Le Bataillon sacré

James Romm · Chapitre 10 sur 14

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Le Bataillon sacré

7 - Une mort en Arcadie - (364-359 avant J.-C.)

7

 

 

Une mort en Arcadie

 

(364-359 avant J.-C.)

 

En 1895, deux ans après la mort de maladie de John Addington Symonds, l’Angleterre victorienne fut secouée par les procès en diffamation et indécence d’Oscar Wilde qui projetèrent au grand jour et livrèrent à l’opprobre publique l’existence d’un Anglais homosexuel. Parmi ceux qui furent profondément remués par ces procès et par l’emprisonnement de Wilde se trouvait un autre Anglais homosexuel aux penchants philhelléniques et animé d’ambitions littéraires : George Cecil Ives.

Ives avait rencontré Wilde quelques années plus tôt et avait tenté de le persuader d’adhérer à une ligue qu’il s’efforçait de créer, société secrète réunissant des homosexuels résolus à transformer le monde au e XX siècle.

Ives rêvait de créer « une nouvelle terre libre et magnifique, libérée des rapports de force et régie par l’amour… où les larmes ne viendraient pas

grossir le grand océan salé 1 », écrivait-il dans son volumineux journal intime. Il espérait qu’en unifiant les « Hellénistes », soit le nom qu’il donnait à ceux qu’inspirait l’éros masculin des Grecs, il parviendrait peut-être à faire advenir ce nouveau monde, sans que ses écrits permettent de préciser quelles étaient les actions requises pour atteindre ce but.

Quand Wilde fut expédié à la Geôle de Reading pour y purger sa peine de travaux forcés, Ives se mit à considérer son aspiration comme un véritable combat à mener, ce qui le conduisit à identifier sa ligue au Bataillon sacré de Thèbes. « J’ai lu les vieux livres grecs qui relatent la camaraderie passionnée de l’ancien Monde, éternelle, qui souda les rangs

à Chéronée, rendant impossible toute fuite et toute peur 2 », écrit-il en juillet 1895, quelques semaines seulement après l’incarcération de Wilde. « Et il doit en être de même aujourd’hui… quand je songe aux cœurs brisés et aux victimes tombées, éparpillées sur les sinistres champs de bataille du monde. » En méditant sur Chéronée, Ives songeait au Bataillon sacré dont la sépulture collective avait été fouillée lors de ses années d’enfance.

Un an ou deux après cette entrée, Ives prit l’habitude de dater les pages de son journal par rapport au nombre d’années écoulées depuis 338 avant notre ère, date de la bataille de Chéronée. Il intitula ces nouvelles dates « Année de la Foi », « Année du Bataillon grec », ou « Année du Bataillon des amants ». À ses yeux, les temps modernes du monde n’avaient pas commencé avec la naissance du Christ, mais avec l’anéantissement du Bataillon sacré. Il se mit à désigner sa société secrète comme l’Ordre de Chéronée, et le nom lui est resté. Il est encore utilisé aujourd’hui par une organisation (qui n’a pas de lien direct avec celle que fonda Ives) qui s’est autoproclamée « Fraternité d’amants », situe sa source dans le Bataillon sacré et arbore le lion de Chéronée sur ses armoiries.

Si les buts d’Ives étaient obscurs, son enthousiasme était contagieux. Il parvint à faire entrer dans son Ordre de Chéronée plusieurs centaines de membres, recrutés principalement en Angleterre mais aussi à l’étranger, dont certains comptaient parmi les intellectuels les plus en vue de son époque. En 1899, il introduisit un rituel d’initiation compliqué, au cours duquel les impétrants devaient jurer « de ne jamais offenser ni persécuter les amants ; de chérir tout amour véritable comme un sanctuaire ; de considérer comme chose sacrée tout amour sincère, qu’il soit licite ou illicite, sage ou déraisonnable, heureux ou désastreux ». La tige de roseau du calame était omniprésente dans les emblèmes héraldiques, pour rappeler probablement les poèmes de la suite Calamos de Walt Whitman. L’Ordre se présentait ainsi comme une sorte de religion mystique dont les saints patrons étaient incarnés par le Bataillon sacré.

Quand Oscar Wilde fut libéré de prison en 1897, sa santé était détruite. Ives se rendit en pèlerinage auprès de lui, et les deux hommes restèrent en correspondance au cours des trois dernières années de la vie de Wilde. Une phrase d’une lettre de Wilde à Ives est souvent citée aujourd’hui pour souligner son caractère prophétique : « Je ne doute pas que nous finirons par l’emporter, mais la route sera longue et rougie de monstrueux

martyres 3. » Cela ressemblait beaucoup aux mots écrits par Ives sept ans auparavant, mais l’accent était mis sur l’espoir plutôt que sur le sacrifice. En 1893, il confiait ainsi à son journal : « Les temps sont proches – je ne saurais dire qui vivra ou qui mourra, mais je crois que la Liberté arrive. »

« Je suis plus confiant que je ne l’étais jadis 4 … Désormais je pense parfois que certains d’entre nous vivront assez pour connaître la victoire. »

 

Ives mourut en 1950 sans avoir assisté à la « victoire » à laquelle il aspirait.

 

*

* *

 

Dans l’esprit des Grecs, le pouvoir n’avait pas de limites, tout particulièrement dans les relations entre États. L’hégémonie pouvait se transformer facilement en empire, l’empire en principe de gouvernement et ce dernier se traduisait en asservissement. « Nul n’est libre sinon Zeus ! », a

écrit un auteur tragique athénien 5, exprimant cette idée proprement hellénique que toute relégation au second rang conduira fatalement à une réduction en esclavage.

Que le pouvoir soit exercé par une démocratie ou une oligarchie, c’était toujours la même triste issue. « Cité tyrannique ! » était le cri poussé contre Athènes, Athènes la libérale, lors de sa guerre contre Sparte. En vérité, son empire naval s’était bien mué en tyrannie, véritable système de racket panhellénique maintenu par la force. Thucydide a examiné la face sombre de cet empire dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, en particulier dans le Dialogue Mélien qui se présente comme une méditation sur les excès du pouvoir. La petite cité neutre et inoffensive de l’île de Mélos qui avait osé résister à Athènes fut anéantie – non sans que cette atrocité eût été dûment approuvée par un vote majoritaire, comme il se devait dans une cité démocratique.

L’exercice du pouvoir devait-il fatalement conduire à de tels excès ? Pendant le temps où il dirigeait Thèbes, Épaminondas chercha comment sortir de cet état de choses. Dès le début de sa carrière politique, il s’abstint de céder à des mesures extrêmes et préconisa d’introduire la philanthrôpia, la bienveillance, dans la conduite des affaires étrangères. Lors de la prise de villes rebelles, il s’efforçait d’adoucir leur châtiment ; quand des régimes conservateurs étaient vaincus, il autorisait leurs chefs à demeurer dans leurs fonctions. Peut-être avait-il retiré cette règle de comportement de sa lecture de Thucydide et répondait-il ainsi à l’ambition revendiquée par cet auteur

de constituer par son récit « un trésor pour toujours 6 » en proposant une étude des principes universels de la politique. Ou peut-être s’inspirait-il de Lysis, le dernier des pythagoriciens, qui lui avait enseigné l’humanité et la modération, qualités que des moralistes comme Plutarque, Montaigne ou Ralph Waldo Emerson ont depuis tant admirées chez lui.

Toutefois, la modération provoque parfois la haine des extrémistes, spécialement dans la Grèce plongée dans la lutte ardente entre dêmos et beltistoi. Thucydide avait également enseigné cela. « Quant aux éléments intermédiaires dans les cités, ils étaient massacrés par les deux camps, soit parce qu’ils ne les soutenaient pas, soit qu’on trouvât odieux de les voir,

eux, en réchapper 7 », écrit-il dans une description cauchemardesque d’une lutte à mort entre les nantis et les classes pauvres. Soixante ans plus tard, ces passions ne s’étaient pas éteintes. Quand Épaminondas s’était refusé à adopter un parti tranché, les Arcadiens ses alliés en conçurent colère et suspicion. Thèbes, murmuraient-ils, n’ambitionnait-elle pas de contrôler le Péloponnèse tout entier – ce qui reviendrait, selon la conception des Grecs, à le réduire en esclavage ?

S’ils avaient été des diplomates habiles ou des orateurs éloquents, les Thébains auraient été mieux armés pour dissiper cette colère et cette crainte. Les autres superpuissances organisaient des conférences lors desquelles les cités de second ordre pouvaient exprimer leurs griefs et entendre des réponses officielles ; les Thébains ne franchirent jamais ce pas vers la confiance mutuelle. Ils n’étaient pas rompus au jeu compliqué des relations entre États. Pour toute réponse au malaise de l’Arcadie, ils choisirent la manière forte en installant des garnisons à travers le Péloponnèse – ce qui ne fit que renforcer le malaise et confirmer les pires soupçons. Ils s’en remettaient à leur force incontestée, à leur domination sur les champs de bataille terrestres qu’incarnait leur fameux Bataillon sacré.

L’Athénien Xénophon qui résidait alors à Corinthe observait l’évolution de la situation avec une certaine satisfaction. Depuis le début, il n’avait cessé de railler le projet thébain et d’espérer son échec, et voici que ses vœux semblaient enfin en passe de se réaliser. Lorsqu’il raconte cette période dans les Helléniques, il emploie le mot « harmoste » pour désigner

le commandant d’une garnison thébaine 8 – non sans ironie tant les titulaires de cette charge s’attirèrent la haine lorsqu’ils furent déployés par Sparte à travers tout le monde grec : en l’espèce, les mots de Xénophon font penser à la fable de la poêle qui se moque du chaudron… Épaminondas avait invoqué la morale en agissant avec Sparte, mais voici que sa cité empruntait les mêmes voies que les Lacédémoniens, sans grande réussite.

Xénophon n’était pas à sa place à Corinthe, ville réputée pour sa richesse, son commerce et ses courtisanes élégantes. Il avait chéri l’existence rustique qui avait été la sienne sur son domaine de Scillonte, avec ses chiens de chasse, ses chevaux, les fêtes religieuses, le cycle des travaux des champs, des semailles jusqu’aux récoltes (ou plutôt l’observation de ses esclaves accomplissant ces tâches). Une vie active au grand air, à la mode spartiate, obéissant au code vertueux qu’il admirait et avait adopté. Au contraire, les villes serrées derrière leurs remparts étaient encombrées de foules oisives et du bruit des disputes des politiciens. Ce furent les invasions menées par Épaminondas qui l’avaient chassé de sa province et contraint à vivre dans une métropole, largement contre son gré. Ce qui lui donnait une bonne raison supplémentaire de s’en prendre aux Thébains.

