Le Bataillon sacré
3 - Des philosophes sous les armes - (375-juin 371 avant J.-C.)
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Des philosophes sous les armes
(375-juin 371 avant J.-C.)
Pratiquement au moment où George Ledwell Taylor découvrait le Lion de Chéronée, au début du e XIX siècle, le monde « découvrait » ou disons
plutôt reconnaissait que l’attirance sexuelle ne revêtait pas forcément une nature unique. Il n’existait encore aucun mot pour nommer les hommes qui aimaient les hommes (ou les femmes aimant d’autres femmes), et nul débat public ne s’était encore engagé sur le sujet. C’est grâce aux textes grecs de l’époque du Bataillon sacré et grâce au Bataillon lui-même que l’erôs masculin est devenu visible aux yeux de ceux qui en ignoraient tout.
Le Banquet et le Phèdre de Platon, avec leurs discussions franches des passions des erastai et des erômenoi, furent les premières sources de cette révélation, mais la légende du Bataillon sacré joua aussi son rôle (et dans la mesure où le Banquet mentionne une armée constituée de couples d’amants, semblable au Bataillon, il est parfois difficile de discerner à quoi il est fait référence). Les Spartiates pesaient lourd également dans cette prise de conscience, car diverses sources grecques évoquaient les liens amoureux encouragés par l’État entre soldats jeunes et plus âgés au sein de l’armée lacédémonienne. Les savants du e XIX siècle découvrirent avec surprise que, dans les cas des trois cités principales – Athènes, Sparte et Thèbes –, l’éros masculin était considéré comme une source de vertu morale et de puissance militaire, en opposition complète avec les préjugés de leur temps.
Le savant allemand Karl Otfried Müller fut parmi les premiers à se frotter à cet apparent paradoxe. En 1824, dans son étude des peuples doriens de la Grèce, centrée principalement sur les Spartiates, il examine deux récits qui mettent en scène des couples d’amants combattant côte à côte dans la bataille. Relevant que les « sentiments » à l’œuvre dans de tels couples étaient partagés par un grand nombre de Grecs, Müller se demande, avec une certaine angoisse, si de tels sentiments s’accompagnaient parfois d’un passage à l’acte. « Restons mesurés, et gardons-nous de projeter une telle noirceur sur une large partie de l’humanité », implore-t-il. Avant de répondre par la négative, sans la moindre ambiguïté. Les Doriens n’étaient « amants » que dans un sens strictement spirituel, souligne-t-il ; il était inconcevable que des hommes aussi vertueux aient pu s’adonner réellement à « un crime aussi horrible [que des relations sexuelles entre hommes]… ».
L’étude de Müller parut en Angleterre en 1830 sous le titre The History
and Antiquities of the Doric Race 1 et eut de nombreux lecteurs pendant des décennies (on a pu détecter son influence dans le choix par Oscar Wilde du nom du héros homosexuel de son roman de 1890, Le Portrait de Dorian Gray). Il était désormais admis que les Doriens, et les Grecs en général, étaient portés vers des « sentiments » homoérotiques, même si Müller insistait sur le fait qu’il n’y avait jamais de passage à l’acte. Parmi les savants qui s’intéressaient aux travaux de Müller se détachait la figure de Benjamin Jowett, traducteur et professeur à Oxford, qui se débattait également avec la signification des écrits grecs sur l’éros masculin.
Jowett qui était lui-même asexuel et homophobe 2 n’en n’était pas moins profondément intrigué par le Banquet et le Phèdre de Platon, textes qu’il
avait contribué à introduire au programme d’Oxford 3. Il reconnaissait pleinement l’immense valeur humaniste de ces œuvres, sans pouvoir se résoudre à admettre leur idéalisation de l’éros masculin, si évidente à nos yeux. Comme Müller l’avait fait avec ses Doriens, Jowett trouva des moyens ingénieux de contourner le problème. Ainsi écrivit-il dans l’introduction de sa traduction du Phèdre : « Ce que Platon dit des amours des hommes doit être transféré sur les amours des femmes, préalable qui nous permettra d’attribuer une signification sérieuse à ses paroles. » En définitive, il décida (comme nous le verrons plus loin) que les discussions de Platon sur l’éros étaient purement métaphoriques.
Au même moment, une rencontre très différente avec Platon naissait de l’autre côté de l’Atlantique. Le poète américain Walt Whitman était fasciné par le Phèdre précisément parce que ce dialogue affirmait les passions homoérotiques qui étaient les siennes ; ses notes de lecture en soulignent les passages les plus ouvertement sensuels. Ses Feuilles d’herbe (Leaves of Grass)qui parurent en 1855 (l’année où Jowett devint Regius Professor of Greek à Oxford) insufflaient un renouveau de vie et de vigueur dans l’idéal grec de l’amour masculin entre soldats. Whitman pousse l’exploration de cet idéal dans une série de poèmes insérée dans son recueil et intitulée Calamos, d’après le nom d’un jeune homme qui s’était laissé mourir de désespoir après la noyade de son amant et fut ensuite transformé en roseau des marais.
L’un des poèmes les plus intenses de la série, le numéro 34, I dream’d in a dream…, semblait inspiré par le Banquet de Platon ou par le Bataillon
sacré de Thèbes (car Whitman était aussi un lecteur des 4 Vies de Plutarque
où se trouve la description la plus complète du Bataillon). Dans les manuscrits originaux de Whitman, le poète imagine une cité utopique régie par l’éros masculin :
I dream’d in a dream of a city where all men were like brothers,
O I saw them tenderly, love each other – I often saw them, in numbers, walking hand in hand,
I dream’d that was the city of robust friends – Nothing was greater than manly love – it led the rest,
It was seen every hour in the actions of men of that city, and in all their looks and words.
Ce poème a été comparé au discours de Martin Luther King, I Have a
Dream (Je fais un rêve) 5 , pour sa ferveur et sa puissance de conviction.
Cependant, dans ses révisions avant la publication de l’édition de 1860 des Feuilles d’herbe, Whitman supprima la deuxième ligne – trop audacieuse pour son temps – et remplaça à la troisième ligne « l’amour des hommes »
par « l’amour robuste 6 ». D’autres poèmes de la série Calamos subirent des altérations semblables.
Deux années seulement après la publication du poème I dream’d in a dream, Karl Heinrich Ulrichs, un juriste allemand, devenait le premier homme de l’époque moderne à révéler publiquement son homosexualité. Ulrichs peut être considéré comme le fondateur du mouvement des droits des homosexuels par ses prises de parole et ses écrits sur ceux qu’il appelait « Uraniens », en empruntant un mot tiré du Banquet de Platon.
Le monde avait parcouru un long chemin en quarante ans, depuis que Karl Otfried Müller avait découvert le « crime » des soldats-amants doriens. Le Bataillon sacré de Thèbes avait joué un rôle dans cette évolution, à côté des écrits de Platon. Mais le monde avait encore beaucoup de progrès à faire.
*
* *
Thèbes avait réussi à repousser les invasions spartiates de 378 et 377, mais les dommages causés à ses récoltes étaient lourds. La ville était maintenant remplie d’exilés, des démocrates qui avaient fui les régimes imposés par Sparte durant son occupation de la Béotie. Tandis qu’Agésilas se retirait pour soigner sa jambe malade à Sparte, les Thébains durent avoir recours à des importations de nourriture pour compenser la pénurie qu’il avait déclenchée. Cette quête fut à l’origine d’un épisode qui intrigua
Xénophon, l’auteur des 7 Helléniques, car il avait trait à un problème toujours présent dans son esprit, celui de l’erôs.
Thèbes n’avait pas accès au rivage septentrional de la mer Noire (territoire de l’actuelle Ukraine), le grenier à blé d’où provenait une grande partie de l’approvisionnement d’Athènes. La cité devait se tourner vers le port de Pagases, en Thessalie, d’où s’était embarqué Jason, disait-on, à bord de l’Argo. Un autre Jason y occupait le pouvoir – Jason de Phères avec qui nous ferons bientôt plus amplement connaissance –, et Thèbes s’était alliée avec son régime. Deux navires de guerre furent envoyés à Pagases, en direction du nord, chargés de dix talents d’argent, une somme qui permettait d’acheter de grandes quantités de grain. Mais, pendant que la transaction se déroulait, la nouvelle de cette mission secrète parvint aux oreilles d’Alcétas, commandant d’une garnison spartiate stationnée à proximité.
Depuis la place fortifiée d’Oréos qui surveillait les passes étroites que ces navires devaient franchir, Alcétas lança une attaque surprise. Il s’empara des navires et des équipages qui retournaient à Thèbes, confisqua le grain et retint prisonniers les équipages – soit plusieurs centaines de Béotiens – sur l’acropole de la ville. Pendant un moment, on put se dire qu’Alcétas, obscur officier d’une lointaine position avancée, avait porté à Thèbes un coup plus dur que le grand Agésilas lui-même avec son armée de vingt mille hommes. Mais c’est là que l’erôs a joué son rôle maléfique.
