’asservissement à Athènes. Cependant, au sortir de ces dix années – et longtemps avant son occupation par les Spartiates, la pire humiliation qui fût, à laquelle nous avons déjà assisté –, Thèbes trouva sa propre voie vers la puissance et le progrès social en concevant le premier État fédéral qui naquît sur le sol européen : la Ligue, ou Confédération, de Béotie.
La Béotie comptait de nombreuses poleis ou cités-États disposant chacune de son propre gouvernement, tout en partageant une identité ethnique et des préoccupations stratégiques communes. Dans l’esprit des Thébains, une union de ces poleis profiterait à tous et plus particulièrement à la ville dominante, c’est-à-dire Thèbes elle-même. Inspirés par des hommes d’État dont les noms nous restent inconnus, ils firent de la Béotie une Ligue, constituant sur une base ethnique commune une sorte de super État qui transcendait les frontières des poleis. Les cités membres conservaient la maîtrise de leur administration à l’intérieur de leurs murs, mais se regroupaient – autour de Thèbes, bien sûr – pour former un ensemble plus vaste et, détail d’importance, une armée beaucoup plus nombreuse.
On connaît aujourd’hui l’organisation de la Ligue grâce à la découverte
inespérée de papyrus sur le site égyptien d’Oxyrhynque 6, au début du XX e siècle. Sept régions administratives choisissaient chacune un représentant, le béotarque, pour siéger au sein de l’organe exécutif ; Thèbes quant à elle en nommait quatre, ce qui lui donnait un poids plus important, mais non la majorité. Cette entité se réunissait à Thèbes, de même qu’un Conseil où chaque région était représentée par soixante conseillers. Thèbes accueillait également les sessions d’une assemblée législative où se déroulaient les débats et où intervenaient des votes. Les membres de la confédération adoptèrent une monnaie commune, marquée BO, BOI ou BOIΩ (pour « Béotie ») à la place des noms de chaque cité. L’effort de conscription était réparti à égalité et calculé en chiffres ronds : un millier de fantassins lourds et une centaine de cavaliers pour chacun des districts, et le double de ces chiffres pour Thèbes, ce qui représentait une armée de plus de dix mille hommes, une force considérable pour la Grèce d’alors.
Une telle fédération était si nouvelle pour les Grecs qu’ils n’avaient pas encore de mot pour la décrire. Faute de mieux, on l’appela d’abord koinon, « chose partagée » ; plus tard, les auteurs grecs imagineront un nouveau terme, synteleia (« syntélie ») – signifiant en gros « rassemblement de contributions, paiement en commun ». Ce n’était ni un empire tributaire tel que celui construit par Athènes ni une hégémonie comme celle de Sparte qui prenait en étau toute sa péninsule, le Péloponnèse. La confédération donnait la priorité aux intérêts partagés plutôt qu’à la hiérarchie ; elle privilégiait la communauté ethnique – l’identité béotienne – par rapport à l’appartenance à une cité-État. Toutefois, nous verrons que cette priorisation n’était pas toujours acceptée par tous ses membres.
La puissance apportée par la ligue béotienne venait contrebalancer la faiblesse relative de Thèbes en matière de culture, d’éducation et de langue. Peu à peu Sparte et Athènes en vinrent à considérer la Ligue comme une menace, au fur et à mesure que se renforçait sa cohésion, vers la fin du V e siècle. Finalement, ces cités s’emploieront à neutraliser la Ligue, par des voies légale ou militaire. Son existence même allait devenir un point crucial de controverse au moment où les cités de la Grèce continentale commençaient, au e IV siècle avant J.-C., à imaginer un système de traité
universel dit de « Paix commune ».
Un jour viendra où les nouveaux dirigeants de Thèbes, Épaminondas et Pélopidas, conduiront une des délégations diplomatiques pour prendre part aux conclaves sur la Paix commune. Chacun à son tour s’emploiera à défendre la Ligue, et leurs discours impressionneront leurs auditoires. Grâce à leurs logoi, par les mots, l’argumentation et l’appel à la raison, ces Thébains apporteront la preuve, on le verra, que les Béotiens, en dépit de l’air épais qu’ils respiraient, valaient bien plus que des pourceaux.
L’armée de secours lacédémonienne qui pénétra en Béotie, juste après la reddition de la Cadmée, se comportait bizarrement. Elle ne tenta aucun assaut sur Thèbes et se contenta de parcourir de façon erratique l’arrière-pays, sans tenter la moindre action notable. Il y eut cependant un engagement près de Platées avec un détachement de cent cinquante Thébains, ceux-là mêmes qui avaient été libérés de prison pendant le complot de la nuit du solstice. Ce détachement fut intégralement anéanti par les Spartiates. Ainsi ces citoyens thébains donnèrent-ils leur vie pour défendre la liberté qu’ils avaient retrouvée à peine quelques jours auparavant.
Dans les rangs de la force de secours, les Spartiates grondaient contre leur commandant (comme l’un d’eux le racontera plus tard à Xénophon). Le roi Cléombrote venait d’accéder au trône en succédant à son frère emporté par la maladie l’année précédente, et il paraissait étrangement manquer d’initiative. Les soldats durent penser que les choses n’auraient vraiment pas suivi le même cours si leur autre souverain, Agésilas, avait été à leur tête. La Constitution de Sparte, unique en son genre, stipulait que deux rois devaient régner en même temps ; aussi les insuffisances du plus faible des deux monarques ressortaient-elles dès qu’on le comparait au roi le plus fort. En l’occurrence, Cléombrote se montrait si passif que les hommes pouvaient se demander s’ils étaient, oui ou non, en guerre contre Thèbes.
Cléombrote était bien plus jeune qu’Agésilas, largement assez pour être son fils. Il avait grandi dans l’ombre du monarque plus âgé et avait pu observer comment son frère aux manières douces, alors sur le trône, avait été séduit, cajolé puis soumis par son co-roi. Agésilas avait adroitement neutralisé ce jeune homme, en le poussant à s’intéresser aux choses de l’amour plus qu’aux affaires de l’État. Écoutons Plutarque : « Comme il savait qu’il était sensible à l’amour, Agésilas mettait toujours la
conversation sur les beaux garçons 7. » Maintenant que Cléombrote avait remplacé son frère, c’était son tour d’être l’objet des manipulations du roi le plus ancien.
Après seize journées d’errance stérile, Cléombrote se décida à ramener
l’armée à Sparte, mais la progression fut difficile 8. Au passage d’un col élevé, entre la montagne et la mer, ils furent surpris par un vent violent descendant sur eux depuis la paroi en surplomb. Plusieurs animaux de bât furent balayés du sentier et précipités dans la mer en dessous. Les hommes n’arrivaient pas à retenir leurs boucliers et durent les déposer au sol et les lester avec des pierres. Ils purent les reprendre le jour suivant, mais cet incident engendra une impression troublante. N’était-ce pas un signe des dieux eux-mêmes ? Comme s’ils avaient voulu contraindre les Spartiates à déposer leurs boucliers.
Une fois l’armée rentrée à Sparte, Agésilas se montra sûrement mécontent du résultat de l’expédition. Pourtant, il avait refusé de la conduire lui-même, pour des raisons mal élucidées. Certes, il venait d’atteindre la soixantaine et prétendait avoir dépassé l’âge du service actif, mais Xénophon lui-même, son ancien lieutenant et inlassable admirateur, savait qu’il mentait. Peut-être, avance-t-il, redoutait-il les conséquences politiques des campagnes de Sparte en Béotie. Car tous les Spartiates, et surtout leurs alliés, étaient loin d’adhérer à sa guerre contre Thèbes, qu’ils en étaient venus à considérer, de plus en plus, comme une vendetta personnelle.
Comment donc cet homme s’était-il enflammé contre cette cité, au point d’alarmer ses compatriotes ? Les réponses à cette question doivent être recherchées dans la nature profonde de l’homme qu’était le roi Agésilas et dans la façon dont les relations entre Thèbes et Sparte s’étaient rompues sous son règne. Pour nous aider à trouver ces réponses, un retour en arrière s’impose, soit au commencement de ce règne, vingt et un ans avant le complot du solstice.
400 AVANT J.-C.
Les Spartiates n’étaient pas nombreux à penser qu’Agésilas serait leur prochain roi. Il était de petite taille et boitait d’une jambe, ce qui constituait des disgrâces considérables pour un monarque, et il n’était pas dans l’ordre de la succession puisque celle-ci passait par son frère, le roi Agis. Mais les Lacédémoniens se posaient des questions au sujet du fils unique d’Agis. On savait que l’épouse du roi, Timaia, avait eu une liaison avec un transfuge athénien au cours de la grande guerre entre Sparte et Athènes (connue depuis sous le nom de Guerre du Péloponnèse). Il était donc possible que son fils ne soit pas d’Agis. Ou du moins, c’est ce qu’Agésilas pouvait prétendre.
La guerre du Péloponnèse s’était achevée quatre ans plus tôt sur la victoire de Sparte. Après des décennies de confrontation entre Sparte et Athènes, on assistait à l’émergence d’une superpuissance incontestée et d’un unique système politique – le pouvoir était aux mains des beltistoi (les « meilleurs hommes »), minorité aisée et conservatrice soutenue par Sparte, et non entre celles du peuple, dêmos, conformément à la préférence d’Athènes. L’une des conséquences de la guerre était que Sparte s’était dotée d’une flotte, tandis qu’Athènes perdait la sienne. C’est ainsi que les cités grecques de la mer Égée et même celles de la côte occidentale de l’Asie Mineure se retrouvèrent pour la première fois sous le joug de Sparte. La puissance de cette dernière avait grandi jusqu’à un sommet encore jamais atteint. Des régimes pro-lacédémoniens furent établis à travers toute la zone égéenne, dirigés par des conseils restreints de beltistoi ; l’un d’eux parvint même à prendre le pouvoir à Athènes, même s’il fut rapidement chassé, comme nous l’avons vu, par des exilés athéniens opérant à partir de Thèbes.