Si Xénophon méprisait Épaminondas, c’était précisément pour une réalisation qui suscitait la plus grande admiration parmi les Grecs : la construction d’une ville fortifiée, Messène. Dans ses Helléniques, Xénophon passe cet exploit totalement sous silence, et l’existence même de Messène est à peine effleurée dans son récit ; il ne fait allusion qu’une seule fois, indirectement, à une autre construction, celle de Mégalopolis. Xénophon dut se donner de la peine pour réussir à taire complètement des faits historiques aussi éclatants que la création de vastes cités-États, mais sans doute espérait-il que l’une et l’autre seraient bientôt effacées de la surface de la terre. Bien qu’approchant désormais de l’âge de quatre-vingt-dix ans, Agésilas, son ancien chef bien-aimé, tenait toujours ferme le gouvernail de la politique spartiate et avait rapporté beaucoup d’argent bienvenu à Sparte, au retour de son expédition en Asie Mineure aux côtés des satrapes révoltés. Son fils, Archidamos, était en train de prouver sur le terrain de réelles compétences de stratège. Messène pouvait encore être reprise, et son enceinte abattue, même s’il fallait engager des mercenaires pour faire le travail. On pouvait aussi écraser Mégalopolis et avec elle les Dix Mille, l’assemblée démocratique qui dirigeait la Ligue arcadienne.

Xénophon avait beau jeu de relever que la cohésion de la Ligue, moins de dix ans après sa constitution, commençait déjà à faiblir. Au sein des rangs arcadiens, une faction oligarchique haussait le ton. Xénophon décrit ces dissidents comme « ceux qui veillaient le mieux aux intérêts du Péloponnèse » ou « ceux qui prenaient à cœur les affaires du

Péloponnèse » 9, et ces mots en disent long sur ses préférences. Il se représentait le Péloponnèse comme un bastion de vertu agraire, une région dirigée par une aristocratie terrienne adepte du mode de vie spartiate. Les Thébains, ces constructeurs de murailles, avaient envahi ce précieux territoire et l’avaient urbanisé. Selon Xénophon, les Arcadiens clairvoyants regrettaient ce crime et s’employaient à renverser la situation.

La Ligue arcadienne commençait effectivement à se fissurer et cette évolution était lourde de conséquences pour le monde grec. Située au centre du Péloponnèse et principale alliée de Thèbes, l’Arcadie était une place forte du nouvel ordre démocratique. Son éclatement aurait pour effet de mettre cet ordre en danger et de libérer le lion spartiate de sa cage. Depuis son poste d’observation de Corinthe, Xénophon rédigea un compte rendu haletant des événements dans les derniers chapitres des Helléniques – final ébouriffant de ce récit de cinquante années de guerre, de troubles civils et de décomposition.

 

La Ligue arcadienne était alors peut-être dirigée – ou l’avait été juste avant – par un stratège remarquable, Énée de Stymphale, que Xénophon qualifie de stratêgos, ou « général » des Arcadiens, poste attribué chaque année par élection. Sans doute était-il le même homme que cet « Énée le

Tacticien » auteur d’un traité sur l’art du siège 10, unique volume survivant d’une série d’œuvres traitant de tactique militaire. Ce mince traité, le plus ancien manuel militaire grec connu, offre un aperçu saisissant sur l’instabilité des années 360 avant notre ère et sur les défis que devait résoudre un dirigeant qui s’efforçait de naviguer au mieux en ces temps troublés.

La Poliorcétique ou l’art d’assiéger les villes révèle la face la plus sombre de la guerre pratiquée par les Grecs : l’importance de la ruse, de la traîtrise, des complots et des subterfuges. Son auteur, Énée le Tacticien ou Énée de Stymphale, maîtrise mille ruses dont beaucoup sont d’une incroyable ingéniosité. Il connaît ainsi pas moins de vingt manières de faire passer des messages secrets à la barbe de l’ennemi. Voici par exemple celle de l’homme tatoué : vers l’an 500 avant J.-C., un chef grec fit raser la tête de son esclave puis tatouer un message sur son crâne dénudé, avant de laisser repousser les cheveux ; le message fut décrypté une fois les cheveux rasés de nouveau. Si l’on connaissait déjà cette histoire au temps d’Hérodote, cette autre idée ne se trouve en revanche nulle part ailleurs : gonfler une vessie d’animal comme un ballon, écrire dessus puis la dégonfler, de sorte que l’écriture devient trop réduite pour pouvoir être lue à l’œil nu. Pour plus de sûreté, on peut introduire la vessie dans un flacon qu’on remplit d’huile, afin que nul ne puisse même y soupçonner sa présence.

Énée nous montre qu’un stratège comme lui devait se tenir constamment sur ses gardes, non seulement pour répondre à toute attaque mais aussi pour parer aux mutineries internes. Il ne cesse de souligner le problème posé par les dissidences et les menées souterraines de cinquièmes colonnes. Il est même tout proche de recommander l’interdiction de toutes les lanternes et veilleuses de nuit dans les maisons des particuliers, car « ceux qui aspirent à la révolution » – qu’il s’agisse de gens du peuple mécontents du gouvernement oligarchique ou de beltistoi révulsés par la démocratie – peuvent s’en servir pour mettre le feu à des éléments de literie entassés à cet effet, afin de faire parvenir des signaux lumineux à des conjurés attendant à l’extérieur des murs de la cité… Il préconise de récompenser les informateurs, de recruter des tueurs en leur proposant des primes – et va même jusqu’à suggérer qu’on puisse rembourser certaines dettes privées en puisant dans le trésor public afin de minimiser le ressentiment des citoyens ruinés. Malheureusement, nous n’apprenons pas quelles sont ses astuces pour obtenir les fonds nécessaires, car il indique que ce problème est abordé dans ses Recettes, œuvre perdue depuis.

Le procédé qu’utilisa l’Arcadie juste après les années du commandement d’Énée figurait peut-être dans les suggestions de celui-ci.

La victoire de la Ligue sur Élis, dans l’affaire d’Olympie 11, déclencha un afflux considérable de richesses pour les Arcadiens. Olympie regorgeait littéralement d’objets précieux, offrandes à Zeus accumulées au fil des siècles : coupes d’or et d’argent, vaisselle diverse et statues. Tous ces objets étaient consacrés au dieu, mais ils étaient sans nul doute extrêmement tentants pour un pays appauvri par la guerre. Les magistrats arcadiens – et peut-être Énée parmi eux – décidèrent de puiser dans ces trésors afin de régler les dépenses engagées. On ne manquerait pas de tout rembourser un jour, prétendirent-ils.

Ces mesures étaient guidées par des considérations politiques. L’afflux de richesse profita largement aux plus modestes, grâce aux soldes versées aux Éparites (eparitoi) de l’armée arcadienne régulière – une troupe d’élite composée d’hoplites. Bon nombre des hommes de cette force avaient quitté leurs fermes de la région pour venir à Mégalopolis. L’armée leur offrait des emplois rémunérateurs, peut-être même des perspectives d’ascension sociale, au sein d’un dêmos fraîchement urbanisé. Ainsi, en finançant l’entretien de ces hommes, c’était la démocratie qu’on finançait.

Cependant, tous les Arcadiens n’approuvaient pas ce régime démocratique qui avait fait la guerre à Élis et s’était aplati devant la lointaine Thèbes. À Mantinée, où Lycomédès avait suscité l’émergence d’un sentiment anti-thébain, s’affirmait une faction de beltistoi composée de propriétaires terriens aisés qui s’opposaient à l’évolution de la politique arcadienne. Un abus de pouvoir tel que le détournement du trésor sacré de Zeus leur offrait précisément tout ce dont ils rêvaient pour saper la démocratie. Ils parvinrent à convaincre l’assemblée des Mantinéens de voter contre le siphonnage des richesses d’Olympie et de lever les fonds nécessaires pour payer les Éparites. En prenant cette décision, Mantinée se retrouvait en opposition frontale avec les autres cités membres de la Ligue.

Les décisions de la Ligue arcadienne se prenaient collectivement lors des assemblées des Dix Mille ; l’assemblée fédérale se tenait à ce moment-là à Tégée, ville située à une vingtaine de kilomètres de Mantinée. Indignée par cette rébellion d’un État membre, elle blâma les Mantinéens pour leur décision unilatérale et ordonna à leurs dirigeants de paraître devant elle pour interrogatoire. Quand les Mantinéens refusèrent d’obéir à cette convocation, les Dix Mille envoyèrent des soldats pour les arrêter, mais Mantinée verrouilla les portes de la ville, et ils ne purent entrer. Cette attitude revenait à faire virtuellement sécession de la Ligue arcadienne.

Le récit de Xénophon sur ces événements est lacunaire et expéditif, ce qui semble montrer une certaine hâte d’en finir avec l’écriture de ses Helléniques. Notre unique autre source, celle de Diodore de Sicile, est complètement embrouillée, à tel point que l’auteur confond les rôles joués par les deux protagonistes principaux, les villes de Tégée et Mantinée. Ni l’une ni l’autre source ne nous explique comment les choses s’envenimèrent aussi vite. Il apparaît que les positions adoptées par Mantinée ont provoqué un choc général en retour, peut-être une crise de conscience. L’état d’esprit des Dix Mille changea complètement et l’assemblée vota pour renoncer à la manne d’Olympie. Les magistrats élus qui avaient décidé de puiser dans les trésors avaient désormais tout lieu de craindre une sanction lorsque leur mandat arriverait à son terme.

« Il faut réunir des troupes bien disposées et satisfaites à l’égard de la constitution établie », écrivait Énée le Tacticien dans les mots d’introduction de son traité de Poliorcétique. « Elles serviront de forteresse » – littéralement, d’acropole – « contre les complots ourdis par d’autres ». Au cours de son existence, il avait pu observer bon nombre de coups de force, tout particulièrement lorsque les citoyens riches s’alliaient pour arracher le pouvoir au peuple. Il en relate certains dans son traité, des révolutions réussies ou avortées, des putschs et des soulèvements dont l’histoire n’a pas conservé la trace en dehors de son témoignage. Et voici que la maladie mortelle venait d’atteindre son propre pays. Ayant pris naissance à Mantinée au sein d’un groupe de beltistoi, elle menaçait, si elle se répandait, la survie de la Ligue tout entière.

Les ponctions sur les richesses d’Olympie une fois interrompues, l’argent requis pour payer la solde des Éparites, les troupes fédérales arcadiennes d’élite, vint à manquer. Les soldats plus pauvres furent contraints de quitter l’armée, remplacés par des hommes plus fortunés. C’est ainsi que l’armée se mit à pencher vers une ligne plus conservatrice, ce qui laissait augurer la possibilité d’un coup de force à venir. Les démocrates qui se trouvaient concentrés à Tégée furent pris de panique. Ils envoyèrent des messagers à Thèbes pour avertir leur alliée lointaine du risque de crise qui couvait : sans l’intervention de Thèbes, l’Arcadie pourrait bien voler en éclats, voire rechercher un retournement d’alliance avec Sparte. L’armée béotienne se devait donc de revenir dans le Péloponnèse, pour la quatrième fois.