Selon Xénophon, Alcétas était tombé amoureux d’un Oréen reconnu pour sa vertu et sa beauté. Xénophon qualifie ce dernier de pais, « garçon », mais cela ne désigne pas nécessairement l’extrême jeunesse ; le terme était souvent synonyme d’erômenos, un sujet masculin susceptible d’être adulte
mais plus jeune que son 8 erastês. Alcétas et son pais étaient liés par une passion partagée ; le garçon accompagnait son amant quand Alcétas se rendait dans les rues de la ville basse d’Oréos, ce qui arrivait fréquemment. Là, rapporte Xénophon, le Spartiate ne « quittait pas » le jeune homme – et cette seule mention suffit à laisser entendre à quel point il en était sans doute entiché.
Les prisonniers thébains remarquèrent cette tendance de leur ravisseur à disparaître. Il est vraisemblable qu’ils étaient beaucoup plus nombreux que les hommes de la garnison, car Oréos était une place secondaire et Sparte n’avait sûrement jamais imaginé qu’elle pourrait devenir un théâtre de guerre. Alors qu’Alcétas était parti pour l’une de ses escapades habituelles, les Thébains se soulevèrent et s’emparèrent de l’acropole, chassant (ou tuant) les soldats de la garnison. C’était comme une répétition sur une échelle réduite de la reprise de leur propre Cadmée, quatre années auparavant. Les Spartiates perdirent Oréos qui passa dans le camp de Thèbes. La route d’approvisionnement entre Thèbes et Pagases était rétablie, et les chargements de grain purent de nouveau circuler librement.
Xénophon ne consacre que quelques phrases à cet incident, mais nul autre auteur n’en fait mention. L’attention qu’il porte à la chute d’Alcétas
s’inscrit plus largement dans sa préoccupation au sujet de l’ 9 erôs masculin.
Il avait des réserves profondes sur les rapports sexuels entre hommes, convaincu qu’ils risquaient de compromettre la valeur militaire, plutôt que de la renforcer. Ces réticences aident à comprendre son parti pris flagrant, dans les Helléniques et d’autres écrits, en faveur de Sparte et contre Thèbes – qu’il a transmis aux historiens modernes, ne fût-ce qu’en les privant pour l’essentiel du point de vue thébain sur les faits.
Pour comprendre les sentiments de Xénophon sur l’erôs, il est utile d’étudier sa vie, l’une des plus remarquables de toute l’Antiquité. On peut la reconstituer en grande partie à travers ses œuvres qui ont largement survécu. Il a écrit une chronique de son temps, les Helléniques ; un éloge d’Agésilas ; une biographie semi-romancée d’un ancien souverain perse ; des essais, des manuels pratiques, des dialogues socratiques – tout cela constitue un corpus incroyablement vaste et varié. Son œuvre la plus connue aujourd’hui est un saisissant récit de survie, l’Anabase, histoire d’une armée de mercenaires grecs qui réussit à regagner la Grèce depuis le cœur de l’Irak moderne, en surmontant tous les obstacles et sans jamais cesser de combattre, sous le commandement de Xénophon lui-même.
L’autorité, sous une forme ou une autre, est au cœur de toutes les œuvres de Xénophon, qui n’était pas favorable au dêmos, bien qu’ayant grandi à Athènes. Dans n’importe quel contexte – que ce soit celui d’une armée, d’une ville, ou d’un foyer familial –, il souligne toujours la nécessité d’avoir des dirigeants solides, hommes d’une suprême rigueur morale. De tels hommes doivent posséder de nombreuses vertus, mais par-dessus tout celle qui les gouverne toutes, que Xénophon a appelée enkrateia, « la maîtrise de soi, la modération ». Elle constituait la force unique des Spartiates, tels que Xénophon les comprenait, et c’est pourquoi il voyait en eux les dirigeants naturels de la Grèce. Il sera ainsi l’un des plus fervents laconiens de son temps. Pourtant, ce n’est pas avec les Spartiates que Xénophon s’instruisit dans sa jeunesse sur l’enkrateia, mais auprès d’un Athénien entre deux âges, d’apparence disgraciée. Sa première rencontre avec Socrate eut lieu quand tous deux se retrouvèrent face à face au détour
d’une ruelle 10 ; Socrate barra le passage à Xénophon avec une canne. « Où va-t-on pour acheter des fruits et des légumes ? » lui demanda cet homme aux airs de gnome, et Xénophon lui indiqua la direction du marché. « Et où les hommes deviennent-ils vertueux et bons ? » repartit Socrate ; Xénophon dut convenir qu’il n’en savait rien. « Alors suis-moi et apprends », dit Socrate, et Xénophon obtempéra. Il se joignit au petit groupe de jeunes gens bien nés, dont Platon, qui accompagnaient Socrate dans les rues d’Athènes et écoutaient ses échanges acérés avec les élites de la cité. Plus tard, Xénophon rédigera des mémoires de ces entretiens, en partie pour voler au secours de la réputation de son maître (Socrate avait entre-temps été jugé et condamné à mort pour impiété et « corruption » de la jeunesse). Ses Mémoires sur Socrate, ou Mémorables, sont parvenus jusqu’à nous ; de même que l’Économique, l’Apologie de Socrate et le Banquet, œuvres philosophiques dont Socrate est l’acteur principal ou unique. Les deux dernières œuvres citées recoupent, par le titre et le contenu, celles de Platon, proche contemporain de Xénophon ; elles paraissent avoir été écrites en réponse à Platon, voire pour les réfuter (bien qu’on ne sache pas toujours lesquelles parurent en premier). Xénophon voyait dans Socrate un homme qui avait su surmonter l’avidité pour la nourriture et le vin, la quête de richesse et la passion pour les jeunes gens – un modèle d’enkrateia. Dans les Mémorables, il cite ainsi Socrate recommandant l’enkrateia qu’il voit
comme la « pierre d’assise de la vertu 11 » sans laquelle rien de bon ne peut être accompli. Pour illustrer son propos, le Socrate de Xénophon a recours au choix d’Héraclès, une fable moralisatrice. Héraclès, raconte-t-il, parvint un jour à un carrefour et ne savait quel chemin prendre. Une femme richement vêtue et très maquillée le pressa d’emprunter la route la plus facile, où il trouverait mets exquis, lits confortables et plaisirs charnels. Une autre femme, plus ordinaire et peu séduisante, lui présenta alors l’autre chemin, pierreux et raide, empreint de difficulté. Cette seconde femme portait le nom d’Aretê, « Vertu », tandis que la première s’appelait Eudaimonia, « Prospérité », ou Kakia, « Vice ». Sans surprise, Héraclès choisit le chemin le plus ardu.
Le Choix d’Héraclès était un thème prisé des peintres de la Renaissance.
Représenté ici par Lucas Cranach l’Ancien, Héraclès s’apprête à opter
pour la dure voie de la vertu et à rejeter le vice.
Xénophon lui-même était destiné à devenir un expert en chemins difficiles. Vers l’âge de trente ans, alors qu’il se trouvait encore à Athènes auprès de Socrate, il reçut une lettre d’un ami béotien, Proxénos. Cet homme venait de s’engager comme mercenaire auprès de Cyrus, un prince perse, et s’apprêtait à partir faire fortune en Orient. Proxénos pressait Xénophon de se joindre à lui, car Cyrus recrutait tous les soldats grecs qu’il pouvait trouver. Xénophon consulta Socrate qui ne se montra pas favorable : Cyrus était allié aux Spartiates, et un rapprochement avec lui ne devait guère sourire à un Athénien. Mais Xénophon passa outre. Se joignant à plusieurs milliers d’autres mercenaires – qui se feront connaître sous le nom des Dix Mille –, il s’enfonça profondément en Asie, pour une mission dont l’objectif réel se révélera bientôt : il s’agissait de détrôner le souverain régnant, le Grand Roi Artaxerxès, pour installer son frère Cyrus à sa place.
Peu de Grecs se seraient portés volontaires pour cette mission-là, mais lorsqu’ils découvrirent le but de l’expédition, il était trop tard pour revenir en arrière. Ils pénétrèrent en Mésopotamie, à la recherche de l’armée d’Artaxerxès, sans jamais savoir où ils la trouveraient. Lorsque, enfin, l’ennemi fut localisé près de Babylone – offrant le spectacle d’une immense tache sombre recouvrant la terre, parsemée d’éclairs de lumière provoqués par les reflets du soleil sur les armes de bronze –, les Grecs eurent très peu de temps pour se former en ordre de bataille. Cependant, leur discipline leur permit de tenir bon, et ils dominèrent aisément les hommes massés contre eux, dont un grand nombre s’enfuirent à la seule vue de leur phalange en position, impassible.