Tous les Lacédémoniens ne voyaient pas d’un bon œil cette expansion d’après guerre qui reposait plus sur des navires, de l’argent et des places fortes – les outils classiques de l’impérialisme – que sur la force traditionnelle de Sparte, assise sur le courage de ses fantassins. Ces critiques pensaient que les valeurs spartiates risquaient d’être érodées par ce mouvement de projection vers l’extérieur. D’autres au contraire envisageaient le développement de la puissance spartiate à l’échelle mondiale, capable d’implanter des avant-postes en Asie en même temps que de nouvelles places fortes en Europe. Le moment venu, cette puissance pourrait même défier le Grand Roi de Perse, Artaxerxès, de la même manière que les Grecs avaient jadis défié le roi Priam de Troie. En 401 avant J.-C., une armée placée sous commandement lacédémonien avait ouvert la voie en battant les Perses sur leur propre terrain (nous reviendrons plus loin en détail sur l’épisode des « Dix Mille »).
Agésilas appartenait à cette faction expansionniste, comme son aîné
Lysandre, son 9 erastês , ou amant plus âgé. Ils avaient forgé entre eux un lien typiquement spartiate, qui relevait pour une part de l’amour et pour une
autre part d’une alliance politique 10 ; cette relation avait pris naissance quand Agésilas était encore adolescent tandis que Lysandre avait déjà entre vingt et trente ans. Lysandre allait être un amiral étincelant, héros de la guerre contre Athènes et architecte de l’empire égéen de Sparte. Agésilas devint son élève et son protégé, et resta peut-être en outre son erômenos, ou amant plus jeune.
La faction conservatrice n’était pas seule à contester la politique expansionniste de la cité : celle-ci perturbait également ses vieux alliés, Thèbes en premier lieu qui était à la tête de la Ligue béotienne. Pendant la guerre du Péloponnèse, Thèbes avait combattu contre Athènes aux côtés de Sparte et en avait été récompensée. Mais, dans ces années d’après guerre, l’allégeance de Thèbes commençait à vaciller. Nous avons déjà vu comment les activistes thébains du parti pro-athénien se renforçaient, tirant profit de la crainte que faisait naître le développement rapide du pouvoir de la cité lacédémonienne. Pour une partie des Thébains, Lysandre et Agésilas incarnaient l’arrogance de Sparte, persécutrice de l’Hellade, et Athènes pouvait apparaître maintenant comme un sérieux contrepoids. Isménias, le chef de file de ces Thébains pro-Athéniens, avait défié l’autorité de Sparte en aidant les exilés athéniens à reprendre le contrôle de leur cité – et nous avons vu qu’il l’avait payé de sa vie.
Le périmètre de la puissance de Sparte était toujours au cœur des débats quand le roi Agis tomba malade puis mourut. Normalement, son fils aurait dû prendre sa place, mais Lysandre intervint alors en agitant les vieilles suspicions sur la légitimité de la naissance du garçon et pesa de tout son poids pour qu’Agésilas accède au trône à sa place. Beaucoup étaient
hostiles à ce choix, et certains mirent en avant un oracle 11 prédisant qu’un « roi boiteux » allait attirer sur Sparte « une vague de guerre destructrice ». Lysandre rétorqua alors que le fils d’Agis répondait aussi à la prophétie : avec un parent spartiate et un autre, semblait-il, athénien, il était « boiteux » lui-même du fait de son lignage contestable. Soutenu par Lysandre, c’est Agésilas, alors parvenu au milieu de la quarantaine, qui accéda au trône.
Au moment de ces événements, les futurs dirigeants de Thèbes – parmi lesquels le valeureux Pélopidas, le subtil Épaminondas et d’autres encore qui seraient le moment venu les acteurs du complot du solstice d’hiver – étaient de tout jeunes hommes baignant encore dans l’âge de l’idéalisme et de l’aspiration à l’indépendance. Pendant leur enfance et leur adolescence, leurs pères s’étaient soumis à Sparte, mais eux penchaient désormais vers Athènes et sa démocratie. L’affirmation du pouvoir d’Agésilas contribua à accélérer ce tournant. Appartenant à la génération précédant la leur et décidé à imposer la volonté de Sparte à toute la Grèce, ce roi boiteux campait une figure patriarcale contre laquelle on pouvait se rebeller tout naturellement. Bizarrement pourtant, c’est bien pour lui que combattront ces futurs dissidents au cours des quinze années suivantes.
Aux Jeux olympiques de 396 avant J.-C., les premiers depuis l’accession au trône d’Agésilas, le monde grec dans son ensemble commença à prendre la mesure du nouvel ordre des choses. La sœur du roi, Cynisca, était engagée dans l’équipe qui remporta cette année-là la course de chars – c’était la toute première fois qu’une femme triomphait dans cette épreuve prestigieuse. Une statue de Cynisca fut érigée à Olympie, qui portait sur sa base une fière déclaration en vers, qu’on connaît par certaines sources littéraires : « Je suis l’unique femme de toute la Grèce à rapporter cette couronne dans ma patrie. » La victoire, comme la statue, contribuèrent à amplifier le prestige d’Agésilas, qui n’était sûrement pas pour rien dans la
participation de sa sœur à la course 12. Ce bloc de pierre fut redécouvert à Olympie en 1879 ; la statue avait disparu, mais une partie de l’inscription était toujours lisible.
395 AVANT J.-C.
Le premier acte majeur du nouveau roi fut de préparer une expédition navale vers les côtes orientales de la mer Égée. Sparte était déjà fortement engagée dans la région où elle affrontait les satrapes, gouverneurs provinciaux de l’empire perse. Les cités grecques de la côte d’Asie Mineure, soumises à la férule perse, avaient supplié Sparte de les libérer de leurs oppresseurs. Pesant de tout son poids politique, Lysandre obtint qu’Agésilas, tout frais émoulu, se vît confier le commandement d’une nouvelle armée dans cette région et se fît nommer lui-même parmi les trente conseillers qui entouraient le roi. La conscription qui fut décrétée à l’échelle de toute la Grèce permit de réunir huit mille recrues. Toutefois, Thèbes refusa d’y participer, de même qu’Athènes.
Tandis que navires et hommes se rassemblaient en vue de la traversée vers l’Orient, Agésilas et ses trente conseillers se présentèrent à Aulis, port situé sur la côte de la Béotie. Le roi commettait ainsi une violation du territoire béotien, sans doute délibérée, pour envoyer un message
d’avertissement aux Thébains 13. Plus largement, son intention était liée à l’importance symbolique d’Aulis, car ce port était, selon le mythe, celui-là même d’où le roi Agamemnon s’était embarqué au commencement de la guerre de Troie. Agésilas s’apprêtait à offrir un sacrifice rituel dans un temple du lieu, afin de s’inscrire dans la trace de son prédécesseur mythique. Son message était aussi clair que grandiose. Cette guerre contre la Perse était la nouvelle guerre de Troie. Et lui était le nouvel Agamemnon, le seigneur de toute la Grèce.
Les dirigeants de Thèbes, depuis leur cité située à une heure de chevauchée à l’ouest, découvrirent avec stupéfaction l’arrivée de ce roi impudent. Il avait violé leur souveraineté, et son projet de sacrifice équivalait à une injure supplémentaire, car seuls des prêtres béotiens étaient habilités à accomplir un tel rite dans ce sanctuaire. Les Thébains décidèrent d’agir sans retard pour prévenir la transgression. Un détachement de cavalerie fut dépêché de Thèbes à Aulis et parvint sur place alors que la fumée s’élevait déjà au-dessus du foyer du sacrifice. Sous les yeux des Spartiates horrifiés, les hommes de Thèbes jetèrent les os et la graisse des animaux à bas de l’autel sur le sol. Agésilas était fou de rage lorsqu’il appareilla : son geste glorieux avait été anéanti, transformé en humiliation, et il faisait voile vers l’Asie sans avoir obtenu la bénédiction des dieux d’Aulis.
Cet incident fut le point de déclenchement de la haine qui poussera par la suite Agésilas à faire la guerre à Thèbes. L’affront était profondément personnel, infligé moins à l’État spartiate qu’à son roi vindicatif (et peut-être aussi à Lysandre, sûrement présent dans l’entourage du roi). Il jeta une ombre sur la campagne asiatique de Sparte, et, lorsque celle-ci aura échoué, la faute sera rejetée sur Thèbes. Les Thébains eux-mêmes étaient conscients des conséquences dommageables de l’incident. Selon Xénophon, ils en
parlèrent encore trente ans plus tard 14 dans des pourparlers diplomatiques, en évoquant ce qu’ils avaient déjà fait jadis pour ralentir les ardeurs des Lacédémoniens.
L’antipathie naissante entre Thèbes et Sparte ne manqua pas d’être relevée dans la lointaine Suse, au cœur de l’empire perse, dans l’Iran actuel.
