Le Bataillon sacré
1 - Guerriers de l'amour - (août 382-janvier 378 avant J.-C.)
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Guerriers de l’amour
(août 382-janvier 378 avant J.-C.)
Le 3 juin 1818, comme bon nombre de voyageurs parcourant la Grèce à l’époque moderne, George Ledwell Taylor était muni d’un exemplaire de
Pausanias 1 quand il sortit à cheval du village de Lébadée. Gentleman anglais parti pour son « grand tour », architecte intéressé par les antiquités, Taylor était à la recherche de l’antique Chéronée, site de la bataille la plus marquante qui se soit déroulée sur le sol grec. Il était accompagné de trois amis anglais et d’un Grec de sa connaissance. Soudain, le cheval de Taylor trébucha sur une pierre.
Taylor a dessiné cette esquisse de la tête de lion à Chéronée, avant
de l’ensevelir de nouveau avec l’aide de ses amis.
La pierre de couleur blanchâtre ayant attiré leur curiosité, les cavaliers mirent pied à terre et entreprirent de la dégager en se servant de leurs cravaches, faute d’outils plus adaptés. Tandis qu’ils creusaient, l’un d’eux lisait à haute voix les notes qu’ils avaient recopiées la veille dans Pausanias. Dans ce récit de voyage antique, ils avaient relevé le passage suivant :
Lorsqu’on approche de Chéronée, se trouve une tombe des Thébains qui moururent lors de la bataille avec Philippe. Nulle inscription ne l’orne, mais elle est surmontée d’un monument qui représente un lion, le meilleur emblème pour illustrer le courage de ces hommes. Je crois que si
l’inscription manque, c’est que la Fortune n’égalait pas leur courage 2.
Petit à petit, avec l’aide de « paysans » (comme les appelle Taylor) des environs, une pierre sculptée géante fut dégagée de terre. En effet, c’était la tête d’un énorme lion, mesurant près d’un mètre quatre-vingts de haut depuis l’épaule jusqu’au front, et pesant à peu près trois tonnes bien que la pierre fût évidée. Plusieurs voyageurs britanniques avaient déjà recherché cette statue auparavant, sans succès. Le cheval de Taylor et le texte de Pausanias avaient conduit à la découverte d’une vie.
« Leur Fortune n’égalait pas leur courage » : n’importe quel érudit britannique savait parfaitement ce que cela voulait dire. Dans l’Antiquité, des armées de taille considérable s’étaient affrontées en ce lieu, en 338 avant J.-C., et celle des Grecs avait été défaite. Le destin de l’Hellade en avait été transformé pour toujours ; ses petites cités-États indépendantes avaient plié sous le joug d’un souverain unique, un roi-guerrier au pouvoir absolu. Elles avaient pleinement conscience d’avoir perdu leur liberté. Ce lion était un mémorial qui symbolisait leur défaite.
Incapable de transporter les énormes fragments de pierre, Taylor se contenta de les enfouir de nouveau avant de repartir. Mais les vestiges furent remis au jour et étudiés par d’autres voyageurs de passage au cours du e XIX siècle. Certains relevèrent que les morceaux étaient de grande
dimension et pourraient facilement être réassemblés. On commença à parler de restauration, et la Grande-Bretagne offrit même de financer l’entreprise. Mais les Grecs opposèrent un refus : le lion n’était-il pas, après tout, un symbole de la résistance hellénique à la domination étrangère ?
Des légendes commencèrent à fleurir localement autour du lion brisé. On prétendit que, lors de la guerre d’indépendance, pendant les années 1820, un général avait démoli la base de la statue, en quête d’un trésor ou d’armes pour combattre les Turcs. À l’intérieur, disait-on, il découvrit un rouleau portant cette inscription mystérieuse : « Il faut de l’huile pour les lentilles », ce qui signifiait peut-être que les tailleurs de pierre chargés de construire ce monument n’auraient pas été approvisionnés correctement.
Lorsque le moderne État grec a cherché à renouer avec son passé, le lion s’est vu accorder une importance nouvelle. En 1880, on envoya un sculpteur à Chéronée, dans l’espoir qu’il pourrait reconstruire le lion. En sondant le sous-sol, il découvrit des rangées de squelettes et en préleva quelques-uns pour les étudier. Un archéologue, Panagiotis Stamatakis, fut chargé de fouiller le site. Une série de découvertes stupéfiantes ne tardèrent pas à être annoncées.
Le lion se dressait à l’origine au centre d’un vaste enclos rectangulaire de 22 mètres sur 13, entouré d’un muret de pierres. Dans cet espace, Stamatakis mit au jour un polyandrion, ou tombe collective. 254 hommes avaient été inhumés là sur sept rangées, comme une phalange d’infanterie en formation de combat. Il y avait peu d’armes à leurs côtés, mais un grand nombre de strigiles, ces petits grattoirs métalliques servant à racler la sueur et l’huile de la peau, et des centaines de minuscules anneaux d’os, les œilletons de sandales désagrégées depuis longtemps. Quelques coupes de céramique avaient également été enterrées à côté des corps, comme pour nourrir les défunts dans l’au-delà.
Les squelettes portaient des marques de mort violente. Un crâne présentait une lacération sur toute la largeur du front, suggérant que le visage de l’homme avait été complètement arraché. Un autre était percé d’un trou de forme carrée par lequel un objet pointu s’était fiché dans la cervelle. Sur les tibias comme sur les os des bras, des entailles, des fissures et des fractures témoignaient des coups reçus d’épées et de lances. Il était évident que ces hommes avaient péri au milieu de la furie d’un combat sans merci.
Dans son édition du 8 janvier 1881, le New York Times révélait au public du monde anglophone « la découverte de 260 corps » à Chéronée, ajoutant une remarque quelque peu mystérieuse : « Seuls manquent une quarantaine de morts glorieux. » Le Times laissait ainsi entendre que le chiffre complet aurait dû se monter à trois cents. Déjà on établissait un lien entre ces restes humains et le Bataillon sacré, corps d’élite de l’infanterie de Thèbes, fort de trois cents hommes, qui fut anéanti en combattant à Chéronée. Célébrée par les auteurs anciens, leur bravoure semblait être illustrée par le lion de marbre – « le meilleur emblème du courage de ces hommes », selon les mots de Pausanias.
Les auteurs de l’Antiquité soutenaient que le Bataillon avait été détruit jusqu’au dernier homme, mais le groupe inhumé dans la tombe collective était loin du nombre de trois cents, comme le soulignait le Times. Ce qui laissait place au doute. Étant donné la pauvreté du matériel retrouvé et en l’absence d’inscription, il était impossible d’identifier avec certitude les occupants de la tombe. Néanmoins, au fil des décennies, la plupart des spécialistes ont fini par admettre que c’étaient bien les membres du Bataillon sacré de Thèbes qui reposaient là.
Quelques paires de squelettes avaient les bras enlacés par les coudes, position assez surprenante lorsqu’on songe à ce qu’était le Bataillon sacré. Toutefois, des mentions du Bataillon dans les textes anciens – largement
acceptées aujourd’hui en dépit des doutes exprimés ici ou là 3 – précisent que ce corps d’élite était composé de couples masculins, alignés par paires afin que chaque homme puisse combattre à côté de son bien-aimé. L’érôs, l’amour passionné qu’ils éprouvaient, aiguillonnait leur courage au combat où chacun entendait se surpasser sous les yeux de son partenaire.
L’histoire de ce corps d’élite a débuté exactement 2 200 ans avant que le cheval de Taylor ne heurte du sabot cette pierre fatidique. Par une matinée d’été, en l’an 382 avant J.-C., dans la ville de Thèbes, se produisit un événement qui frappa de stupéfaction le monde grec tout entier, à l’exception du petit nombre de ceux qui l’avaient planifié. Ce jour-là, une armée spartiate se rendit maîtresse de Thèbes par un coup de main qui déclencha 44 années de conflits et de luttes, de tentatives de paix aussi sporadiques que vaines, et de prises de pouvoir par des seigneurs de guerre qui s’appuyaient sur des troupes mercenaires : cette réaction en chaîne aboutira au déclin, puis à la disparition de la liberté de la Grèce.
C’est par cette matinée que débuta l’âge du Bataillon sacré.
*
* *
Il faisait une chaleur étouffante ce jour-là. Thèbes était en pleine célébration des Thesmophories, les fêtes d’été consacrées à Déméter, déesse protectrice des céréales et de l’agriculture. Les hommes avaient tous quitté la citadelle de la Cadmée, l’acropole thébaine, car seules les femmes étaient admises à accomplir les rites secrets et à faire à la déesse les offrandes de gâteaux en forme de phallus, symbole de fertilité. Le conseil de gouvernement de la cité qui se réunissait d’habitude sur la Cadmée avait dû se déplacer pour se retrouver sur l’agora, bien en dessous de la colline fortifiée. Ce changement de lieu devait se révéler crucial pour les événements qui étaient sur le point de se dérouler.
C’était Isménias qui présidait le conseil ce jour-là, comme il le faisait déjà depuis deux décennies. Sous sa direction, Thèbes avait changé d’orientation, s’écartant de Sparte, son alliée de longue date, pour se rapprocher d’Athènes, l’ennemie d’antan. Cette nouvelle politique était soutenue par un groupe de jeunes progressistes qui voyaient en Athènes le phare de la démocratie et reprochaient à Sparte, superpuissance hégémonique, de maltraiter les Grecs. Mais d’autres citoyens de Thèbes,
appelés Laconiens 4, étaient résolument hostiles à ce changement de cap. Ils rongeaient leur frein tandis que leur cité se répandait en insultes et en affronts à l’encontre des Spartiates à qui allait leur préférence.
