Le capitaine Richard

Alexandre Dumas · Chapitre 3 sur 5 · partie 3/3

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Le capitaine Richard

Chapitre XIII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

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n’eût échappé ! – Les hommes restèrent en place ; les canons se turent.

Il y avait des défenseurs, invisibles aux yeux de nos soldats, qui se dressaient menaçants à ceux des Russes : c’étaient Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna, Friedland, Eckmühl et Wagram !

Il fallut trois années de revers pour que l’on comprît la vulnérabilité de cet autre Achille ; il fallut l’Angleterre, cette ennemie acharnée, pour venir enfoncer dans le cœur du lion mourant le poignard de ses horse-guards ; il fallut le grand ravin de Waterloo pour servir de tombe à la garde impériale !

Enfin le canon commença d’éclater : c’était par derrière, c’était à Krasnoï. L’ennemi, qui respectait Napoléon, attaquait Claparède.

On se trouvait enfermé de quatre côtés.

Sans doute c’était un signal : les trois autres côtés s’enflammèrent à leur tour.

On continua d’aller en avant ; c’était, en grand, quelque chose comme le Kremlin : on

 

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marchait contre le feu, entre deux murailles de feu.

Tout à coup, cette muraille ardente s’ouvrit, miraculeusement percée par Davoust et ses hommes !

Il ne restait plus que Ney à rejoindre et à dégager.

Davoust n’avait pas entendu parler de lui : il savait seulement que son collègue devait être d’un jour en arrière. Or, il était impossible de l’attendre un jour sous ce feu : l’armée y eût fondu tout entière comme un bronze dans la fournaise.

Napoléon appelle Mortier.

Il lui ordonne de défendre Krasnoï, d’y attendre Ney le plus longtemps possible, tandis que lui va ouvrir, par Orcha et Liady, la route de l’armée.

Avec Napoléon est la force, nous l’avons dit, et il faut une terrible machine de guerre pour enfoncer les quarante mille Russes qui, pendant le mouvement que Napoléon vient de faire vers

 

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Smolensk, se sont glissés entre lui et la Pologne.

L’empereur et ce qui reste de la vieille garde prennent la route de Krasnoï ; Mortier, Davoust et Roguet soutiennent la retraite. – Roguet et la jeune garde, qui faisaient, la veille, tête de colonne à Chirkova et Malievo, faisaient le lendemain l’arrière-garde à Krasnoï ; aussi, en rentrant dans la ville, du 1er de voltigeurs, d’un régiment tout entier qui deux fois avait monté à l’assaut contre une batterie russe, il ne restait plus que cinquante soldats et onze officiers !

Napoléon arriva le soir à Liady ; le lendemain, à Orcha.

À Smolensk, il avait encore vingt-cinq mille hommes, cent cinquante canons, un trésor, des vivres : à Orcha, il n’avait plus que dix mille hommes, vingt-cinq canons et un trésor pillé.

Ce n’était pas une retraite, c’était une déroute ; il ne s’agissait plus de reculer, il fallait fuir.

On envoya le général Éblé, avec huit compagnies de sapeurs et de pionniers, assurer le passage de ces dix mille hommes sur la Bérézina.

 

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Peut-être Napoléon devrait-il quitter Orcha ; mais, en quittant Orcha, c’est Ney qu’il quitte ; et, plus malheureux qu’Auguste, qui pouvait au moins redemander ses légions à Varus, c’est à lui-même qu’il redemande Ney !

À toute heure de la nuit, il ouvre sa porte et demande :

– A-t-on des nouvelles de Ney ?

À chaque bruit qu’il entend dans la rue, il ouvre sa fenêtre et demande :

– Est-ce Ney qui arrive ?

Tous les regards se tournaient du côté du Nord : on ne voyait rien que les lignes, s’épaississant toujours, des bataillons russes. On l’écoutait et l’on n’entendait plus même le canon : c’était le silence de la tombe ; si Ney vivait, Ney se battrait... Ney était mort !

Et, comme si cette mort était avérée, on commençait à se répéter les uns aux autres :

– Moi, je l’ai vu le 15 et voici ce qu’il m’a dit...

– Moi, je l’ai vu le 16 et voici ce qu’il m’a

 

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répondu...

Et Napoléon, lui, disait :

– Ney ! mon brave Ney ! toute ce que j’ai de millions dans mes caves des Tuileries pour racheter mon duc d’Elchingen, mon prince de la Moskova !

Tout à coup, au milieu de la nuit, on entend le pas d’un cheval qui arrive au galop, puis des cris auxquels se mêle le nom de Ney.

– Ney ? crie Napoléon ; qui m’apporte des nouvelles de Ney ?

On pousse devant l’empereur un jeune homme couvert des lambeaux d’un uniforme bleu brodé d’argent.

Napoléon reconnaît un officier d’ordonnance d’Eugène.

– Ah ! c’est vous, monsieur Paul Richard ! dit Napoléon.

– Non, sire : c’est moi, Louis Richard... Mon frère Paul est mort ! Mais le maréchal vit, sire.

– Où est-il ?

 

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– À trois lieues d’ici ; il demande du secours.

– Davoust ! Eugène ! Mortier ! au secours de Ney ! venez, mes maréchaux ! on a des nouvelles de Ney... Toutes nos pertes sont réparables : Ney est sauvé !

Eugène entre le premier.

– Une croix d’officier de la Légion d’honneur pour ce messager de bonnes nouvelles, Eugène !

– Voici celle de mon frère, sire, dit le jeune homme en tirant de sa poitrine la croix qu’il a détachée, après sa mort, de l’habit de Paul.

– Ah ! c’est vous, mon brave Louis ! dit Eugène. La nouvelle est bonne ; mais le messager la rend meilleure encore !

– Sire, dit en entrant Mortier, me voici prêt à bondir.

– Et moi aussi, dit Eugène.

– Je suis l’ancien du prince, dit Mortier.

– Sire, reprit Eugène, je suis roi : je réclame la prérogative de mon rang ; personne ne donnera avant moi la main à Ney.

 

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Mortier fit un pas en arrière.

– Donnez-moi la main, à moi, lui dit l’empereur.