Le Grand Roi qui régnait sur l’empire, Artaxerxès Mnémon 15, n’avait nulle envie de combattre les Spartiates qui envahissaient son rivage, car il avait déjà failli perdre son trône par leur faute en une occasion précédente. Il préférait de beaucoup inciter les Grecs à se battre entre eux, ce qui avait de tout temps été le stratagème employé par les Perses. Lorsque l’agitation d’Agésilas sur son flanc occidental commença à devenir préoccupante, l’empereur envoya à Thèbes et à Athènes des agents chargés de distribuer de l’argent aux potentiels fauteurs de guerre. Ses fonds parvinrent entre les mains de nombreux Grecs, dont celles du Thébain Isménias qui cherchait déjà comment faire échec aux Spartiates.
Pendant ce temps, Agésilas menait sa campagne asiatique plutôt adroitement, mais son ancien amant (ou peut-être l’était-il toujours) Lysandre se montrait de plus en plus difficile à contrôler. Des documents découverts après sa mort montrèrent que Lysandre n’était pas disposé à se contenter du rôle de faiseur de roi et de conseiller royal : il espérait bien accéder au trône lui-même. Les Grecs d’Asie Mineure le considéraient déjà comme un roi, depuis ses précédentes campagnes qu’il avait menées en tant que commandant suprême et incontesté. Agésilas, tout juste installé au pouvoir, ne pouvait pas tolérer une telle rivalité. Il priva Lysandre de tout commandement et fit de lui son écuyer tranchant : tous les invités assistant à ses festins pouvaient ainsi constater cette rétrogradation. Puis il finit par renvoyer Lysandre à Sparte et se réserva la conduite de la guerre pour lui seul.
En Grèce, les Thébains avaient attisé de nouveaux conflits avec Sparte, encouragés sans doute dans cette voie par l’or reçu de Perse. Tout juste rentré d’Orient, Lysandre qui brûlait de donner une leçon à ces Thébains présomptueux parvint à convaincre les Spartiates de l’envoyer en Béotie à la tête d’une armée. Il se mit en marche depuis le nord, ayant prévu de faire sa jonction dans la ville d’Haliartos avec une seconde force spartiate arrivant du sud. Mais les Thébains interceptèrent le message par lequel il fixait le rendez-vous. Pleinement informés de ses plans, ils lui tendirent un piège à Haliartos et tuèrent Lysandre au cours d’une attaque surprise. Cet événement fut un nouvel aiguillon propre à confirmer la haine d’Agésilas envers Thèbes.
Deux autres cités grecques majeures, Athènes et Corinthe, venaient alors de faire alliance avec Thèbes pour former une coalition anti-lacédémonienne (la cité-État de Corinthe suivait d’habitude scrupuleusement la ligne de Sparte ; le fait qu’elle ait tenu à entrer dans cette coalition montre bien à quel excès était arrivée l’ambition spartiate). Donnant raison au calcul des Perses, le monde grec se trouva pris dans la guerre – connue aujourd’hui sous le nom de guerre de Corinthe (même si un auteur ancien l’appellera Guerre béotienne, puisqu’elle s’était allumée en Béotie).
Les Spartiates se rendirent compte qu’ils ne pouvaient pas affronter trois ennemis en même temps alors qu’ils avaient autant de forces engagées au-delà de la mer. Aussi dépêchèrent-ils un courrier en Asie pour rappeler Agésilas et son armée. La campagne contre le Grand Roi devait être remise à plus tard.
Agésilas progressait lentement en Asie quand l’ordre de rentrer lui parvint. Ses rêves d’une nouvelle guerre de Troie étaient encore une fois anéantis, et cette fois encore il constatait que c’était par la faute de Thèbes. Il prit la route du retour, par voie de terre cette fois, car la flotte qui l’avait transporté avec ses hommes s’était dispersée dans l’intervalle. L’itinéraire emprunté l’amenait directement à traverser la Béotie, ce qui lui offrait une possibilité de revanche.
394 AVANT J.-C.
Agésilas savait que les Thébains s’opposeraient à son passage, ce qui signifiait qu’un affrontement armé était inévitable. Ce fut le cas en effet, en un lieu appelé Coronée, où les Spartiates devaient traverser un étroit défilé longeant le bord du lac Copaïs. Les Béotiens se postèrent de manière à bloquer le débouché du défilé, et les Lacédémoniens se déployèrent pour les affronter. Xénophon, qui était présent dans l’armée de Sparte ce jour-là, nous livre un récit vivant de la bataille et déclare, sans expliquer pourquoi, qu’elle « fut semblable à nulle autre de mon temps ».
Obéissant à des conventions séculaires, chacune des deux armées disposa ses meilleures unités sur le côté droit de sa ligne de bataille. Les Spartiates et les Thébains, rangés sur leur aile droite respective, faisaient donc face aux contingents alliés de leurs coalitions. Lorsque les deux lignes entrèrent en contact, les deux ailes droites prirent le dessus. Les Spartiates enfoncèrent les rangs de leurs adversaires qui s’enfuirent plutôt que de les affronter, mais, sur l’aile opposée, les Thébains réussirent aussi à percer. Ils atteignirent le train de bagages d’Agésilas, à l’arrière de ses lignes, et commencèrent à piller son butin rapporté d’Asie.
Agésilas s’était déjà attribué les lauriers de la victoire quand on l’informa que la bataille n’était pas terminée. Il ordonna alors aux Spartiates de se retourner pour se reformer face à l’arrière, tandis que les Thébains faisaient de même. Ainsi, chaque camp se retrouva placé à l’opposé de sa position initiale. Cependant, leurs alliés étant hors de combat, Thèbes et Sparte se faisaient directement face désormais.
Acculés au lac, les Thébains devaient trouver une issue en forçant le passage. Pour Sparte, la tactique qui s’imposait naturellement consistait à
ouvrir ses rangs 16 pour inciter l’ennemi à s’engager, puis attaquer les flancs et l’arrière des Thébains. En procédant ainsi, le nombre de tués resterait limité. Mais Agésilas bouillait encore de rage en pensant à la profanation de son sacrifice, peut-être aussi à la mort de Lysandre, et certainement au fait qu’il se trouvait revenu là, en Béotie, au lieu de poursuivre sa glorieuse campagne en Asie. Ce qu’il voulait, c’était porter un coup mortel à ses ennemis. Alors il fit resserrer les rangs, et les Lacédémoniens se portèrent vers l’avant.
Comme les Thébains refusaient de céder le terrain, le combat devint plus féroce. Écoutons le récit fameux qu’en fit Xénophon : « Entremêlant les boucliers, ils se heurtaient, se battaient, tuaient et mouraient. Il n’y avait aucun cri mais ce n’était pas non plus le silence, il y avait juste un son comme peuvent en produire la colère et la bataille. » Agésilas fut emporté hors du champ de bataille, grièvement blessé. Finalement, les Spartiates se décidèrent enfin à ouvrir leurs rangs, ce qu’ils avaient d’abord refusé. Les Thébains se précipitèrent en avant par le passage ouvert, et la bataille se termina.
Le lendemain matin, Xénophon fit le compte des cadavres, parmi lesquels gisaient trois cents Spartiates, des pertes énormes. « On put voir là où ils s’étaient heurtés les uns contre les autres la terre inondée de sang, les morts gisant, amis et ennemis entremêlés, des boucliers brisés, des lances fracassées, des poignards sans leur fourreau, le uns par terre, d’autres dans
le corps, d’autres encore dans les mains 17. » Sparte érigea un trophée sur le champ de bataille afin d’exprimer formellement sa victoire. Mais en réalité, l’issue du combat avait été partagée.
Agésilas se remit de ses blessures. Comme il redoutait de nouveaux
engagements, il se retira et embarqua sur un navire pour regagner Sparte 18, plutôt que de poursuivre par voie de terre. Son premier affrontement avec la Ligue béotienne n’avait pas du tout tourné comme il l’avait escompté. Sa fureur n’était pas éteinte, et son besoin de vengeance restait intact.
387 AVANT J.-C.
Pélopidas et Épaminondas ont-ils combattu à Coronée, dans cette bataille où Thèbes montra qu’elle était capable de soutenir un assaut spartiate ? On peut supposer qu’ils devaient être alors dans leur vingtaine, donc en âge de faire la guerre, mais on ne sait rien de leurs dates de naissance précises ni de leur prime jeunesse. La première mention d’eux apparaît à propos d’une autre bataille, environ dix ans après Coronée et six ans avant leur coup de force du solstice pour la libération de Thèbes. Mais nous sommes surpris de découvrir qu’ils combattaient alors pour les Spartiates. En effet, Thèbes était liée à Sparte par les clauses d’un traité sans précédent qu’Agésilas l’avait forcée à signer : la Paix du Roi.
Ce traité constituait la première tentative d’une Paix commune s’appliquant à toutes les cités-États de la Grèce continentale. Dans les années 380 avant J.-C., les Grecs étaient conscients de la nécessité d’un tel pacte. La guerre de Corinthe s’était étirée pendant sept ans, sans issue décisive, et la guerre du Péloponnèse qui s’était déroulée auparavant avait duré quatre fois plus longtemps. Les luttes incessantes coulaient les économies, détruisaient les existences et entretenaient toute une classe de mercenaires qui prospérait grâce à l’état de guerre permanent. Incapables de se faire confiance entre eux, les Grecs étaient mûrs pour laisser une tierce partie intervenir pour les sauver d’eux-mêmes, cet arbitre dût-il être un monarque absolu régnant sur la lointaine Perse.
Le Grand Roi, Artaxerxès, avait distribué de l’argent aux Grecs afin qu’ils se battent entre eux, mais, quand il considérait les choses avec plus de recul, ces guerres ne servaient pas son intérêt. En effet, en asséchant les ressources en combattants, elles compliquaient la satisfaction de ses propres besoins de recrutement de soldats grecs. Comme il l’avait appris, à l’instar d’autres monarques, les hoplites lourdement armés, combattant en formation de phalange, pouvaient vaincre n’importe quelle autre infanterie, voire la plupart des cavaleries dont les chevaux étaient tenus à distance par les lances hérissées. Mais cette précieuse ressource importée de Grèce se
raréfiait au moment où la demande grandissait. Le Roi 19 ne pouvait donc être assuré d’obtenir sa part que quand la Grèce était en paix.