Épaminondas ne pouvait manquer de froncer les sourcils à l’écoute d’un tel message, d’autant plus qu’il fut presque aussitôt suivi d’un autre : les politiciens réactionnaires qui contrôlaient maintenant les Dix Mille dépêchèrent leur propre messager sur les talons de celui des magistrats. Ce second envoyé pressa les dirigeants de Thèbes d’ignorer les demandes du précédent. Selon lui, les Dix Mille ne voulaient plus entendre parler de nouvelles interventions, et Thèbes devait se garder de remettre le nez dans les affaires arcadiennes. Ces deux messages aux orientations opposées étaient le signe incontestable d’un schisme en cours. Sur le moment, cependant, les Thébains choisirent de ne pas bouger.

Thèbes entretenait déjà une présence militaire réduite dans la région : un bataillon de trois cents hoplites – qui n’était pas le Bataillon sacré mais une autre unité comptant le même nombre d’hommes – était stationné à Tégée, sous le commandement d’un officier thébain. Le nom de cet homme est resté inconnu, ce qui est plutôt surprenant au regard du rôle considérable qu’il allait être entraîné à jouer. Le destin l’avait placé au beau milieu de deux factions d’Arcadiens qui se dirigeaient à toute vitesse vers la guerre civile.

Tégée accueillait à ce moment des festivités marquant la signature d’un traité de paix avec Élis. À l’instigation des beltistoi, l’assemblée des Dix Mille avait conçu cette paix par laquelle le contrôle sur Olympie était rendu aux Éléens. Mais, comme le gouvernement d’Élis était oligarchique et allié de Sparte, ce traité avait toute l’apparence d’un nouveau tournant droitier et était en même temps un camouflet pour Thèbes – dont on s’était bien gardé de solliciter le consentement. Les réjouissances de Tégée étaient donc fortement empreintes de sentiments anti-thébains et anti-démocratiques.

Les Mantinéens conservateurs étaient venus nombreux pour prendre part à cette célébration, car Tégée n’était distante pour eux que d’une journée de marche. Les magistrats de Tégée, dont les mandats arrivaient à terme, virent une chance à saisir pour frapper un coup décisif et sauver leurs peaux. À un signal convenu d’avance, ils ordonnèrent la fermeture des portes de la ville. Ils envoyèrent dans les rues des soldats, choisis parmi les Éparites restés de leur côté, pour arrêter les Mantinéens exultant et les jeter dans des prisons improvisées. Les trois cents soldats thébains participèrent à cette rafle sous les ordres de leur commandant – ce qu’il devait regretter bientôt.

Les Tégéens ne s’étaient pas préparés pour opérer une telle purge à l’échelle de la ville tout entière. On avait arrêté un si grand nombre de Mantinéens qu’on n’avait nul bâtiment public à disposition suffisamment grand pour les enfermer tous. Certains purent s’échapper facilement, aidés par des sympathisants qui leur firent franchir l’enceinte de la ville. D’autres avaient déjà quitté Tégée avant la fermeture des portes. Lorsque l’agitation fut retombée, les Tégéens constatèrent avec dépit le faible nombre de Mantinéens capturés. En revanche, il ne faisait aucun doute qu’ils avaient réussi à mettre le feu aux poudres de la fureur des Laconiens.

Les Mantinéens ne tardèrent pas à passer à l’action et envoyèrent des troupes pour bloquer les points de passage vers le nord de la région. Les Thébains de Tégée se retrouvèrent pris au piège, à la merci de leur vengeance. Par ce moyen de pression, les Mantinéens contraignirent le commandant thébain à relâcher ses prisonniers. Le malheureux officier eut beau tenter de se justifier en expliquant qu’il avait opéré ces arrestations pour prévenir un coup de force de Sparte, nul ne le crut – si l’on s’en remet à Xénophon.

La pression montait pour pousser Thèbes à l’action, tout particulièrement quand un envoyé de Mantinée se présenta pour exiger la mise à mort de l’officier. Il était clair qu’une moitié de l’Arcadie – celle qui était du côté de Mantinée – était en train de glisser dans la direction de Sparte, tandis que la moitié favorable à Tégée demeurait loyale à Thèbes. Le conflit qui avait déchiré une grande partie de la Grèce durant vingt ans, depuis la prise de la Cadmée par les Spartiates, se rallumait par procuration au sein de la Ligue arcadienne. De part et d’autre, on soupçonnait que Thèbes ou Sparte, ou les deux, finiraient par s’impliquer. Les Mantinéens redoutaient une nouvelle invasion par Thèbes ; c’est pourquoi une faction de la cité – celle qui avait pris le contrôle des Éparites – signa avec les Lacédémoniens un pacte qui lui assurait l’aide de Sparte en cas d’attaque. Le décor était planté pour un nouvel épisode de guerre entre Sparte et Thèbes.

Épaminondas avait bien averti ses compatriotes que, tant qu’il serait à leur tête, il leur faudrait garder la main sur leur porpax, la poignée de leur bouclier. Cet avertissement apparaissait maintenant dans toute sa clairvoyance. En l’espace de huit années, il les avait conduits trois fois dans le Péloponnèse, de même qu’en Thessalie et en mer Égée orientale. Tout cela n’avait pas suffi. Une nouvelle fois, Épaminondas prépara l’armée béotienne à entrer en campagne, avec son Bataillon sacré.

 

Des contingents de soldats commencèrent à converger vers le cœur du Péloponnèse. L’une et l’autre des deux « Arcadies » pouvaient compter sur l’appui de grandes puissances, qui avaient elles-mêmes des alliés. D’un côté, les États pro-lacédémoniens – Athènes, Élis, l’Achaïe et Sparte –, alignés avec Mantinée, tandis qu’aux côtés de Tégée se tenaient Thèbes, Argos, Messène, l’Eubée et la Locride. La quasi-totalité de l’Hellade se trouvait engagée, avec plus de cinquante mille hommes en tout, et les deux plus grands chefs militaires de l’époque, Épaminondas et Agésilas, prêts à reprendre leur duel vieux d’une décennie.

Pour la première fois, dans ses Helléniques, Xénophon s’intéresse vraiment à Épaminondas, tout en le présentant sous un jour défavorable. Il

cite un discours belliqueux du Thébain 12 – les seules paroles qu’il lui attribue – qui fait de ce dernier l’instigateur de cette guerre. Mais Xénophon suggère également que les Thébains avaient imposé à leur général un délai strict, un « compte à rebours » qui l’affaiblissait et réduisait fortement sa liberté de manœuvre. Puis, dans un commentaire plus personnel, il salue le sens stratégique d’Épaminondas mais ajoute : « Qu’il ait eu de la chance dans cette expédition qu’il commandait, ce n’est certes pas moi qui le dirai. » Le mot grec eutukhês désigne un état de bonne fortune accordée par les dieux, lesquels, selon Xénophon, n’ont pas favorisé Thèbes.

Était-ce pur hasard, ou les dieux étaient-ils contre lui ? Épaminondas rencontra effectivement une malchance vraiment exceptionnelle. Dans la première phase de la guerre, il fut à deux reprises sur le point de triompher par K.O., mais la chance lui échappa chaque fois à une heure près, voire moins.

Épaminondas avait concentré ses forces à Tégée, à mi-chemin entre deux places fortes ennemies, Sparte et Mantinée. On lui rapporta que les Lacédémoniens, sous le commandement d’Agésilas, s’étaient mis en marche vers le nord pour rejoindre leurs alliés à Mantinée. Épaminondas fit distribuer leur repas du soir aux hommes qui feignirent de se disposer à passer la nuit sur place, puis il prit avec lui ses meilleures unités pour foncer vers le sud dans l’obscurité. En marchant toute la nuit, il pourrait atteindre Sparte pendant que la cité était sans défense. Le plan avait tout pour réussir,

mais quelqu’un – certains évoquèrent un déserteur de Thespies 13 – parvint à rejoindre Agésilas et lui révéla ce qui était en cours.

Agésilas fit demi-tour pour revenir précipitamment vers Sparte, non sans avoir dépêché un messager à Mantinée pour réclamer des renforts. Lorsqu’Épaminondas arriva en vue de Sparte, il découvrit qu’il était attendu. Des combats féroces s’engagèrent alors dans les faubourgs de la ville que nul envahisseur n’avait encore approchée d’aussi près. Les Thébains attaquèrent mais furent chargés par Archidamos, à la tête d’une force d’une centaine d’hommes. Les enfants et les vieillards participaient à la défense, lançant des tuiles sur les assaillants depuis les toits, remplissant

de gravats des sacs et des paniers 14 qu’ils entassaient en travers des rues. Les Thébains durent finalement se retirer avec de lourdes pertes. Sarcastique, Xénophon relate comment « ces hommes qui soufflaient le feu, qui avaient déjà vaincu les Lacédémoniens, n’attendirent pas les assauts du détachement d’Archidamos et battirent en retraite, alors qu’ils avaient

l’avantage du nombre et d’une position dominante 15 ». Il savoure visiblement cette petite revanche sur Leuctres.

Plutarque nous livre une image mémorable de cette bataille 16. Un jeune garçon répondant au nom d’Isadas, fils de Phoibidas (l’homme qui s’était emparé de la Cadmée vingt ans plus tôt), se trouvait chez lui, occupé à oindre son corps d’huile, lorsque l’attaque thébaine avait commencé. Il se précipita dehors pour défendre sa cité sans prendre le temps de revêtir une cuirasse ou même de simples vêtements. Des deux côtés on fut stupéfait de voir ce grand et beau jeune homme distribuant force coups d’épée et de lance, au premier rang des Spartiates, complètement nu. Aux yeux des témoins, il semblait être un dieu, ou jouir de la protection de quelque divinité. Et, bien que dépourvu de tout équipement, il s’en sortit sans la moindre égratignure.

Épaminondas rompit le combat, non pas défait comme l’avait espéré Xénophon, mais bien résolu à préparer une nouvelle attaque surprise. Il savait que les troupes de Mantinée étaient en chemin pour venir renforcer la défense de Sparte. Pourquoi ne pas tenter de renouveler le même stratagème ? Il chargea quelques hommes d’allumer des feux pour faire croire qu’il avait établi son campement pour la nuit, tandis qu’il repartait en réalité, sous le couvert de l’obscurité, marchant cette fois en direction de Mantinée. Pour plus de rapidité, il envoya sa cavalerie en avant pendant qu’il prenait quelques heures de repos à Tégée avec l’infanterie.

Les cavaliers parvinrent vers l’heure de midi aux abords d’un temple de Poséidon situé à un kilomètre et demi au sud de Mantinée, sans que leurs plans aient été trahis ; les paysans étaient encore paisiblement au travail dans leurs champs. Une fois qu’on aurait capturé ceux-ci, tandis que leur armée serait toujours au loin, la chute de la ville serait assurée. Pourtant, au moment même où ils découvraient qu’ils étaient attaqués, les paysans repérèrent aussi d’autres cavaliers, des alliés cette fois, surgissant d’une hauteur au nord. C’étaient les Athéniens qui arrivaient, après avoir chevauché toute la nuit à travers l’Isthme. Eux-mêmes ignoraient qu’ils tombaient à pic : leur apparition à ce moment précis était pure coïncidence.