Mortier prit la main de Napoléon et la baisa avec un soupir.

– Je te ferai roi un jour, Mortier ; et alors, toi aussi, tu diras : « Je veux ! »

Deux heures après, Napoléon voyait entrer Ney dans sa chambre et lui tendait les bras en criant :

– J’ai sauvé mes aigles puisque tu es vivant, mon brave Ney !

Puis, à ceux qui le regardaient et qui l’entouraient :

– Messieurs, dit-il, j’eusse donné trois cents millions, il y a trois heures, pour cette minute de joie que Dieu vient de me donner pour rien !

 

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XVII

 

Le retour

 

Il y a trois ans, presque jour pour jour, qu’au début de ces scènes militaires, nous avons introduit nos lecteurs dans le cabinet particulier de Napoléon aux Tuileries ; prions-les de nous y attendre au milieu de cette triste et muette obscurité des palais vides de leurs maîtres ; nous sommes au 18 décembre 1812 : ils ne resteront pas longtemps dans les ténèbres et le silence.

En effet, en ce moment, une mauvaise calèche de voyage est arrêtée devant le guichet des Tuileries donnant sur la rue de l’Échelle et, depuis dix minutes, essaie vainement de se faire ouvrir.

Enfin, le concierge, réveillé par les soldats de garde plutôt que par les coups frappés à la porte, s’est décidé à s’informer des causes de ce bruit et

 

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il est resté stupéfait à la vue du mamelouk Roustan, revêtu de son uniforme égyptien et qui, à travers les grilles, lui crie, impatient :

– Mais dépêchez-vous donc ! c’est l’empereur !

Le concierge se précipite vers la porte, qui roule aussitôt sur ses gonds ; la voiture passe sous le guichet, coupe diagonalement la cour et va s’arrêter près du vestibule.

Deux hommes, l’un de haute, l’autre de moyenne taille, tout enveloppés de fourrures, descendent de la calèche et montent rapidement les escaliers.

Le mamelouk Roustan les précède, ne disant que ce mot :

– L’empereur ! l’empereur ! l’empereur !

Un valet de pied, arrivé en même temps que l’illustre voyageur, prend un candélabre des mains d’un de ses confrères qui vient au-devant du bruit et va droit au cabinet de travail de Napoléon.

Il sait que le sommeil n’est que le second

 

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besoin de cet homme de fer auquel on obéit.

L’empereur traverse ce cabinet où, trois ans auparavant, il s’est arrêté et endormi un instant ; où la pauvre Joséphine, légère comme une ombre, est venue à lui, et, douce comme un rêve caressant, a effleuré son front d’un baiser.

Cette fois, il ne s’arrête pas, ne s’endort pas ; il passe en disant d’une voix brève :

– L’archichancelier !

C’est toujours Cambacérès qu’il demande ; seulement, il ne demande que lui.

Après quoi il s’engage, suivi de l’homme à la haute taille, dans le couloir qui conduit chez l’impératrice.

L’impératrice allait se coucher, triste et souffrante ; elle venait de congédier sa femme de chambre, madame Durand, et se mettait au lit, lorsque cette femme de chambre, qui allait se coucher elle-même dans la chambre contiguë à celle de l’impératrice, entend des pas dans le salon, ouvre la porte et pousse un cri en voyant entrer deux hommes.

 

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Puis, ne comprenant pas comment deux hommes ont pu, à une pareille heure, pénétrer jusque-là, mal rassurée sur les intentions de ces mystérieux personnages enveloppés de leurs manteaux comme des conspirateurs, elle se précipite pour défendre la chambre de l’impératrice, quand un des deux hommes, jetant son manteau sur un fauteuil, elle reconnaît Napoléon.

– L’empereur ! s’écrie-t-elle, l’empereur !

Et elle s’écarte respectueusement.

L’empereur, alors, fait signe à son compagnon de l’attendre et passe dans la chambre en disant :

– C’est moi, Louise, c’est moi.

Car l’impératrice, ce n’est plus l’aimable créole à la taille svelte malgré ses quarante ans, au charmant sourire, au teint mat, à l’œil et aux cheveux noirs, bon génie qui n’a reçu qu’une couronne et qui a rendu une auréole ; ce n’est plus la bien-aimée, la populaire Joséphine ; – l’impératrice, c’est une femme de vingt-trois ans, blonde, grasse, froide, aux yeux bleus à fleur de

 

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tête, au teint blanc et rose, à la lèvre inférieure pendante ; c’est la fille de François II, la nièce de Marie-Antoinette, qui a fait Napoléon neveu de Louis XVI ; c’est l’antipathique et impopulaire Marie-Louise.

Pourquoi Napoléon attendait-il l’autre ? pourquoi vient-il chercher celle-là ? Mystère du cœur humain, inexplicable pour tous, mais qui est le même chez l’empereur que chez le dernier de ses sujets.

– L’empereur ! s’était écriée Marie-Louise étonnée.

« Bonaparte ! » se fût écriée Joséphine joyeuse.

Elle avait raison, la blonde fille d’Arminius, la descendante des Césars aux lèvres pendantes, ce n’était plus Bonaparte : c’était l’empereur.

Comment avait-il franchi la distance qui d’Orcha – où nous l’avons quitté, où il venait de retrouver Ney – le séparait encore de Paris ?

En deux mots nous allons le dire.

Dans une courte halte que l’empereur avait

 

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faite à Korytnia, un courrier de France était arrivé jusqu’à lui. Ce courrier était porteur d’une lettre du comte Frochot ; cette lettre, l’empereur, qu’on n’avait pas vu pâlir depuis Moscou, cette lettre, l’empereur la lut en pâlissant.

Puis il saisit une plume, attira devant lui du papier, écrivit une longue réponse ; mais, craignant sans doute que son messager ne fût surpris par les Russes, il déchira ce qu’il avait écrit et, à Orcha, il brûla avec ses autres papiers la lettre du comte Frochot, que personne ne vit, dont personne ne sut jamais le contenu ; puis l’impression produite par cette lettre, sans s’éteindre dans son esprit, s’effaça peu à peu sur son visage qui redevint, en quelques heures, impassible comme de coutume.