Par contraste, en un autre point du champ de bataille, Cyrus ne sut pas se contenir. Animé par la rage de tuer son frère, il s’enfonça profondément dans les rangs de l’armée d’Artaxerxès. Il fut alors désarçonné et tué, peut-être par son frère lui-même. Soudain, la victoire des Dix Mille se transforma en déroute.
Xénophon n’était encore alors qu’un simple soldat, livré aux hasards de la fortune. Il observait ses chefs, dont Proxénos, qui cherchaient le moyen de sortir de cette situation. Piégés en plein territoire perse, éloignés de toute voie maritime de retour, les Grecs étaient en grand péril, mais ils resteraient invincibles tant qu’ils parviendraient à conserver leur formation en phalange. Les Perses le savaient et conçurent un plan pour les obliger à y renoncer. Ils proposèrent aux Grecs de conclure une trêve puis invitèrent leurs commandants à venir parlementer sous la tente d’un dignitaire perse. Là, ils s’emparèrent traîtreusement de leurs visiteurs puis envoyèrent des cavaliers pour tuer les autres chefs. Un homme blessé parvint jusqu’au camp grec, tenant ses boyaux dans ses mains, pour dénoncer la trahison. D’un seul coup, les Dix Mille se retrouvaient privés de chefs.
Nulle parabole d’Héraclès ni enseignement de Socrate n’auraient pu préparer Xénophon à cette horrible nuit. Dans le camp grec, les hommes se laissaient tomber là où ils se trouvaient, sans plus se soucier de ce qui arriverait. Cependant, les dieux qui devaient veiller sur Xénophon lui envoyèrent un rêve saisissant : à Athènes, la foudre tombait sur la maison de son père qu’elle enflammait. Cette vision pouvait être interprétée comme un présage de désastre, mais Xénophon voulut y trouver une raison d’espérer : au milieu du danger, une grande lumière émanant de Zeus avait brillé. C’était encore la pleine nuit, mais il se leva et réunit les hommes qu’il connaissait le mieux, pour commencer à ébaucher ensemble un plan. L’armée allait avoir besoin de nouveaux généraux, et Xénophon lui-même fut choisi pour être l’un d’eux. Son sang-froid et sa volonté de survivre le désignaient pour assumer un commandement.
L’hiver approchait, et les Grecs avaient devant eux un périple laborieux. Il leur fallait progresser en privilégiant les terrains accidentés, car, s’ils descendaient en terrain découvert comme celui des plaines qu’ils avaient traversées en venant, les Perses auraient tôt fait de les tailler en pièces. Ils marchèrent vers le nord à travers des montagnes hostiles, harcelés sans cesse par les Perses et par les rudes tribus locales qui s’opposaient violemment au passage de ces étrangers. Les hommes subirent des pertes ici et là, tombant sous les flèches et les pierres des assaillants ou succombant sous les assauts du vent et du froid, en particulier quand une tempête de neige faillit ensevelir toute leur armée. Xénophon parvint toutefois à entretenir le moral des hommes et à maintenir l’ordre. Il modifiait la formation de la troupe suivant les circonstances, tantôt en carré d’infanterie, tantôt en colonnes serrées, et réussit finalement à ramener les hommes à bon port. Un jour, au nord de l’Asie Mineure, des éclaireurs qui étaient montés sur une colline distinguèrent les eaux de la mer Noire qui scintillaient au loin. Des hurlements éclatèrent et se répercutèrent à travers les rangs de l’armée : Thalatta ! – la mer !
Xénophon était parti vers l’Orient pour s’enrichir et il y parvint en partie. Il avait ordonné aux Grecs de détruire une grande partie de leur butin, trop encombrante pour être transportée sur les chemins de montagne. Ils n’en avaient pas moins rapporté assez pour le vendre à l’arrivée et disposer d’une belle somme à se partager. Mais combien plus précieuse encore pour Xénophon fut la gloire d’avoir réussi à ramener les Dix Mille dans leur patrie ! Cette réputation allait devenir son principal moyen de subsistance ; en effet, dans le courant des années 390, il apprit que les Athéniens l’avaient banni, le privant de ses droits de citoyen et confisquant ses biens. Il n’était plus question de rentrer chez lui. Aussi s’attarda-t-il en Asie Mineure ; et, avec ceux des Dix Mille qui avaient décidé de rester sous les armes, il constitua une armée privée qui avait prouvé sa valeur et était prête à se louer au plus offrant.
Les hasards du calendrier se montrèrent favorables à Xénophon. Les Spartiates venaient de lancer leur campagne asiatique et avaient justement grand besoin de vétérans confirmés. Xénophon s’enrôla auprès d’eux pour combattre les Perses en Asie Mineure. Bientôt, Agésilas arriva pour prendre la tête de la campagne et commander la coalition grecque – qui comprenait maintenant le corps d’armée commandé par Xénophon. Le grand capitaine mercenaire attacha ses pas à ceux du grand roi-guerrier. Désormais, un lien puissant les réunissait.
Xénophon trouva en Agésilas son idéal éthique, son modèle d’enkrateia. Voilà un roi à qui revenait double ration aux repas mais qui renonçait à sa part pour la redistribuer à ses officiers ; qui dédaignait le sommeil et le vin, et ne cherchait pas à s’abriter contre le mauvais temps ; qui méprisait la richesse et les objets luxueux (en dépit du butin considérable qu’il avait remporté au cours de sa campagne asiatique). C’était un Socrate sous les armes, qui fascinait Xénophon. Plus tard, il le mettra sur un piédestal dans ses écrits, en particulier dans son portrait biographique qui prend sa défense sur chaque point controversé et le célèbre comme un parangon de vertu.
Aux yeux de Xénophon, l’épreuve la plus difficile pour Agésilas et pour tous les hommes spartiates résidait dans l’erôs, le plus puissant des appétits. Xénophon savait bien que le système spartiate encourageait les relations masculines et que les soldats lacédémoniens, jusqu’aux rois eux-mêmes, éprouvaient du désir pour d’autres hommes ; mais étrangement, il s’obstinait (comme on le verra plus loin) à souligner le fait qu’ils ne cédaient jamais charnellement à ce désir. Agésilas lui fournit un modèle de
cette abstinence 12. Pendant qu’il guerroyait en Asie, Agésilas tomba amoureux d’un beau jeune homme, Mégabatès, fils d’un allié perse. Pour les Perses, il était d’usage de se saluer par un baiser ; pourtant, Xénophon relève que le roi spartiate se recula quand Mégabatès voulut l’embrasser. « Il y a beaucoup plus d’hommes capables de triompher des ennemis que de tels sentiments », s’extasie Xénophon. Il note en outre qu’Agésilas logeait toujours dans des lieux publics quand il était en campagne, preuve qu’il ne s’autorisait aucun relâchement sexuel.
C’était bien là le chef dont Sparte avait besoin ; et, si Agésilas pouvait diriger Sparte, alors celle-ci pouvait diriger la Grèce – ce qui correspondait aux attentes de Xénophon. Dans sa vision rigoureuse du monde, ou du moins dans celle qu’il attribuait à Socrate, les affaires étrangères se résumaient forcément à deux situations : dominer ou être dominé, conquérir ou être conquis. Nul ne pouvait choisir de s’extraire de cette réalité afin de se livrer à la quête de la richesse ou du plaisir. Le monde était composé de maîtres et d’esclaves, et les Spartiates étaient ses maîtres naturels. Eux seuls étaient capables de raviver les énergies défaillantes de l’Hellade. Porté par ces aspirations, Xénophon devint un des officiers de l’état-major d’Agésilas qu’il accompagna jusqu’à son retour d’Asie quand le roi fut rappelé à Sparte en 395.
Xénophon avait alors atteint le milieu de la quarantaine, et il était apatride. Comme l’armée spartiate qu’il servait rentrait à Sparte en traversant la Grèce, Xénophon se retrouva en situation de combattre les Athéniens, ses anciens compatriotes, et les Thébains, à Coronée. C’est dans cette bataille qu’Agésilas fut grièvement blessé et que la progression de l’armée se trouva bloquée. Peut-être est-ce à cette occasion que Xénophon conçut la détestation de Thèbes qui imprègne tous ses écrits, notamment sa chronique historique des Helléniques. Thèbes s’était dressée en travers du chemin de son grand héros qu’elle avait presque réussi à tuer. Ces « pourceaux béotiens » (comme les appelaient certains), chaussés de socques de bois, étaient incapables, selon lui, d’assumer l’hégémonie sur l’Hellade, mais ils pouvaient en revanche fort bien contrecarrer l’ambition de Sparte, et il les maudissait pour cette raison.