Les cavaliers athéniens étaient fatigués et n’avaient qu’une hâte dès leur arrivée à Mantinée : se restaurer, dresser leur camp et prendre soin de leurs chevaux. Mais, avant même d’avoir pu mettre pied à terre, ils furent entourés de Mantinéens qui leur désignaient à l’horizon les Thébains en approche. Oubliant leur besoin de nourriture et de repos, les Athéniens se mirent alors en mouvement. Et Xénophon de faire leur éloge : « Qui pourrait ne pas admirer leur vaillance ? », demande-t-il dans une envolée lyrique. Il ne précise pas que ses fils, Gryllos et Diodore, étaient présents dans le détachement athénien, car Athènes les avait accueillis de nouveau en dépit du bannissement qui continuait à frapper leur père. « Ils eurent des

hommes de valeur qui furent tués 17 », indique Xénophon, sans mentionner que Gryllos était l’un d’eux.

Dominés dans cette escarmouche de cavalerie, les Thébains durent se retirer, une fois de plus. En l’espace de trois jours, Épaminondas avait échoué par deux fois à s’emparer de places fortes ennemies, ce qui lui eût permis de remporter instantanément cette guerre. Dans ces conditions, il allait devoir affronter l’ennemi dans une bataille rangée beaucoup plus périlleuse. Thèbes n’en conservait pas moins l’avantage, à tous égards. Il rassembla à Tégée sa cavalerie éreintée après deux nuits consécutives de dure chevauchée et deux journées d’engagements. Là, il s’apprêta à se remettre en marche avec tous ses hommes pour livrer bataille sur la plaine.

Fait remarquable, Xénophon dépeint la veille de la bataille en se plaçant à l’arrière des lignes thébaines et non du côté spartiate. Les hoplites se préparaient en aiguisant les pointes des lances et les épées, les cavaliers, en blanchissant leurs casques. Les Arcadiens peignaient des massues, emblème thébain, sur leurs boucliers, en hommage à la puissance qui avait su les réunir au sein d’une ligue. Ces boucliers peints, et peut-être également les casques blanchis, devaient faciliter la distinction entre amis et ennemis. D’ici une poignée d’heures allait éclater en ce lieu un affrontement complexe impliquant cinquante mille hommes appartenant aux armées d’une douzaine d’États et de régions.

Sortant de Tégée, la coalition thébaine marcha vers l’ennemi qui s’était établi en formation de combat à quelques kilomètres au nord. Mais elle bifurqua vers l’ouest, en direction d’une ligne de collines de faible hauteur. Arrivées là, les troupes déposèrent les armes, comme si elles se disposaient à établir leur campement pour la nuit avant d’engager le combat le jour suivant. Voyant cela, les Spartiates rompirent les rangs, se relâchèrent et débridèrent leurs chevaux. C’est alors que les Thébains reprirent soudain leurs armes et marchèrent droit sur eux, les obligeant à reprendre précipitamment leur formation en phalange.

Une fois encore, Épaminondas avait placé sur l’aile gauche ses unités de choc, composées de Thébains disposés sur une plus grande profondeur des rangs, tout en retenant son aile droite en arrière. Les mots qu’emploie Xénophon montrent qu’il avait très bien compris la tactique du Thébain : « […] comme la proue d’une trière enfonçant son éperon au milieu des

vaisseaux ennemis 18 », écrit-il en décrivant l’aile gauche thébaine. Épaminondas entendait bien « éperonner » le côté droit de l’ennemi, où se tenaient les gens de Mantinée avec, à leurs côtés, le petit contingent des Spartiates. C’est presque certainement là, à la pointe de l’éperon, qu’il disposa le Bataillon sacré, bien qu’aucune de nos sources, étrangement, n’en fasse mention.

Sur les flancs des deux ailes ennemies étaient disposés des éléments de cavalerie qui furent les premiers à entrer en action et se heurtèrent au milieu du champ de bataille. Comme à Leuctres jadis, les Thébains prirent le dessus dans ces engagements, tandis que les phalanges massives se rapprochaient. La poussière soulevée par les chevaux obscurcissait la vue des ennemis de part et d’autre, ce sur quoi comptait justement Épaminondas : il ne voulait pas que l’ennemi pût déceler la présence de son éperon jusqu’au moment où il en éprouverait l’impact.

Au contact de la puissante poussée des rangs thébains, Mantinéens et Lacédémoniens lâchèrent pied. En se retournant pour fuir, leur ligne commença à se défaire, en prélude à une déroute complète. Épaminondas encourageait ses hommes à continuer à avancer pour les poursuivre. Mais c’est à ce moment précis qu’Épaminondas fut atteint en pleine poitrine par un javelot projeté vers lui depuis les rangs spartiates. La hampe se détacha sous l’impact, laissant la pointe de l’arme profondément enfoncée dans la chair. Le général tomba, et les Thébains s’arrêtèrent. Leurs ennemis purent alors s’échapper sans être pourchassés, ne déplorant que des pertes légères en lieu et place d’une défaite qui s’annonçait écrasante.

Nulle blessure infligée dans une bataille grecque n’eut jamais autant de conséquences. Épaminondas fut emporté hors du champ de bataille, toujours vivant et conscient. Jusqu’ici, la pointe du javelot avait bloqué l’hémorragie inévitable, mais ses médecins l’avertirent que son extraction lui serait fatale. Il demanda qu’on lui apporte son bouclier, car il était impensable pour un hoplite d’en être séparé – même au seuil de la mort.

Il s’informa du sort de la bataille. Ceux qui l’entouraient lui dirent que les Thébains avaient remporté la victoire – ce n’était pas tout à fait vrai, mais c’est sûrement ce qu’il avait besoin d’entendre. « Alors j’ai vécu assez

longtemps puisque je meurs invaincu 19 », dit-il, tout en arrachant la pointe de javelot de sa poitrine. Un flot de sang jaillit, et il expira aussitôt.

 

Dans les dernières lignes des Helléniques, Xénophon relève que toute la Grèce fut surprise par la conclusion de la bataille de Mantinée. Avec autant de troupes déployées sur le terrain et l’engagement résolu des principales puissances, il semblait évident qu’une force dominante devait s’imposer à l’issue de la confrontation. Pourtant, à la fin de la journée, chacun des deux camps éleva un trophée, et il fut convenu d’échanger les morts comme si chacun avait simultanément remporté la victoire et subi une défaite. En réalité, rien n’avait été réglé.

« L’incertitude et la confusion furent plus grandes après qu’avant dans

toute la Grèce 20 », déplore Xénophon en mettant le point final à ses Helléniques. Il emploie un mot rare, akrisia, dont on ne connaît qu’une seule autre occurrence dans les écrits grecs ayant survécu, dans un traité portant sur les maladies. Ici, il qualifie l’état incertain qui précède l’explosion d’une fièvre incontrôlée. Aux yeux de Xénophon, le monde grec était un malade atteint par la fièvre et dans l’attente d’une amélioration ou, à l’inverse, d’une dégradation débouchant sur la mort.

À Mantinée, le corps d’Épaminondas fut inhumé dans un bosquet, au lieu-dit Pélagos, « mer », là où les armées s’étaient affrontées. L’oracle de Delphes avait averti Épaminondas de se méfier de la mer, et il avait pendant longtemps évité de voyager par bateau. Et voici que Pélagos était le site de sa tombe ! Sur le tertre funéraire, on érigea une colonne sur laquelle fut rivé un bouclier décoré d’un relief représentant un dragon, pour évoquer les Spartoi, les hommes semés à partir des dents de dragon dont il descendait. L’État thébain prit à sa charge le coût de ses funérailles, car Épaminondas était mort pauvre, dans le dénuement qui avait été celui de toute son existence ; on ne retrouva dans sa maison vide qu’une piécette de fer d’une

valeur négligeable 21.

Auprès du général reposait Caphisodoros, un jeune homme tué à ses côtés qui était alors son éromène. Il était le second des deux éromènes auxquels Épaminondas fut lié durant sa vie. Le premier, qui avait combattu à Leuctres avec lui, était Asopichos, lequel peindra par la suite une image du trophée de la bataille sur son bouclier. Il en fera plus tard l’offrande à Delphes, en mémoire de la victoire de Leuctres et pour immortaliser un amour éternel.

Sparte et Mantinée qui avaient joint leurs forces armées pour faire face aux Thébains se disputèrent la gloire liée à la mort d’Épaminondas. Des deux côtés, on disait que le javelot fatal avait été lancé par un certain

Machairion 22 que chaque cité revendiquait comme l’un des siens. Les Lacédémoniens accordèrent à l’homme ainsi qu’à sa descendance une exonération de taxes valable à perpétuité, en reconnaissance du service insigne qu’il avait rendu à l’État. Ce privilège était toujours en vigueur au temps de Plutarque, cinq siècles plus tard. Entre-temps, à Athènes, une fresque représentant la bataille sera commandée pour le célèbre portique peint de l’Agora, la Stoa Poikilè  : la peinture montrait le fils de Xénophon, Gryllos, tuant Épaminondas dans un combat à cheval, ce qui était pure fiction puisque Gryllos était déjà mort avant la bataille.

Épaminondas qui ne s’était jamais marié 23 était mort sans descendance, bien que la légende rapportât qu’il avait dit avoir une « fille » merveilleuse,

Leuctres, voire deux « filles » appelées Leuctres et Mantinée 24. Toutefois, son « enfant » le plus cher était Messène, la ville aux solides murailles qui abritait les anciens hilotes. Tant que cette forteresse tiendrait bon, la province qui l’entourait, la Messénie, resterait libre. Les Spartiates auront beau faire tous les efforts possibles pour la reprendre, ce qu’ils tentèrent effectivement sans relâche, ils échoueront toujours.

Alors que les armées restaient mobilisées, l’une repliée à Tégée et l’autre à Mantinée, leurs chefs se réunirent et parvinrent à s’entendre sur une sorte d’accord, mi-armistice, mi-traité de paix commune. Aucun compte rendu des pourparlers ne nous est parvenu, en dehors de la remarque que l’état d’épuisement des parties permit de faire avancer les choses. Le traité prévoyait la démobilisation des troupes et le retour des hommes dans leurs foyers, et permettait aux signataires de « conserver ce qu’ils avaient acquis » jusque-là : c’était un accord mutuel d’arrêt des hostilités fondé sur le statu quo. Au titre de cette clause, Messène se voyait légitimée comme État de plein droit, puisqu’elle possédait déjà sa propre terre. Mais Sparte, qui ne pouvait pas souscrire à cette idée, refusa d’adhérer au traité.