C’est précisément un affront de cet ordre qui se produisit ce jour-là. Une armée lacédémonienne, sous les ordres d’un certain Phoibidas, campait à l’extérieur des murs de la ville ; à première vue, elle était en route pour Olynthe. Cette cité avait bafoué les termes d’un traité conclu sous l’autorité de Sparte, qui lui avait déclaré la guerre au nom des signataires du traité, dont Thèbes faisait partie. Une levée de troupes avait été requise auprès de
tous les alliés, mais Thèbes avait interdit à ses citoyens de s’enrôler 5. Tout en persistant à ignorer le détachement punitif qui était maintenant littéralement à leurs portes, les Thébains ne tentèrent pas pour autant de s’opposer à son passage. Isménias et ses partisans rejetaient certes l’hégémonie spartiate, mais ils n’étaient pas assez forts pour la défier – du moins pas encore.
Isménias était l’un des trois polémarques de Thèbes, ces magistrats qui étaient choisis, lors d’une élection annuelle, pour diriger la cité. Au cours des années précédentes, le triumvirat s’était déchiré politiquement. Léontiadès, fervent partisan de Sparte, appartenait aussi au conseil auquel il
avait été élu bien avant qu’Isménias n’apparaisse sur la scène 6. Fils d’un Laconien, petit-fils d’un grand héros de guerre, cet homme avait observé avec effarement la progression d’un parti d’opposition qui penchait vers Athènes. Il n’était pas disposé à partager le pouvoir, alors que son influence avait déjà commencé à décliner. Ce qu’il lui fallait, c’était un coup audacieux pour reprendre le contrôle et ramener Thèbes dans le giron lacédémonien. Et c’est ainsi qu’il conçut, avec la complicité de Sparte, l’un des coups de force les plus audacieux de l’histoire.
Conformément au plan prémédité 7, Phoibidas et ses Spartiates se mirent en mouvement ce matin-là dans les plaines entourant Thèbes, prenant la direction d’Olynthe. Puis, vers le milieu de la journée, ils bifurquèrent et se précipitèrent en direction d’une porte des remparts thébains, où Léontiadès les attendait pour les faire entrer dans la ville. Ce dernier guida alors les soldats à travers les rues rendues presque désertes par la chaleur de l’été. Ils se hâtèrent de monter jusqu’à la Cadmée, alors que la citadelle était sans surveillance en ce jour particulier. Une fois à l’intérieur, on leur remit la
balanagra 8, cette pièce métallique qui permettait de verrouiller la porte, quand elle était bloquée par une cheville sortant du mur. C’était l’équivalent de la remise des clefs de la ville aux temps modernes. Les Spartiates chassèrent les femmes de la Cadmée puis se barricadèrent. Ainsi se retrouvaient-ils hors de portée des opposants restés à l’extérieur des murs.
Le coup de force fut si soudain que, dans la ville basse, la réunion du conseil se poursuivit paisiblement sur l’agora. C’est alors que Léontiadès apparut et proclama le changement de régime. Un groupe de ses compagnons laconiens était arrivé juste avant et s’était positionné tranquillement – armé de pied en cap – tout autour du lieu de l’assemblée.
« Citoyens, la nouvelle que les Lacédémoniens occupent la Cadmée ne doit pas vous démoraliser », commença-t-il. « Personne, déclarent-ils, ne doit voir dans leur présence un acte hostile, s’il n’est pas un partisan de la guerre. » Puis il se tourna vers Isménias, son rival, et dit : « Comme la loi donne au polémarque le droit d’arrêter tout homme qui lui paraît passible de la peine de mort, j’arrête Isménias que voici, comme fauteur de guerre. Vous, lochages et ceux qui sont sous leurs ordres, debout, emparez-vous de
lui et menez-le là où vous savez 9. » Isménias fut conduit jusqu’à la Cadmée, devenue le siège d’une armée d’occupation lacédémonienne. Léontiadès et ses amis laconiens s’emparèrent du pouvoir.
Les villes grecques avaient déjà connu auparavant pareils renversements, y compris avec des infiltrations de troupes de puissances « étrangères » – c’est-à-dire d’autres cités de Grèce. Mais nul coup de main n’avait encore abouti à un succès aussi total. En l’espace d’une ou deux heures à peine, le nouveau régime était en place, appuyé par une garnison inexpugnable. Et pas un seul coup d’épée n’avait été donné.
Les partisans d’Isménias, ceux qui s’étaient « atticisés », rangés aux côtés d’Athènes, étaient devenus soudainement des ennemis de l’État. Beaucoup s’enfuirent en hâte, obéissant à un mouvement classique lors des troubles politiques qui secouaient la Grèce : les factions défaites partaient en exil dans celles des villes qui partageaient les mêmes orientations politiques qu’elles. Dans le cas présent, Athènes s’imposait comme le refuge naturel ; la ville pouvait être atteinte en deux jours de marche ou un seul jour de cheval. Trois cents Thébains s’y précipitèrent. Parmi eux se trouvait Androclidas, un partisan d’Athènes en vue ; il avait réussi à échapper à l’arrestation qui lui était promise comme à plusieurs centaines
de ses semblables 10.
Le nom encore obscur d’un de ces exilés n’allait pas tarder à retentir partout. Âgé d’une trentaine d’années, Pélopidas figurait parmi les plus jeunes et les plus ardents du groupe – un homme au thumos (ardeur, cœur, passion) bouillant de colère et de fierté, selon le portrait de Plutarque. Horrifié par la capture de sa cité par Sparte, il ne songeait qu’à la revanche, dût-elle demander des années d’effort – ce qui allait être effectivement le cas.
Des messagers envoyés par les Lacédémoniens se présentèrent à Athènes pour exiger que les exilés thébains fussent bannis. Athènes fit la
sourde oreille et accueillit au contraire les Thébains par décret officiel 11. Ils trouvèrent vite leur place sous ses vastes portiques, dans ses rues animées et dans la foule qui se pressait sur l’agora et dans ses marchés. Partout les exilés se rassemblaient et commentaient les nouvelles en provenance de leur patrie. Tenus informés par leurs amis et alliés restés à Thèbes, ils gardaient un œil sur Léontiadès – tandis que lui-même ne cessait de les surveiller, comme ils allaient s’en rendre compte bien assez vite.
La Cadmée, cette éminence fortifiée où stationnait maintenant une force armée de quinze cents hommes, tirait son nom de Cadmos, le fondateur mythique de Thèbes. La légende dit que ce prince de Phénicie (l’actuel Liban) était arrivé dans la région alors qu’il était à la poursuite de sa sœur Europe qui avait été enlevée par Zeus. L’oracle de Delphes lui avait enjoint de renoncer à sa quête pour suivre une génisse portant des marques en forme de croissant de lune sur ses flancs et de s’établir sur le premier emplacement où elle s’allongerait. Cette vache, bous en grec, conduisit ainsi Cadmos jusqu’à une région qui reçut alors le nom qu’elle porte encore de nos jours, la Béotie. Cadmos s’installa là où l’animal s’était arrêté pour se reposer, et c’est alors que débuta l’histoire tragique de Thèbes.
La meilleure source d’eau située à proximité était gardée par un dragon que Cadmos dut tuer, avant de semer ses dents dans le sol. Il en surgit alors un groupe de guerriers en armes qui s’affrontèrent aussitôt au combat jusqu’à ce qu’il ne reste que cinq hommes (dans le mythe de Jason et des Argonautes, on retrouve certaines de ces dents en Colchide, au pays de la Toison d’or, où elles donnèrent aussi naissance à des hommes armés). Ce sont ces cinq hommes, les Spartoi ou les « semés », qui allaient engendrer les lignées des familles fondatrices de Thèbes. Avec leur aide, Cadmos construisit les énormes murailles de la Cadmée et éleva un palais pour lui-même au sommet de la colline.
Cadmos était désormais le roi du pays, et les dieux lui donnèrent pour épouse Harmonie, issue de la relation adultère d’Arès et Aphrodite. L’hymne nuptial du couple fut chanté par les Muses elles-mêmes, en un lieu
que les guides thébains feraient visiter plus tard aux voyageurs 12. Mais Harmonie apportait en dot une malédiction. L’époux légitime d’Aphrodite, le dieu forgeron Héphaïstos, haïssait l’enfant issue de l’infidélité de sa femme. Aussi fabriqua-t-il, en guise de présent de mariage pour Harmonie, un collier envoûté qui apporterait jeunesse et beauté à celles qui le porteraient, mais aussi de terribles malheurs.
Transmis de génération en génération, ce collier exerça successivement sa malédiction sur chacun des souverains de Thèbes. Et les souffrances des membres de cette lignée royale devinrent fameuses dans toute la Grèce. Leurs destinées atroces seront inlassablement mises en scène dans les tragédies composées par les auteurs de l’Athènes classique. C’est grâce à celles de ces pièces qui sont parvenues jusqu’à nous que les mythes de Thèbes restent vivants aujourd’hui dans notre conscience collective.
Le collier échut d’abord à Sémélé, fille de Cadmos et d’Harmonie, jeune beauté que Zeus séduisit. Elle conçut un enfant du dieu, mais fut victime de la jalousie d’Héra qui sema le doute dans son esprit en lui suggérant que son amant « divin » n’était peut-être qu’un homme ordinaire. Elle exigea que Zeus lui apparaisse sous sa forme véritable, et le dieu s’exécuta en se manifestant sous la forme d’un éclair – qui la brûla mortellement. Le dieu put néanmoins retirer de ses cendres l’enfant qu’elle portait, pour le coudre dans sa cuisse. C’est là qu’il se développa jusqu’à naître sous la forme de Dionysos, un dieu qui était donc, en quelque sorte, natif de Thèbes. La pièce d’Euripide, les Bacchantes, s’ouvre sur le retour de Dionysos dans sa ville natale, où de la fumée s’élève encore de la tombe de sa mère, bien des années plus tard.