Assisté d’un diplomate spartiate du nom d’Antalcidas, Artaxerxès conçut un document remarquable, un modèle de Paix commune pour la Grèce continentale. Le rouleau fut dévoilé et son contenu proclamé en 387 devant une assemblée de délégués des cités. Les hostilités devaient cesser et les armées se retirer derrière leurs frontières. À l’avenir, tous les États devaient pouvoir jouir de leur droit à l’autonomie, sans souffrir de coercition, et être libres de choisir chacun sa propre voie. Ce principe était assorti de la garantie d’Artaxerxès en personne qui s’engageait à envoyer des navires et à dépenser l’argent nécessaire pour agir contre tous les transgresseurs. C’était du moins ce qu’il déclarait, mais en pratique chacun savait qu’il était bien trop éloigné pour pouvoir assurer le maintien de l’ordre en Hellade continentale. Quelqu’un devait donc s’en charger sur place, et c’est là que Sparte entrait en scène.
La conférence de signature de la Paix du Roi se tint à Sparte sous la présidence d’Agésilas. Le choix du lieu et la personnalité de l’hôte adressaient un message très clair à tous : les Lacédémoniens, après avoir participé à la rédaction du traité, agiraient en qualité de partenaire grec privilégié de la Perse. Sparte pourrait désormais intervenir à sa guise pour briser les ligues constituées par ses rivales, dont en premier lieu, ce qui était crucial pour elle, la Ligue béotienne. Entre les mains d’Agésilas, le principe d’« autonomie » pouvait aussi bien servir de massue pour écraser cette superpuissance dirigée par Thèbes. Le Spartiate tenait enfin sa revanche pour laver l’affront d’Aulis, cette humiliation déjà vieille de dix ans mais jamais digérée.
La stratégie de Sparte se révéla clairement dès la conférence. Les Thébains déclarèrent qu’ils allaient signer le traité au nom de tous les Béotiens, excipant de leur prééminence de longue date à la tête de la Ligue. Agésilas refusa tout net, car, disait-il, chaque cité-État devait signer en son nom propre. Il commença par renvoyer les ambassadeurs à Thèbes pour qu’ils demandent de nouvelles instructions. Puis, comme s’il bondissait sur un prétexte attendu depuis longtemps, il rassembla une force d’invasion et fit mouvement avec elle vers le nord, en direction de Thèbes. Il avait déjà atteint Tégée, sur sa route vers l’isthme de Corinthe, quand il rencontra les émissaires de retour de Thèbes, chargés de confirmer la soumission de la cité à son bon vouloir. Les Thébains reculaient, et cela signifiait qu’ils renonçaient à leur confédération. Ils signèrent donc la Paix du Roi pour la seule cité de Thèbes, tandis que chacun des autres États béotiens signait séparément.
À Thèbes, cette humiliation provoqua un tournant politique soudain. Isménias et son parti pro-athénien tombèrent en disgrâce, et les Laconiens, soutenus par Sparte, prirent le contrôle du pouvoir. Les Thébains dénoncèrent le pacte de défense qu’ils avaient signé « à jamais » huit ans auparavant avec Athènes. Ils renversèrent et fracassèrent la stèle de pierre sur laquelle était inscrit le traité (comme on procédait couramment pour marquer les retournements de la politique étrangère en Grèce).
Un fragment du pacte d’alliance conclu entre Thèbes et Athènes dans les années 390. Cette copie athénienne fut réduite en pièces, comme
sa réplique thébaine, quand le traité fut abrogé ultérieurement.
Leur tout nouveau gouvernement pro-spartiate s’engagea à défendre la Paix du Roi et à soutenir l’« autonomie » – ce terme, vidé de son sens initial, servait dorénavant de nom de code pour désigner la politique de puissance lacédémonienne. C’est ainsi que les soldats thébains, parmi lesquels se trouvaient Épaminondas et Pélopidas, s’ébranlèrent en direction
du Péloponnèse afin de combattre pour Agésilas 20.
385-382 AVANT J.-C.
L’objectif était Mantinée, une cité récalcitrante voisine de Sparte. Bien à l’abri derrière ses épaisses murailles, Mantinée avait pendant longtemps affirmé son penchant pour la démocratie et s’était alliée avec les ennemis de Sparte. Pis encore, elle avait blessé l’orgueil d’Agésilas. Quelque dix années plus tôt, quand une armée spartiate défaite, rentrant à Sparte sous la conduite du roi, était passée en vue de la ville, les Mantinéens s’étaient assemblés au sommet de leurs remparts pour se moquer des hommes vaincus qui défilaient sous leurs yeux. Agésilas se vit contraint de
progresser de nuit, dans l’obscurité 21, pour échapper aux railleries. Maintenant qu’il était considérablement renforcé par la Paix du Roi, le temps était venu pour lui de laver l’affront. Il exigea que les Mantinéens démantèlent leurs murs. Ils refusèrent, ce qui provoqua l’entrée en action
des Spartiates 22.
Dans cette bataille, les Lacédémoniens occupaient l’aile droite, comme ils le faisaient toujours. Épaminondas, l’intellectuel, et Pélopidas, le combattant, étaient placés avec les autres « alliés » sur la gauche, faisant face à l’aile droite de l’ennemi – où se trouvaient les troupes les plus fortes que les Mantinéens pouvaient aligner. Ces ailes gauches, plus friables, se désagrégeaient souvent au moment du choc des phalanges, et c’est ce qui se produisit cette fois encore. Les deux jeunes Thébains se tenaient debout côte à côte, tandis que leurs camarades se retournaient pour s’enfuir, les laissant coincés là, exposés à tous les coups. Il ne leur restait plus d’autre choix que de rapprocher leurs boucliers entre eux et de combattre ensemble.
Désormais les deux hommes étaient entourés par des Mantinéens qui les assaillaient avec leurs piques et à coups d’épée. Pélopidas, atteint de sept blessures, succombait déjà, s’affaissant par-dessus la pile de cadavres qui montait à ses pieds. Épaminondas, qui reçut un coup de javelot dans la poitrine et fut blessé au bras par une épée, refusait cependant de céder un pouce de terrain, fortifié peut-être par les leçons de son maître pythagoricien. Il se tenait au-dessus de Pélopidas, couvrant son camarade de son corps, et ferraillait avec ses assaillants. Puis soudain, les Spartiates apparurent et repoussèrent les Mantinéens. Après l’avoir emporté sur la droite, ils avaient fait mouvement vers la gauche pour « remonter la file » assez vite pour sauver les Thébains encerclés.
La suite de la campagne est rapportée par Xénophon dans ses Helléniques. Les Mantinéens trouvèrent refuge derrière leurs puissantes fortifications. Mais le commandant spartiate fit creuser par ses hommes un canal de dérivation pour que les eaux d’une rivière proche s’écoulent autour des murs. Ces derniers, faits de briques crues, se désagrégèrent à leur base jusqu’à provoquer l’écroulement de toute la structure. Les Mantinéens capitulèrent et subirent un diœcisme (dioikismos), soit la « dispersion des habitants d’une ville ». La population fut expulsée et dispersée entre diverses villes dépourvues d’enceinte fortifiée et très éloignées les unes des autres. Privés de leurs fortifications, les Mantinéens ne se risqueraient plus jamais à se gausser de Sparte.
Sans doute furent-ils nombreux à Thèbes à juger ce traitement beaucoup trop dur. Pareilles dispositions, d’une sévérité si extrême, ridiculisaient la Paix du Roi, le document sur lequel Sparte prétendait fonder son action. Il apparaissait clairement désormais que la Paix n’était qu’un prétexte pour couvrir l’expansion du pouvoir lacédémonien. Quand Épaminondas et Pélopidas retournèrent à Thèbes, ce fut pour découvrir un nouveau renversement de situation en cours : Isménias était de retour aux affaires, et Thèbes se rapprochait de nouveau d’Athènes pour contrer Sparte. L’entente de Sparte avec Thèbes n’avait duré que le temps d’une seule et unique campagne. Et nulle tentative de rapprochement de cette sorte ne sera plus jamais esquissée.
La prochaine fois que Sparte exigerait des troupes pour faire respecter la Paix, trois ans plus tard, les Thébains refuseraient d’obtempérer, d’où la riposte spartiate à laquelle nous avons déjà assisté : la prise de la Cadmée par Phoibidas et l’exécution d’Isménias. Notre voyage en arrière dans le temps nous a ramenés au point de départ de notre récit.
379 AVANT J.-C.
La prise de l’acropole de Thèbes a marqué l’apogée des succès de Sparte, comme le souligne Xénophon dans ses Helléniques. « La domination de Sparte était solidement établie désormais », dit-il, en grande partie parce que « [ils avaient] les Thébains et le reste de la Béotie
entièrement sous leur autorité 23 ». Officiellement, la Ligue béotienne s’était trouvée dissoute selon les termes de la Paix du Roi. Pourtant, quand Pélopidas et ses camarades eurent repris le contrôle de la Cadmée, le cours de l’histoire se retourna.