À un moment donné, Xénophon, qui était désormais marié et père de deux fils, décida de quitter la vie militaire. Mais il demeura très proche de Sparte. Sur la suggestion d’Agésilas, il envoya ses fils à Sparte afin qu’ils soient éduqués en suivant le rigoureux programme d’agôgê de la cité. Dans l’intervalle, Xénophon et sa femme Philésia s’établirent à Scillonte, dans le Péloponnèse occidental, sur un domaine octroyé par les autorités spartiates. L’endroit regorgeait de gibier et était arrosé par une rivière riche en coquillages et en poissons. Xénophon y menait une vie de noble campagnard, chassant le sanglier et le cerf, élevant des chevaux et dirigeant non plus une armée mais une nombreuse troupe d’esclaves. Avec les profits retirés de son aventure en Asie, il éleva un sanctuaire dédié à la déesse Artémis, accomplissant un vœu qu’il avait fait lorsqu’il était à la tête des Dix Mille. Dans cette enceinte sacrée, il organisa une célébration annuelle au cours de laquelle étaient distribués à la population locale du pain, du vin et de la viande. Et surtout, il écrivait de plus en plus.
La gamme de ses sujets d’intérêt était illimitée. Étant passé de la philosophie à l’état de soldat puis à celui de gentilhomme provincial, athénien de naissance devenu spartiate d’adoption, Xénophon avait une connaissance étendue du monde et écrivait sur tout ce qu’il connaissait. Il s’occupait de sujets pratiques – comment gérer un foyer, dresser un cheval de cavalerie ou entretenir une meute de chiens de chasse – aussi bien que de questions éthiques et morales. Dans toutes ces œuvres variées reviennent sans cesse la question du leadership et les réponses que semblaient offrir Agésilas et Sparte.
Fasciné par la puissance de Sparte, Xénophon s’efforcera d’en analyser
les sources dans un essai plus tardif, la 13 Constitution des Lacédémoniens. Il
jugeait que les lois édictées par Lycurgue, mythique législateur antique de Sparte, expliquaient la supériorité incontestable de Sparte en Grèce. Ces lois maintenaient les Spartiates sur le dur chemin d’Aretê, la vertu. Les mets fins, le plaisir du vin et la richesse personnelle étaient refusés aux Spartiates, de même que les joies que pouvaient trouver les aînés dans l’erôs pour leurs bien-aimés. Lycurgue avait prohibé la satisfaction du désir homoérotique, prétendit Xénophon, aussi strictement que l’inceste. Nul autre auteur grec n’a dressé un parallèle aussi cru ni évoqué une telle loi.
À l’exact opposé de cette chaste Sparte se tenaient les Thébains, lesquels encourageaient, quant à eux, les couples masculins, avec leur Bataillon sacré fondé sur les liens de l’amour érotique. Xénophon a montré son mépris pour Thèbes dans ses Helléniques : il la passe sous silence chaque fois que possible. Par ailleurs, comme on le verra au chapitre suivant, dans son Banquet, il s’efforce de prouver que les hommes du Bataillon sacré étaient des lâches et non des héros, et que les conceptions thébaines sur l’erôs étaient profondément dépravées. Sur ce point, il était en désaccord avec Platon, son condisciple socratique et auteur d’un autre Banquet.
Tel était l’homme qui avait relaté la chute d’Oréos en l’imputant à une erreur commise par un Spartiate trop amoureux. Si Alcétas n’avait pas succombé au pouvoir de l’erôs, Thèbes se serait retrouvée à genoux et forcée de revenir dans l’orbite de Sparte. Au contraire, les pourceaux de Béotie avaient pu se nourrir, et les guerres s’étaient poursuivies de plus belle. C’était à Agésilas qu’il reviendrait d’y mettre un terme, si toutefois sa jambe guérissait un jour.
Chez les anciens Grecs, la philosophie et le métier des armes allaient souvent de concert, beaucoup plus que dans les temps modernes. Plusieurs disciples de Socrate se couvrirent de gloire sur le champ de bataille, à l’exemple de Xénophon, ou dirigèrent les gouvernements de certaines cités-États. Dans sa République, une œuvre sans doute écrite aux alentours de la libération de Thèbes, Platon imagine un État idéal dans lequel une caste de guerriers, appelés les Gardiens, serait entraînée à penser autant qu’à combattre. Mais les philosophes en armes ne se trouvaient pas qu’à Athènes, parmi les étudiants de l’Académie de Platon. Un Béotien mérite également ce titre : Épaminondas de Thèbes, l’homme qui, le jour du complot du solstice, ne voulut pas lever la main sur des compatriotes.
Son histoire, comme celle de Xénophon, se rattache à un maître inspirant et remonte même plus haut, jusqu’au plus grand des esprits, celui qui avait instruit les enseignants de son maître.
Environ soixante-quinze ans avant le soulèvement et l’ascension de Thèbes, dans une lointaine région de l’Hellade située sur la semelle de la Botte italienne, alors colonisée par les Grecs, vivait un homme du nom de Lysis, dans la ville de Crotone. Il appartenait à une sorte de mystérieuse communauté religieuse qui fut l’un des premiers mouvements mystico-religieux à se développer sur le sol européen.
À l’instar de maintes sectes modernes, le groupe révérait un saint homme, alors décédé, qu’il reconnaissait pour fondateur et guide. Ce sage avait enseigné que toutes les choses étaient faites de nombres et que les nombres pouvaient se traduire en musique. Pour lui, la musique et les nombres contenaient les secrets du cosmos. Il avait expliqué à ses disciples le pouvoir du tetraktys (le nombre quaternaire), représenté dans un triangle équilatéral composé de dix points. Il voyait dans cette forme les rapports parfaits entre musique et mathématique, et la structure même de l’univers – car les dix points représentaient dix corps célestes (les sept planètes observables à l’œil nu, plus le soleil et la lune et, pour arrondir jusqu’à dix, une « anti-terre » invisible, car cachée derrière le soleil). Chacun de ces corps émettait une note musicale en se mouvant dans l’espace et remplissait le cosmos de l’harmonie des sphères.
Ce saint homme était Pythagore. Aujourd’hui, on le connaît surtout pour le théorème qui porte son nom, une formule qui permet de trouver la longueur de l’hypoténuse. Pourtant, le réduire à cette équation – alors qu’il n’a peut-être fait que transmettre une découverte revenant à un autre – équivaudrait à réduire Léonard de Vinci à la peinture de La Joconde. Pythagore appliquait son cadre de pensée à la cosmologie, la théologie, l’éthique, et jusqu’aux détails infimes de la vie quotidienne. Il enseigna à ses disciples des pratiques destinées à atteindre la pureté, où le régime végétarien était essentiel. Même la façon d’enfiler ses chaussures pouvait être un chemin vers le divin : toujours commencer par le pied droit, plus saint que le gauche. Dans la communauté qu’il dirigeait, tous les aspects de la vie, y compris la vie amoureuse, étaient soumis à de telles prescriptions.
Pythagore prétendait avoir vécu plusieurs vies avant sa naissance. Il croyait à la transmigration des âmes, doctrine qui sera adaptée plus tard (avec d’autres enseignements de Pythagore) par Platon. Il assurait qu’Hermès, le dieu qui l’avait engendré en premier, avait donné à son âme le pouvoir de conserver la trace de ses vies passées. Il aurait ainsi été entre autres un héros de la guerre de Troie, un sage, un pêcheur, ainsi que diverses incarnations de plantes et d’animaux. L’idée qu’il avait traversé le temps et qu’il pouvait se souvenir de tout ce qu’il avait vu contribua à lui forger une réputation d’être semi-divin (certains pensaient qu’il l’avait renforcée encore par charlatanisme : une rumeur disait qu’il avait aménagé
une chambre souterraine dans sa maison 14 pour s’y cacher puis émerger au bout d’un mois, l’air cadavérique et squelettique, et clamer qu’il revenait de l’Hadès).
Les pythagoriciens formaient un cercle fermé autour du Maître, et l’entrée dans le groupe était étroitement contrôlée. Cette fermeture était une source de tensions avec les exclus. À Crotone, un postulant éconduit mena une attaque violente contre le lieu de réunion du groupe, et Pythagore dut prendre la fuite. Plus tard, après la mort du Maître – ou, comme il le professait, après sa translation dans une autre vie –, la secte retournera à Crotone où elle se reconstituera.
C’est là que Lysis rejoignit le groupe, sans doute dans les années 460 avant J.-C. Il appartenait à la troisième génération de pythagoriciens, trop jeune pour avoir connu le Maître mais instruit par ceux qui, eux, l’avaient fréquenté. Ces héritiers des enseignements sacrés recommencèrent à se tenir à l’écart de leurs concitoyens de Crotone et s’attirèrent de nouveau leur défiance. Un jour, alors que les chefs du mouvement étaient réunis dans la maison de l’un des membres, leurs ennemis décidèrent d’en finir avec eux. Ils entassèrent des matières combustibles tout autour des murs de la maison et y mirent le feu. Seuls deux des hommes présents parvinrent à s’échapper du brasier, Lysis et un autre. Lysis prit la fuite et disparut pendant plusieurs décennies ; finalement, c’est à Thèbes qu’il réapparut.