Puis le collier alla à Agavé, sœur de Sémélé, dont le fils Penthée avait accédé au trône de Thèbes. Les Bacchantes racontent l’histoire des deux malheureux, respectivement tante et cousin du dieu Dionysos. Tandis qu’Agavé était convaincue que Zeus était bien le père de l’enfant de sa sœur, Penthée la raillait, prétendant que cela n’était qu’une invention de Sémélé pour expliquer sa grossesse. Mais Dionysos était bien déterminé à apporter la preuve de sa divinité. Par un charme qu’il projeta sur Agavé et sur Penthée, la mère ne vit plus en son fils qu’un lion qu’elle pourchassa et abattit sur le mont Cithéron avant de le dépecer de ses propres mains. Dans l’atroce scène finale de la pièce, Agavé revient à la réalité pour découvrir que le trophée qu’elle tient dans ses mains n’est autre que la tête coupée de son fils.
Le collier passa ensuite à Jocaste, épouse du roi Laïos (petit-fils de Cadmos), qui donna naissance à un fils maudit, Œdipe. Effrayé par un oracle prédisant la destinée future du garçon, le couple royal fait exposer le petit enfant sur le mont Cithéron. Secouru par un berger et élevé par des parents adoptifs, Œdipe grandit dans l’ignorance de ses origines. Pour échapper à la prophétie fatale selon laquelle il devait tuer son père et épouser sa mère, il s’enfuit loin de ceux qu’il croit être ses parents naturels. Sur la route, l’homme qu’il tue lors d’une confrontation imprévue s’avère être son père, le roi Laïos, tandis que la femme qu’il épouse n’est autre que sa mère Jocaste – dont l’apparence juvénile avait été préservée par le collier. Dans le drame immortel de Sophocle, Œdipe Roi, Œdipe, désespéré, se crève les deux yeux quand il découvre la vérité.
Les deux fils de l’aveugle Œdipe s’affrontèrent pour arracher le droit de succéder à leur père. La guerre qui débuta avec le trône de Thèbes pour enjeu fut en partie attisée par le collier. L’un des fils, Polynice, s’en servit pour soudoyer un allié et le convaincre de l’aider à envahir Thèbes où régnait son frère, Étéocle. Dans le combat qui s’ensuivit – mis en scène par Eschyle dans sa pièce les Sept contre Thèbes –, les deux frères s’entretuent en combat singulier, laissant la cité sans dirigeant, ce qui permet à Créon de s’emparer du pouvoir par intérim.
Créon entend rétablir l’ordre après cette guerre civile, mais sa situation est fragile. Aussi prend-il une mesure extrême : il décrète que le cadavre de l’envahisseur, Polynice, sera abandonné sans sépulture, et la putréfaction de son corps sera comme un avertissement lancé à d’autres agresseurs et rebelles. Mais la sœur de Polynice, Antigone, enfreint son ordre en tentant d’enterrer le corps. Créon la fait enfermer dans une prison creusée dans le roc où elle est condamnée à mourir de faim, mais elle choisit de se pendre. C’est son histoire qui a inspiré une autre pièce de théâtre grecque intemporelle, l’Antigone de Sophocle.
C’est ainsi que s’éteignit la lignée royale amorcée par Cadmos et que s’effaça pour longtemps la trace de destruction laissée par le collier d’Harmonie. Ceux qui en héritèrent voulurent étouffer à jamais son pouvoir maléfique : ils en firent l’offrande à Athéna dans son sanctuaire de Delphes, où il constitua l’un des trésors sacrés réservés à la déesse. Il resta là pendant plusieurs siècles, sagement retiré de la circulation. Mais il réapparaîtra finalement, comme nous le verrons, pour alourdir encore l’histoire de Thèbes de nouveaux désastres.
À travers les légendes rapportées sur la lignée de Cadmos, Thèbes fut bientôt assimilée à une terre de souffrance. On montrait aux visiteurs la tombe de Sémélé, la fontaine où Œdipe s’était lavé du sang de son père assassiné, les sept portes où avaient péri les Sept contre Thèbes en combattant chacun à une porte de l’enceinte. Une ornière qui creusait le sol était censée être une trace laissée par Antigone : c’est par là que l’intrépide jeune fille aurait tiré le corps de son frère, trop lourd pour elle, jusqu’à un bûcher élevé pour lui à proximité. Et dressée à l’horizon, surplombant toute la région, s’élevait la montagne sauvage, le Cithéron, où la malheureuse Agavé, frappée de démence par Dionysos, avait démembré son propre fils à mains nues.
D’autres figures mythiques avaient laissé des traces à Thèbes. Il se disait qu’Héraclès y était né, et l’on pouvait distinguer les ruines de la maison de ses parents à côté d’une porte située au sud de la ville. Les tombes des enfants d’Héraclès – tués dans un accès de folie de leur père – y étaient également visibles, de même que la pierre appelée sophronistêr, « retour de sagesse », qu’Athéna aurait jetée sur Héraclès pour l’empêcher de tuer aussi son père Amphitryon. Pour expier ces meurtres, Héraclès dut partir vers le Péloponnèse, au sud, ce qui permit à plusieurs villes de cette région de prétendre aussi qu’il était « l’un des leurs ». Néanmoins, seuls les Thébains étaient en mesure de se vanter d’avoir vu Héraclès naître et grandir parmi eux.
Les citoyens de Thèbes prétendaient également détenir la tombe de Iolaos, neveu d’Héraclès et souvent présenté comme son éromène, ou jeune amant. Les deux hommes avaient partagé nombre d’aventures, dans lesquelles Iolaos servait d’écuyer à Héraclès, conduisait son char ou lui prêtait main-forte au combat. Iolaos se tenait au côté d’Héraclès dans sa lutte contre l’hydre de Lerne, s’employant à cautériser les cous de la créature au fur et à mesure qu’Héraclès tranchait ses têtes, afin d’éviter que deux nouvelles têtes ne repoussent à partir de chaque blessure béante. Les Thébains rendirent hommage à cette association héroïque/érotique en organisant une série de jeux athlétiques, et la tombe de Iolaos devint un but de pèlerinage pour les couples d’hommes. Selon Plutarque, qui cite comme
source Aristote 13, les hommes se juraient leur amour sur cette tombe, comme pour prendre modèle sur le lien entre Héraclès et Iolaos.
Aucune autre cité grecque ne nous donne l’exemple de tels engagements, et Thèbes était alors unique dans sa façon de considérer l’erôs, le désir amoureux, entre hommes. L’éros masculin, thème central de la réflexion de Platon dans le Banquet, pouvait revêtir des formes multiples dans le monde grec. Comme Platon le fait dire à Pausanias, l’un des orateurs de son dialogue, l’éros masculin était un sujet « compliqué » à Athènes et à Sparte. En revanche, chez les Béotiens, déclare Pausanias – en se référant principalement aux Thébains –, les couples masculins étaient bien considérés, et même favorisés par la loi. « Là, […] il est bien de céder
aux amants, et personne, jeune ou vieux, ne dirait que c’est honteux 14 », dit-il, ajoutant que cette tolérance bienveillante avait aussi cours à Élis, dans le Péloponnèse.
Représentation de Thèbes à l’époque classique, avec l’acropole
de la Cadmée au centre et les principaux sites : (1) l’ancien palais
de Cadmos, déjà en ruines ; (2) le temple de Zeus Hypsistos sur le point culminant de la Cadmée ; (3) l’agora ; (4) le périmètre sacré d’Héraclès,
avec son temple, son complexe athlétique et la pierre sophronistêr
(« retour de sagesse ») ; (5) le ravin d’Antigone ; (6) le tombeau de Iolaos
et la fontaine d’Œdipe (emplacements supposés).
Ce phénomène est confirmé par deux autres auteurs qui sont nos principales sources pour la Thèbes de l’époque classique. Xénophon, contemporain de Platon, affirme que « chez les Béotiens, un homme adulte
et un jeune garçon vivent 15 suzugentes » – « attelés ensemble », recourant à une expression qui désigne ailleurs le lien du mariage pendant une vie entière. Quatre siècles après, Plutarque, qui était Béotien lui-même, abondait dans ce sens. Les législateurs de Thèbes, dit-il, « avaient accordé à l’erôs une importance particulière à la palestre (palaistra) » – les enceintes d’athlétisme consacrées à la lutte qui étaient souvent le lieu des entreprises de séduction amoureuse. Plutarque prétend que le soutien officiel apporté à l’éros masculin était bénéfique pour l’ensemble de la société thébaine, parce que l’ardeur des jeunes garçons, les éromènes, se mêlait à la sagesse de leurs amants plus mûrs, que les Grecs appelaient erastai (érastes).
Qui étaient ces législateurs dont Plutarque ne révèle pas le nom ? Aristote évoque un ancien homme politique, Philolaos, qui pourrait bien en faire partie. Cet homme avait émigré à Thèbes avec son éromène Dioclès, un athlète olympique. Tous deux avaient fui Corinthe, leur ville natale, pour préserver leur relation et la protéger de la mère de Dioclès qui la menaçait (nous ne savons pas comment). Les deux amants passèrent le restant de leur vie à Thèbes, où, après leur mort, ils furent inhumés ensemble dans deux tombes qui se faisaient face, conformément à leur volonté. Plus tard, on montrera ces tombes aux visiteurs qui se rendaient à Thèbes. Peut-être est-ce Philolaos, si attaché à l’erôs lui-même, qui rédigea les projets de loi visant à l’encourager pour tous.
Des tombes, des monuments et des sites ont permis de conserver bien vivants les mythes de Thèbes qui incarnaient pour les Thébains le pouvoir de l’erôs. Ce n’est qu’à Thèbes, semble-t-il – même si certaines sources donnent aussi le nom de la cité d’Élis, dans le Péloponnèse –, que des hommes se juraient fidélité, vivaient ensemble tels des couples mariés et se préoccupaient d’éterniser leur union jusque dans la mort. Tandis que l’erôs se révélait « compliqué » à Athènes et à Sparte, à Thèbes il était naturel, direct, et conforté par des vœux solennels.