Napoléon avait décidé que la retraite s’opérerait par Borisof, et l’on se rappelle qu’il avait envoyé Éblé pour jeter des ponts sur la Bérézina.

Le 22 novembre, on s’était mis en chemin par une large route bordée de bouleaux tristes et effeuillés ; on marchait dans une boue liquide où

 

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l’on entrait jusqu’aux genoux. Chose incroyable ! beaucoup étaient si faibles, que, tombés dans cette fange, ils ne purent se relever et s’y noyèrent !

Puis, tout le long de la route, les nouvelles arrivaient terribles.

Le soir, on aperçut un officier qui accourait à toute bride, demandant l’empereur.

L’empereur, pour donner du courage à tous, marchait à pied comme le dernier de ses soldats, un bâton à la main.

On montra l’empereur à l’officier.

Messager de mauvaise nouvelle, il venait annoncer que Borisof était tombé au pouvoir de Tchitchakof.

L’empereur écouta, impassible ; mais quand le récit fut achevé, il frappa la terre de son bâton en s’écriant :

– Il est donc écrit là-haut que tout sera contre nous ?

Alors Napoléon s’était arrêté, ordonnant qu’on brûlât toutes les voitures inutiles et la moitié des

 

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fourgons pour donner les chevaux à l’artillerie ; qu’on s’emparât de toutes les bêtes de trait et même de ses propres chevaux, plutôt que de laisser au pouvoir des Russes un canon ou un caisson.

Puis, donnant l’exemple, il s’était enfoncé dans l’obscure et immense forêt de Minsk. Douze ou quinze milles y entrèrent avec lui, mornes et silencieux, et peu à peu l’ombre de la grande armée se perdit à travers les arbres.

Tout cela suivait Napoléon comme les Hébreux fugitifs suivaient la colonne de feu ; d’ailleurs, ces hommes, ces spectres, ce n’était plus l’ennemi qui les effrayait : c’était l’hiver. Les Russes ! qu’était-ce que cela ? on était habitué à passer au travers de leurs escadrons ; mais le froid, la neige, les glaces, la faim, la soif, la boue, là étaient les vrais obstacles !

On arriva à la Bérézina et l’on passa malgré les Russes. Le monstre qui prit l’armée par les pieds et qui l’attira à lui, le gouffre qui en dévora une partie, ce fut la rivière : on y laissa douze mille hommes – car on avait rejoint le corps

 

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d’armée de Victor et d’Oudinot –, mais on passa.

Le 29, l’empereur avait quitté les bords de la rivière fatale.

Trois fleuves barrèrent sa route d’une façon terrible, à trois époques différentes : le Danube à Essling ; la Bérézina à Borisof ; l’Elster à Leipzig.

Le 30 novembre, il était à Pleszczénitzy ; le 4 décembre, à Bienitza ; le 5, à Smorgony.

Là, il réunit tous ses maréchaux, fit à chacun d’eux la part d’éloges qui lui était due, et à lui, leur chef, sa part de blâme, en ajoutant cependant ces mots :

– Si j’étais un Bourbon, il m’eût été facile de ne point commettre de faute.

Puis, après leur avoir fait lire par Eugène le vingt-neuvième bulletin, il leur annonça officiellement son départ.

Ce départ devait avoir lieu la nuit même ; sa présence à Paris était indispensable : de Paris seulement, il pouvait secourir l’armée, contenir les Autrichiens et les Prussiens et s’organiser de

 

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manière à se retrouver, trois mois après, avec cinq cent mille hommes, sur la Vistule.

Quant au commandement, il le laissait au roi de Naples.

Il était dix heures du soir ; l’empereur se leva, embrassa ses lieutenants et partit.

Il s’enferma dans une mauvaise voiture avec Caulaincourt et l’interprète Vonsovitch ; derrière lui, dans un traîneau, venaient Lobau et Duroc ; pour toute suite, il emmenait Roustan et un valet de pied.

D’abord, il avait passé à Miedniky, où le duc de Bassano l’avait rassuré sur les approvisionnements ; les rations de pain, de viande, d’eau-de-vie et de fourrage étaient là par cent mille, l’armée pouvait y séjourner huit jours.

De Kovno et de Vilkovisky, où il prit un traîneau, il avait expédié des courriers tandis qu’on relayait. À Varsovie, il s’était arrêté, avait conféré avec les ministres polonais, leur avait demandé une levée de dix mille hommes, leur avait accordé quelques subsides, leur avait

 

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promis son retour à la tête de trois cent mille hommes et avait repris son chemin. À Dresde, il avait vu le roi de Saxe et avait écrit à l’empereur d’Autriche ; puis il avait dicté à M. de Saint-Aignan, son ministre à Weimar – qui se trouvait momentanément dans la capitale de la Saxe –, les lettres pour tous ses collègues de la confédération du Rhin et pour les principaux commandants militaires d’Allemagne.

Là, il laissa son traîneau et M. de Saint-Aignan lui donna une de ses voitures.

Enfin, le 18, à onze heures du soir, il était aux Tuileries, comme nous l’avons dit.

De Moscou à Smorgony, il n’avait été que Xénophon dirigeant sa fameuse retraite ; de Smorgony à la frontière française, il n’avait été que Richard Cœur-de-Lion retournant de Palestine et que le premier duc d’Autriche venu pouvait arrêter et jeter en prison ; à Paris, aux Tuileries, il se retrouvait, momentanément du moins, le maître de l’Europe.

Nous l’avons vu entrer, traverser son cabinet, se précipiter dans la chambre de Marie-Louise. Il

 

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y était encore quand on vint lui dire que Cambacérès se tenait à ses ordres.

En repassant par le salon, il trouva Caulaincourt, qui s’était endormi en l’attendant ; lui seul pouvait se passer de sommeil.

– Oh ! c’est donc vous, sire ! s’écria l’archichancelier.

– Oui, mon cher Cambacérès, répondit Napoléon ; j’arrive, comme, il y a quatorze ans, j’arrivais d’Égypte, presque fugitif, après avoir été tenter l’Inde par le nord, comme je l’avais été tenter par l’orient !