Contrairement aux pactes précédents, la Paix de Mantinée fut conçue en dehors du Grand Roi Artaxerxès, et ne lui reconnaissait aucun rôle pour garantir sa bonne application. Il semblait que les Grecs parvenaient enfin à s’entendre pour administrer entre eux leurs propres affaires. Lorsqu’un ambassadeur perse se présenta l’année suivante, ils répondirent par une déclaration d’indépendance adressée au Roi. « Les Grecs ont échangé entre eux des ambassadeurs pour mettre fin à leurs disputes et ont conclu une Paix Commune », proclamait ce message dont une copie fut gravée dans la

pierre d’une stèle 25. Leur but, poursuit le texte, était d’« en finir avec les guerres intestines et d’apporter à leurs cités le plus de prospérité et de grandeur possible ».

Les armées se retirèrent d’Arcadie pour regagner leurs bases respectives tant au nord qu’au sud de l’isthme de Corinthe. Les guerres entre Sparte et Thèbes restaient en suspens, mais aucune des deux parties ne se souciait de les rallumer. Après deux décennies de conflit marquées par des pertes terribles, l’heure était à la détente. Il est possible que la mort d’Épaminondas, un homme dans la fleur de l’âge et sur le point d’engranger la victoire, ait satisfait le vieil Agésilas en lui offrant la vengeance à laquelle il aspirait depuis trente-cinq ans.

 

Parmi les troupes qui rentraient de Mantinée se trouvaient les mercenaires de Phères, ces hommes qu’Alexandre avait engagés pour assurer la défense de son régime despotique. Le tyran, respectant les termes du traité signé avec Épaminondas, avait combattu dans le camp des Thébains, même s’il s’y trouvait un grand nombre de gens qui lui vouaient une haine farouche. Épaminondas disparu, il ne subsistait plus d’autorité pour faire respecter le traité, et rien n’empêchait plus Alexandre de Phères de reprendre son brigandage. Bientôt il s’enfonça de nouveau avec son armée de combattants endurcis dans le territoire libre de la Thessalie.

L’entretien d’une armée mercenaire de six mille hommes coûtait fort cher. Pour pouvoir payer ses troupes, Alexandre fit frapper des pièces de monnaie magnifiques, dont certaines portaient son nom – premier exemple occidental connu de monnayage présentant le nom entier d’une personne vivante. Cependant, comme sa propre monnaie ne suffisait pas à répondre à ses besoins, il lui fallait s’en procurer d’autre. Au cours de l’année qui

suivit l’affaire de Mantinée, il monta donc un raid audacieux 26 qui devait faire de lui le tout premier détrousseur de banque de l’histoire du monde.

À l’exemple de nombreux seigneurs de guerre, Alexandre de Phères

 

distribuait de belles pièces de monnaie de forte valeur, destinées à éblouir

ses troupes mercenaires. Sur celle-ci a été frappé son nom – une façon

d’en appeler à la loyauté de ceux qu’il rétribuait.

 

Les Grecs ignoraient les banques au sens moderne du mot. Mais ils avaient des « tables », trapezai, où étaient disposées les pièces prêtées contre versement d’un intérêt, conservées en dépôt ou changées contre d’autres devises. C’est ainsi qu’en grec moderne le mot trapeza désigne aussi bien la table et la banque. (Quant au mot « banque », il est lui-même dérivé d’un mot italien désignant un « banc », ce qui renvoie à une époque où les pièces étaient également rangées sur de larges étagères de bois.)

En Grèce, la majorité des trapezai étaient concentrées au Pirée, le port de la ville d’Athènes. Dans ce centre majeur du commerce, les prêteurs avançaient de l’argent aux affréteurs de navires et aux négociants, et les voyageurs changeaient leurs pièces contre les monnaies frappées selon les normes de l’Attique, les plus largement utilisées dans tout le monde grec. Il était difficile de débarquer d’un navire sans tomber sur ces trapezai, comme on voit de nos jours les bureaux de change alignés dans les halls d’arrivée des aéroports. Cette proximité des « banques » et des quais du port n’avait pas échappé à Alexandre.

Le tyran de Phères s’était doté d’une petite flotte de navires qu’il utilisait pour piller et soumettre les villes côtières. Certaines de ces expéditions avaient heurté des intérêts athéniens, d’autant plus que l’amitié entre Alexandre et Athènes n’était plus, en dépit de la statue de bronze du tyran toujours en place sur l’agora athénienne. Alexandre n’obéissait plus qu’à sa propre loi, il était devenu « un pirate sur terre et sur mer », comme l’appelle Xénophon. Thèbes s’était efforcée de le faire plier, au temps de Pélopidas et d’Épaminondas, mais ces deux figures n’étaient plus et ce temps était révolu.

La flotte pirate perdit une bataille contre les navires d’Athènes au large de la Thessalie. Mais Alexandre savait que les Athéniens victorieux prendraient tout leur temps pour rallier leur port d’attache. Il envoya alors secrètement vers le Pirée ses navires les plus rapides, chargés de troupes, qui réussirent à s’introduire dans le port sans se faire remarquer ; le trafic des bateaux de commerce y était incessant et d’ailleurs, qui serait assez fou pour risquer d’attaquer par mer une puissance navale de premier plan ? Les archers scythes, qui composaient la force de police patrouillant dans les rues du Pirée, furent impuissants à empêcher ce qu’il advint alors : plusieurs groupes d’hommes en armes débarquèrent des bateaux d’Alexandre, épées tirées, coururent aux trapezai et raflèrent l’argent à pleins sacs.

Quelques Athéniens se précipitèrent pour aller informer le Conseil de ce qui était en cours. Mais le Pirée était éloigné de plusieurs kilomètres de la ville haute d’Athènes. Aussi, le temps d’organiser une riposte, les bandits étaient-ils déjà loin en haute mer, cinglant vers Pagases, le port de Phères. Alexandre avait réussi sans coup férir son cambriolage à main armée.

Athènes résolut alors de s’en prendre plus vigoureusement au tyran. Il fut décidé de briser la stèle célébrant le traité signé avec lui et d’ériger à sa place une autre stèle consacrée à une nouvelle alliance avec ses ennemis de la Ligue thessalienne. Cette Ligue avait été constituée par Pélopidas, quand Thèbes servait de bouclier de la liberté thessalienne. Hélas, privée de ses deux chefs visionnaires, Thèbes n’était plus que l’ombre d’elle-même.

Alexandre n’était pas le seul à chercher à se procurer de l’argent pour rétribuer ses soldats. Même parmi les puissances reconnues, d’autres États partageaient la même quête de fonds, y compris Sparte où la monnaie avait longtemps été méprisée. Si les Lacédémoniens voulaient atteindre leur but obsessionnel, la reprise de Messène, il leur faudrait beaucoup plus d’hommes que ce qu’ils pouvaient aligner, mais le recours à des mercenaires pourrait faire toute la différence. C’est ainsi qu’Agésilas, le roi boiteux maintenant âgé de quatre-vingt-trois ans, s’embarqua pour une

mission inattendue en Égypte 27 : il s’agissait d’aider le pharaon régnant, appelé Tachos par les Grecs, à faire la guerre au Grand Roi de Perse.

Tachos qui venait de monter sur le trône était impatient de se mettre en mouvement, maintenant qu’il avait vu que la révolte des satrapes, tout juste étouffée, avait ébranlé la Perse. Il avait grand besoin de soldats grecs et tout particulièrement de chefs habiles présentant des états de service incontestés. Il offrit des sommes mirobolantes à Agésilas, ainsi qu’à l’Athénien Chabrias – le stratège flamboyant qui avait jadis vaincu les Spartiates en faisant déposer à terre les boucliers de ses hommes –, pour qu’ils l’aident à envahir la Phénicie, au Levant, région soumise à la Perse. Il recruta également dix mille hoplites grecs qu’il paya dans leur propre monnaie en faisant venir des matrices métalliques des ateliers de frappe athéniens.

Après quarante années de pouvoir, Agésilas était une légende vivante ; la cour royale d’Égypte accourut à sa rencontre lorsque son navire toucha terre. Nul n’était préparé à découvrir un vieil homme ratatiné, gisant sur une simple natte de paille posée à même le sol et revêtu d’un manteau râpé. « Les montagnes accouchent d’une souris », plaisantaient les courtisans en citant un proverbe ridiculisant les attentes excessives. Leurs monarques à eux étaient entourés de pompe et de richesses, vêtus de pourpre et d’or. Ils étaient incapables de concevoir que cette pauvre créature dépenaillée et épuisée était, ou avait été, l’homme le plus puissant du monde grec.

Agésilas comptait bien prendre le commandement suprême en Égypte, mais Tachos s’était réservé le poste pour lui-même. Le commandement d’Agésilas se réduisit aux dix mille soldats grecs. Les tensions autour de son rôle s’accrurent quand Tachos refusa de suivre son conseil qui était de rester en Égypte pour protéger le trône au lieu de partir en personne pour la Phénicie. Tachos se mit en marche pour rejoindre le front au nord. Pour Agésilas, il était particulièrement irritant d’être au service de ce roi arrogant, plus jeune que lui de plusieurs dizaines d’années, mais plein de vanité et de suffisance. L’Athénien Chabrias supportait mieux sa sujétion, car il était à la tête de la flotte et pouvait donc se tenir à bonne distance.

Les Égyptiens qui n’aimaient pas non plus Tachos mirent à profit son éloignement pour appuyer la tentative de son neveu Nectanébo d’usurper le trône. Les deux capitaines grecs, pris entre deux pharaons rivaux, firent des choix divergents. Chabrias voulut rester avec Tachos tandis qu’Agésilas était tenté de s’engager au côté de Nectanébô. Pris de panique, Tachos supplia Agésilas de ne pas l’abandonner, mais son rival envoya depuis l’Égypte des messagers porteurs de riches promesses de récompense. Le Spartiate finit par passer à l’usurpateur, et Tachos s’enfuit pour sauver sa vie.

Arrivés à ce point, Xénophon et Plutarque marquent un temps d’arrêt pour examiner ce renversement d’allégeance, et leur divergence de vue est d’une profondeur abyssale. Dans le portrait hagiographique qu’il dresse dans son Agésilas, Xénophon l’interprète comme un acte patriotique. Le roi spartiate, affirme-t-il, a sûrement pris ce parti pour faire plus de mal aux Perses et donc soutenir les Grecs. Plutarque au contraire délivre un jugement cinglant. Il écrit : « Agésilas s’abrita derrière l’intérêt national pour couvrir un acte aussi étrange et inouï : sans cette excuse, le nom plus

juste pour qualifier sa conduite aurait été celui de trahison 28. » Mais les Lacédémoniens faisaient toujours ainsi, poursuit-il, n’admettant nulle justice en dehors de ce qui était utile à leur cité.