Telle était la cité où les Spartiates firent irruption en 382 avant J.-C., et tel était le site fortifié qu’ils occupèrent. Phoibidas avait expulsé les « hommes semés » de la colline qui avait nourri leurs « racines », là où se dressaient encore après plusieurs siècles les ruines calcinées du palais de Cadmos – incendié, disait la légende, lorsque Zeus s’était révélé à Sémélé dans un éclair de feu. Toutefois, pour les Grecs, de tels actes étaient des manifestations d’hubris, de fierté arrogante, qui étaient susceptibles d’attirer la colère des dieux sur les hommes.
Dans un passage des Helléniques, le récit historique qu’il laisse de cette époque, Xénophon écrit, sur un ton solennel : « On pourrait citer bien d’autres faits, chez les Grecs et chez les Barbares, pour prouver que les
dieux n’oublient pas ceux qui violent les lois divines et humaines 16. »
L’« histoire » qu’il raconte alors est la suite de la prise de Thèbes par les Lacédémoniens. On comprend bien en le lisant qui s’était livré à des « actes impies » : Phoibidas en tout premier lieu, et ses complices thébains. Et peut-être avec eux entendait-il accuser aussi Agésilas, l’un des deux rois de Sparte qui était selon toute vraisemblance derrière l’occupation surprise de la Cadmée.
Agésilas haïssait les Thébains qui lui avaient fait un affront personnel (sur lequel nous reviendrons au prochain chapitre). En outre, il était un fervent adepte de la politique de puissance de Sparte, qui visait à étendre son influence, voire son empire selon certains, par la force militaire. Sous sa conduite, les armes de Sparte s’imposeront en Grèce continentale bien plus loin que sous le règne de ses prédécesseurs, et même au-delà de la mer Égée, sur les terres du Grand Roi de Perse. La prise de Thèbes s’accordait parfaitement à ses ambitions, et l’opinion la plus courante était qu’il l’avait planifiée et autorisée lui-même, en se servant de Phoibidas comme agent. De nos jours, les spécialistes s’accordent largement sur cette
interprétation 17, mais on ne connaîtra sans doute jamais la vérité.
Tous les Lacédémoniens ne se rangeaient pas au nombre des admirateurs d’Agésilas, ni n’approuvaient la prise et l’occupation de la Cadmée. Les éphores de Sparte, les cinq magistrats qui gouvernaient la cité, s’offusquèrent que Phoibidas se fût permis d’agir sans rechercher leur consentement. Ils le sommèrent de revenir à Sparte pour être mis en jugement. Cette procédure était scrutée par la Grèce tout entière, et plus particulièrement bien sûr par les citoyens de Thèbes. Sparte allait-elle punir l’un des siens pour cet acte caractérisé d’agression et de violation des traités en vigueur ? Allait-elle renoncer à l’occupation de la Cadmée et mettre fin à l’étranglement de Thèbes ?
Durant le procès, les éphores s’obstinaient à demander qui avait donné les ordres et s’attendaient peut-être à entendre prononcer le nom d’Agésilas en réponse. Mais Phoibidas prit bravement sur lui seul toute la responsabilité de son acte. Alors que le tribunal semblait disposé à le condamner, comme son devoir l’y appelait, Agésilas intervint : « Si ce qu’il a fait était mauvais pour Sparte, déclara le roi à ses compatriotes, alors il est juste qu’il soit puni ; mais si c’était bon au contraire, il est une loi ancienne qui lui permettait d’agir de sa propre autorité. Nous devons seulement considérer si ses actes ont été bons ou mauvais. » C’est cet appel sans fard à privilégier l’intérêt de Sparte et l’expansion de sa puissance qui l’emporta. Phoibidas s’en sortit avec une simple amende qui fut obligeamment acquittée à sa place par Agésilas (d’après certains récits).
Sans remords, Sparte conserva donc la mainmise sur la citadelle de Thèbes, et cette absence de scrupules restera un sujet d’indignation durable
chez les Grecs 18. Plus encore, elle soumit la région tout entière à son pouvoir, plaçant des garnisons et installant des régimes fantoches dans les villes proches de Thèbes. Il paraissait clair que le lion lacédémonien entendait bien dévorer toute la Béotie. En établissant des bases à Platées,
Thespies et Orchomène 19, les Spartiates imposèrent un anneau de fer autour de la cité occupée de Thèbes.
Isménias, le chef de la faction pro-athénienne de Thèbes, fut mis en jugement à Thèbes par un tribunal spartiate. Accusé de méfaits remontant à plusieurs décennies, il fut reconnu coupable et exécuté sommairement. C’est un Laconien du nom d’Archias, séide de Léontiadès, qui le remplaça. La cité fut alors soumise à de nouveaux instruments de répression : espions et police secrète, arrestations et emprisonnements, torture des dissidents. Mais trois cents Thébains avaient réussi à s’enfuir juste auparavant. Vivant en exil à Athènes, bénéficiant officiellement du droit de cité, ils échafaudaient des plans et attendaient leur heure.
Maints Athéniens durent penser que l’histoire se répétait, mais en sens inverse. Vingt ans plus tôt, dans la foulée de leur défaite face aux Spartiates, à l’issue de la guerre du Péloponnèse, ils avaient dû subir, eux aussi, la présence d’une force d’occupation ainsi qu’un régime fantoche, la Tyrannie des Trente. Leurs propres dissidents avaient également été contraints de prendre le chemin de l’exil, et la plupart d’entre eux avaient échoué à Thèbes. Maintenant, dans une image inversée de ces événements, c’étaient les exilés thébains qui fuyaient la tyrannie pro-lacédémonienne et affluaient à Athènes. Cette symétrie était tout aussi évidente pour les Thébains qui pouvaient y trouver des raisons d’espérer.
Lors du précédent épisode (en 403 avant J.-C.), les exilés athéniens avaient planifié un coup de main secret pour reprendre le contrôle de leur cité. Avec l’appui des Thébains, un groupe de soixante-dix hommes avait brusquement franchi la frontière et enlevé un fort situé dans la campagne de l’Attique. Ils pouvaient compter sur le soutien à leur cause du peuple d’Athènes, tant la détestation à l’endroit des Trente était forte. Bientôt, les partisans des exilés s’assemblèrent en si grand nombre que même les soldats spartiates ne purent les repousser. Les Trente furent chassés du pouvoir, et la démocratie rétablie, moins d’un an après sa chute.
Puisque des Athéniens partis de Thèbes avaient pu obtenir un tel résultat, un plan similaire pourrait peut-être réussir aussi bien pour des Thébains partis d’Athènes. Les exilés de Thèbes commençaient à parler tout bas entre eux d’une expédition pour reprendre leur cité. Après tout, pour de bons marcheurs, une longue journée de marche, ou plutôt une nuit, pouvait suffire pour rallier Thèbes en partant d’Athènes. Ils pouvaient y compter sur l’aide de leurs sympathisants, tout comme, vingt ans plus tôt à Thèbes, les Athéniens avaient reçu le soutien de leurs partisans, au premier chef celui du défunt Isménias qui venait d’être exécuté par les Spartiates.
Les plans des exilés prirent soudain un tour plus urgent quand, au cours de leur troisième année de séjour à Athènes, surgit un commando de tueurs qui s’en prit à eux. Le groupe revenu au pouvoir à Thèbes, dirigé par Léontiadès, avait envoyé ces hommes pour liquider les principaux exilés dans le cadre de ce qu’il envisageait sans doute comme une action préventive. Plusieurs exilés étaient visés, mais seul le doyen d’entre eux, Androclidas, perdit la vie dans l’attentat. Pélopidas, homme de thumos et de grande fougue, qui était au nombre des rescapés, s’empara aussitôt du rôle de dirigeant laissé vacant.
Anticipant de nouvelles attaques, les exilés décidèrent de passer à l’action. Une trentaine d’entre eux se portèrent volontaires pour la mission, sous la conduite de Pélopidas et d’un autre jeune homme bouillonnant, du nom de Melôn. La saison hivernale et ses longues nuits approchaient. Le solstice d’hiver, marqué par la nuit la plus longue, était à Thèbes le jour de la fête des Aphrodisies, consacrées à honorer Aphrodite, déesse de l’amour charnel. Cette date serait propice aux conjurés qui savaient bien de quelle façon les membres du triumvirat au pouvoir aimaient célébrer cette fête.
À Thèbes, des sympathisants des exilés avaient été mis dans la confidence du complot et s’étaient vu confier divers rôles de soutien. Un homme portant le nom prédestiné de Charon – le passeur des défunts vers l’au-delà – devait cacher chez lui les exilés de retour à Thèbes. Plusieurs de ses proches devaient apporter leur aide : Gorgidas, Simmias, Épaminondas ; tous ces personnages étaient respectés à Thèbes pour leur autorité et la sûreté de leur jugement. Un homme en particulier, Phyllidas, était appelé à jouer un rôle crucial ; en dissimulant ses sympathies pour Athènes, il était parvenu à occuper une position élevée auprès du pouvoir exécutif, en tant que chef de cabinet particulier des polémarques.
Le secret était une condition essentielle, car de tels complots échouaient souvent pour avoir été révélés par des informateurs. C’est ce qui se produisit en l’occurrence, au moment où la petite troupe d’exilés progressait en direction de la Béotie. Un prêtre athénien du sanctuaire d’Éleusis, proche de la frontière de l’Attique avec la Béotie, apprit par hasard quelle était la destination de ces Thébains et ce qu’ils projetaient de faire. Il se dépêcha de rédiger un court message qu’il fit parvenir à Thèbes, en recommandant que les polémarques en prennent connaissance immédiatement. Dans le groupe des exilés, nul ne devina qu’ils avaient été repérés.