Mais ce que ne disait pas Napoléon, c’est qu’au retour d’Égypte, sa fortune était à son aurore, et qu’au retour de Russie, sa destinée était froide et sombre comme la contrée qu’il abandonnait.

Cambacérès attendit ; il savait qu’en pareille circonstance, Napoléon, ayant beaucoup de choses à dire, avait besoin de parler.

Napoléon se promena un instant, les mains derrière le dos ; puis, tout à coup, s’arrêtant et

 

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s’adressant à Cambacérès comme si celui-ci eût pu suivre sa pensée, ainsi qu’un voyageur penché sur le bord d’une rivière suit le cours de l’eau :

– La guerre que je soutiens, s’écria-t-il, est une guerre politique ; je l’ai faite sans animosité ; j’eusse voulu épargner à la Russie les maux qu’elle-même s’est faits... J’aurais pu armer contre elle la plus grande partie de sa population en proclamant la liberté des esclaves : je me suis refusé à cette mesure qui aurait voué à la mort et aux plus horribles supplices des milliers de familles.

Puis, répondant toujours à sa pensée qui le ramenait des marais de la Bérézina à Paris d’une course bien autrement rapide que le traîneau de Vilkovisky :

– C’est à l’idéologie, continua-t-il, que la France doit tous les malheurs qu’elle a éprouvés. Ses erreurs devaient la conduire, et l’ont effectivement conduite, au régime des hommes de sang qui ont proclamé le principe de l’insurrection comme un devoir, qui ont adulé le peuple en l’élevant à une souveraineté qu’il était

 

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incapable d’exercer. Lorsqu’on est appelé à régénérer un État, ce sont des principes tout opposés qu’il faut suivre ; c’est dans l’Histoire qu’il faut chercher les avantages et les inconvénients des différentes législations ; voilà ce que les magistrats d’un grand empire ne doivent jamais perdre de vue ; ils doivent, à l’exemple des présidents Harlay et Molé, être toujours prêts à défendre le souverain, le trône et les lois. La plus belle mort serait celle d’un soldat qui tombe au champ d’honneur, si la mort d’un magistrat qui périt en défendant son souverain, le trône et les lois, n’était plus glorieuse encore... Mais, ajouta-t-il en s’animant, au contraire de cela, il y a des magistrats pusillanimes qui restent constamment au-dessous de leur devoir !

Et, se retournant tout à coup vers Cambacérès :

– Voyons, vous qui êtes mon ami, dit-il, comment cela s’est-il passé ?

Cambacérès avait senti monter le flot ; il avait vu où tendait cette marée de paroles : il comprit qu’il était question de la conjuration Malet, dont

 

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la nouvelle, reçue à Korytnia, avait si fort préoccupé l’empereur.

– Votre Majesté veut des détails ? demanda Cambacérès.

– Oui, voyons, dites-moi tout, fit l’empereur en s’asseyant.

– Votre Majesté connaissait-elle Malet ?

– Non... de vue seulement ; une fois je l’ai aperçu et l’on m’a dit : « Voilà le général Malet. » Je savais qu’il était de la société des Philadelphes, grand ami d’Oudet, qui a été tué à Wagram et dont on n’a pas manqué de me mettre la mort sur le dos... En 1808, pendant que j’étais en Espagne, ce Malet avait déjà conspiré contre moi ; je pouvais le faire fusiller alors – j’avais, Dieu merci, assez de preuves pour cela –, mais, que voulez-vous ! j’ai horreur du sang... Ce petit Staps, c’est lui qui a voulu mourir ; moi, je lui avais fait grâce. Ils croient qu’on me tue comme cela, les insensés ! – Mais revenons à cet homme... Il était dans une maison de santé où j’avais permis son transfert... Vous voyez, Cambacérès, voilà ce que c’est que de me parler

 

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toujours clémence ! Avec cela que je suis un tyran bien dur ! – Où était cette maison de santé ?

– À la barrière du Trône, sire.

– Comment s’appelle le propriétaire ?

– Le docteur Dubuisson.

– Ami ou ennemi ?

– Le docteur ?

– Oui ; je vous demande s’il était de la conspiration.

– Ah ! bon Dieu, le pauvre homme ! il ne s’en doutait pas !

– Enfin, il a ouvert la porte ?

– Eh ! non, Malet a passé par-dessus le mur.

– Seul ?

– Avec un abbé Lafon, un Bordelais ; ils avaient un portefeuille tout rempli d’ordres, de sénatus-consultes, de proclamations. Deux de leurs complices les attendaient dans la rue : Boutreux, un précepteur ; Rateau, un caporal.

– Et ce sont ces drôles-là qui se sont permis de

 

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jouer, l’un le rôle de préfet de police, l’autre celui d’aide de camp ?

– Oui, sire.

– Il me semble qu’il y avait encore un autre prêtre...

– Celui-là était espagnol.

– Alors, cela ne m’étonne plus...

– C’était une ancienne connaissance de prison de Malet ; il demeurait à la place Royale. C’est chez lui qu’étaient cachés les armes et l’uniforme de général, une écharpe d’aide de camp, une ceinture de commissaire de police...

– Ils avaient tout prévu ! s’écria Napoléon avec impatience. Après ?

– Malet, une fois habillé, armé, va frapper à la porte de la caserne Popincourt, se fait annoncer au colonel sous le nom du général Lamotte...

– Ainsi, murmura Napoléon, c’est sous un nom emprunté, ignoré, inconnu, qu’on peut faire de pareilles choses ! Et le colonel ?

– Le colonel, sire, était dans son lit, malade de

 

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la fièvre ; le général Malet l’aborda par ces mots : « Eh bien ! colonel, il y a du nouveau : Bonaparte est mort. »

– Bonaparte ! répéta Napoléon. Oui, pour certaines gens, je suis toujours Bonaparte ! Mais à quoi m’ont donc servi quatorze ans de succès, le 18 brumaire, le sacre, mon alliance avec la plus vieille maison d’Europe, pour que, le jour où le premier venu vient dire : « Bonaparte est mort ! » tout soit fini ?... Bonaparte est mort ! Mais Napoléon II, qu’en faisait-on ? Napoléon II était vivant, ce me semble ?