Les hommes de 379, cerveaux du complot du solstice, prirent le titre de béotarques quand ils furent élus aux fonctions dirigeantes, ce qui signalait sans équivoque que leur intention était bien de restaurer la Ligue béotienne. Ils commencèrent à regarder comment libérer les villes voisines, telles que Thespies et Platées, où Sparte avait installé des garnisons et des régimes à sa botte. La Ligue devait être reconstituée petit à petit, une cité après l’autre, au cours des six années suivantes.
Au même moment, Athènes commençait à relever la tête. Encouragés peut-être par la libération de la Cadmée – qu’ils avaient soutenue –, les Athéniens entreprirent de reconstruire leur alliance navale égéenne, un instrument de puissance qui comptait autant pour eux que la Ligue béotienne pour les Thébains. Toutefois, ils respectaient les termes de la Paix du Roi, peu désireux de risquer une rupture ouverte avec les Spartiates. Ils allaient donc s’employer à convaincre les cités-États de la mer Égée, sans exercer de contrainte sur elles, afin d’éviter de violer la clause d’autonomie du traité.
Athènes espérait pouvoir rester neutre dans la guerre désormais ouverte entre Sparte et Thèbes, sans s’aliéner l’un ou l’autre camp. Il valait bien mieux pour elle s’en tenir à la mer et laisser ses deux rivales s’affronter pour le contrôle de la terre ferme. C’est alors que se produisit un événement qui bouscula cette ligne de conduite – nul ne l’avait vu venir, et nul, jusqu’à ce jour, n’a encore réussi à le comprendre.
Située près de Thèbes, Thespies était la base principale des Spartiates en Béotie, placée sous le commandement d’un harmoste, gouverneur de garnison, du nom de Sphodrias. Par une soirée du début du printemps 378, sitôt après le repas, celui-ci emmena ses hommes à la tombée de la nuit en direction d’Athènes, située à plus de soixante kilomètres. Plus tard on prétendit qu’il avait l’intention de détruire les chantiers navals du Pirée, le port d’Athènes, mais la distance à parcourir était trop grande, même en marchant toute la nuit. Au lever du jour, la troupe était en train de traverser la plaine thriasienne près d’Éleusis, en Attique, très loin encore de son objectif présumé.
Comme l’alerte était maintenant donnée à travers toute la campagne, le détachement spartiate fit halte, s’empara de quelque butin insignifiant, puis rebroussa chemin jusqu’à Thespies. L’expédition n’avait pas fait de grands dommages, mais elle avait porté un coup sérieux à la Paix du Roi, ainsi qu’aux dispositions pacifiques des Athéniens. Le Pirée était le siège de leur puissance navale. Si le plan supposé de Sphodrias avait réussi, Athènes pouvait dire adieu à ses ambitions égéennes.
Mais qu’est-ce qui avait donc poussé Sphodrias à entreprendre une aventure aussi saugrenue ? Cette question a beaucoup perturbé les Grecs. Les Athéniens crurent tout d’abord qu’il avait agi sur les instructions de Sparte et arrêtèrent deux ambassadeurs spartiates qui se trouvaient alors à Athènes. Mais ceux-ci firent remarquer qu’ils ne seraient jamais restés là, à la merci de leur ennemi, s’ils avaient eu connaissance de cette attaque imminente. Certains voulurent voir dans cette initiative un simple acte de rébellion de Sphodrias, mais cela semblait vraiment incompatible avec la chaîne de commandement très stricte des Spartiates. D’autres encore, dont Xénophon, étaient convaincus que Sphodrias avait été poussé par les
Thébains 24 qui cherchaient à tout prix à enfoncer un coin entre Athènes et Sparte. Toutefois, l’affaire tout entière fut, et reste encore aujourd’hui, un mystère complet.
Tout le monde attendait de voir comment un tribunal spartiate allait juger cette rupture de la Paix. Lors d’un procès précédent, comme nous l’avons vu, Agésilas avait choqué les Grecs, y compris bon nombre de Spartiates, en intervenant en faveur de Phoibidas : l’homme qui avait conduit la prise de la Cadmée s’en était tiré avec une amende insignifiante. Et voici que le roi intervenait de nouveau, recourant à une nouvelle forme de logique inspirée par la raison d’État : « Sparte a besoin de soldats comme lui », déclara Agésilas, soulignant les états de service exceptionnels du chef dévoyé. Sous les yeux horrifiés de toute l’Hellade, le tribunal prononça l’acquittement de Sphodrias et le réintégra dans le service actif. « Beaucoup trouvèrent que ce fut là le jugement le plus inique qu’on eût rendu à Sparte », reconnaît Xénophon qui poursuit en attribuant à Agésilas un tendre motif pour cette parodie de justice : le roi aurait voulu obliger son fils Archidamos, bouleversé, qui était amoureux du fils de Sphodrias.
Plus que jamais, Sparte apparaissait comme une cité tyrannique, et son traité vidé de toute substance, la Paix du Roi, ne semblait devoir servir qu’à couvrir ses desseins impérialistes. Thèbes et Athènes devinrent plus proches qu’elles ne l’avaient jamais été encore. Thèbes rejoignit la Ligue
athénienne 25 ; la cité figure dans l’inscription appelée « Décret d’Aristotélès », sorte de charte d’alliance. Le nom gravé sur la stèle, ӨHBAIOI, proclamait à la vue de tous la restauration de l’ancien partenariat. Thèbes et Athènes, les deux principales démocraties du monde grec, se trouvaient de nouveau réunies dans le même camp.
Aussitôt, en ce même printemps, on put constater le profit que Thèbes pouvait tirer de cette alliance. Athènes dépêcha en Béotie un atout militaire de poids en la personne de son général Chabrias, un homme intrépide et de grande valeur, le premier d’une nouvelle race de condottiere grecs. Les tours et détours de la carrière de ce personnage sont révélateurs aussi bien de ses complexités propres que de celles de ce temps nouveau où s’ouvrit l’âge du Bataillon sacré.
Traditionnellement, les dirigeants athéniens étaient toujours en même temps des orateurs et des soldats, qui combinaient les rôles de général et de politicien. Au temps de Chabrias cependant, ces deux orientations avaient commencé à diverger. Lorsqu’elle était en guerre, Athènes avait élu Chabrias à la fonction de stratège, et il était resté l’un de ses dix commandants militaires durant de nombreuses années. Mais une fois que la Paix du Roi fut conclue, ses qualités n’avaient plus guère d’utilité pour la cité. Aussi, faute de pouvoir jouer un rôle sur la scène politique, Chabrias se rendit en Égypte, accompagné d’un groupe de soldats éprouvés, et monnaya ses services auprès du pharaon Akoris qui luttait contre la Perse pour recouvrer l’indépendance de l’Égypte. Ces guerriers athéniens étaient si appréciés sur le théâtre égyptien des opérations que le pharaon fit venir d’Athènes des matrices afin de pouvoir les payer avec des pièces frappées dans la monnaie de leur patrie.
L’argent et la guerre se combinaient naturellement chez Chabrias. Sa réputation était bien établie à Athènes pour son style de vie extravagant, les frasques de son fils Ctésippe et son dédain complet à l’égard du qu’en-dira-t-on. Lorsqu’il fut mis en jugement avec un autre commandant sous l’accusation de trahison, on pouvait le voir quittant le tribunal tous les
jours 26 pour se rendre au gymnase et déjeuner. À son co-accusé qui l’avertissait que cela pouvait être mal interprété par les jurés, Chabrias répondit qu’Athènes pouvait bien les condamner tous deux, mais que lui au moins irait à la mort en bonne condition physique et bien nourri. En définitive, les deux hommes seront acquittés.
Au bout de cinq ou six ans, Chabrias verra s’interrompre son emploi lucratif en Égypte au service du pharaon en guerre contre la domination perse. Quand le Grand Roi de Perse découvrit qu’un Athénien combattait contre lui, il invoqua la Paix du Roi et obligea Athènes à le rappeler. C’est ainsi que Chabrias, alors parvenu dans sa quarantaine, revint à Athènes pour se remettre au service de la cité. En 379 avant J.-C., l’année même où Athènes renoua son alliance avec Thèbes, il fut réélu stratège (stratêgos). Les Athéniens l’envoyèrent en Béotie, à la tête d’une armée de cinq mille hommes, pour prendre part à la défense de la province contre les Spartiates. Il retournera un jour en Égypte, à la faveur de nouveaux détours de sa carrière de soldat de fortune.
Ce printemps-là, les Spartiates pénétrèrent en Béotie avec une force considérable : une armée comptant près de vingt mille hommes, soit beaucoup plus que ce que les cités de Thèbes et Athènes pouvaient réunir contre eux. Elle était commandée par Agésilas, bien décidé à prendre sa revanche en personne et non par procuration, près de vingt ans après l’affront d’Aulis. S’il ne parvenait pas à enlever Thèbes d’assaut, du moins pourrait-il détruire ses riches terres agricoles pour affamer la cité et l’obliger à se soumettre. Privée de la possibilité d’importer des vivres, Thèbes serait bien obligée de se rendre, de déposer ses dirigeants séditieux et de rentrer dans les rangs de l’ordre spartiate. Tel était du moins l’espoir d’Agésilas.
Mais Chabrias et les Thébains s’étaient bien préparés à cet assaut. Afin de protéger les précieuses terres agricoles, ils avaient érigé une énorme
barricade faite de branchages, hérissée de pieux 27 et précédée d’un fossé. Elle courait sur plus de quinze kilomètres et comportait des brèches aménagées pour permettre d’opérer des sorties de cavalerie. On avait déjà construit semblables barricades pour entourer les campements d’une armée en campagne, mais jamais un ouvrage d’une telle ampleur, destiné à protéger une région tout entière. L’armée thébo-athénienne, comprenant le Bataillon sacré, se porta en avant pour défendre cette ligne, tandis qu’Agésilas avançait.