Pélopidas fit halte avec sa petite colonne au moment de pénétrer en Béotie. Seule une douzaine d’hommes devait poursuivre, constituant ainsi un groupe assez restreint pour éviter d’attirer l’attention ; le reste de la troupe attendrait là qu’on lui fît passer l’ordre de se mettre en mouvement. Les douze se déguisèrent en chasseurs : ils portaient des perches pour battre les buissons et des filets destinés à piéger le gibier, de sorte que leur présence dans la campagne ne paraîtrait pas incongrue. D’autres déguisements les attendaient à leur arrivée : des vêtements et des voiles de femmes étaient préparés pour eux dans la maison de Charon.
Enfin, non sans avoir confié leurs parents et enfants à leurs camarades, pour le cas où ils ne reviendraient pas, ils se mirent en route pour Thèbes, la cité aux sept portes.
Ce jour-là, un vent glacial soufflait, et de fins flocons de neige tombaient sur Thèbes. Pour ceux qui se cachaient dans la maison de Charon, une demi-douzaine d’hommes environ, il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre – et se ronger les sangs. Des mouvements de troupes lacédémoniennes dans la région laissaient craindre que leur complot ait été démasqué, ou qu’il était à tout le moins suspecté. Cependant, ni les polémarques ni leurs maîtres spartiates ne s’étaient encore retournés contre eux. Les coups redoutés contre la porte ne s’étaient pas fait entendre – mais cela ne tarderait guère.
Les événements qui se déroulèrent à Thèbes ce jour-là et le suivant, à la fin du mois de décembre 379 avant J.-C., seront rapportés cinq siècles plus tard par Plutarque dans deux ouvrages distincts. Il est certain que ce natif de Béotie aura enjolivé ses récits, mais ils n’en étaient pas moins documentés, selon toute vraisemblance, par des sources primaires qu’il avait pu consulter et étudier. Xénophon a aussi raconté ces deux mêmes journées dans ses Helléniques. Les trois récits pris ensemble nous apportent plus de détails sur ces quarante-huit heures que sur n’importe quelle autre séquence de temps comparable dans toute l’histoire grecque, mais ils divergent néanmoins sur de nombreux points. Les lignes qui suivent s’appuient
largement sur les textes de Plutarque 20.
L’un des membres de l’entourage de Charon était plus soucieux que ses compagnons. Un ami lui avait rapporté le songe étrange qu’il avait fait au cours de la nuit précédente : enceinte, la maison de Charon avait accouché, non d’un enfant, mais d’une flamme jaillissante. L’incendie s’était étendu jusqu’à dévorer la totalité de Thèbes, à l’exception notable de la Cadmée, où stationnaient les Lacédémoniens. Dans le songe, cette base fortifiée avait survécu, enveloppée de fumée noire, tandis que le reste de la cité brûlait – n’était-ce pas là un présage de désastre pour Thèbes et de triomphe des Spartiates ?
Les hommes présents chez Charon ne savaient rien de ce rêve ni de ce qui était en train de se passer ailleurs dans Thèbes au même moment. Et l’homme qui avait été informé du songe s’efforçait quant à lui de faire échouer le complot. Il avait demandé à un voisin sympathisant, un homme appelé Chlidon, de galoper à travers la plaine à la rencontre du groupe d’exilés venant d’Athènes pour leur dire de rebrousser chemin. Mais Chlidon ne parvenait pas à remettre la main sur le harnais de son cheval. Sa femme finit par lui avouer qu’elle l’avait prêté à un voisin. Chlidon jurait et vociférait, et sa femme hurlait en réponse, ce qui provoqua un petit attroupement de curieux.
Tandis que le couple se querellait, le groupe d’hommes dissimulés chez Charon sortit de la maison pour se rendre à proximité, chez Simmias, afin de rejoindre d’autres conspirateurs. Dans la rue, ils se heurtèrent à deux hommes qu’ils redoutaient par-dessus tout : Archias, l’un des polémarques laconiens, et Lysanoridas, le commandant de la garnison spartiate. Tous deux descendaient de la Cadmée, escortés par des soldats. Archias interpella l’un des membres du groupe, le devin Théocritos, et le tira à part pour s’entretenir avec lui. Les autres observaient nerveusement la scène, mais Archias recherchait seulement un avis concernant un rite religieux. Théocritos expliqua toute l’affaire aux autres quand ils se remirent en marche.
Il se trouvait que les Lacédémoniens basés dans la ville proche d’Haliartos, agissant sur les ordres du roi Agésilas, avaient ouvert la tombe de la mère d’Héraclès, Alcmène. Le roi voulait que ses restes fussent emportés à Sparte, afin de pouvoir s’emparer des pouvoirs magiques qu’on leur attribuait. Dans la tombe, il n’y avait pas d’ossements mais divers objets étranges, dont une tablette de bronze présentant des inscriptions dans une écriture inconnue. Peu après cette exhumation avortée, Haliartos avait souffert de mauvaises récoltes et une inondation avait dévasté les champs. C’est pourquoi Lysanoridas, le commandant de la garnison spartiate stationnée à Thèbes, se rendait à Haliartos pour refermer la tombe et tenter d’apaiser l’esprit d’Alcmène. Selon Théocritos, il était clair que ce nouvel abus de Sparte avait provoqué la colère des dieux.
Arrivé à destination, le groupe de Charon salua Simmias. De son côté, celui-ci avait également fait une rencontre angoissante le matin même : il leur dit que Léontiadès, le chef des usurpateurs, était venu pour conférer avec lui au sujet du sort d’un prisonnier pro-athénien, Amphithéos, qui venait d’être arrêté lors d’une nouvelle purge. Simmias avait plaidé pour un verdict de clémence – le bannissement plutôt que la peine de mort –, mais Léontiadès s’était montré inflexible. La mise à mort d’Amphithéos était fixée au lendemain matin. « Quelles natures cruelles et barbares ! », s’exclama Simmias avec dégoût, en s’adressant aux autres.
Puis Simmias leur parla d’un étranger bizarre qu’on avait aperçu la veille à Thèbes. L’homme avait accompli un sacrifice sur la tombe de Lysis, avant de passer la nuit à côté de la tombe de ce sage de l’école pythagoricienne, en plein air, sur une couche de branchages. Nul ne connaissait cet homme, et son arrivée à Thèbes, dans un moment de telle tension, paraissait lourde de signification. On chargea l’un des conjurés, Épaminondas, d’aller trouver cet homme sur la tombe de Lysis. Avec son frère Caphisias, également présent chez Simmias, ils avaient été les élèves de Lysis dans leur jeunesse et connaissaient l’emplacement de sa sépulture qu’ils s’étaient eux-mêmes chargés de creuser, peu de temps auparavant.
Les deux frères portaient des regards divergents sur le complot en cours. Caphisias s’y était joint avec enthousiasme et se montrait prêt à entrer en action, tout en étant conscient que du sang allait devoir être versé. Épaminondas abhorrait tout autant que son frère l’occupation spartiate, mais il réprouvait toute effusion de sang. Il justifiait son retrait en usant de termes médicaux : aucun médecin n’emploierait la chirurgie, ou des cautérisations douloureuses, dès lors qu’une maladie pouvait être soignée avec des médecines ou par le jeûne. De même, Épaminondas était convaincu que les maux de Thèbes pouvaient être guéris sans recours aux armes ni aux flammes. Il aspirait à un remède moins brutal, sans savoir pourtant le définir.
Phyllidas, la « taupe », n’était pas chez Simmias, mais omniprésent dans les pensées de tous. Il était de service au polemarcheion, le siège du pouvoir, occupé à mettre au point le programme de la fête à venir. Il avait communiqué à ses complices tous les détails de l’organisation. Archias, l’une de leurs cibles, serait présent au polemarcheion avec ses compagnons pour s’enivrer en compagnie de femmes. Cependant, l’une des femmes était une dame respectable qui avait réclamé la discrétion. Aussi, afin d’éviter de la mettre dans une situation embarrassante, Léontiadès, le chef du triumvirat, devait la recevoir chez lui. Cette disparité de lieux allait compliquer la tâche des conjurés.
Épaminondas revint chez Simmias, accompagné du visiteur étranger qu’il avait trouvé près de la tombe de Lysis. Il s’agissait de Théanor, un Pythagoricien du sud de l’Italie, qui était venu s’assurer que la dépouille de Lysis avait été honorée de tous les rites funéraires qui convenaient. Il avait été rassuré d’apprendre que ceux-ci avaient bien été accomplis par Épaminondas et son frère. Théanor offrit même de l’argent aux jeunes gens pour récompenser ce service et les soins qu’ils avaient prodigués à Lysis pour accompagner ses vieux jours, mais ils refusèrent de l’accepter. Bien qu’issus d’une famille pauvre, les deux frères étaient connus pour leur retenue et leur sobriété, qualités qu’ils devaient non seulement à l’enseignement de Lysis mais aussi à la grande rigueur morale de leur père.
Puis survint Chlidon, obsédé par la perte de son harnais et le non-accomplissement de sa mission. Les conjurés se rendirent alors compte que l’un des leurs avait failli faire échouer leur entreprise avant même qu’elle n’eût commencé. Par une force que nous qualifierions d’heureux hasard, quand les Grecs l’auraient attribuée aux dieux, le harnais n’était pas là où il aurait dû se trouver. Ainsi, le complot pouvait se poursuivre. Les exilés étaient toujours en chemin, et rien ne pourrait plus les arrêter.