– Sire, répondit Cambacérès, vous savez ce que c’est que le soldat ; il voit un ordre ; il ne le discute pas, il obéit.

– Oui ; mais quand l’ordre est faux ?...

– Le colonel le croyait vrai : il appelle son major ; l’ordre est relu par le prétendu général Lamotte ; la cohorte est rassemblée et mise à la disposition de Malet. Avec cette cohorte, qui ne possède pas une cartouche et qui n’a à ses fusils que les pierres de bois dont on se sert pour l’exercice, Malet se rend à la Force, s’en fait

 

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ouvrir les portes, appelle un Corse nommé Broccheciampi...

– Un Corse ? interrompit Napoléon. Je suis bien sûr que celui-là n’a pas été dupe ! Et puis ?

– Et puis les généraux Lahorie et Guidal.

– Guidal ! encore un que je pouvais faire juger par un conseil de guerre et envoyer à Toulon : ses communications avec les Anglais étaient flagrantes, à celui-là, j’espère !

– Eh bien, oui ; mais, au lieu de cela, c’est un brevet de sénateur qu’on lui apporte ; puis vient Lahorie, à qui l’on remet sa nomination de ministre de la Police et l’ordre d’arrêter son prédécesseur Rovigo.

– Celui-là, reprit Napoléon avec ce sentiment d’exacte justice qui pouvait s’altérer parfois, mais qui cependant était dans son caractère, celui-là pouvait s’y tromper ; réveillé à quatre heures du matin, délivré par la force armée, il avait une excuse... Voyons, Cambacérès, voyons ce que tout cela devient.

– Ici, sire, l’action se partage : tandis que le

 

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nouveau ministre de la Police va faire arrêter l’ancien, Malet commence par expédier une ordonnance à la caserne Babylone, avec un paquet à l’adresse des sous-officiers qui y sont en quartier ; ce paquet renfermait copie des sénatus-consultes et l’ordre de relever, avec une compagnie nouvelle, les postes de la Bourse, du Trésor, de la Banque et des barrières.

– Quel était le colonel de ce régiment ? demanda Napoléon.

– Le colonel Rabbe.

– Il a résisté, celui-là, j’espère ?

– Il a été trompé comme le colonel Soulié, sire, et il a obéi.

Napoléon frappa ses deux mains l’une contre l’autre.

– Enfin, murmura-t-il, voyons, voyons !

– Pendant ce temps, Lahorie marchait sur l’hôtel de la police générale après avoir détaché Boutreux sur la préfecture ; le préfet est arrêté et conduit à la Force...

– Dans la chambre de Guidal... C’est bien

 

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fait ! pourquoi se laissait-il arrêter ?

– Cependant, sire, au milieu du tumulte, le baron Pasquier avait eu le temps de dépêcher un messager au duc de Rovigo, mais le messager ne put pénétrer jusqu’à celui-ci. Lahorie marchait vite et procédait en enfonçant les portes : il venait d’enfoncer celle du cabinet du ministre, quand le ministre lui-même parut à la porte en face.

– Mais Lahorie et Rovigo n’étaient-ils pas amis ? Je ne sais plus dans quelle circonstance Rovigo m’avait recommandé cet homme.

– Ils se tutoyaient, sire ; et c’est en tutoyant le ministre que Lahorie lui cria : « Rends-toi, Savary ! tu es mon prisonnier ; je ne veux point te faire de mal. »

– Et Savary ?

– Voulut résister, sire ; Savary, vous le savez, n’est point un homme qu’on arrête facilement ; mais Lahorie crie : « Saisissez-le ! » et dix hommes se jettent sur le ministre, qui n’avait pas d’armes, et que Guidal, à son tour, conduit tout rugissant à la Force.

 

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– Allez, allez ! J’écoute.

– Cependant Malet, introduit chez le comte Hullin, commandant de Paris, l’avait arrêté par ordre du ministre de la Police et, sur la première observation que le comte Hullin lui avait faite, avait renversé celui-ci à ses pieds d’un coup de pistolet dans la mâchoire. De là, il passe chez l’adjudant général Doucet, chef de l’état-major, lui annonce que le nouveau gouvernement le maintient dans ses fonctions et lui trace la marche qu’il doit suivre. Tout à coup, un homme s’avance et, interrompant l’orateur au milieu de son discours : « Vous n’êtes pas le général Lamotte, dit-il ; vous êtes le général Malet ! Vous étiez hier, cette nuit encore peut-être, prisonnier d’État. »

– À la bonne heure ! en voilà donc un ! s’écria Napoléon. Et il s’appelle ?...

– L’adjudant de place Laborde, chef de la police militaire... Alors Malet tire son second pistolet et va faire feu sur Laborde, quand le général Doucet lui arrête le bras et pousse Laborde dehors. Laborde, en sortant, rencontre

 

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Pâques, inspecteur général du ministre, qui vient pour s’entendre avec l’adjudant de la place sur le transfert de Guidal à Toulon. À son grand étonnement, Pâques apprend de Laborde que Guidal est sénateur, Lahorie ministre de la Police, Boutreux préfet, et que le général Hullin a été grièvement blessé d’un coup de pistolet que lui a tiré le général Malet, chef du gouvernement provisoire... Cinq minutes après, grâce à Laborde et à Pâques, Malet était prisonnier à son tour et l’on arrêtait Lahorie qui, de bonne foi jusqu’au bout, ne pouvait comprendre pourquoi on l’arrêtait. Guidal ne fut pris que dans la soirée ; Boutreux, huit jours après.

– Et aujourd’hui, demanda Napoléon, que reste-t-il de tout cela ?

– Il reste le colonel Rabbe, qui a obtenu un sursis, et le caporal Rateau, dont l’oncle est procureur général à Bordeaux.

– Et les autres ?

– Les autres ?

– Oui, les conspirateurs.

 

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– Les trois généraux, le colonel Soulié, le major Piquerel, quatre officiers de leurs corps et deux du régiment de Paris, ont été fusillés le 20 octobre.