Désormais parvenu à la moitié de son existence, Lysis, l’un des deux uniques survivants du massacre des pythagoriciens, fut recueilli par un Thébain de fortune médiocre, un aristocrate qui avait connu des jours meilleurs. Les deux fils de cet homme, Caphisias et Épaminondas, étaient jeunes et impressionnables. Les garçons regardèrent Lysis avec une admiration toute filiale ; il est même possible qu’ils furent adoptés
légalement par lui 15. Lysis passa sa vieillesse dans cette maisonnée, où il semble avoir vécu jusqu’à quatre-vingt-dix ans passés. Quand il mourut, vers 380 avant J.-C. – au moment de l’occupation spartiate de la Cadmée –, les deux garçons, devenus des jeunes hommes, l’ensevelirent dans le respect des rites pythagoriciens, comme ils en avaient reçu l’instruction (c’est sur sa tombe, comme nous l’avons vu, qu’Épaminondas rencontra un autre pythagoricien, Théanor, le matin de la révolution du solstice).
Qu’est-ce qu’Épaminondas avait appris de Lysis, dernier porteur de la flamme pythagoricienne ? Nous n’avons aucune information sur ce que fut son éducation ou sa pratique religieuse. Mais, si l’on en juge à l’aune de l’homme accompli qu’il devint, Épaminondas dut être impressionné par l’enkrateia, la maîtrise de soi, de Lysis, cette même vertu qu’admirait Xénophon chez Socrate. Comme Socrate, Lysis savait contrôler ses appétits, que ce fût à l’endroit de la nourriture, du sexe, de la richesse ou du pouvoir politique. Les pythagoriciens étaient connus pour leur aptitude à se contrôler dans tous ces registres ; certains d’entre eux étaient capables de rester assis devant des tables de banquet richement servies, en s’interdisant de toucher à un seul morceau ; ils étaient les premiers Grecs à pratiquer l’abstinence sexuelle (pendant certaines périodes de l’année). Et eux seuls écartaient la viande de leur régime alimentaire.
Sous la conduite de Lysis, Épaminondas grandit en sobriété et en force. Lui aussi pouvait rester assis, affamé, à la table de somptueux festins, pour renforcer sa maîtrise de soi ; il poussa même l’exercice un cran plus loin, en s’obligeant à regarder les esclaves en train de consommer les restes. Il se tenait à l’écart des dîners et des beuveries. Un jour, un ami l’invita à un
repas de fête 16, de ceux qui suivaient souvent un sacrifice aux dieux. En arrivant, Épaminondas découvrit une table recouverte de mets fins et de flacons d’huile parfumée pour oindre les invités. « Je pensais assister à un sacrifice rituel », aurait-il déclaré, « et non à une démonstration d’hubris ». L’emploi de ce mot très fort, dénonçant une forme d’arrogance offensante pour les dieux, est révélateur du profond dégoût qui devait être le sien.
Selon Plutarque, bien qu’indifférent aux plaisirs du manger et du boire, Épaminondas ressentait la chaleur de l’erôs autant que n’importe quel Thébain. Plutarque livre les noms de deux jeunes gens, Asopichos et Céphisodoros, qui furent à différents moments ses erômenoi. Malheureusement, le texte de l’essai de Plutarque sur l’amour, l’Erotikos, contient une lacune justement à l’endroit qui aurait pu nous en apprendre davantage. Épaminondas ne se maria jamais, choisissant une vie « célibataire » ou « solitaire », pour reprendre encore les mots de Plutarque, contrairement à Pélopidas qui eut femme et enfants. Le mot qu’utilise Plutarque, monotropos, implique plus qu’un simple célibat, plutôt une volonté de se tenir à l’écart de la société en général.
En raison de la modération de son caractère, Épaminondas pouvait paraître inoffensif durant les jours de l’occupation spartiate. Tandis que d’autres Thébains s’enfuirent à Athènes, lui demeura à Thèbes, conscient qu’il n’était pas une menace aux yeux des Laconiens, tant par son comportement de philosophe que par la relative pauvreté de sa famille. Il approchait alors probablement de la fin de la trentaine et se signalait par ses nombreuses qualités : honnêteté, générosité, éloquence, dispositions athlétiques. Il affinait encore ces dernières dans les gymnases et les pistes de course de Thèbes, convaincu que l’exercice physique, en particulier la lutte, constituait le meilleur des entraînements au combat. Pendant l’occupation, il encourageait ses amis à lutter avec les Spartiates ; de tels affrontements, pensait-il, ne pouvaient que redonner confiance à ses compatriotes et leur faire oublier leur peur des soldats de la garnison.
L’indifférence marquée d’Épaminondas à l’égard de la richesse, qualité qu’il attribuait aux enseignements de Lysis, était sans doute sa vertu primordiale. Elle allait se révéler comme l’un de ses principaux atouts politiques à une époque où les autres dirigeants pouvaient paraître suspects en raison de la corruption généralisée. Plutarque rapporte que, dès le début de sa carrière, Épaminondas avait déjà repoussé une énorme offre d’argent émanant d’un tyran de Thessalie, Jason de Phères – considéré par le Thébain comme un « amoureux (erastês) de la monarchie » –, qui ne pourrait cependant jamais corrompre « un homme du peuple vivant dans un État libre et indépendant » ; c’était son propre portrait qu’il esquissait par ces derniers mots.
Épaminondas était peut-être bien un « homme du peuple », mais certainement pas une tête brûlée. S’il appartenait au cercle de ceux qui entendaient libérer Thèbes, il n’en considérait pas moins le complot du solstice, avec son recours obligé à la violence, comme une erreur. Il préférait attendre qu’une occasion se présente pour libérer sa cité
« justement 17 », même si on ne savait pas avec certitude si ce moment arriverait ni quand il arriverait. Son propre frère, Caphisias, ne parvint pas à le convaincre. Au cours d’une dispute avec lui, Épaminondas exprima ses craintes : les chefs de la conjuration étaient peut-être capables de réserver leurs coups à quelques-uns seulement, mais des éléments moins modérés pourraient fort bien se répandre par les rues, hors de contrôle, et remplir la ville de cadavres. En outre, il fit remarquer qu’en cas de réussite du complot, le nouveau gouvernement de Thèbes aurait besoin d’hommes qui n’auraient pas les mains souillées de sang.
Même s’il s’est peut-être abstenu de prendre part aux violences du solstice afin d’être mieux à même d’assumer des responsabilités politiques, Épaminondas n’a pas cherché initialement à jouer les premiers rôles. Lorsque le jour se leva, à l’aube du 22 décembre, sur la première assemblée libre des Thébains depuis des années, Épaminondas s’avança pour saluer les chefs de la conjuration, Pélopidas et Melôn, et les reconnaître comme les nouveaux béotarques. Le dêmos approuva par acclamations et désigna également Gorgidas et Charon, au milieu des cris d’enthousiasme. Épaminondas se tint à l’écart. Pour le moment, Thèbes avait besoin d’hommes d’action plutôt que d’étudiants en philosophie.
S’il était largement respecté par ses compatriotes, Épaminondas ne jouissait pas forcément d’une approbation sans réserve. Beaucoup se méfiaient de son isolement volontaire, de son ascétisme et de sa hauteur de vue. Plutarque rapporte que le dêmos, afin de mettre sa fierté à l’épreuve,
décida un jour de le nommer telmarque 18, magistrat chargé des ordures et des eaux usées. Loin de se dérober, Épaminondas accomplit sa charge avec détermination, disant que ce n’était pas le poste qui distinguait l’homme, mais bien le contraire. De manière assez improbable, Plutarque prétend qu’il réussit même à transformer en charge honorable le ramassage des excréments dans les rues.
S’il se tenait à l’écart des beuveries et des festins, Épaminondas avait en revanche une passion pour la musique. Les Thébains excellaient tout particulièrement dans le jeu de l’aulos, un instrument à vent à double anche, et se délectaient de sa sonorité, proche de celle du hautbois. Épaminondas, qui était bon musicien lui-même, parrainait aussi des représentations publiques. Comme il n’avait jamais d’argent devant lui, il empruntait à Pélopidas les montants nécessaires pour financer ces événements. Il était resté très proche de son ami, incarnation du vrai soldat, dont il avait sauvé la vie lors de la bataille près de Mantinée. Ces deux-là formaient un attelage étrange mais complémentaire : un philosophe, athlète et musicien, qui avait refusé de verser le sang pendant le complot du solstice, et un homme d’action hardi qui, cette nuit-là, avait tué un chef laconien en combat singulier. Et cette association était destinée à durer.