En traversant le mont Cithéron, Pélopidas et les exilés qu’il conduisait avaient abandonné leur attirail de chasse et revêtu des vêtements de paysans, et s’étaient divisés en petits groupes de deux ou trois. Les portes de Thèbes étaient gardées, mais des poignées d’hommes comme celles qu’ils formaient, revenant selon toute apparence des travaux des champs, devraient passer inaperçues. Visages recouverts pour se protéger contre les rafales de vent et de neige, ils purent franchir les portes sans se faire repérer. Au moment où ils entraient dans la ville, certains virent dans le ciel un éclair non suivi de tonnerre et purent se persuader que c’était un présage de succès « brillant » pour leur mission.
De l’autre côté des remparts de la ville, des partisans qui guettaient leur arrivée les guidèrent à travers les rues jusqu’à leur point de ralliement : la maison de Charon. Finalement, le groupe de douze au complet était arrivé à bon port et put se joindre à la trentaine d’hommes déjà réunis qui constituaient le noyau de la résistance anti-spartiate.
C’est alors qu’on tambourina à la porte. Deux des soldats du conseil exécutif étaient là, venus sommer Charon de les accompagner jusqu’à la résidence du polémarque (le polemarcheion). Quelque chose avait dû transpirer. Charon ne pouvait pas se soustraire à cette convocation, mais ses complices avaient tout lieu de craindre qu’il ne les dénonce sous la torture. Charon proposa de laisser son fils de quinze ans en otage, mais Pélopidas, assumant le commandement comme le lui dictait son cœur (thumos), écarta le recours à de telles garanties. Charon partit avec les soldats, tandis que la tension montait chez ceux qui se tenaient cachés chez lui. Remarquant que l’un d’eux manquait, précisément celui qui avait entrepris auparavant de faire avorter le complot, ils pensèrent qu’il les avait trahis pour sauver sa propre vie.
Au polemarcheion, la résidence du polémarque, Archias était déjà ivre et oint d’huile parfumée ; la fête d’Aphrodite était sur le point de commencer. Une femme de haute naissance, qu’il convoitait depuis longtemps, devait lui être amenée bientôt ; son fidèle bras droit, Phyllidas, avait tout organisé. D’autres partenaires consentantes, les femmes « les plus
distinguées et les plus belles de Thèbes 21 », devaient pourvoir aux plaisirs de ses collaborateurs. Toute l’élite du pouvoir en place se préparait à passer une nuit de débauche sans limite, en l’honneur d’Aphrodite. « Voilà quel genre d’hommes c’était ! », remarque Xénophon, désapprobateur. Selon lui, l’absence de retenue, tout particulièrement en matière de pulsions sexuelles, constituait le point faible des dirigeants et des soldats.
« On nous a rapporté que des exilés se sont introduits dans la cité, où ils se cachent », dit Archias à Charon, quand ce dernier fut introduit dans la pièce. Ses paroles, hésitantes, témoignaient de son incertitude quant à la conduite à suivre ; il avait lâché d’un coup tout ce qu’il savait, ce qui ne faisait pas grand-chose. Ses espions avaient bien repéré l’arrivée des exilés mais ne savaient rien de leurs intentions. Soulagé, Charon feignit l’indignation : « Qui sont-ils donc ? » Puis il promit de rapporter toute information qu’il pourrait recueillir sur ces hommes. Phyllidas, qui se tenait nerveusement à côté, grimaça un sourire : « Oui, Charon, fais cela et surtout ne néglige aucune piste. » Sur ces entrefaites, Charon put s’en retourner, et Phyllidas se hâta de ramener Archias au programme prévu : festoyer et boire, puis s’adonner aux rites d’Aphrodite.
Au moment où Charon sortait, on introduisit un messager en provenance d’Athènes. Il était porteur de la lettre du prêtre athénien qui avait eu vent du complot. Le messager s’efforça de souligner l’urgence de la missive : « Celui qui envoie ce message vous presse de le lire sans perdre un instant, car cela concerne des affaires urgentes. » Archias répondit joyeusement « Les affaires urgentes attendront demain », en fourrant la note sous le coussin de son lit de banquet. Il était bien trop fixé sur l’orgie imminente pour la lire juste à ce moment.
Puis, très vite, arrivèrent les femmes.
Des applaudissements et des acclamations éclatèrent dans le polemarcheion pour saluer leur entrée. Les femmes étaient vêtues de leurs plus beaux atours et accompagnées par ce qui semblait être leurs servantes. Mais, à l’arrivée du groupe, un certain Cabirichos, qui était titulaire d’une charge religieuse, reconnut une forme masculine qui ressortait sous un vêtement féminin. « N’est-ce pas là Melôn ? », demanda-t-il en l’attrapant par un bras.
C’était bien Melôn, qui se dégagea de Cabirichos, sortit un poignard et courut droit sur sa cible : Archias. Plongé dans son ivresse, Archias eut à peine le temps de comprendre qu’il se passait quelque chose d’anormal, car Melôn lui avait déjà porté un coup puissant qui le blessa à mort. Les conspirateurs se répandirent alors dans toute la pièce, firent tomber leurs déguisements et passèrent à l’attaque, tandis que les hommes de la garde rapprochée des polémarques jetaient leurs coupes pour saisir leurs armes.
Cabirichos tenait la lance sacrée qui symbolisait pour Thèbes l’autorité religieuse. L’un des conjurés s’en saisit, tentant de la lui arracher, tout en pressant Cabirichos de se joindre au mouvement de libération. Mais ce dernier était ivre, lui aussi, et s’accrochait obstinément à la hampe, dans sa confusion d’ivrogne. Un autre conjuré arriva par-derrière et le poignarda à mort, puis écarta la lance sacrée de la mare de sang.
La salle du banquet s’était rapidement transformée en abattoir. Sur un lit couvert de sang traînait la lettre, non décachetée, qui aurait pu révéler le complot et changer le cours de l’histoire. Mais le pouvoir et la soif de plaisir avaient rendu Archias aveugle face au danger qui approchait. « Les affaires urgentes attendront demain », avait-il répondu au messager. Cette
expression était appelée à faire fortune 22, adoptée par les noceurs grecs insouciants qui l’ont répétée pendant des siècles depuis cette nuit fatidique.
Pendant ce temps, dans un autre quartier de Thèbes, Pélopidas menait un second commando jusqu’à la maison de Léontiadès. Ce groupe disposait d’un temps très court pour agir, car la nouvelle de l’attaque survenue à la résidence du polémarque ne tarderait pas à se répandre. Elle ne s’était cependant pas encore ébruitée quand Pélopidas arriva devant la maison qu’il trouva fermée, mais, par chance, non gardée.
Pélopidas se fit annoncer comme un envoyé d’Athènes, ce qui revêt après coup un double sens plutôt lugubre. Un esclave tira le verrou et entrouvrit la porte. Pélopidas et ses compagnons la poussèrent et s’engouffrèrent à l’intérieur, courant vers l’andreion, la partie de l’habitation réservée aux hommes. Là, Léontiadès avait déjà saisi ses
armes 23 et était prêt à les recevoir.
D’un coup d’épée dans le flanc, il expédia le premier conjuré qui franchit le seuil, un nommé Céphisodoros. Puis Pélopidas entra à son tour et commença à ferrailler avec Léontiadès qui appelait à l’aide les esclaves de sa maisonnée. Mais la porte était bloquée par le cadavre de Céphisodoros, et les deux adversaires durent poursuivre leur combat sans assistance. Après avoir reçu un coup à la tête, Pélopidas réussit à plonger sa lame dans le corps de son ennemi. Léontiadès, maître d’œuvre du coup de force spartiate et dirigeant du régime réactionnaire, tomba mort aux pieds de Pélopidas.
Conformément au plan décidé au préalable, une fois leurs cibles éliminées, les groupes menés par Melôn et par Pélopidas se rejoignirent dans la rue pour se diriger vers la prison dans laquelle étaient enfermés plus d’une centaine de membres de leur faction. Phyllidas, continuant à jouer son rôle de taupe, s’efforça d’obtenir la libération des prisonniers en se présentant encore sous l’apparence d’un collaborateur du régime. « Archias ordonne qu’on lui amène Amphithéos », dit-il au geôlier, en nommant le dissident qui devait être exécuté le lendemain. Mais le geôlier, méfiant, exigea qu’on lui montre une preuve d’autorité. « La voici, mon autorité ! », cria Phyllidas en transperçant l’homme d’un coup de lance. Puis tous les détenus furent remis en liberté.
Les conjurés firent alors leur première déclaration publique, criant dans les rues que les « tyrans » étaient morts. Ils demandèrent à tous les Thébains patriotes de sortir de chez eux, ce que certains firent ; on leur distribua des armes issues de diverses caches ou prises à l’agora, où elles avaient été suspendues comme trophées de quelque lointaine bataille. D’autres citoyens se tinrent en retrait et restèrent enfermés chez eux, incertains quant aux chances de succès du complot ou, peut-être, partisans de Sparte.
Les cris parvinrent jusqu’à la Cadmée, cinq cents mètres plus haut, alertant les soldats de la garnison lacédémonienne stationnée là. Depuis leurs postes d’observation, ils pouvaient distinguer les lumières à l’intérieur des maisons, la lueur des torches dans les rues et les ombres qui se rassemblaient sur l’agora – autant de signes d’une révolution en marche. Le moment était venu pour les hommes de faire leur devoir. Pourtant, les portes de la Cadmée restèrent closes tandis que s’égrenaient des heures cruciales. Le commandant de la garnison, Lysanoridas, était parti à Haliartos pour refermer le tombeau d’Alcmène, et ses deux officiers en second, Hérippidas et Arkésos, affolés par les événements, répugnaient à agir sans ordres de leur supérieur.
Au lever du jour, la position des Spartiates continuait à se détériorer à vue d’œil. Un détachement de Thébains affectés à la garde de la Cadmée, les « Hommes forts » (Kreittonoi), déserta pour rejoindre les insurgés. Les
rebelles entretenaient un rideau de fumée 24 qui permettait de masquer leurs mouvements ; ainsi le songe qui avait précédé le coup de force devenait-il réalité, même si c’était dans un autre sens que celui qui avait été anticipé. La Cadmée était effectivement enveloppée de fumée, mais les « flammes » qui devaient consumer la cité étaient celles de l’ardeur de Pélopidas et de ses camarades.