Napoléon demeura un instant pensif ; puis, avec une certaine hésitation :

– Et comment sont-ils morts ? reprit-il en fixant sur Cambacérès un œil qui voulait dire : « Je demande la vérité. »

– Bien, sire, et ainsi qu’il convient à des militaires, même coupables : Malet, plein d’ironie mais aussi plein de conviction ; les autres, calmes, fermes, mais s’étonnant d’aller au supplice avec un homme et pour un complot qu’ils ne connaissaient pas.

– Ainsi vous avez cru devoir permettre cette exécution, monsieur l’archichancelier ?

– J’ai cru devoir, le crime étant grand, réclamer une prompte justice.

– Peut-être avez-vous eu raison... à votre point de vue.

– À mon point de vue, sire ?

 

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– Oui, d’archichancelier, c’est-à-dire de haut justicier ; mais, à mon point de vue, à moi...

Napoléon s’arrêta.

– Pardon, sire, dit Cambacérès insistant pour connaître toute la pensée de Napoléon.

– Eh bien, à mon point de vue, à moi, reprit l’empereur, c’est-à-dire au point de vue politique, j’eusse agi autrement.

– Sire...

– Je dis moi, et non pas vous, mon cher Cambacérès.

– Alors, Votre Majesté eût fait grâce ?

– À tous les complices, comme ayant cru obéir à des ordres supérieurs.

– Et à Malet ?

– Malet, c’est autre chose : je l’eusse fait enfermer à Charenton comme fou !

– De sorte que le colonel Rabbe et le caporal Rateau ?...

– Qu’ils soient mis en liberté demain matin, mon cher Cambacérès ! Que l’on sache ainsi que

 

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je suis de retour à Paris.

Puis, avec un de ces signes de familiarité dont Napoléon honorait seulement ses intimes :

– Bonsoir, mon cher archichancelier ! dit-il. À demain, au conseil d’État !

Et, rentrant chez lui, il murmura :

– Lahorie, Lahorie... un ancien aide de camp de Moreau ! Je ne serais pas étonné que Moreau croisât devant Le Havre avec la flotte anglaise.

Il ne se trompait que d’un an : l’année suivante, Moreau devait quitter l’Amérique pour venir, devant Dresde, se faire couper les deux jambes par un boulet français !

Le 1er mai 1813 – ainsi qu’il l’avait annoncé à ses maréchaux en quittant Smorgony –, l’empereur est dans la plaine de Lutzen, à la tête d’une armée de trois cent mille hommes.

Il en aurait cinq cent mille si la Prusse ne l’avait pas abandonné, si l’Autriche n’était pas toute prête à le trahir.

Ce n’est donc ni sa faute, ni celle de la France, s’il a deux cent mille hommes de moins qu’il

 

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n’avait dit.

Dès le 29 avril, les premiers coups de canon ont été tirés.

Le 2 mai, la victoire de Lutzen l’a rendu maître de toute la rive gauche de l’Elbe, depuis la Bohême jusqu’à Hambourg !

 

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XVIII

 

Le chemin de l’exil

 

Le samedi 23 septembre 1815, un bâtiment de haut bord, portant à sa corne le pavillon anglais et à son grand mât le pavillon amiral, traversait la ligne par 0 de latitude, 0 de longitude et 0 de déclinaison ; il venait d’Europe et, à la marche qu’il suivait, semblait faire route pour l’Amérique du Sud ou pour l’Inde.

C’était jour de grande barbe, comme disent les Anglais ; aussi y avait-il fête à bord.

Cette fête – célébrée en pareille circonstance sur tous les bâtiments des nations civilisées – était celle du bonhomme Tropique ; seulement, la même par le fond dans toutes les marines, elle varie parfois dans la forme.

À bord du bâtiment anglais, comme toujours,

 

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le commandement semblait suspendu et abandonné à l’équipage qui, d’une voix unanime, l’avait déféré au plus vieux matelot, lequel, armé d’un trident, décoré d’une longue barbe et le front ceint d’une couronne de papier doré, était assis sur un trône dressé au pied du grand mât.

Là, Sa Majesté Tropicale se faisait amener tous ceux qui traversaient la ligne pour la première fois, leur faisait enduire le visage de goudron, leur faisait passer sur les joues et le menton un gigantesque rasoir en fer-blanc, et, quand ils étaient ainsi barbifiés, sur un signe de lui, une immense tonne à bière qui ne le cédait en grandeur qu’au fameux tonneau d’Heidelberg, versait, par un mouvement de bascule, sur la tête du patient une douche d’eau salée équivalent à la cascade de Pisse-Vache.

Sur quoi, la barbe était finie et le passager, l’officier ou le matelot arrosé pouvait aller se sécher au soleil de l’équateur, tandis que le secrétaire du dieu Neptune lui délivrait un certificat constatant qu’il avait payé le passage au bonhomme Tropique.

 

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Au milieu de la cérémonie, un officier français apparut tout à coup sur le pont et, s’approchant du dieu Neptune :

– Majesté, lui dit-il en assez bon anglais, voici cent pièces d’or qui sont envoyées de la part de l’empereur Napoléon.

– L’empereur Napoléon ? dit le dieu. Je ne connais pas cela : je ne connais que le général Bonaparte.

– Eh bien ! soit ! dit l’officier en souriant ; j’oublie toujours que le général Bonaparte a été dix ans empereur... Je me reprends donc et je dis : Majesté, voici cent napoléons qui sont envoyés de la part du général Bonaparte.

– Alors, c’est autre chose ! dit le dieu en tendant sa large main.

Mais une main blanche, fine, aristocratique, s’interposa entre la main de l’officier français et celle du matelot anglais et reçut les cent napoléons en disant :

– Donnez-moi cette bourse, général ; je crois plus prudent de n’en faire la répartition que ce

 

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soir.

Le dieu Neptune gronda dans sa barbe de roseaux ; mais il se soumit et la cérémonie de la grande barbe allait continuer, quand un matelot cria :

– Ohé ! de l’arrière, un requin !

– Au requin ! au requin ! crièrent toutes les voix.

Et le dieu Neptune, abandonné, se leva de son trône ; il s’en alla, comme les autres, voir ce qui allait se passer à l’arrière.