Épaminondas a marqué les Grecs, puis plus tard les Romains, qui ont reconnu en lui un homme d’une moralité irréprochable. Un biographe romain, Cornelius Nepos, consacre un paragraphe remarquable à détailler ses qualités : « Il était modeste, prudent, grave ; profitant sagement des circonstances, habile dans la tactique, brave de sa personne et de la plus grande intrépidité ; tellement ami de la vérité, qu’il ne mentait point, même
par jeu 19… » L’énumération se poursuit encore et encore. Sur les deux douzaines de dirigeants présentés dans les vies rédigées par Cornelius Nepos qui nous sont parvenues, Épaminondas est le seul qui reçoit des louanges aussi vibrantes.
Par bien des aspects, Épaminondas pouvait apparaître comme une sorte de double inversé d’Agésilas, l’autre grand dirigeant grec de cette époque. Le premier se définissait par son attachement à la justice ; le second, par sa quête du pouvoir. Agésilas était un monarque issu d’une lignée vieille de plusieurs siècles ; Épaminondas, un magistrat public réélu dans ses fonctions année après année – à une exception près, comme on le verra. Ces deux personnalités écrasantes étaient campées de part et d’autre de la Grèce continentale, sur les bords opposés de l’isthme de Corinthe, durant toute la période d’existence du Bataillon sacré. Leurs vies seront déterminées, et dans un cas interrompue, par leurs affrontements, tout au long d’une décennie turbulente.
Le premier de ces affrontements ne se produisit pas sur le champ de bataille mais dans les enceintes de la diplomatie, à Sparte. Une fois de plus, la question en débat était celle de la Ligue béotienne.
Au fur et à mesure de l’effacement de la Paix du Roi, le besoin de nouvelles initiatives se faisait clairement sentir afin de parvenir à stabiliser la Grèce. Le pacte de 387 avant J.-C. avait échoué à mettre fin aux guerres, en dépit des promesses de son parrain, le Grand Roi de Perse, d’intervenir contre ceux qui le violeraient. En 375, Artaxerxès renvoya ses représentants royaux dans les cités grecques afin d’organiser des pourparlers visant à conclure un nouveau pacte. Cette fois encore, le Grand Roi réserva à Sparte l’honneur d’accueillir la conférence. Il avait besoin que les Grecs cessent de se battre entre eux, afin d’être disponibles en plus grand nombre pour combattre pour lui ; en effet, la révolte se poursuivait en Égypte, la plus riche des provinces de son empire.
La Paix de 375 réaffirmait la Paix du Roi, en imposant toutefois des mesures plus fortes, telles que le retrait des troupes d’occupation stationnées en garnison dans toute la Grèce. Cette clause profitait à Thèbes qui était encerclée par des villes pourvues de garnisons. Le nouveau traité était également avantageux pour Athènes, car il ne stipulait rien à l’encontre de sa nouvelle alliance maritime. En fait, les conditions du pacte faisaient ressortir le terrain perdu par Sparte qui n’avait plus d’autre choix que de faire des concessions à ses deux plus grandes rivales. Mais Sparte n’en demeurait pas moins chargée de faire respecter le traité et se voyait dotée par Artaxerxès des pouvoirs d’agir en son nom.
Les Athéniens exultaient devant la reconnaissance implicite par Sparte de leur nouvelle puissance navale. Leur stratégie portait ses fruits : en évitant de recourir à la coercition, elle leur permettait de se tenir du bon côté de la clause relative à l’autonomie. Dans l’année qui suivit la signature du pacte, Athènes commanda à son sculpteur le plus en vue, Céphisodote, une statue d’Eirênê, « la Paix », représentée sous les traits doux d’une jeune déesse portant un bébé souriant, Ploutos, « la Richesse ». Ce fut la première image personnifiée de la paix produite par les Grecs, et c’était aussi la première fois que la déesse était présentée comme la mère de la richesse incarnée.
Le message était clair : le traité allait rendre sa richesse à Athènes, appelée à être le nœud des échanges et du commerce avec le monde égéen. La domination maritime athénienne – remaniée pour être rendue compatible avec la Paix – était sur le point de renaître après des décennies de sommeil.
Copie romaine du groupe sculpté athénien représentant Eirênê (la Paix)
portant son enfant, Ploutos (la Richesse).
En réalité, le traité était mort avant même que la statue ne fût achevée. Un amiral athénien fut rappelé, relevé de sa mission, dès que le pacte fut signé, afin que les termes en soient respectés. Mais il fit une escale suspecte sur le chemin du retour. Il débarqua sur Zacynthe (Zante) un parti de démocrates qui avaient été exilés de cette île et comptaient la reprendre aux Laconiens au pouvoir. Ce débarquement fut considéré comme une violation du principe d’autonomie. Sparte jugea qu’Athènes avait enfreint le traité, et les deux cités se retrouvèrent bientôt en état de guerre. La Paix de 375 avait duré à peine quelques mois.
Entre-temps, les Thébains poursuivaient leur propre objectif, la reconstruction de la Ligue béotienne. Sparte contrôlait encore des garnisons et des régimes fantoches dans plusieurs villes de Béotie. Mais, en application de la Paix de 375, les Spartiates retirèrent leurs troupes de ces places. Lorsque l’échec du traité fut avéré, Thèbes pensa que le moment était venu de se débarrasser également des marionnettes de Sparte. La première ville sur sa liste était Platées qui incarnait à elle seule une situation politique unique, car cette cité n’existait plus que par la volonté de Sparte. Son histoire embrouillée et tragique est à la mesure de cette époque tout aussi embrouillée et tragique.
Très tôt, Platées avait rejeté la Ligue béotienne et résisté à la coercition exercée par Thèbes. Située sur la frontière de la Béotie avec l’Attique, la ville regardait prioritairement vers le sud, en direction d’Athènes. La pression de Thèbes pour qu’elle demeure dans le camp de la Béotie ne faisait que la pousser toujours plus à s’en éloigner. Platées et Athènes devinrent de solides alliées ; les Platéens furent les seuls Béotiens à combattre aux côtés d’Athènes à Marathon, en 490 avant J.-C., et contribuèrent à la glorieuse victoire sur les Perses. Tout cela faisait que Platées était loin d’adhérer au concept d’un État fédéral dirigé par Thèbes.
Quand éclata la guerre du Péloponnèse, en 431 avant J.-C., des commandos thébains, introduits par des dissidents platéens, se glissèrent de nuit dans la ville pour installer un régime pro-thébain. Mais cette attaque fut un échec que l’historien Thucydide a relaté dans tous ses sombres détails. Plusieurs douzaines de Thébains se retrouvèrent piégés à l’intérieur de la ville et furent faits prisonniers ; dès le lendemain, ils furent exécutés sommairement. Sparte, alors alliée de Thèbes, assiégea Platées et s’empara de la ville quand une partie de ses remparts fut détruite par le feu. La plupart des Platéens avaient déjà fui à Athènes, mais plusieurs centaines d’habitants furent capturés par les Spartiates dans la ville ravagée par l’incendie.
À l’issue d’un simulacre de procès, les rescapés mâles de Platées furent exécutés, les femmes vendues comme esclaves et les maisons et l’enceinte de la ville furent abattues, suivant la procédure que les Grecs appelaient katalusis (« ruine, destruction »). La cité était rayée de la carte. On offrit à des cultivateurs thébains des baux de dix ans pour travailler la terre désormais libre de toute construction, à l’exception d’un temple dédié à Héra et d’un gîte pour les visiteurs du sanctuaire, construit sur les décombres.
Puis, dans les années 390, Thèbes et Sparte rompirent leur alliance, comme nous l’avons vu, et le sort de Platées s’en trouva miraculeusement renversé. En 386, sous le prétexte de la Paix du Roi, Sparte qui voulait pouvoir surveiller Thèbes releva les ruines de la ville. Elle fit revenir les Platéens survivants pour repeupler la nouvelle cité. Avec la reconnaissance des habitants de retour, celle-ci devint un bastion du pouvoir spartiate. Quarante ans après la chute de Platées I, Thèbes avait de nouveau un ennemi à moins de vingt kilomètres de ses murs. Platées II assurait aux Spartiates la sécurité d’une base implantée en Béotie d’où ils pourraient s’attaquer à Thèbes. Lors de la nuit du complot du solstice, des cavaliers platéens et spartiates sortirent de la ville afin d’écraser la révolution naissante. Thèbes les avait stoppés de justesse avant leur arrivée.