Durant un long moment, les deux armées évitèrent le contact frontal, se bornant à quelques brusques manœuvres de harcèlement de part et d’autre. Les deux camps s’observaient à travers la palissade de défense. Les Thébains furent les premiers à la franchir pour engager le combat. L’attaque fut lancée le soir, au moment où les troupes spartiates étaient occupées à préparer le repas et à monter leur campement. Un détachement de cavalerie thébaine surgit brusquement et chargea une unité d’hommes qui s’éloignait de la palissade pour se retirer pour la nuit. Deux Spartiates furent tués, ainsi que plusieurs Thébains appartenant au parti des Laconiens chassés l’année précédente et qui combattaient désormais aux côtés de Sparte.
Agésilas était loin devant avec le gros des troupes spartiates ; apprenant cette attaque, il fit mouvement pour y faire face. Les cavaliers thébains amorcèrent leur retraite puis marquèrent un temps d’arrêt pour lancer leurs javelots avant de rentrer à l’abri de la palissade. À l’approche des Spartiates, ils restèrent figés sur place – « comme des hommes ayant trop bu en plein midi », écrit Xénophon, suggérant que ce qui dictait leur comportement n’était pas la patience, mais le fait qu’ils étaient glacés de peur. Quoi qu’il en fût, ils avaient mal calculé leur coup. Après avoir lancé leurs javelots qui manquèrent tous leur cible, ils tournèrent bride et s’enfuirent, mais leurs poursuivants spartiates, lancés au grand galop, fondirent sur eux et les taillèrent en pièces. La situation sur le terrain était revenue dans l’impasse.
Finalement, Agésilas réussit une percée. Il avait remarqué que les Thébains prenaient toujours leur repas du matin à l’arrière des lignes avant de se porter vers la clôture. Aussi décida-t-il de les prendre de court en faisant avancer ses propres troupes dès l’aube. Il fit mouvement sur un point précis de l’enceinte, ce qui incita les Thébains, alarmés par cette soudaine attaque, à se précipiter pour le défendre, délaissant dans leur hâte d’autres postes de garde. C’était exactement ce qu’espérait Agésilas qui ordonna à une unité de se détacher de son arrière pour s’emparer de l’un des postes abandonnés. En un instant, la ligne de défense thébaine fut franchie, et la voie était libre devant ses hommes qui se répandirent dans les riches terres cultivées de la Béotie.
Les stratèges commandant les forces thébo-athéniennes – pour Athènes, le flamboyant Chabrias, et, pour Thèbes, Gorgidas, créateur et désormais commandant du Bataillon sacré – se replièrent sur une colline proche. De là, ils pouvaient lancer des attaques sur les groupes de « ravageurs » lacédémoniens envoyés pour détruire les récoltes. Ils n’étaient pas assez forts pour affronter les Spartiates de front en terrain découvert, mais au moins pouvaient-ils espérer, depuis leur position perchée, limiter les dégâts sur les cultures. Quant à Agésilas, il ne pouvait pas accomplir sa mission sous la menace constante de coups de main et d’actions de harcèlement. Il lui fallait déloger cette force ennemie. Il ordonna à ses vingt mille hommes de se mettre en formation de bataille et de marcher sur la colline.
Depuis le sommet de la crête, les défenseurs durent soutenir une vision qui inspirait souvent la terreur : celle de l’approche rapide d’une masse mouvante de guerriers revêtus de capes rouges, chacun portant un bouclier frappé d’une lettre rouge, lambda, pour « Lacédémonien », la marque des soldats ayant suivi l’entraînement militaire spartiate. « Une troupe […]
toute faite de bronze et de pourpre 28 », précise Xénophon dans sa description de la phalange d’Agésilas. Pourtant, Chabrias, qui avait déjà combattu contre les Spartiates, ne fut nullement impressionné. À son signal, Thébains et Athéniens firent glisser jusqu’au sol leurs boucliers qu’ils appuyèrent contre leurs cuisses. Ce mouvement collectif de « repos » – prévu et répété à l’avance – était destiné à montrer à l’adversaire qu’ils n’auraient nul besoin d’engager le combat. Ainsi relevaient-ils le défi des Spartiates. Agésilas interrompit alors son mouvement vers l’avant et regagna la plaine en dessous.
Il n’y avait pas eu de combat, mais cet épisode sera pourtant célébré plus tard comme l’exploit le plus retentissant de Chabrias. Pour répondre à Athènes qui, ayant décidé de lui ériger une statue, le consultait, c’est dans ce moment d’insouciance que Chabrias choisira d’être représenté. La sculpture, aujourd’hui perdue à l’exception de quelques fragments de sa base, le montrait avec son bouclier négligemment appuyé contre son
genou 29.
Tentative de reconstitution de la statue commémorative de Chabrias
à Athènes (à partir de l’étude de John Buckler). Sur la base de la statue
qui a survécu sont gravées des couronnes de laurier et les noms
des alliés et des compagnons d’armes ayant participé à la souscription.
Agésilas obtint peu de résultats lors de cette première incursion en Béotie. Une seconde expédition, l’année suivante, fut aussi dans une large mesure un échec. Ses alliés, les troupes du Péloponnèse qui composaient le gros de son armée, commençaient à se montrer réticents. Les hommes murmuraient contre le fait de devoir laisser leurs champs et leurs maisons
pour servir dans 30 les guerres de Sparte. Certes, il en avait toujours été ainsi, mais ils voyaient moins de raisons encore à combattre Thèbes qu’ils n’en avaient de s’engager dans les campagnes précédentes.
À Sparte même, les autorités doutaient du bien-fondé de la croisade d’Agésilas. Quand le roi montra une blessure qu’il avait reçue en Béotie, Antalcidas, le diplomate qui avait contribué à rédiger le traité de la Paix du Roi, secoua la tête : « C’est une juste récompense que tu as reçue pour avoir appris aux Thébains à se battre », déclara-t-il. Le code spartiate recommandait justement d’éviter de se livrer à des attaques répétées sur la même cible, parce que cela permettait effectivement à l’ennemi de peaufiner sa résistance.
Agésilas avait maintenant près de soixante-dix ans. Les deux expéditions successives à travers le mont Cithéron et les durs combats en Béotie pesaient lourdement sur sa santé. Lors de la marche de retour après la seconde invasion, il fut pris d’une violente douleur dans sa jambe valide, alors qu’il gravissait une colline à Mégare pour aller à la rencontre des magistrats de la cité. La jambe commença à enfler dans des proportions alarmantes. On fit venir un médecin qui pratiqua une incision en dessous de la cheville. Comme on ne parvenait pas à stopper l’hémorragie qui s’ensuivit, Agésilas paraissait condamné à mourir rapidement de ses pertes de sang.
Puis le roi s’évanouit, et l’écoulement de sang s’arrêta. On rapporta Agésilas à Sparte sur une civière, dans un état de faiblesse extrême. Il survécut, mais il dut désormais s’en remettre à Cléombrote, son jeune co-roi, pour accomplir ses desseins à l’encontre de Thèbes. Mais on savait bien que cet homme ne partageait ni sa colère ni sa haine.
En 376 avant J.-C., alors qu’Agésilas était cloué au lit, Cléombrote conduisit l’armée de nouveau en Béotie, mais il ne parviendra jamais à traverser le mont Cithéron. Il chercha à se frayer un chemin en empruntant la route des cols de la montagne, mais les troupes thébaines, embusquées en surplomb, surprirent son avant-garde qui perdit une quarantaine d’hommes. C’en était assez pour Cléombrote qui rebroussa chemin, peut-être soulagé, et démobilisa l’armée sitôt qu’il fut de retour dans le Péloponnèse. La guerre de Sparte contre Thèbes s’arrêta. Sparte reporta ses efforts contre Athènes qui s’employait alors à reconstruire son alliance maritime. Cet objectif avait depuis longtemps la préférence de nombreux Lacédémoniens.
Impuissant, Agésilas assistait depuis son lit de souffrance aux efforts de Sparte pour construire des navires et recruter des équipages. À ses yeux, les guerres maritimes qu’on menait avec du bois d’œuvre et de l’argent, et non de la force physique et de l’intelligence, étaient de piètre valeur. Ce qui caractérisait Sparte, ce à quoi il croyait, c’était le choc des fantassins lourds, test ultime du courage et de la force. Cette croyance le ramenait toujours
vers Thèbes et « le théâtre où danse Arès 31 », ces larges plaines de Béotie, espaces sans obstacles où peuvent se déployer les phalanges. Mais, dorénavant, la phlébite qui immobilisait sa meilleure jambe lui interdisait d’y retourner.
Maintenant que la route du Cithéron était fermée, Sparte ne pouvait plus venir à la rescousse de ses garnisons en Béotie. Thèbes entreprit d’attaquer ces cités l’une après l’autre, en commençant par Thespies, puis en se portant contre Tanagra, Platées et Haliartos. Plusieurs commandants spartiates de premier plan, dont Phoibidas, celui qui avait enlevé la Cadmée, tombèrent lors de ces assauts. En 375, quatre ans après sa libération, Thèbes se tourna vers Orchomène qui était la principale place forte de Sparte dans la région et la seule qui pouvait être ravitaillée par bateau, car peu éloignée du point de débarquement. Thèbes avait un plan pour priver Sparte de cet atout – et ce plan reposait sur la puissance de son Bataillon sacré.