Avec la permission de l’amiral – car, ainsi que l’indiquait le pavillon flottant au grand mât, le bâtiment était monté par un amiral –, avec la permission de l’amiral, disons-nous, les matelots s’établirent à l’arrière, réservé, on le sait, aux seuls officiers supérieurs.

L’un d’eux amorça avec une tranche de lard un hameçon gigantesque pendu à une chaîne de fer, puis il jeta la chaîne à l’eau.

L’horrible squale, dont on voyait la nageoire dorsale à fleur d’eau, plongea rapidement et, au

 

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bout de quelques secondes, les matelots, qui venaient d’attacher la chaîne à la barre du timonier, sentirent une effroyable secousse, puis ils virent la chaîne s’étendre avec rapidité dans trois ou quatre directions différentes. Les anneaux craquaient en roulant sur la muraille du bâtiment et l’on eût pu croire qu’elle allait se briser.

Enfin, les secousses s’adoucirent peu à peu et l’on aperçut quelque chose de blanc qui s’agitait au bout de la chaîne violemment tendue : c’était le vendre du requin agonisant.

Alors, de grands cris retentirent, poussés par tout l’équipage : cris de triomphe, plus grands que n’avaient été les cris de joie qui les avaient précédés aux moments les plus enthousiastes de la fête du bonhomme Tropique.

Aussi, à ces cris, vit-on sortir de l’escalier d’arrière un homme qui n’avait pas encore paru sur le pont.

Cet homme était vêtu du petit chapeau traditionnel et de l’habit vert des chasseurs de la garde, sur lequel brillaient la plaque de la Légion

 

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d’honneur et la simple croix de chevalier, accouplées à la Couronne-de-Fer ; – il était suivi du général qui avait remis les cent napoléons et d’un autre officier de quarante-cinq à cinquante ans portant l’uniforme de la marine française.

Cet homme, c’était Napoléon ; le général qui le suivait, c’était Montholon ; l’officier qui portait l’uniforme de la marine française, c’était Las Cases.

On était à bord du Northumberland, commandé par l’amiral Cockburn et faisant voile pour Sainte-Hélène, avec ordre aux matelots, aux officiers, et même à l’amiral, de ne donner à Napoléon que le titre de général Bonaparte ; on était sous voile depuis le 7 août : il y avait, par conséquent, quarante-sept jours que l’on avait quitté la rade de Plymouth.

On venait de traverser la ligne ; mais, par une attention de l’amiral, ni l’empereur – tout réduit qu’il était au rang de général Bonaparte –, ni aucune des personnes qui l’accompagnaient, n’avaient été soumis à la ridicule cérémonie du baptême ; seulement, ayant entendu les cris

 

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changer d’expression, l’illustre prisonnier était monté sur le pont et venait voir de quoi il s’agissait.

Tout est une distraction à bord : quand Napoléon sut qu’un requin venait d’être pris et suivait le bâtiment à la remorque, il alla s’asseoir sur le canon, qui était son siège habituel et attendit.

Un instant après, les cris des matelots annoncèrent qu’on était en train de hisser l’animal puis on vit paraître, au-dessus de la muraille du navire, sa tête pointue et sa gueule armée d’une triple rangée de dents ; un dernier effort l’amena sur le pont ; – mais, au moment où il y retombait, les matelots s’écartèrent précipitamment : aucun ne se souciait d’assister de trop près à son agonie.

En effet, à peine le requin fut-il sur le pont, que, rencontrant un point d’appui, il bondit à la hauteur de la misaine ; puis, trouvant l’affût d’un canon à la portée de sa gueule, il le mordit de manière à ce que, ses dents étant entrées dans le bois, il restât immobile, pris un instant par sa

 

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propre morsure.

Le chef charpentier en profita : il s’approcha du squale et lui déchargea sur la tête un terrible coup de hache.

L’animal arracha ses dents du bois de l’affût, où elles laissèrent une profonde empreinte, et, d’un seul bond, passa de tribord à bâbord. Trois ou quatre hommes qu’il rencontra sur son chemin furent renversés par le choc ; un d’eux demeura sans connaissance ; les autres sautèrent sur le bastingage et, du bastingage, grimpèrent dans les haubans avec l’agilité d’une troupe de singes.

Tout cela se passait au milieu des cris et des rires de l’équipage, la mascarade des matelots rendant la lutte et les évolutions qu’elle amenait on ne peut plus pittoresques.

Napoléon trouva d’abord un certain amusement dans cette espèce de bataille ; puis, au milieu du mouvement, des cris, des clameurs, il finit par tomber dans une profonde rêverie.

Quand il en sortit, le requin avait la tête coupée, le ventre ouvert ; un matelot tenait le

 

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cœur de l’animal dans sa main et le chirurgien du bord, tandis que ce corps sans tête gisait ouvert d’un bout à l’autre, constatait que le cœur séparé du corps continuait de se contracter, tant est grande la puissance vitale chez ces terribles animaux.

Napoléon fut pris d’un mouvement de pitié pour cette gigantesque souffrance : il détourna les yeux, et ses yeux, en se détournant, rencontrèrent le comte de Las Cases.

– Venez, dit-il, que je vous dicte un chapitre de mes Mémoires.

Las Cases suivit l’empereur ; mais, comme il allait disparaître dans l’entrepont, le commandant Ross se pencha vers le comte et lui demanda :

– Pourquoi donc le général Bonaparte s’en va-t-il ?

– L’empereur s’en va, répondit Lac Cases, parce qu’il ne peut supporter la vue des souffrances de cet animal.

Les Anglais se regardèrent étonnés : on leur avait dit qu’après chaque combat Napoléon se

 

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promenait sur les champs de bataille pour repaître ses yeux de la vue des morts et réjouir ses oreilles des gémissements des blessés.

Lorsque l’étonnement fut passé, on lava le pont, couvert de sang, et l’on reprit la fête interrompue par l’apparition d’un requin.

Pendant ce temps, Napoléon dictait les pages où il réfute l’empoisonnement des pestiférés de Jaffa.

C‘était une idée qui était venue à l’empereur par ennui, que celle d’écrire l’histoire de ses campagnes.