Désormais, l’acropole de la Cadmée se trouvait encerclée et en état de siège. La question d’une intervention extérieure devenait cruciale. Au cours de la nuit, les chefs spartiates avaient envoyé un signal de détresse, sans doute au moyen de feux, à la garnison de Platées, ville éloignée d’une quinzaine de kilomètres. Une force de cavalerie était sortie de Platées pour venir à leur secours, mais elle avait été stoppée par des cavaliers thébains et forcée de tourner bride pour rentrer vers sa base. Entre-temps, les assiégeants, Pélopidas et ses hommes, avaient également envoyé des messages de leur côté. Alors que le jour déclinait et que le siège se resserrait encore autour de la Cadmée, des troupes fraîches arrivèrent pour prêter main-forte aux Thébains : une armée venue d’Athènes.
Les Athéniens étaient partagés au sujet de l’aide à apporter pour la
libération de Thèbes 25. D’un côté, ils tenaient à rembourser la dette contractée envers Thèbes lorsque celle-ci avait contribué à leur propre libération, vingt ans plus tôt : ils voyaient donc dans cet effort la juste
contrepartie de l’appui alors reçu 26. Mais, d’un autre côté, ils ne voulaient pas prendre le risque d’un affrontement avec Sparte. Avaient-ils bien autorisé le mouvement de ces soldats, ou s’agissait-il d’une initiative de
leurs généraux 27 qui décidèrent de prendre les choses en main lorsqu’ils furent informés des événements de Thèbes ? Quoi qu’il en fût, l’appui de ce contingent se révélait pour l’heure des plus précieux. Les soldats franchirent la frontière là où ils avaient attendu les ordres et marchèrent sur Thèbes où ils s’établirent en position de siège, prêts à donner l’assaut aux murailles de la Cadmée, stimulés par la promesse de riches récompenses pour celui qui parviendrait à franchir l’enceinte en premier.
Le siège se poursuivit pendant plusieurs jours, peut-être une semaine. La garnison aurait sans doute tenu plus longtemps si elle n’avait compté que des Spartiates, bien connus pour préférer la mort à la défaite. Mais les soldats qui défendaient l’acropole étaient pour la plupart des supplétifs issus de cités alliées de Sparte, qui n’avaient aucune raison de haïr Thèbes. Finalement, les deux chefs spartiates acceptèrent le principe d’une trêve qui leur permettait de se retirer de la région. Flanqués d’une colonne de leurs collaborateurs thébains, ils sortirent de la Cadmée et conduisirent leurs forces en dehors de Thèbes en franchissant les portes de la cité. Les familles de ceux qu’ils avaient tués ou emprisonnés se tenaient sur le passage des Spartiates, et certains ne purent s’empêcher de s’en prendre violemment à eux pour laisser cours à leur soif de vengeance, en dépit de la promesse de vie sauve qui leur avait été faite.
Les hommes prirent le triste chemin de la retraite à travers le mont Cithéron et via l’isthme de Corinthe, sur la route qui les ramenait vers le Péloponnèse. À Mégare, ils rencontrèrent une armée lacédémonienne progressant vers le nord, conduite par le jeune roi spartiate Cléombrote, qui avait accédé au trône depuis moins d’une année et entreprenait là sa première campagne connue. Cette force avait été envoyée par Sparte quelques jours auparavant pour briser le siège de la Cadmée et secourir la garnison. Les chefs spartiates ne purent que constater que le salut n’était qu’à une journée de marche du but, lorsqu’ils avaient choisi de capituler.
Une fois les dernières nouvelles échangées, chacune des deux armées reprit sa route dans une direction opposée. Les troupes de l’ex-garnison de Thèbes se dirigeaient vers le Péloponnèse, où elles durent faire face à la colère de Sparte. Leurs deux chefs, Hérippidas et Arkésos, furent arrêtés dans la ville proche de Corinthe, au moment où ils cherchaient sans doute à s’enfuir. Pendant ce temps, Cléombrote marchait en direction du mont Cithéron, à la tête de l’armée de secours. Son objectif n’était plus de secourir, mais de renforcer les positions spartiates en Béotie et, si possible, de châtier Thèbes. Nous retrouverons sa trace au prochain chapitre.
À Sparte, les chefs de la garnison furent fraîchement reçus par Agésilas. Jugés coupables de la perte de Thèbes par leur inaction, Hérippidas et Arkésos furent exécutés. Il ne fait guère de doute qu’ils durent être précipités dans la fosse du Céadas, abîme sinistre situé à l’extérieur de la cité dont le fond était alors recouvert de restes humains. L’officier chargé du commandement, Lysanoridas, fut condamné à une amende trop lourde pour qu’il puisse la payer, et dut prendre le chemin de l’exil. Il était absent lors de la nuit du solstice, mais la colère royale exigeait des boucs émissaires. Il semble que les Spartiates alourdirent ensuite leur vengeance en tuant sa mère, Xénopeithéia, réputée pour être la plus belle femme du
Péloponnèse 28.
La colère de Sparte instillait la peur chez tous ceux qui avaient apporté leur aide aux Thébains. Les Athéniens firent rapidement en sorte de revenir sur leur engagement. Faisant écho aux exécutions de Sparte, ils condamnèrent à mort les deux généraux qui avaient conduit leurs troupes jusqu’à Thèbes. Le soutien d’Athènes au mouvement de libération avait duré en tout une semaine, peut-être deux, avant ce revirement total. Thèbes allait devoir faire face seule, sans aucune aide d’Athènes, aux futures attaques des armées spartiates. Il arrivera également un moment où, comme nous le verrons, elle devra aussi affronter les armées d’Athènes.
À Thèbes, Pélopidas et ses compagnons savouraient leur réussite retentissante. Ils avaient repris leur ville à une armée sous commandement spartiate, dans un laps de temps très court et au prix de pertes légères. Il s’en était fallu de peu que leur complot ne fût découvert, quand Archias décida de remettre au lendemain la lecture de son message urgent, mais il avait parfaitement réussi. Plutarque émet l’un de ses commentaires les plus lourds de sens lorsqu’il écrit que ce fut la nuit où commença le déclin de Sparte, « non pas lorsque Pélopidas s’empara d’une garnison, d’un rempart ou d’une citadelle, mais lorsqu’il entra, après onze autres, dans une simple maison […] et qu’il délia et brisa les chaînes de l’hégémonie lacédémonienne, dont on croyait pourtant qu’il était impossible de les
rompre et de les arracher 29 ».
Toutefois, il fallait s’attendre à une riposte de Sparte. C’est pourquoi le nouveau régime tout juste installé à Thèbes dut se pencher sur les questions de défense. L’un de ses membres éminents, Gorgidas, fit alors une
proposition remarquable 30.
Gorgidas avait été hipparque de Thèbes, commandant de la cavalerie, avant l’invasion spartiate, et était demeuré dans la cité sous l’occupation. Il avait inspiré la résistance par son caractère indomptable. Bien qu’il connût l’emplacement d’un site sacré de Thèbes, la tombe de Dircé – qui n’était révélé aux hipparques, sous le sceau du secret, qu’au moment de leur
prestation de serment –, il avait refusé d’y conduire les Spartiates 31 qui voulaient ouvrir la tombe pour s’emparer de ses pouvoirs. En réalité, Plutarque rapporte que les Spartiates furent si impressionnés par sa hardiesse qu’ils ne tentèrent même pas de le soumettre à la question.
En dépit de sa formation de cavalier, Gorgidas savait que tout affrontement avec Sparte se jouerait sur le terrain de l’infanterie. L’hoplite, ce fantassin lourdement armé, était l’atout principal des Spartiates au combat, une arme polie au fil du rasoir à force de volonté et d’entraînement rigoureux. Thèbes ne pouvait pas rivaliser avec ce programme d’entraînement, appelé agôgê, qui reposait sur l’existence d’un très grand nombre d’hilotes, ces esclaves qui étaient la propriété collective de l’État spartiate. Néanmoins, les Thébains pouvaient compter sur une force qui leur était propre, celle de l’erôs mâle encouragé par l’État.
De même que Gorgidas avait prêté serment sur la tombe de Dircé, de même les amants masculins de Thèbes devaient-ils se jurer loyauté sur la tombe d’Iolaos. Leurs serments étaient des engagements solennels, prononcés en présence d’un esprit puissant. Gorgidas soutint qu’un serment d’amour pourrait apporter au nouveau pouvoir thébain un soutien aussi solide que l’ancienne prestation de serment militaire. Pour vérifier son intuition, il se lança dans une expérimentation. Il recruta des couples masculins, réunissant au total trois cents hommes, et les entraîna pour constituer un corps d’infanterie : le Bataillon sacré de Thèbes.
Thèbes installa les quartiers du Bataillon sur l’acropole de la Cadmée, là où battait le cœur de la cité ; c’est pourquoi certains le baptisèrent le Bataillon de la Cité. L’État pourvoyait aux frais de son entretien et de son entraînement. Au début, Gorgidas fut placé à sa tête ; plus tard, Pélopidas, que son énergie et son autorité désignaient pour le commandement, reprit ce rôle et s’employa à réorganiser le Bataillon en plusieurs formations nouvelles. Un troisième dirigeant de la cité, du nom de Pamménès, apporta sa contribution à l’entreprise. C’est lui qui mettra des mots derrière le concept du Bataillon : « Une unité soudée par l’erôs ne saurait être dispersée ni fragmentée parce que les amants et leurs aimés ressentent de la honte s’ils se déçoivent entre eux ; ils se tiendront fermement pour faire
face à tous les dangers sous les yeux de l’autre 32. »
Plutarque a recours à une métaphore équestre pour expliquer la force du Bataillon. Il relève que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les chars
roulent plus vite s’ils sont attelés à deux chevaux plutôt qu’à un seul 33. Cela s’explique par la rivalité au sein de l’attelage. En galopant côte à côte, les chevaux attelés au char sont stimulés par le thumos de l’autre – cette part de l’âme qui aspire à l’honneur, à la victoire et à la gloire. Plutarque soutient que le thumos peut être stimulé dans des couples de soldats au même titre que dans des attelages de chevaux. Lorsque cela se produit, les deux hommes deviennent ensemble plus braves et plus féroces que chacun séparément.