La situation politique de l’Égypte se compliqua encore. Un nouvel usurpateur dont nos sources ne nous donnent pas le nom se souleva dans la ville de Mendès et tenta de détacher Agésilas de Nectanébô, sans y parvenir. Agésilas aurait eu honte (nous dit Plutarque) de changer encore une fois de camp, mais il se méfiait aussi de la passivité de Nectanébô. Au lieu de livrer bataille aux forces de Mendès comme le lui conseillait Agésilas, le pharaon se retira dans une ville fortifiée et se disposa à soutenir un siège. Le Spartiate fut réduit à observer depuis les remparts les ennemis qui creusaient un fossé destiné à encercler totalement la place. Il était pris au piège avec Nectanébô, et le pire était que ce dernier n’avait pas fait stocker suffisamment de vivres dans la ville.

L’octogénaire Agésilas n’était pas venu si loin et n’avait pas fait tant d’efforts pour se laisser réduire à la reddition par la famine. Il était à l’affût d’une ouverture et se saisit de la première occasion dès qu’elle se présenta, en lançant une attaque sur le point où le fossé était encore inachevé. Si elle empêchait les assiégés de s’échapper, la tranchée interdisait également aux Mendésiens d’avancer. Agésilas parvint à détruire une première troupe ennemie privée de renforts. Puis il attira les autres dans un piège, en les bloquant dans un espace réduit où leur nombre n’était plus d’aucune utilité. La rébellion de Mendès fut ainsi écrasée en deux manœuvres promptement exécutées.

Nectanébô se montra reconnaissant et généreux. Il renvoya Agésilas chez lui avec un présent de plus de deux cents talents d’argent qui devaient lui permettre de recruter une armée de trois mille hommes et de l’entretenir pendant une année entière ; c’était la force requise pour une nouvelle tentative de reprise de Messène. Agésilas avait fait le premier pas sur la longue route menant au relèvement de la grandeur de Sparte.

Mais cette étape ne resta pas sans conséquence pour sa constitution vieillissante. Peu après l’appareillage, alors que son vaisseau atteignait un point surnommé « Port de Ménélas », situé sur la côte nord-africaine, Agésilas tomba malade et commença à décliner. Le lion de Sparte, le fer de lance de toutes les guerres contre Thèbes, était mourant.

En prononçant ses dernières paroles, Agésilas exigea que nul artiste ne s’applique à reproduire ses traits – « pas d’argile et pas de peinture », intima-t-il, car ses hauts faits devaient seuls rappeler sa mémoire. Puis, après quarante et une années passées à la barre, ayant vu sa cité supplantée par Thèbes et pratiquement anéantie par deux fois, le vieux roi rendit son dernier soupir.

Arrivé à ce point de sa Vie d’Agésilas, et conscient qu’un grand règne avait pris fin, Plutarque dresse un éloge solennel du Lacédémonien. Pourtant, dans le préambule de cette Vie parallèle qui compare Agésilas et le chef romain Pompée, Plutarque adopte un ton bien différent lorsqu’il écrit : « Tout à son désir de soumettre Thèbes et de vider Messène de ses habitants, il faillit provoquer la destruction de Sparte, et il détruisit vraiment

son hégémonie 29. »

La coutume exigeait que le corps d’un roi de Sparte fût enseveli dans sa terre natale, mais celle-ci était très éloignée. Comme on était en hiver, l’équipage du navire ne put trouver de miel pour y conserver le cadavre qui fut alors enduit de cire. C’est donc dans un linceul de cire d’abeille que le roi Agésilas regagna Sparte. Son trône passa à son fils Archidamos – tandis que le fils de Cléombrote, encore mineur, occupait le second trône –, et c’est à lui qu’échut la lourde tâche de ressusciter l’État si mal en point.

 

À Thèbes, la Ligue béotienne, encore sous le coup des morts successives de Pélopidas et Épaminondas, tâtonnait à la recherche de la bonne posture à adopter. Il était clair qu’elle devait maintenant refréner son ardeur. Elle avait déjà renoncé à la Thessalie, abandonnée à la terreur qu’Alexandre de Phères exerçait désormais sans retenue. La flotte qu’Épaminondas avait construite pour croiser en mer Égée restait sagement remisée dans ses hangars à bateaux. Le Bataillon sacré continuait à s’entraîner, mais ses missions s’étaient faites rares.

L’ultime tâche, ô combien essentielle, qui se dressait encore devant Thèbes, comme depuis dix ans, restait celle de l’effacement de Sparte. Thèbes était parvenue à isoler la cité-État lacédémonienne en transformant le Péloponnèse – où elle avait établi un cordon sanitaire de trois cités démocratiques, Mantinée, Mégalopolis et Messène. Mais Mantinée avait fait défection et rejoint le camp lacédémonien ; Messène était toujours menacée. Quant à la troisième ville, Mégalopolis – qui occupait le carré central de la grille du jeu de morpion –, elle jouait un rôle plus crucial que jamais dans la poursuite des objectifs de Thèbes.

Mégalopolis avait été construite pour être la capitale de la Ligue arcadienne, et son seul nom, « la grande ville », suffit à suggérer combien ses proportions étaient énormes. La salle accueillant son assemblée, le Thersilion, pouvait probablement accueillir sous son toit jusqu’à dix mille personnes ; son théâtre, le plus grand de la Grèce antique, offrait vingt mille places en plein air. Pourtant, les habitants de Mégalopolis n’étaient pas tous satisfaits de vivre dans ce site surdimensionné. Certains regrettaient la vie rurale et leurs pâturages et n’avaient que faire de la Ligue qui avait exigé leur transplantation. En se livrant à une interprétation biaisée de la nouvelle Paix, qui appelait toutes les puissances à démobiliser et à renvoyer les troupes dans leurs foyers, ces hommes commencèrent à rassembler leurs biens et à se disposer à rentrer « chez eux », c’est-à-dire dans leurs bourgades et villages d’origine dispersés aux alentours de la cité.

Huit ans plus tôt, le chef thébain Pamménès avait contribué à la construction de Mégalopolis. Maintenant, c’était à lui que revenait la charge d’en conserver l’intégrité. En 361, l’année qui suivit la bataille de Mantinée, il mena de nouveau l’armée thébaine dans le Péloponnèse pour ce qui serait sa cinquième incursion dans ces terres en moins d’une décennie.

Cette invasion fut loin d’être une noble affaire. Pamménès employa la force pour repeupler Mégalopolis, allant même jusqu’à détruire les localités voisines afin d’empêcher que les habitants ne s’y réinstallent. Privée d’Épaminondas, Thèbes n’avait plus guère de soft power – autorité morale et habileté diplomatique – dans son arsenal. Elle ne pouvait plus compter que sur la puissance de son infanterie, dont son Bataillon sacré. Avec la

force seule, comme l’historien Éphore en fit la remarque 30, elle pouvait peut-être intimider des barbares, mais sûrement pas espérer s’imposer aux Grecs.

Pamménès comprenait fort bien le Bataillon sacré 31 puisqu’une source nous indique que c’était lui qui, le premier, avait imaginé de placer les amants côte à côte dans les rangs thébains. Plutarque explique pourquoi en employant des mots qui étaient peut-être ceux de Pamménès lui-même : « Il arrive qu’on abandonne les hommes de sa tribu, de sa famille, et même, par Zeus, son père ou ses fils, tandis qu’entre l’amant habité par le dieu et l’aimé, jamais aucun ennemi n’a pu se glisser pour les séparer l’un de l’autre. » Il est significatif que Plutarque qualifie ici Pamménès d’erôtikos anêr, expression très louangeuse dans ce contexte : « un homme qui avait l’expérience des choses de l’amour ».

Nous en savons trop peu sur Pamménès pour comprendre toute la portée de cette remarque, mais il est cependant un fait de sa vie amoureuse qui est parvenu jusqu’à nous. Une source grecque nous apprend que Pamménès devint l’éraste de Philippe, prince de Macédoine, quand celui-ci vint habiter chez lui en application d’un traité avec Thèbes. Philippe était alors encore au milieu de l’adolescence tandis que Pamménès était plus âgé d’au moins une génération. S’ils furent amants, ou amis assez proches pour le laisser paraître, il est alors très plausible que Pamménès ait contribué à instruire son protégé dans l’art de la guerre et les affaires de l’État. Dans ce cas, il ne fait pas de doute que Philippe a pu observer le Bataillon sacré à l’entraînement, admirer Épaminondas et Pélopidas à leur apogée, et assister à la faillite de la Paix de Thèbes. Tout un apprentissage du gouvernement s’offrit ainsi à lui au cours de son séjour d’otage à Thèbes.

Philippe rentra en Macédoine à l’âge de dix-huit ans, deux ans avant la bataille de Mantinée. Sans doute rapporta-t-il avec lui les leçons qu’il avait

apprises à Thèbes 32. Lorsqu’il accéda au trône quelques années plus tard, ces enseignements marquèrent son règne. Philippe se lança dans l’édification d’une énorme armée et la refonte des tactiques et des armements. Il professionnalisa son infanterie qu’il réorganisa en phalange, et la soumit à un entraînement intensif lors de manœuvres élaborées. Il créa un corps d’élite, celui des « porteurs de boucliers », clairement destiné à opérer comme une arme décisive au combat. Grâce aux revenus tirés des mines de son pays, il était capable de financer l’entretien et l’entraînement de ces nouvelles unités qui pouvaient demeurer à son service toute l’année sans interruption.

Il ne fait nul doute que Philippe fut encouragé à adopter ces innovations sous l’influence du Bataillon sacré et de son concepteur Pamménès. Plus tard, nous verrons qu’au moment où Philippe cherchait à consolider son pouvoir, Pamménès le rejoignit en Macédoine et combattit à son côté en tant qu’allié. Que les deux hommes aient été amants ou non, il semble évident que les graines de la nouvelle force armée macédonienne furent semées par Thèbes. Nul ne pouvait prédire alors qu’à quelque vingt ans de là, cette puissance se retournerait contre la cité qui l’avait engendrée et viserait directement le cœur du Bataillon sacré.

 

Alexandre de Phères, qui avait rempli ses coffres après son raid sur les trapezai du Pirée, continuait à humilier les villes de Thessalie et également

à tourmenter son épouse Thébé qu’il faisait souffrir depuis si longtemps 33. Fille de son oncle Jason, cette femme à moitié thébaine s’était attiré la colère de son mari en étant incapable de lui donner un enfant.

Il l’avait déjà fait souffrir en séduisant son frère et en exécutant son propre éromène, simplement parce qu’elle lui avait demandé de libérer de prison ce beau jeune homme qu’elle aimait. Et voici qu’Alexandre se livrait sur elle à une nouvelle forme de torture émotionnelle. Il se mit à envoyer des messagers à Thèbes pour convaincre sa tante – la veuve de Jason – de devenir son épouse. Thébé se voyait confrontée à la perspective de se voir supplantée par sa propre mère.

Six ans auparavant, Thébé avait rendu visite à Pélopidas dans sa prison, et ils avaient partagé leur haine commune envers Alexandre. Les paroles du grand Thébain l’avaient frappée au cœur : « Je te plains, toi, car bien que tu ne portes pas de chaînes, tu es obligée de supporter Alexandre. » Les aspirations que Pélopidas avait allumées en elle continuaient à brûler dans sa poitrine. Alexandre se mit à craindre son épouse ; quand il se rendait dans sa chambre, il se faisait précéder par un garde armé – un Thrace tatoué –, l’épée tirée hors du fourreau.