La saison était chaude, la journée monotone ; l’empereur, au commencement de la traversée, montait rarement sur le pont – jamais avant le déjeuner – et, comme en campagne, il déjeunait à des heures irrégulières.

Quant aux Anglais, ils déjeunaient à huit heures précises, et les Français à dix. De l’heure du déjeuner à quatre heures, l’empereur lisait ou causait avec Montholon, Bertrand ou Las Cases ; à quatre heures, il s’habillait, passait dans la salle

 

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commune et faisait une partie d’échecs ; à cinq heures, l’amiral venait lui-même annoncer que le dîner était servi.

Alors on se mettait à table.

Le dîner de l’amiral durait d’habitude près de deux heures ; c’était une heure cinquante minutes de plus que ne duraient les dîners de Napoléon. Aussi, dès le premier jour, au moment où l’on apporta le café, l’empereur se leva-t-il ; le grand maréchal et Las Cases, invités à la table de l’amiral, se levèrent également et sortirent.

L’étonnement fut grand ; l’amiral était tout près de se fâcher ; il prononça quelques plaintes en anglais sur le manque de savoir-vivre de l’empereur ; mais madame Bertrand, restée en arrière, répondit dans la même langue :

– Monsieur l’amiral, vous oubliez, ce me semble, que vous avez affaire à celui qui a été le maître du monde et que, quand il se levait de table, soit à Paris, soit à Berlin, soit à Vienne, les rois à qui il faisait l’honneur de les inviter à sa table se levaient derrière lui et le suivaient.

 

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– C’est vrai, madame, reprit l’amiral ; mais, comme nous ne sommes point des rois et que nous ne sommes ni à Paris, ni à Berlin, ni à Vienne, nous ne trouverons pas mauvais que le général Bonaparte se lève de table avant la fin du dîner ; seulement, il trouvera bon que nous y restions.

À partir de ce jour, liberté entière fut prise et accordée.

Ce fut pendant ces longues conversations de bord, que Las Cases recueillit de la bouche même de l’empereur toutes les anecdotes qu’il cite, dans son Mémorial, sur l’enfance et la jeunesse du prisonnier de Sainte-Hélène ; puis le moment vint où ce genre de conversation s’épuisa, où Napoléon se lassa de raconter, quoique son auditeur ne se lassât point d’entendre ; et, le samedi 9 septembre, il avait commencé à dicter ses campagnes d’Italie.

Sauf cette distraction, qui lui prit d’abord une demi-heure, puis une heure, puis deux heures, puis même jusqu’à trois, les journées s’écoulaient dans une uniformité monotone ; – et l’on compta

 

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ainsi depuis le lundi 7 août jusqu’au samedi 13 octobre.

Ce jour-là, en dînant, l’amiral annonça que, le lendemain, vers six heures du soir, il espérait avoir connaissance de Sainte-Hélène. Ce fut, on le comprend bien, une grande nouvelle à bord : on avait soixante-sept jours de mer !

Le lendemain, en effet, pendant que l’on était à table, le matelot que l’on avait placé, dès deux heures de l’après-midi, en vigie dans les barres de perroquet, cria : « Terre ! »

On était au dessert ; on se leva et l’on monta sur le pont.

L’empereur gagna l’avant du vaisseau et chercha des yeux la terre.

Une espèce de brouillard qui lui semblait flotter à l’horizon fut tout ce qu’il put apercevoir ; il fallait l’œil d’un marin pour affirmer que ce brouillard était un corps solide.

Le lendemain, dès le point du jour, tout le monde était réuni sur le pont. Quoique, une partie de la nuit, le bâtiment fût resté en panne, on avait

 

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cependant assez marché pour qu’à ce moment, et grâce à la limpidité de l’air matinal, l’île fût devenue parfaitement visible.

Vers midi, on jeta l’ancre ; on n’était plus guère qu’à trois quarts de lieue de la terre. Il y avait cent dix jours que Napoléon avait quitté Paris : la traversée de l’exil avait duré plus longtemps que le second règne placé entre l’île d’Elbe et Sainte-Hélène.

L’empereur, qui était sorti de sa chambre plus tôt que d’habitude, s’avança le long du passavant et fixa sur l’île un regard impassible : pas un muscle de son visage ne bougea ; et, il faut le dire, ce masque d’airain était si bien soumis à la volonté du moderne Auguste, que les seuls muscles qui en parussent vivants étaient les muscles avoisinant la bouche.

La vue de l’île n’était cependant point satisfaisante : on apercevait un village plus long que large, perdu au fond de gigantesques rochers, nus, secs, dévorés par le soleil. Comme à Gibraltar, on eût pu promettre cent louis à l’ingénieur assez habile pour trouver une place où

 

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manquât un canon.

L’empereur, au bout de dix minutes de contemplation, se tourna vers Las Cases.

– Allons travailler ! dit-il.

Et il descendit, fit asseoir las Cases et se mit à dicter sans que sa voix indiquât la moindre altération.

L’ancre jetée, l’amiral était aussitôt descendu dans sa yole et avait ramé vers l’île.

À six heures du soir, il revint, très fatigué ; il avait parcouru l’île entière et pensait avoir trouvé un endroit convenable : malheureusement, il fallait des réparations et ces réparations pouvaient exiger deux mois.

Or, l’ordre positif des ministres anglais était de ne point descendre Napoléon à terre que sa demeure ne fût prête à le recevoir.

Mais l’amiral se hâta de dire que, le général Bonaparte devant être fatigué et las de la mer, il prenait sur lui de le faire débarquer ; seulement, le débarquement n’était pas possible pour le soir. L’amiral annonça que, le lendemain, on dînerait

 

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une heure plus tôt que de coutume, afin que l’on pût s’embarquer après le dîner.

Le lendemain, en sortant de la salle à manger, l’empereur trouva tous les officiers réunis sur la dunette et les trois quarts de l’équipage groupés sur les passavants.

Un canot attendait : il y descendit avec l’amiral et le grand maréchal.

Un quart d’heure après, le lundi 16 octobre 1815, il touchait le sol de Sainte-Hélène.

Voir, pour le reste, le Prométhée d’Eschyle.

 

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