Le Bataillon sacré de Thèbes, constitué dans le prolongement du complot du solstice, s’est nourri des énergies libérées par cette opération. Il incarnait une réponse caractéristique des Thébains aux valeurs spartiates : plutôt que sur la politique de force et le culte de l’État, le Bataillon reposait sur une tradition propre à Thèbes qui considérait l’éros masculin comme un lien durable et exclusif. Il fut conçu pour défendre un nouveau gouvernement dirigé par de jeunes hommes qui avaient triomphé contre toute attente, mais étaient conscients que le sort pouvait tourner à tout moment en leur défaveur. La force du Bataillon allait être mise à l’épreuve, sans tarder, contre Sparte, soit le défi le plus rude auquel une armée pouvait être soumise alors.
Détail d’un dessin du carnet de fouilles de l’archéologue Panagiotis
Stamatakis (1880).
1. Taylor a publié dans son autobiographie un récit de cet épisode qui a été résumé par Frank
Sanborn dans The New England Journal 22 (mars 1897), p. 97-103, source des indications qui
suivent.
2. Pausanias, Description de la Grèce, IX, 40, 10.
3. Il existe un large consensus des chercheurs pour suivre les écrits de Plutarque qui
mentionnent le Bataillon. Toutefois, un article récent, rédigé au terme d’une recherche
minutieuse (Leitao 2002), affirme que la présentation érotique du Bataillon ne serait qu’une
fiction développée à partir des conceptions de la philosophie grecque. Cet article n’a pas encore
reçu la réponse qu’il mérite, même si plusieurs commentaires indirects par Ma (2008, p. 83,
n.79) et Andrew Lear (in Masterson [2018], p. 133, n. 54) en ont relevé les failles. Parmi mes
nombreuses objections, les principales sont les suivantes : 1/ les arguments tirés du silence de
l’auteur ont peu de poids dans les discussions sur les écrits de Xénophon ; 2/ Xénophon indique
clairement dans son Banquet que les Thébains et les Éléens plaçaient des amants côte à côte au
combat, et mentionne également dans les Helléniques un corps d’élite des Éléens appelé les
Trois Cents ; 3/ le polyandrion thébain de Chéronée est très certainement celui du Bataillon
sacré ; 4/ l’emploi par Plutarque des expressions « ils disent », « certains disent » ou « on
rapporte », lorsqu’il évoque le Bataillon (Pélopidas, 18-19), n’est pas la marque du scepticisme
ou de l’absence de preuves (sur ce dernier point, cf. Brad L. Cook, « Plutarch’s Use of legetai »,
Greek, Roman and Byzantine Studies 42 [2001], p. 329-360).
4. En référence à la Laconie, nom de la région de souche des Spartiates.
5. Xénophon, Helléniques, V, 2, 27.
6. Dans le récit historique anonyme et fragmentaire connu sous le nom des Helléniques
d’Oxyrhynque, il apparaît clairement que Léontiadès avait précédé Isménias au pouvoir (17, 2).
Commentaire de I. A. F. Bruce, An Historical Commentary on the Hellenica Oxyrhynchia
(Cambridge, 1967). Voir la discussion dans Steinbock (2012), chap. 4.
7. Les historiens sont d’accord sur ce point, même si Xénophon (clairement désireux
d’exonérer Sparte) présente Léontiadès proposant cette action sur un coup de tête. Phoibidas
n’avait aucune raison de marcher si près de Thèbes si celle-ci n’avait pas été son véritable
objectif.
8. Le fonctionnement de cet obscur mécanisme a été ingénieusement reconstitué par S. A.
Handford, Journal of Hellenic Studies 46 (1926), p. 181-184.
9. Les paroles de Léontiadès sont rapportées par Xénophon, Helléniques, V, 2, 30, qui indique
aussi que les confédérés avaient été postés là à l’avance.
10. Xénophon rapporte que, plus de trois ans après les événements, il y avait 150 prisonniers
dans la prison de Thèbes, détenus politiques pour la plupart ; dans la mesure où la détention
n’était habituellement que le prélude à l’exécution, on peut en déduire que les arrestations
avaient largement dépassé ce nombre au cours des années.
11. Un fragment du décret a été retrouvé (cf. Steinbock [2012], p. 255-256).
12 e . Pausanias ( Description de la Grèce , IX, 12, 3) se fit montrer le site au II siècle après J.-C.
13. Le texte d’Aristote n’a pas survécu. Plutarque évoque le rite dans Pélopidas, 18, et
Dialogue sur l’amour, 761d.
14. Platon, Le Banquet, 182.
15. Citation de la Constitution des Lacédémoniens, II, 12, de Xénophon.
16. Xénophon, Helléniques, V, 4, 1.
17. Par exemple Cawkwell, « Agesilaus and Sparta », Classical Quarterly 26 (1976), p. 77-78 ;
Cartledge (1987), p. 156 ; Stylianou (1998), p. 222.
18. Voir, par exemple, Polybe, Histoire, IV, I, 27, 4.
19. Les principaux sites de la Grèce ancienne apparaissent sur les cartes insérées au début de ce
livre.
20. L’occupation de Thèbes puis sa libération apparaissent comme des événements
considérables tant pour Xénophon que pour Plutarque, même si leurs points de vue diffèrent.
Xénophon (Helléniques, V, 2, 25-36 ; V, 4, 1-13) voit dans l’occupation un acte d’hubris
tragique de la part de Sparte, appelant un châtiment des dieux. Par contraste, Plutarque (dans
Pélopidas, 5-13, et Le Démon de Socrate) célèbre le courage des libérateurs thébains. La
seconde de ces œuvres est un dialogue philosophique autour du « signe » censé guider Socrate,
présenté au milieu des conspirateurs cherchant à libérer Thèbes, au commencement du complot ;
mélange de faits réels et de fiction, ce texte contient d’importants détails qui n’apparaissent
nulle part ailleurs. J’ai privilégié dans ma narration les deux récits (parfois contradictoires) de
Plutarque, plutôt que ceux de Xénophon, lequel, en passant sous silence le rôle de Pélopidas,
révèle sa piètre estime pour Thèbes. Voir H. D. Westlake, « The Sources of Plutarch’s
Pelopidas », Classical Quarterly 33 (1939), p. 21-22 ; J. G. De Voto, « The Liberation of Thebes
in 379/8 BC », in Daidalikon, éd. R. Sutton (Wauconda, IL, 1989) ; Dillery (1995), p. 216-231.
21. Le texte de Xénophon est clair sur ce point (Helléniques, V, 4, 4), mais sa signification
interroge. D’ordinaire, celles qui prenaient part à de telles beuveries étaient plutôt des femmes
de petite vertu.
22. Cf. Plutarque, Propos de table, 619d-e (où Archias ne glisse pas le message sous un
coussin, mais sous un vase en céramique).
23. Xénophon livre une image très différente de la scène dans ses Helléniques, peut-être pour
minimiser la bravoure des Thébains. Selon lui, Léontiadès était assis tranquillement chez lui en
compagnie de sa femme, sans se douter de rien.
24. Attesté par un seul mot dans le dernier chapitre du traité de Plutarque le Démon de Socrate ;
cependant, il est possible que le texte contienne des lacunes, et certains éditeurs préfèrent retenir
un autre mot. Néanmoins, Polyen, auteur d’un recueil de ruses de guerre, a rapporté
qu’Épaminondas, comme Pélopidas, a eu recours à des rideaux de fumée dans d’autres
circonstances (je remercie Adrienne Mayor pour cette observation).
25. Le rôle d’Athènes dans la libération de la ville ne ressort pas clairement des sources à notre
disposition ; il est examiné par R. J. Buck, in « The Athenians at Thebes in 379/8 BC », Ancient
History Bulletin 6 (1992), p. 103-109.
26. Présenté par Plutarque comme l’opinion générale des Grecs (Pélopidas, 13, 2).
Cf. Steinbock (2012), chap. 4.
27. Ce point est discuté par Steinbock (2012), p. 260-267.
28. On ne connaît pas d’autres exemples d’exécution de membres féminins d’une famille à
Sparte. Celle-ci a été rapportée par l’historien Théopompe dans un texte aujourd’hui perdu
(Athénée, Deipnosophistes, XIII, 89). Théopompe prétendait que la tante de Lysanoridas (ou
peut-être sa sœur), Chrysê, avait été elle aussi mise à mort.
29. Plutarque, Pélopidas, 13, 7.
30. Plutarque attribue la création du Bataillon à Gorgidas (Pélopidas, 18) ; Athénée, de façon
moins convaincante, avance le nom d’Épaminondas (Deipnosophistes, XIII, 78).
31. L’unique mention de cette information est celle de Plutarque dans le Démon de Socrate, 5.
32. Cité par Plutarque in Dialogue sur l’amour, 17, et Pélopidas, 18, 5.
33. Il n’est pas certain que cela soit exact, mais je relève qu’un jeu vidéo récent bien
documenté, Assassin’s Creed Origins, attribue aux attelages de chars une vitesse supérieure de
5 % sur les chevaux. Le passage de Plutarque se trouve dans Pélopidas, 19, 5.
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