Lorsque les garnisons de troupes spartiates se retirèrent, en application du traité de paix de 375, les Platéens surent que leur heure était proche. Ils renforcèrent la garde de leurs remparts et des portes de la ville, espérant qu’ils pourraient soutenir un siège en cas d’attaque. Les cultivateurs platéens n’osaient s’aventurer hors des remparts pour travailler aux champs que les jours de réunion de l’assemblée de Béotie, quand les Thébains étaient accaparés par la politique. Mais un magistrat thébain qui avait remarqué cela demanda aux Béotiens de venir à l’assemblée suivante avec leurs armes. Le jour venu, l’armée béotienne se mit en marche en empruntant une route sans surveillance et arriva alors que de nombreux Platéens étaient encore dans les champs. Ces hommes ayant été faits prisonniers, la ville dut se rendre.
Platées était tombée une seconde fois, et Thèbes lui imposa une peine de bannissement intégral. On ordonna aux habitants de prendre ce qu’ils pouvaient emporter et de partir pour Athènes, après avoir juré de ne plus jamais remettre les pieds en Béotie. Puis, toutes les constructions et les remparts furent de nouveau rasés, dans une seconde katalusis. Platées avait cessé d’exister une première fois, puis repris vie, pour disparaître encore, en l’espace d’un demi-siècle (et ce n’était pas fini : quarante ans plus tard émergera Platées III à la suite d’un énième renversement de l’équilibre des pouvoirs).
Tandis que les expulsés de Platées se pressaient de réunir leurs quelques biens transportables, Athènes s’interrogeait sur son alliance fragile avec Thèbes. Isocrate, le maître rhétoricien d’Athènes, fustigea ses compatriotes
au sujet des Platéens, dans un discours qui est parvenu jusqu’à nous 20. Les orateurs du discours dénoncent l’agression thébaine et pressent Athènes d’agir. À quoi bon le pouvoir d’Athènes, demandent-ils, ou que représente donc Athènes si elle est capable d’ignorer de telles souffrances ? Quelle est l’utilité d’une Paix commune si ses clauses ne signifient rien ? Le discours visait à mobiliser le parti laconien d’Athènes qui voyait une menace dans la poussée de Thèbes et était favorable à la recherche d’une détente avec les Lacédémoniens. Cependant, Athènes demeura fidèle, pour le moment, à son alliance avec Thèbes.
Peu de temps après la katalusis de Platées, Thèbes se contentera
d’abattre les remparts de Thespies 21. Les habitants purent continuer d’occuper leurs maisons, mais, privés de fortifications, ils ne pouvaient plus prétendre se tenir à l’écart de la Ligue. Seule Orchomène demeurait désormais en dehors de l’union béotienne, ce qui continuait à poser un problème irritant. Mais, en définitive, Thèbes avait réussi à renverser la tendance des deux dernières décennies. Toutefois, cette situation allait-elle pouvoir se prolonger ?
Dix-huit années avaient passé depuis la révolution thébaine. Ceux qui avaient dirigé la conjuration du solstice puis créé le Bataillon sacré étaient arrivés dans leur cinquantaine, ils étaient désormais des dirigeants accomplis et pleins d’expérience. Ils avaient résisté aux invasions du roi Agésilas, désormais septuagénaire, et de son jeune homologue, Cléombrote. Mais nul n’imaginait à Thèbes en avoir fini avec les Spartiates. Il restait des comptes à régler pour la reprise de la Cadmée, et des rancunes plus anciennes encore qui remontaient à la confrontation d’Aulis, quand les Thébains s’étaient attiré la haine d’Agésilas. En 371 avant J.-C., le moment de solder ces comptes était venu.
*
* *
Une armée spartiate se trouvait alors en Phocide, juste au nord de la Béotie, sous le commandement de Cléombrote, le plus jeune des deux rois de Sparte. Selon toute apparence, celui-ci avait été envoyé pour protéger les Phocidiens contre les attaques de Thèbes, mais il est probable que sa présence s’inscrivait aussi dans un plan plus large. Sparte s’apprêtait à accueillir encore une conférence panhellénique, nouvelle tentative des Grecs de parvenir à une Paix commune. Les Thébains allaient faire montre d’une force redoublée dans ces pourparlers, où ils seraient représentés par un nouveau chef énergique – Épaminondas. Le roi Agésilas, hôte de la conférence, s’attendait sûrement à ce que la question de la Ligue béotienne revienne sur la table. Pour les négociateurs de Sparte, c’était un réel avantage d’avoir une armée déjà positionnée en Phocide, à quelques jours de marche des murs de Thèbes.
Cette conférence était la première organisée par les Grecs eux-mêmes et non par Artaxerxès, le Grand Roi de Perse. D’après nos sources, c’est Athènes qui s’était chargée de lancer les négociations de paix en approchant tout d’abord Thèbes, son alliée nominale. Puis les deux cités avaient envoyé des délégations à Sparte, qui était toujours considérée comme l’État dominant la Grèce. Cependant, même si Thèbes et Athènes se présentèrent ensemble à la conférence, leurs intérêts ne coïncidaient pas. En réalité, certains Athéniens, ébranlés par le triste sort de Platées, voyaient maintenant Thèbes comme une menace et aspiraient à un rapprochement avec les Lacédémoniens.
Les Athéniens furent les premiers à prendre la parole à la conférence.
Xénophon relate qu’ils firent trois discours 22 révélateurs des contradictions de leur position. Le premier en appelait à la solidarité de Sparte et dénigrait Thèbes ; le deuxième défendait Thèbes et s’interrogeait sur les intentions de Sparte. Ce discours, écrit Xénophon, décontenança tous les délégués présents. L’orateur athénien Autoclès, déclara : « Vous, Lacédémoniens, semblez plus apprécier les tyrannies que la loi constitutionnelle. Vous avez occupé la Cadmée et n’avez pas permis aux Thébains d’être autonomes. » Un silence lourd de tension suivit la fin du discours d’Autoclès. Un troisième orateur tenta vaillamment de réconcilier les mots des deux interventions précédentes.
Au sein de la délégation thébaine, Épaminondas écouta avec la plus grande attention ces discours athéniens, en particulier la dénonciation par Autoclès des agressions spartiates. Lui aussi avait un message fort à délivrer, peut-être préparé à l’avance, voire inspiré par les paroles de
l’orateur athénien 23. Il devait observer avec dégoût les participants à la conférence, intimidés par la puissance spartiate, qui s’aplatissaient devant
Agésilas 24. Épaminondas se leva pour prendre la parole et accusa Sparte d’allumer des guerres incessantes qui ne profitaient qu’à elle seule, tandis que tous les autres en payaient le prix. « Si nous devons avoir la paix, déclara-t-il, ce doit être sur la base de l’égalité et de la justice. Si nous ne sommes pas tous égaux, alors la paix ne durera pas. »
Pour la première fois, Agésilas pouvait prendre la mesure d’Épaminondas, à l’aune de son intervention ; il allait bientôt apprendre à le connaître encore mieux – pour son malheur. Il était déjà suffisamment pénible d’être défié par un Athénien, mais subir une remontrance d’un Thébain impudent, c’était vraiment exaspérant. Il ricana : « Concernant la “justice” et l’“égalité”, les cités de Béotie ne les auraient-elles pas si elles restaient libres ? »
Impassible, Épaminondas rétorqua : « Ne crois-tu pas qu’il serait juste que la Laconie devienne libre ? » Les « alliés » de Sparte présents dans l’assemblée furent très surpris. Ils s’étaient résignés à leur servitude, mais il semblait maintenant que quelqu’un s’intéressait à leur triste sort. Piqué au vif par cette attaque publique, Agésilas entra dans la plus grande colère et bondit de son siège, en rage. « Allez-vous rendre son indépendance à la Béotie ? » hurla-t-il. Le Thébain lui rétorqua alors : « Faites de même pour la Laconie. »
La suite des événements n’est pas très claire. Selon Plutarque, Agésilas, au bord de l’apoplexie, ordonna que les Thébains fussent exclus des termes du nouveau traité de paix. Xénophon situe l’exclusion plus tard, au moment de la signature du traité. Il dit que les Thébains, après avoir juré pour leur propre cité, changèrent d’avis et revinrent le lendemain en exigeant de signer au nom de la Béotie tout entière. Cette exigence qui réitérait celle que les Thébains avaient déjà émise longtemps auparavant mit Agésilas en rage. Il ordonna sur-le-champ que la mention des Thébains soit effacée du traité. Quelle que soit la version qu’on retient, l’issue fut la même. Agésilas déclara les Thébains ekspondoi, exclus de la protection de la nouvelle Paix. Ce qui équivalait à une déclaration de guerre.