Thébé avait trois frères, les fils de Jason l’assassiné, qui vivaient aussi à Phères et dont Alexandre se méfiait également. Il résolut secrètement de se débarrasser d’eux, mais Thébé en fut informée quand il laissa transpirer son projet un soir qu’il était ivre. Elle décida alors que le temps d’agir était venu. Elle donna des armes à ses frères et les cacha à l’intérieur du palais. Cette nuit-là, elle enivra Alexandre et renvoya ses gardes, prétextant qu’elle devait prendre un bain. Puis elle fit monter ses frères à l’étage, non sans avoir recouvert les marches d’un tissu afin d’étouffer le bruit de leurs pas.

Alexandre était ivre mort et profondément endormi sur son lit ; mais, à la vue du tyran sanguinaire, les trois frères perdirent toute leur résolution. Aucun d’entre eux ne se sentait capable de lever la main contre lui. Thébé dut supplier, argumenter, puis les menacer de réveiller son époux s’ils ne passaient pas à l’acte immédiatement. Finalement ils reprirent courage, à moins qu’ils ne fussent vaincus par la honte. Tandis que Thébé éclairait la scène en brandissant une lampe, l’un d’eux immobilisa les pieds d’Alexandre, le deuxième lui renversa la tête en arrière, et le troisième lui enfonça son épée dans le corps. Le tyran était mort.

Le cadavre d’Alexandre fut jeté dans la rue et piétiné par les Thessaliens qu’il avait terrorisés pendant treize ans. Puis il se retrouva livré aux vagues de la mer, avant d’être remonté dans les filets d’un pêcheur. Il finit par être enseveli et fut, selon les mots de Plutarque, « le seul tyran, ou du moins le premier, à être tué par son épouse ».

Thébé réussit à convaincre le chef des gardes de soutenir les quatre assassins qui devinrent les nouveaux dirigeants de Phères. Elle semble avoir joui d’un pouvoir considérable au sein du nouveau régime, détrompant ceux qui pouvaient espérer qu’elle se détournerait des pratiques détestables de son père et de son époux : dans une lettre qu’il lui adressa ainsi qu’à ses frères, Isocrate laisse entendre que la tyrannie, appuyée sur la force des armes, incarnait bien la tradition familiale persistante de ce clan violent.

 

Pendant ce temps à Suse, capitale de l’empire de Perse, un autre grand monarque était lui aussi sur le point de quitter la scène. Artaxerxès Mnémon, qui avait dépassé l’âge de quatre-vingt-dix ans, était sur le trône depuis près de cinquante ans et son règne avait connu bien des tournants politiques. Dès ses premières années, il avait combattu Agésilas, puis s’était allié avec lui lors de la Paix du Roi, avant de le combattre pendant la révolte des satrapes, puis de nouveau en Phénicie. S’il avait survécu à son grand rival grec, sa propre fin était proche. Le tumulte qui agitait sa famille et qu’il avait largement contribué à provoquer allait finir par l’abattre.

En enlevant la charmante Aspasie à son fils Darius, Artaxerxès avait poussé le jeune homme à la révolte. Darius fit cause commune avec Téribaze, un autre fiancé qui s’était vu privé de sa promise non pas une mais deux fois : Artaxerxès lui avait successivement promis la main de deux de ses filles avant de les reprendre pour les épouser lui-même. Darius et Téribaze décidèrent de poignarder le Grand Roi dans son sommeil, mais Artaxerxès eut vent du complot et fit aménager une issue secrète dans sa chambre. Les assassins furent pris par les gardes après que le Roi se fut éclipsé par la porte dérobée. Jugé coupable, Darius fut décapité par un bourreau qu’on dut contraindre à accomplir son office.

Cet épisode avait privé Artaxerxès d’un héritier. Il avait deux autres fils légitimes, Ariaspès et Ochus ; un troisième, Arsamès, était son favori parmi les cent quinze fils issus de ses rapports avec les femmes de son harem. Ariaspès jouissait de l’estime générale pour sa nature généreuse et aimable, tandis qu’Arsamès était sage et chéri par son père. Le plus jeune, Ochus, doté d’un caractère sauvage et cruel qui inspirait la crainte, était aussi celui qui était le plus déterminé à monter sur le trône.

Afin d’éliminer ses rivaux, Ochus persuada Atossa, fille et épouse de son père – et donc également sa propre sœur et belle-mère – de se ranger à son côté, en lui promettant de faire d’elle sa femme et future reine. Tous deux se tournèrent d’abord contre leur frère Ariaspès en exploitant la répugnance que lui inspiraient les intrigues de cour. Ils lui firent passer des messages prétendant qu’Artaxerxès s’était secrètement retourné contre lui et méditait de le faire périr cruellement. Diaboliques, les messages soufflaient le chaud et le froid : certains parlaient d’une menace imminente contre la vie d’Ariaspès, suivis d’autres qui évoquaient une grâce. Pris de paranoïa et de panique, Ariaspès fut ainsi poussé au désespoir et mit fin à ses jours en absorbant du poison.

Artaxerxès se douta bien que l’un de ses héritiers avait été acculé par l’autre à se donner la mort, mais il se sentait trop vieux pour affronter l’impétueux Ochus. Il choisit plutôt de se rapprocher d’Arsamès, le fils que lui avait donné l’une de ses concubines. Ayant constaté sa préférence, Ochus et Atossa agirent plus promptement encore cette fois. Le cas d’Arsamès fut réglé par le recours à un courtisan mécontent qui se chargea de le poignarder à mort.

C’en était trop pour le nonagénaire Artaxerxès, déjà affaibli et déclinant, qui rendit l’âme à l’instant même où il apprit la mort d’Arsamès (c’est du moins ce que prétend Plutarque). Son règne de près d’un demi-siècle s’achevait dans le déchirement et le désespoir. Son corps fut placé dans un grandiose tombeau creusé dans le roc, l’une des deux sépultures que l’on peut encore voir de nos jours à Persépolis, dans le sud de l’Iran.

Ochus s’empara du trône et se débarrassa aussitôt de ses rivaux. Il commença par faire mourir Atossa, sa sœur/épouse/belle-mère, peut-être pour l’empêcher de donner naissance à d’autres enfants, en la faisant

enterrer vivante. Puis, selon une source, il massacra ses demi-frères 34, nés des concubines du harem royal, en les enfermant dans une cour intérieure du palais cernée par ses archers. Ils furent quelque quatre-vingts à périr dans une horrible orgie de sang. Ochus devint le souverain le plus cruel que connurent les Perses qui lui donnèrent le surnom de Machaira, « la Dague ». Officiellement, il choisit de se faire appeler comme son père, et nous le connaissons sous le nom d’Artaxerxès III.

 

Chabrias, l’intrépide soldat athénien, était quant à lui devenu un homme riche. Il avait commandé des troupes dans presque tous les conflits armés des quarante années écoulées, parfois en tant que stratège élu par Athènes, louant à d’autres moments ses services de corsaire au plus offrant. Il avait combattu pour les Spartiates et contre eux, pour et contre les Thébains, contre les Perses par deux fois dans le camp des Égyptiens, et à de multiples reprises contre les ennemis d’Athènes. Son dernier engagement, en qualité d’amiral au service du pharaon Tachos, l’avait considérablement enrichi, car il lui avait permis de piller un grand nombre de domaines et de sanctuaires au nom de son employeur. L’argent alimentait son train de vie réputé pour sa splendeur extravagante et permettait aussi de financer les frasques de son fils Ctésippe.

Indifféremment doué pour le combat naval ou terrestre, Chabrias savait se placer là où étaient les besoins du moment. Pour Athènes, c’est sur mer que ses talents étaient requis de plus en plus. La ligue navale athénienne en mer Égée orientale avait commencé à se déliter. Quatre des cités avaient déjà quitté l’alliance au début des années 350 avant J.-C. – peut-être sous l’effet des visites effectuées par Épaminondas quelques années plus tôt. Chabrias mit le cap avec une flotte importante sur l’île de Chios qui faisait partie des États sécessionnistes. Peut-être avait-il une fois encore été élu stratège de l’expédition, mais une source indique qu’il serait intervenu dans ce cas comme une sorte de condottiere commandant son propre vaisseau et son propre équipage.

Cela faisait plusieurs décennies qu’Athènes n’avait plus lancé sa flotte pour mater des alliés rebelles. La plupart des capitaines des navires engagés retinrent leur attaque contre Chios, préférant tenter une négociation. Mais Chabrias n’était pas de cet avis. Il avança à toutes rames dans le port de l’île, prêt à déclencher un débarquement et comptant bien être suivi par ses camarades des autres trières, qui cependant n’en firent rien. Isolé au milieu de la flotte ennemie, Chabrias ne pouvait échapper à l’abordage. Sa coque fut éperonnée par une embarcation de Chios, et son bateau commença à couler.

Chabrias eût fort bien pu se jeter à l’eau et nager jusqu’aux bateaux athéniens les plus proches, comme le firent la plupart des membres de son équipage. Mais il préféra rester à bord. Peut-être s’imaginait-il que ses compatriotes allaient s’avancer dans le port pour lui venir en aide, refusant de laisser un personnage aussi emblématique mourir sans le moindre soutien. Pourtant la flotte resta immobile, à l’écart du danger. Ainsi, la dernière chose que rapportent nos sources est que Chabrias tomba en continuant à se battre, seul contre tous, au milieu du grouillement des hommes de Chios sur les ponts de son bateau.

Athènes s’arrangea pour récupérer son corps et érigea un monument de marbre sur sa tombe. Les biens de Chabrias passèrent à son fils prodigue, Ctésippe, y compris son atélie (ateleia), sorte d’exemption de taxes accordée par Athènes aux héros et à leur descendance. Quand un réformateur voulut revenir sur cette aubaine en mettant fin à son caractère héréditaire, les admirateurs de Chabrias se mobilisèrent pour que son fils en conserve le bénéfice. Démosthène, qui débutait alors sa carrière d’orateur et d’homme d’État, consacra à cette cause son premier discours – qui est

parvenu jusqu’à nous 35.

On ne sait pas si Ctésippe a pu conserver son atélie, mais il eut tôt fait de dissiper la fortune de son père en festins et belle vie. Quand l’argent vint à manquer, Ctésippe mit un point final peu glorieux à la belle histoire de Chabrias. Pour rembourser ses dettes, il n’hésita pas à vendre les blocs de

marbre du tombeau de son père 36.