Quatre années avaient passé depuis que Pélopidas, le jour du solstice d’hiver, avait mené onze hommes à travers le mont Cithéron pour entreprendre la libération de Thèbes. Depuis lors, il avait pris la tête d’une cohorte bien différente. Le commandement du Bataillon sacré lui avait échu, à la suite de Gorgidas qui avait créé ce corps d’élite. Si la raison du changement nous reste inconnue, ses conséquences furent rapides et profondes. Entre les mains de Pélopidas, le Bataillon allait se muer en arme beaucoup plus efficace qui puisait plus directement sa force dans le pouvoir de l’éros.
De manière très significative, Plutarque nous dit que Pélopidas était lui-
même habité par l’ 32 erôs – une « passion » qui animait sa volonté de voir Thèbes rayonner et de chasser les troupes spartiates de la région. Il était sans doute encore dans la trentaine. Désormais marié et père de jeunes enfants, Pélopidas était habité par la cause béotienne. Ses amis lui reprochaient de négliger ses terres et de préférer servir sa cité. « Tu auras besoin d’argent », lui dirent-ils, mais lui, pointant le doigt vers un mendiant aveugle présent à proximité, rétorqua : « Lui a besoin d’argent, mais pas moi. » Au moment où il s’apprêtait à partir pour se battre, même son épouse, qui le priait de faire attention à lui, essuya une semblable rebuffade : « Tu devrais plutôt dire au dirigeant et au général de prendre soin des citoyens », lui reprocha-t-il.
L’état d’esprit qui avait abouti au complot du solstice était profondément ancré chez Pélopidas. Selon Plutarque, sa nature était
déterminée par son 33 thumos, qualité qu’il attribuait également aux attelages de chevaux de course en compétition. Si le thumos était incontestablement une vertu aux yeux de Plutarque, il devait néanmoins s’accompagner de logos, la raison qui seule pouvait le tempérer. Sans elle, le thumos risquait de se transformer en rage pure et simple. Avec sa formation philosophique, Épaminondas allait ajouter son propre logos au thumos de Pélopidas pour constituer un attelage dirigeant idéal.
Être guidé par son thumos signifiait qu’on aspirait à courir sus à l’ennemi, plutôt qu’à attendre ou recourir à quelque stratagème. C’est ainsi que Pélopidas, pendant le temps de l’exil à Athènes, était parvenu à convaincre ses compatriotes de ne pas s’adonner aux jeux de la politique – en flattant des orateurs susceptibles de convaincre Athènes de soutenir leur cause – mais de marcher sur Thèbes, dissimulés sous des déguisements, et d’affronter leurs ennemis de leurs propres mains. Maintenant, disposant du bras armé qu’était le Bataillon sacré, Pélopidas était de nouveau prêt à courir des risques énormes afin d’obtenir des résultats à l’avenant. Orchomène, sa nouvelle cible, était défendue par un contingent lacédémonien de plus d’un millier d’hommes.
Orchomène constituait un problème pour Thèbes depuis les temps mythologiques. Selon la légende, elle était la capitale du peuple des Minyens, une race très ancienne dont les premiers rois avaient vaincu Thèbes et lui avaient imposé le versement d’un tribut annuel d’une centaine de bœufs. Le dieu Héraclès, né à Thèbes, renversa cette situation : il conduisit les Thébains à la victoire et imposa à son tour aux Minyens un tribut qu’il doubla. Que cette histoire soit vraie ou non, Orchomène ne cessa jamais par la suite de souffrir de l’hégémonie de Thèbes, qu’elle défiera souvent. En outre, la cité était désormais défendue également par une énorme force sous commandement spartiate.
Par ses espions, Pélopidas se tenait informé de près sur ces troupes de garnison. Quand il apprit qu’elles avaient quitté leur base pour partir en expédition, il se rua vers le nord avec le Bataillon sacré et un petit contingent de cavaliers. Son intention était d’occuper Orchomène avant le retour des Spartiates qui se retrouveraient ainsi bloqués à l’extérieur de l’enceinte de la ville. Peut-être comptait-il sur l’arrivée d’une force thébaine plus importante qui pourrait ensuite écraser les Spartiates. À tout le moins, ces derniers seraient contraints de se rembarquer pour rentrer à Sparte, renonçant ainsi à la Béotie.
Le réseau de renseignement thébain n’était pas à la hauteur de ce qu’on pouvait attendre. Il avait bien observé que les troupes de la garnison avaient quitté Orchomène mais n’avait pas su détecter l’arrivée par bateau d’une nouvelle force de remplacement. Il apparaissait ainsi que le départ des troupes spartiates en expédition se doublait d’une relève de la garnison. Pélopidas parvint à Orchomène pour trouver la cité solidement gardée par des troupes fraîches. Dans ces conditions, la meilleure solution consistait à retourner à Thèbes.
En rebroussant chemin pour quitter la région, Pélopidas et le Bataillon sacré longèrent les rives du lac Copaïs. Sur les lieux d’une bourgade du nom de Tégyres, ils arrivèrent près d’un petit temple abandonné que la population locale présentait comme le lieu de naissance d’Apollon. Dans ce registre également, Orchomène semblait vouloir se mesurer à Thèbes, lieu de naissance d’Héraclès et de Dionysos, en revendiquant un dieu encore plus important. Cependant, le chemin emprunté par l’armée thébaine, bordé par le cours d’une rivière en crue, serpentait difficilement entre des marais d’un côté et des parois rocheuses de l’autre.
Soudain ils aperçurent le corps expéditionnaire spartiate qui débouchait d’un défilé étroit, juste en avant de leur position. Les Thébains étaient piégés, dépassés par une force qui leur était au moins deux fois, sinon quatre fois supérieure en nombre. Un soldat exprima tout haut sa panique : « Nous sommes tombés aux mains des ennemis ! » Pélopidas répliqua calmement : « Pourquoi ne pas dire plutôt que ce sont eux qui sont tombés
entre nos mains 34 ? » En l’espace de quelques minutes, il déploya le Bataillon sacré pour le combat, en formation la plus dense possible. Jamais il n’aurait recherché cet engagement, mais, puisqu’il se présentait à lui, il était bien décidé à l’emporter.
Les Spartiates furent surpris, eux aussi, par cette rencontre si soudaine. Mais le programme d’entraînement de toute leur vie les avait préparés pour de tels moments. Au commandement, les chefs de rang se détachèrent de la colonne en marche et se mirent en formation de phalange. Les deux polémarques spartiates qui commandaient le détachement, Gorgoléon et Théopompe, se placèrent en avant de leur ligne.
C’est Plutarque qui rapporte le mieux la suite des événements. Lorsque les deux fronts ennemis se rencontrèrent, Pélopidas et le Bataillon sacré chargèrent les deux polémarques visibles devant leur aile droite. Tous deux furent tués presque aussitôt. Les Spartiates furent renversés. Ils n’avaient jamais encore combattu le Bataillon sacré, dont ils ne connaissaient peut-être même pas l’existence. Lors de ce premier choc, il devint clair qu’ils faisaient face à une arme formidable.
Dans une bataille normale, les Lacédémoniens se seraient fiés à leur supériorité numérique pour déborder le Bataillon sacré et l’attaquer par les côtés. Mais, en cette occasion, ils s’ouvrirent en deux, comme pour laisser passer les Thébains à travers leurs rangs sans opposition. Déroutés par la perte de leurs chefs, ils voulaient rompre l’engagement ; ou peut-être pensaient-ils refermer leurs rangs et attaquer les Thébains par-derrière. Cela, comme l’avait écrit Xénophon au sujet de la bataille de Coronée, était le moyen le plus sûr et le plus sensé de sauver la face en remportant un succès limité.
Pélopidas ne se souciait pas, quant à lui, d’un tel scénario. Il fit passer le Bataillon au milieu des lignes ennemies, puis, se retournant, mena ses hommes de nouveau à l’attaque. Les Spartiates étaient interdits. Privés de commandement, divisés en deux moitiés d’armée, ils rompirent le combat et se retirèrent précipitamment en direction d’Orchomène. Pélopidas les poursuivit aussi loin qu’il put, puis s’arrêta, craignant d’être attiré dans un piège. Il ramena le Bataillon sur le champ de bataille où les hommes dépouillèrent les morts lacédémoniens et érigèrent un trophée avec les armes capturées, pour célébrer la victoire de Thèbes.
La bataille de Tégyres n’a peut-être pas duré plus d’une heure, mais son retentissement fut immense. Nulle armée de terre n’avait encore tenu tête aux Spartiates comme l’avait fait le Bataillon sacré, d’autant qu’elle était
inférieure en nombre et qu’elle avait été prise par surprise. Plutarque 35 – qui n’oublie pas qu’il était béotien – souligne l’importance de l’événement : « Cette bataille fut la première qui enseigna aux autres Grecs que l’Eurotas et le territoire situé entre Babyca et Cnacion n’étaient pas les seuls à produire des combattants doués pour la guerre », écrit-il en citant les sites de Sparte et de son fleuve. Les Spartiates n’étaient invincibles, dit-il, que quand ils en avaient l’air ; leur réputation avait toujours constitué leur arme la plus puissante. Et le Bataillon sacré venait de lui porter un coup majeur.
L’historien Diodore de Sicile dresse le même constat au sujet de
Tégyres : « Jamais un pareil événement ne s’était produit auparavant 36 », écrit-il au sujet de la victoire thébaine, soulignant que jamais encore une force inférieure en nombre n’avait battu Sparte. « Aussi les Thébains furent-ils remplis de fierté ; leur réputation de vaillance se répandait, et il était désormais évident qu’ils prétendaient à l’hégémonie sur la Grèce. » C’était, poursuit Diodore, « un exploit qui mérite d’être rapporté ». En revanche, un autre historien ne partageait pas cette opinion : Xénophon, partisan de Sparte, fit tout pour effacer Tégyres des mémoires, en l’omettant complètement de ses Helléniques.