Épaminondas et ses compagnons quittèrent la conférence et se dépêchèrent de retourner à Thèbes pour se préparer à une invasion de Sparte. L’armée de Cléombrote, stationnée juste de l’autre côté de la frontière septentrionale de la Béotie, pouvait passer à l’attaque à tout moment, avec une force considérable – soit les deux tiers de la totalité des forces armées de Sparte. Aux yeux de la plupart des Grecs, cette armée formidable n’allait faire qu’une bouchée des Thébains. Les Athéniens – prenant prétexte de la nouvelle Paix pour se dispenser d’aider l’un ou l’autre camp – pensaient que Thèbes serait bientôt « décimée », c’est-à-dire complètement détruite, avec un dixième de la valeur du butin remis en offrande à l’Apollon de Delphes. D’autres, selon Diodore, prédisaient que toute la population de Thèbes serait bientôt réduite en esclavage.
Les « signatures » des cités-États sur un traité grec des années 370 avant
J.-C. On distingue le mot « Thébains » (ӨHBAIOI) au milieu sur la droite.
Xénophon écrit que les Thébains regagnèrent leur cité « complètement
désespérés 25 », mais c’est dans de tels moments que son parti pris ressort le plus nettement, quand il prétend interpréter l’état d’esprit des Thébains. Épaminondas n’avait certainement pas agi impulsivement ni sans soutien populaire. Tous ses actes suggèrent au contraire qu’il agissait en pleine confiance et avec préméditation. Bien que lui-même n’ait pas été formé au commandement – Plutarque relève qu’il n’avait jamais jusqu’ici conduit de troupes au combat –, il avait pu constater ce qui s’était passé à Tégyres quatre ans plus tôt ; le Bataillon sacré, face à des forces deux fois supérieures, avait amplement prouvé sa valeur. Si Sparte ne cédait pas, le temps de l’épreuve de force était venu maintenant.
Agésilas voulait aussi agir sans tarder, nullement freiné par sa phlébite persistante. Il maintenait la pression pour pousser à la guerre, en dépit de tous les efforts visant à ralentir le mouvement. Le nouveau traité de paix imposait que toute action fût menée dans le cadre d’une coalition. Un Spartiate du nom de Prothoös insista pour que Sparte tienne compte de cette clause afin de ne pas risquer d’offenser les dieux et d’indisposer les alliés de Sparte. Mais l’assemblée spartiate, manipulée par Agésilas, se moqua des paroles de Prothoös qualifiées de balivernes. « Il semble qu’ils étaient
poussés par 26 to daimonion », remarque Xénophon en recourant à un mot grec à plusieurs entrées qui désigne le destin, la chance ou les dieux, ou les trois à la fois.
Des instructions furent envoyées au roi Cléombrote, en Phocide, pour qu’il laisse à Thèbes une dernière chance de dissoudre sa Ligue. Cet ultimatum ayant été ignoré, Cléombrote se mit en marche. Il conduisit ses troupes vers le sud en suivant une piste de montagne escarpée, ce qui lui permit d’éviter l’avant-garde thébaine envoyée pour lui barrer la route. Trois semaines à peine après la conférence tenue à Sparte, l’armée lacédémonienne avait atteint la plaine de Leuctres, à environ quinze kilomètres au sud-ouest de Thèbes. On était à la fin du mois de juillet ou au tout début du mois d’août 371 avant J.-C.
Pendant ce temps, dans les autres villes grecques, les diplomates étaient de retour de Sparte et faisaient leurs rapports aux assemblées et aux conseils des États. Ils parlèrent d’un nouveau dirigeant thébain qui était présent à la conférence. Cet homme s’était exprimé pour défendre les droits des voisins de Sparte, des peuples trop effrayés par Agésilas pour oser parler par eux-mêmes. Il avait évoqué l’avènement d’un nouvel ordre en Grèce, fondé non plus sur les guerres et la poursuite incessante d’un équilibre des pouvoirs, mais sur les idéaux de l’égalité et de la justice.
Ces informations durent être reçues avec beaucoup de surprise. Mais, quoi qu’il en fût, les Grecs savaient maintenant qu’un philosophe avait émergé parmi les porcs de Béotie.
Détail d’un dessin du carnet de fouilles de l’archéologue Panagiotis
Stamatakis (1880).
1. L’influence de Müller en Angleterre est décrite par Robert Ackerman, « K. O. Müller in
Britain », in William M. Calder III et Renate Schlesier (éd.), Zwischen Rationalismus und
Romantik, Hildesheim, 1998, p. 1-18, et par Linda Dowling, « Ruskin’s Pied Beauty and the
Constitution of a “Homosexual” Code », Victorian Newsletter 75 (1989), p. 1-8.
2. Attesté par Geoffrey Faber, Jowett : A Portrait with Background (Cambridge, Mass., 1958),
chap. 5, avec la citation d’une lettre de 1896 d’un ami de Jowett : « He had a “horror naturalis”
of sentimental feelings between men » (p. 90).
3. Cf. Linda Dowling, Hellenism and Homosexuality in Victorian Oxford (Ithaca et Londres,
1994), p. 67-80.
4. Confirmé par William Sloane Kennedy, ami proche de Whitman, qui a dûment relié « I
dream’d in a dream » à la présentation du Bataillon sacré dans le Pélopidas de Plutarque (relevé
par Juan Herrero Brasas dans Walt Whitman’s Mystical Ethics of Comradeship [Albany, 2010],
p. 113).
5. Cf. Gary Schmidgall, Walt Whitman, A Gay Life (New York, 1997), p. 146.
6. « En un rêve j’ai rêvé d’une cité inattaquable par le reste de la terre, / Qu’elle était la
nouvelle cité des Amis, / Qu’on n’y tenait rien en plus grande estime que la qualité d’amour
robuste, / Lequel, à chaque heure, dans les actions de ses héros, / Leurs regards, leurs paroles,
éclatait. » Extrait de Walt Whitman, Feuilles d’herbe – Calamos, Je fais le rêve, traduit par
Jacques Darras, Paris, Grasset, 1989.
7. Xénophon, Helléniques, V, 4, 56-57.
8. C’est la raison pour laquelle le terme grec paiderastia, qui désigne une relation érotique entre
sujets masculins d’âges inégaux, doit être distingué de notre mot « pédérastie » ; le mot grec ne
suggère pas l’implication d’un enfant. Les Grecs pensaient que l’asymétrie des âges était une
condition essentielle des relations au sein d’un même sexe, et le mot pais, comme celui
d’erômenos, contribuait à l’établir.
9. Sur la vision complexe de Xénophon sur l’erôs, voir deux articles importants de Clifford
Hindley, « Sophron Erôs : Xenophon’s Ethical Erotics », in Xenophon and his World, Stuttgart,
2004, chap. 3.3, et « Xenophon on Male Love », Classical Quarterly 49 (1999) p. 74-99.
10. Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, II, 48.
11. Xénophon, Mémorables, I, 5, 4-5. La parabole du choix d’Héraclès se trouve en II, 1, 21 et
suiv.
12. L’incident est rapporté par Xénophon dans Agésilas, 5, 4-6.
13. Considérée par la plupart des chercheurs comme une œuvre authentique de Xénophon,
même si cette attribution est contestée par certains.
14. Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, VIII, 41.
15. Cette information est mentionnée uniquement par Diodore de Sicile, Bibliothèque
historique, X, 11.
16. Cette anecdote est rapportée par Plutarque, Apophtegmes de rois et de généraux, 71, 4.
17. Plutarque, Le Démon de Socrate, 25.
18. Plutarque, Préceptes d’administration publique, 15.
19. Cornelius Nepos, Vies des grands capitaines, Épaminondas, 3.
20. Intitulé le Plataïque, ce discours porte le numéro 14 dans la liste recensant les œuvres
reconnues d’Isocrate.
21. La gravité des actions de Thèbes contre Thespies a pu être exagérée à partir d’une
interprétation trop littérale de textes athéniens tendancieux (cf. Buck 1994, p. 104, 157-158
notes 12-13).
22. Cf. Helléniques, VI, 3, 1-13, présentation la plus détaillée des manœuvres diplomatiques
(analysées par Ryder, 1965).
23. Certains chercheurs ont avancé l’hypothèse que Xénophon, dans les Helléniques, attribue à
Autoclès ce discours qui aurait été prononcé par Épaminondas – effaçant ainsi le Thébain au
profit de l’Athénien.
24. Voir le récit de Plutarque dans Agésilas, 27, 4-28. Il est intéressant de relever que Plutarque
revient sur l’état d’esprit d’Épaminondas même dans une biographie consacrée à Agésilas.
25. Helléniques, VI, 3, 20. Dans l’édition Landmark du texte (Strassler, 2009), une note de
l’éditeur replace cette remarque dans son véritable contexte : « Certains membres de la
délégation thébaine, voire la majorité, étaient peut-être désespérés, mais leur chef Épaminondas
devait savoir à l’avance que sa provocation mènerait à la guerre. »
26. Xénophon, Helléniques, VI, 4, 3.
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