 

Xénophon était alors de retour à Athènes, réhabilité, pour des raisons inconnues, par la cité qui l’avait exilé. Lui aussi approchait de la fin de sa vie, une vie au déroulement aussi complexe que celle de bien d’autres à cette époque. Il avait étudié auprès de Socrate, sauvé une armée mercenaire qu’il avait conduite à travers la moitié du continent asiatique, puis combattu sous les ordres d’Agésilas, avant de faire paraître des ouvrages relevant d’une douzaine de genres différents. Il avait fait l’histoire et l’avait enregistrée, non sans avoir essayé d’en altérer la tonalité avec ses moments d’emphase et ses omissions. La chronique qu’il avait produite, les Helléniques, avait été interrompue et jamais reprise ; pourtant, l’histoire qu’elle relatait – l’acrasie (akrasia), cette fièvre, sorte d’absence de contrôle et de faiblesse de la volonté, qui avait saisi la Grèce pour ne jamais retomber –, poursuivait son cours.

Xénophon avait observé comment Sparte tout d’abord, puis Thèbes, avaient échoué à unir les Grecs et à les diriger. Au cours des dernières années de son existence, il replaça son espoir en Athènes. Dans sa dernière œuvre attestée, les Revenus, il porte un regard aiguisé sur les finances d’Athènes, conscient que la puissance de l’État dépend de ses ressources. Les pénuries avaient affecté le paiement régulier de la solde des soldats athéniens et le moral de l’armée s’était dégradé. Athènes avait besoin d’argent. Son alliance maritime s’était alors déjà pratiquement effondrée, et avec elle s’évanouissait l’espoir de revenus tirés des tributs et du commerce. Néanmoins, Athènes conservait toujours ses mines pour exploiter les riches gisements argentifères du Laurion, au sud de la cité.

Ces mines étaient exploitées par des concessionnaires privés qui y faisaient travailler des équipes d’esclaves leur appartenant. Le travail était dur et dangereux, et les risques financiers élevés, car, souvent, les galeries qu’on creusait ne produisaient rien. Beaucoup avaient renoncé à cette activité extractive pour préserver leurs esclaves, et son rendement pour l’État avait décliné. Dans son traité, Xénophon recommande à Athènes d’adopter un système semblable à celui de Sparte : une acquisition massive d’esclaves publics, à raison de trois esclaves pour chaque citoyen mâle (soit un total de près de 70 000). Il calcule que le revenu que produiront ces esclaves excédera largement leur coût, même en tenant compte des morts par épuisement au travail dans les mines.

Avec ses Revenus, Xénophon démontrait encore une fois ses inclinations laconiennes. Bien qu’il ait vu la puissance de Sparte décliner et proche de disparaître, il s’efforçait de convaincre sa patrie de naissance d’adopter une partie de son héritage. Si Sparte avait jadis employé des hilotes pour cultiver ses champs, pourquoi Athènes ne pourrait-elle pas s’en procurer pour trimer dans ses mines ? L’esclavage d’État qui avait servi à nourrir l’armée lacédémonienne pourrait aussi bien permettre de remplir le trésor athénien.

La voix de Xénophon s’est tue sur ces propositions froidement pragmatiques – qui ne furent pas retenues par Athènes. On pense qu’il mourut vers le milieu des années 350, mais on ne connaît ni la date ni les circonstances de son décès.

 

Rois, stratèges, tyrans, seigneurs de guerre, et même l’inclassable Xénophon : avec tant de disparitions se succédant dans une courte période de temps, le firmament de la Grèce semblait se vider de ses étoiles les plus brillantes. Pourtant, au moment de tous ces décès se produisit également une naissance qui illumina le ciel à la façon d’un éclair.

En 356 avant J.-C., tandis qu’on enterrait en Thessalie un certain Alexandre, un autre faisait son entrée en scène dans la Macédoine voisine. Au cours de ses quatre premières années de règne, le roi Philippe avait épousé cinq femmes, dont une princesse d’Épire (la région qui correspond à peu près à l’Albanie moderne) nommée Olympias. Celle-ci donna bientôt le jour à un garçon. Selon toute vraisemblance, c’était bien le fils de Philippe, mais une rumeur prétendra plus tard qu’un dieu ayant pris la forme d’un serpent avait été vu dans le lit de la reine la nuit où elle conçut son enfant.

Des signes étranges accompagnèrent cette conception, tandis que d’autres, plus étranges encore, apparurent le jour de la naissance, en juillet. Ce jour-là, un incendiaire détruisit le vaste temple d’Artémis à Éphèse, l’une des sept merveilles du monde antique. Son acte n’était guidé que par la recherche de la célébrité. Résolus à l’empêcher d’atteindre son but, les

Grecs décrétèrent que son nom ne devrait jamais être prononcé 37. Pourtant, ce nom – Érostrate – a filtré et est parvenu jusqu’à nous.

Sur le moment, tous les yeux étaient fixés sur l’incendie d’Éphèse et non sur la naissance intervenue en Macédoine, mais, plus tard, avec le recul, les deux événements apparurent liés entre eux. Certains pensèrent que le brasier marquait l’avènement de la lumière sur le monde ; d’autres crurent qu’il signifiait ruine et destruction. Dans tous les cas, on pressentait comme une certitude qu’un garçon né à ce moment précis allait transformer la Grèce pour toujours. Et c’est effectivement ce qu’il fit, une fois devenu Alexandre le Grand.

Composition de Markley Boyer réalisée à partir des dessins du carnet

de fouilles de l’archéologue Panagiotis Stamatakis (1880).

 

1. Citation du journal d’Ives, entrée du 8 octobre 1893 (« Réflexions sur l’Hellénisme », 17,

p. 110).

2. Journal d’Ives, entrée du 7 juillet 1895, 24, p. 93.

3. La lettre est datée de mars 1898. Citée par Karl Beckson, London in the 1890’s : A Cultural

History, Londres et New York, 1992, p. 229.

4. Journal d’Ives, 2 juillet 1893, 5, p. 127.

5. Au vers 50 du Prométhée enchaîné, pièce attribuée à Eschyle, mais cette attribution reste

discutée.

6. Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, I, 22, 4.

7. Ibid., III, 82, 8.

8. Dans les Helléniques, VII, 3, 4, unique occurrence où le mot « harmoste » est appliqué à un

non-Spartiate. La haine des autres Grecs à l’endroit des harmostes apparaît en III, 5, 13. Par

contraste avec les autres magistrats envoyés dans les cités soumises par Sparte, l’harmoste se

distinguait par son recours à la force dans l’exercice de sa mission de contrôle de la cité où il

était en poste.

9. Xénophon, Helléniques, VII, 4, 35 et VII, 5, 1. George Cawkwell attire l’attention sur la

signification de ces phrases, ainsi que sur le mépris de Xénophon pour les remparts en général :

Xenophon : A History of My Times, New York, 1979, p. 39.

10. L’identification n’est pas certaine même si la plupart des spécialistes s’accordent dessus ;

c’est le cas, dernièrement, de David Whitebread dans l’introduction à sa traduction de

l’ouvrage : Aineias the Tactician : How to Survive Under Siege, Bristol, 2002, p. 11-13. Édition

française du traité : Énée le Tacticien, Poliorcétique, Paris, Les Belles Lettres, 1967.

11. Le récit qui suit se fonde principalement sur Xénophon, Helléniques, VII, 4, 33 et suiv., et

son commentaire par W. Thompson, « Arcadian Factionalism in the 360’s », Historia 32 (1983),

p. 149-160.

12. Xénophon, Helléniques, VII, 4, 40. Dans la section suivante (VII, 5, 1), Xénophon précise

que le Péloponnèse bruissait de rumeurs hostiles aux Thébains, et il est possible que sa citation

provienne de ces rumeurs.

13. Plutarque, Agésilas, 34, 4. Xénophon (Helléniques, VII, 5, 10) écrit que l’informateur était

un Crétois, et Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, XV, 82, 6) assure qu’un mystérieux

« roi Agis » (ignoré de toutes les autres sources) aurait deviné les intentions d’Épaminondas.

14. Ce détail est emprunté au Traité de poliorcétique d’Énée le Tacticien.

15. Exemple rare de sarcasme exprimé par Xénophon dans les Helléniques, VII, 5, 12.

16. Plutarque, Agésilas, 34, 8.

17. Xénophon, Helléniques, VII, 5, 16-17.

18. Ibid., VII, 5, 23.

19. Les dernières paroles d’Épaminondas sont attestées par diverses sources, ainsi que les

circonstances de sa mort. J’emprunte ici la version de Cornelius Nepos (Épaminondas, 9).

Pausanias (VIII, 11, 7) rapporte qu’Épaminondas assista à la fin de la bataille avant de mourir et

que l’emplacement où son corps blessé avait été déposé fut ensuite appelé Skopê,

« l’observatoire ».

20. Xénophon, Helléniques, VII, 5, 27.

21. Plutarque, Fabius Maximus, 27. Plutarque parle d’un « éclat » (obeliskos) de fer, mais le

mot semble désigner métaphoriquement une petite pièce de monnaie.

22. Pausanias, Description de la Grèce, VIII, 11, 5-6 ; Plutarque (Agésilas, 35) donne à

l’homme le nom d’Anticratès, mais relève que ses descendants étaient appelés Machaïrones,

« de l’épée ». Il est possible que ce nom de Machaerion qu’on retrouve ailleurs ait été une sorte

de surnom ou d’épithète.

23. Une seule anecdote provenant d’une source peu fiable associe une épouse ou une femme

avec Épaminondas (Polyen, Stratagèmes, III, 1). En revanche, Plutarque indique clairement le

refus d’Épaminondas de se marier (Pélopidas, 3, 3).

24. Anecdote extraite de Cornelius Nepos, Épaminondas, 10.

25. Texte de l’inscription Tod 145, lignes 4-5 (Ryder 1965, p. 143).

26. L’histoire est rapportée par Polyen, Stratagèmes, VI, 2.

27. Les détails qui suivent sont empruntés aux derniers chapitres de l’Agésilas de Plutarque et à

l’ouvrage de Xénophon portant le même titre.

28. Plutarque, Agésilas, 37, 10.

29. Ibid., 3, 2.

30. Commentaire rapporté par Strabon (Géographie, IX, 2).

31. Voir Plutarque, Dialogue sur l’amour, 17, où se trouve la citation suivante.

32. Cette opinion est également celle d’André Aymard, « Philippe de Macédoine, otage à

Thèbes », Revue des études anciennes 56 (1954), p. 15-36.

33. Les détails suivants sont empruntés à Plutarque, Pélopidas, 28, 35 et Dialogue sur l’amour,

768 et suiv. ; Cicéron, Des devoirs, II, 25 ; Valère Maxime, Faits et dits mémorables, IX, 13, 3.

34. Quinte Curce, Histoires, X, 5, 23 ; voir aussi Justin, Abrégé des Histoires philippiques de

Trogue Pompée, X, 3, 1.

35. Discours 20, Contre Leptine, écrit probablement en 355 avant J.-C., quand Démosthène

approchait de la trentaine. Dès ses tout premiers mots, ce discours est tendu vers l’objectif de

venir en aide à Ctésippe.

36. Athénée, Deipnosophistes, IV, 60.

37. Attesté par Valère Maxime, Faits et dits mémorables, VIII, 14, 5.

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