Pélopidas tira tous les enseignements du succès de Tégyres.
Contrairement à son prédécesseur Gorgidas 37 qui avait dispersé le Bataillon sur la ligne de front d’une phalange élargie, lui avait décidé de l’employer en bloc en le faisant manœuvrer comme une unité d’infanterie indissociable. Il l’avait précipité de toute sa masse – telle une pointe de lance composée d’hommes – sur un point précis de la ligne spartiate, provoquant la mort des deux polémarques au moment de l’impact. Une fois que ce projectile vivant eut atteint sa cible, le cours de la bataille s’était renversé.
À partir de ce moment, Pélopidas décida de conserver toujours le Bataillon en formation serrée, même lorsqu’il combattait au sein de l’armée béotienne élargie. Il avait pleinement conscience que le secret de sa force résidait dans sa densité même, fruit d’une cohésion cimentée par l’erôs. C’était exactement ce qu’avait dit un autre dirigeant thébain, Pamménès, en commentant un passage de l’Iliade d’Homère. Ce passage recommandait d’aligner les soldats par tribus et par clans, voisins et alliés placés côte à côte. Mieux encore, dit Pamménès, qu’ils soient alignés en couples afin que, « les uns par tendresse pour leurs éromènes, et les autres par crainte d’être indignes de leurs érastes, ils se tiennent fermement face au danger
sous les yeux l’un de l’autre 38 ».
Pélopidas demeura à la tête du Bataillon sacré. Les Thébains le choisirent, année après année, pour occuper ce poste prestigieux, qui convenait parfaitement à un homme de thumos et d’erôs. C’est encore lui qui commandera le Bataillon, quatre ans plus tard, lors de son épreuve la plus rude, quand Agésilas repartira en guerre contre ces Thébains aux semelles de bois.
Détail d’un dessin du carnet de fouilles de l’archéologue Panagiotis
Stamatakis (1880).
1. Le poète romain Horace (Épîtres, II, 1, 244) évoque un prince (Alexandre le Grand) dont les
goûts littéraires montraient qu’il « semblait n’avoir jamais respiré que l’air épais de la Béotie ».
2. L’expression provient d’une pièce aujourd’hui perdue de l’auteur comique Cratinos (frag.
310). Athénée (Deipnosophistes, X, 4) recense onze insultes liées aux mœurs béotiennes, la
plupart concernant l’attachement des Béotiens à la nourriture.
3. Citation extraite de Cicéron, Traité du destin, 7. La citation de Cornelius Nepos qui suit est
extraite de son Alcibiade, 11, 3.
4. Les commentaires d’Éphore sont parvenus jusqu’à nous par le géographe Strabon
(Géographie, IX, 2).
5. Aux yeux de la plupart des Grecs, « Mède » et « Perse » étaient des synonymes, bien que
désignant des peuples distincts. Les professeurs d’histoire aiment dire par jeu à leurs élèves que
« le Mède de l’un est le Perse de l’autre ».
6. Les Helléniques d’Oxyrhynque, papyrus ainsi nommés d’après le nom du site de leur
découverte, en Égypte, comprennent des fragments d’un traité historique du e IV siècle rédigé par
un auteur inconnu. Les fragments subsistants livrent beaucoup d’informations sur la Ligue
béotienne. Voir la présentation de Cartledge, 2000.
7. Plutarque, Agésilas, 20, 6.
8. L’épisode est rapporté par Xénophon, Helléniques, V, 4, 17-18.
9. Les Spartiates employaient plutôt le mot eispnêlas, « amoureux, soupirant ».
10. Voir l’étude de Paul Cartledge dans « The Politics of Spartan Pederasty », Proceedings of
the Cambridge Philological Society 30 (1981), p. 17-36.
11. Plutarque, Agésilas, 3, et Pausanias, Description de la Grèce, III, 8, 9.
12. Plutarque (Agésilas, 20) prétend que le but d’Agésilas était de démontrer, par une sorte de
provocation, qu’on pouvait tout obtenir à force d’argent, même la victoire d’une femme dans la
course de chars. On peut supposer qu’il poursuivait également d’autres objectifs plus
directement intéressés.
13. Je rejoins ici l’opinion de Stylianou (1988, p. 125) : « Peut-être posait-il ainsi un acte
d’irritation et de puissance de Sparte pour anticiper le refus des Thébains de répondre à sa
demande de contingents adressée aux autres cités. »
14. Xénophon, Helléniques, VII, 1, 34.
15. Pour nous, Artaxerxès II. Les Grecs avaient recours à des épithètes plutôt qu’à des chiffres,
pour distinguer entre eux les rois porteurs du même nom.
16. Xénophon, qui était présent, approuve Agésilas qui n’a justement pas fait cette manœuvre
(Helléniques, IV, 3, 19), mais son ton donne l’impression qu’il défend le roi contre les critiques
de sa stratégie ; dans Agésilas (2, 12), il exprime lui-même cette critique.
17. Citation extraite d’Agésilas, 2, 12, 14.
18. Aucune de nos sources ne précise l’itinéraire de retour emprunté par Agésilas après
Coronée, mais Xénophon le situe à Delphes peu de temps après. On peut supposer qu’il fut
transporté par bateau avec ses troupes à travers le golfe de Corinthe.
19. Par convention, on écrit le mot « Roi » avec une majuscule lorsqu’il est question du Grand
Roi de Perse.
20. Les indications sur une participation thébaine à la bataille de Mantinée sont minces
(Plutarque, Pélopidas, 4, et Pausanias, Description de la Grèce, IX, 3, 1, sans confirmation de
Diodore de Sicile), et cette présence a été mise en doute par certains historiens. D’accord avec
Cawkwell (1972, p. 257), je considère que ces discussions sont assez spécieuses. Pour un avis
contraire, cf. J. Buckler, « The Alleged Theban-Spartan Alliance of 386 B.C. », Eranos 78
(1980), p. 179-185. L’édition Loeb du Pélopidas de Plutarque avance de manière très
improbable que les deux hommes combattirent à Mantinée en 418 avant J.-C., à une époque où
ils étaient enfants voire pas encore nés, plutôt qu’en 385.
21. Xénophon, Helléniques, IV, 5, 18.
22. Le récit qui suit se fonde sur Plutarque, Pélopidas, 4.
23. Xénophon, Helléniques, V, 3, 27.
24. Xénophon, Helléniques, V, 4, 20. En revanche, Plutarque et Diodore de Sicile crurent que le
complot avait été initié par Cléombrote, théorie avancée tout d’abord par Éphore (et Xénophon
confirme que Cléombrote avait installé Sphodrias à Thespies). Un intéressant article de R. M.
Kallett-Marx suggère que Sphodrias n’aurait jamais eu l’intention d’atteindre le Pirée, mais
voulait seulement tirer un coup de semonce sur les Athéniens (« Athens, Thebes, and the
Foundation of the Second Athenian League », Classical Antiquity 4 [1985], p. 127 et suiv.
Également précieux, David Rice, « Xenophon, Diodorus and the Year 379/378 BC:
Reconstruction and Reappraisal », Yale Classical Studies 24 (1975), p. 95-130.
25. À moins qu’elle n’en eût déjà été membre. La chronologie précise de cette séquence est
discutée.
26. Anecdote tirée de Plutarque, Apophtegmes de rois et de généraux, 47.
27. Sur cette stratégie inhabituelle, voir J. G. De Voto, « Agesilaos in Boiotia in 378 and 377
BC », Ancient History Bulletin 1 (1987), p. 75-82, et Mark Munn, « Agesilaos’ Boiotian
Campaign and the Theban Stockade of 378-377 BC », Classical Antiquity 6 (1987), p. 106-138.
28. Xénophon, Agésilas, 2, 7.
29. Les qualités de chef de Chabrias lors de cet engagement crucial et l’érection subséquente de
sa statue à Athènes sont analysées par John Buckler dans « A Second Look at the Monument of
Chabrias », Hesperia 41 (1972), p. 466-474.
30. Comme le montre une anecdote rapportée par Plutarque (Agésilas, 26), qui datait
probablement de cette seconde expédition en Béotie. La boutade d’Antalcidas qui suit figure
dans le même chapitre et dans trois autres textes de Plutarque.
31. L’expression est attribuée à Épaminondas par Plutarque (Marcellus, 21). Les danses
grecques étaient exécutées sur de larges aires circulaires planes, souvent entourées des gradins
d’un amphithéâtre, telles les plaines de Béotie environnées de collines.
32. Cette déclaration apparaît dans Pélopidas, 4, 3 (et s’applique aussi à Épaminondas). Les
anecdotes qui suivent sont extraites du chapitre précédent et de 20. Sur la conception de
Plutarque de l’erôs en général, voir Philip Stadter, « Subject to the Erotic: Male Sexual
Behaviour in Plutarch », in Doreen Innes, Harry Hine et Christopher Pelling (éd.), Ethics and
Rhetoric, Oxford et New York, 1995, p. 221-236.
33. Une théorie fait dériver notre « thym » de ce mot grec, reflétant une croyance populaire
attribuant à cette plante la capacité de renforcer le courage.
34. Plutarque, Pélopidas, 17, 2.
35. La citation suivante (et le récit de la bataille des pages précédentes) est extraite de
Pélopidas, 17.
36. Bibliothèque historique, XV, 37.
37. Gorgidas disparaît de toutes les chroniques historiques après 378 ; peut-être fût-il tué au
combat.
38. Plutarque, Pélopidas, 18, 3.
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