Le capitaine Richard
Chapitre XIII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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flamme sans bruit. Cette flamme mit le feu à la poudre renfermée dans le papier, lequel s’alluma aussitôt.
Alors Louis approcha vivement sa bouche et souffla ; le papier et la paille s’enflammèrent d’abord, puis, avec un peu plus de résistance, les branches de sapin.
Cinq minutes après, le bûcher était en flammes ; il ne s’agissait plus que de ne pas le laisser éteindre.
– Et maintenant, dit Paul, qu’allons-nous manger ?
– Attends, répondit Louis.
Et il retourna vers le cheval pour en couper un morceau avec ce poignard de Toula que lui avait donné son frère et qui lui avait si bien servi pour se débarrasser des Russes ; mais le pauvre animal n’était pas mort encore et, comme s’il eût pressenti ce qui allait lui arriver, il fit un effort, se releva, se traîna du côté du feu, entra dans la cabane et se mit à brouter les pousses vertes du sapin.
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– Ah ! gourmand ! dit Louis.
Mais il n’eut pas le courage de le tuer ; d’ailleurs, Paul s’y opposa : si on pouvait rendre à la pauvre bête un peu de force, on l’utiliserait le lendemain.
Louis alla à la découverte, laissant à son frère une gourde dans laquelle restaient quelques gouttes d’eau-de-vie. Il trouva un mélèze aux branches moins amères que le sapin ; il coupa l’arbre tout entier et revint, le traînant vers la cabane. Les pousses les plus tendres servirent de provende au cheval ; les branches et le tronc furent mis de côté pour alimenter le feu.
Puis la nuit vint.
– Avec tout cela, demanda Paul, que mangerons-nous ?
– Sois tranquille, dit Louis, j’ai mon projet.
Tout à coup, de quatre ou cinq côtés à la fois, on entendit des hurlements.
– Tiens ! dit Louis, voilà notre souper qui vient à nous !
Au bout d’un instant, on vit passer sur la neige
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des ombres noires ; parfois une de ces ombres se retournait, regardait le feu et, comme si la flamme se reflétait dans ses yeux, les yeux jetaient deux éclairs.
– Je comprends, dit Paul : le premier qui viendra à portée de la cabane, tu le tueras ?
– Justement, frère.
– Prends mes deux pistolets ; ce sont des pistolets de Versailles : ils valent mieux que les tiens.
– Non pas ! les Cosaques rôdent peut-être autour d’ici : ils entendraient un coup de feu et accourraient.
– Que vas-tu donc faire ?
Louis enveloppa son bras gauche avec la chabraque du cheval – qui, après avoir mangé ses pousses de mélèze, s’était couché dans un coin de la cabane – ; puis il prit son poignard de la main droite, se fit lier le poignet avec son mouchoir et alla se placer derrière un tronc d’arbre, à dix pas de la cabane.
Il n’y était pas depuis cinq minutes, qu’un
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loup énorme l’avait éventé et venait se poster à six pas de lui, le regardant avec des yeux de flamme et faisant claquer ses dents.
Louis marcha droit au loup : celui-ci recula, mais lentement, sans fuir, les yeux toujours fixés sur le jeune officier et prêt à s’élancer sur lui s’il faisait un faux pas.
Tout à coup, il sembla à Louis que la terre manquait sous ses pieds et qu’il tombait dans un abîme de neige.
En effet, il venait de s’engloutir dans un ravin : la neige, qui n’avait pas fléchi sous les pieds légers du loup, s’était effondrée sous les siens.
En même temps, il lui sembla qu’un poids pesait sur sa tête et que des dents aiguës s’enfonçaient dans son épaule. Instinctivement, il leva son bras armé du poignard et aussitôt il sentit se desserrer les dents du loup et une liqueur chaude couler sur son visage : il venait de plonger le poignard jusqu’au manche dans la poitrine de l’animal.
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La lutte ne fut plus qu’une lutte d’angoisse.
Le loup voulut fuir ; mais, au bout de dix pas, il se coucha sanglant sur la neige ; quant à Louis, pendant qu’il se débattait, ses pieds avaient cassé une couche de glace et il était entré dans l’eau jusqu’au genou.
Il s’agissait de regagner la plaine en gravissant le talus ; grâce à son poignard, dont il se fit un appui en l’enfonçant dans la berge, il y parvint. Il courut vers le loup qui, à son approche, essaya vainement de fuir, puis il le prit par les pattes de derrière et le traîna du côté de la cabane.
– Eh bien ? demanda Paul.
– Eh bien, dit Louis, voilà, sans compter la fourrure, un rôti comme plus d’un roi, plus d’un prince et plus d’un maréchal de France n’en aura pas, ce soir, à souper !
– Mais qu’est-ce que ce sang dont tu es couvert ?
– Ce n’est rien, c’est celui du loup.
Il y avait bien un peu de son sang mêlé à celui de l’animal, mais Louis n’en parlait pas.
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Il éventra et dépouilla le loup, puis il en découpa le filet. – Par bonheur, depuis la retraite de l’armée française, les loups avaient fort engraissé.
Enfin, Louis tira du foyer une couche de braise, y étala la chair saignante et, se tournant vers son frère :
– Eh bien ! que dis-tu de mon rôti ?
– Je dis, murmura le blessé, que j’aimerais mieux un verre d’eau !
– Tu vas être servi à souhait, frère !
Et, détachant une des fontes de la selle du cheval, mettant dans cette fonte sept ou huit balles de plomb, et la suspendant à ses aiguillettes déroulées, Louis s’en alla vers le ravin, laissa glisser la fonte jusque dans le ruisseau dont ses pieds avaient brisé la glace, et la retira pleine d’eau.
Une bande de loups le suivait ; s’il eût fait un faux pas, pour le coup il était dévoré. – La chair grillée dont le fumet se répandait autour de la cabane avait attiré ces animaux d’un quart de
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lieue à la ronde.
Louis revint sain et sauf et donna la fonte pleine d’eau à son frère qui la vida d’un trait, comme il eût fait d’un verre ordinaire. Louis retourna au ravin mais en tenant, cette fois, de la main gauche un tison enflammé. Quelques-uns des maraudeurs rugissants l’avaient flairé de si près à son retour, qu’il avait cru devoir prendre cette précaution : le tison les tint à distance et, comme la première fois, Louis rentra sain et sauf.
Quant à être assiégé dans la cabane, on n’avait point à le craindre : tant que le feu brûlerait, les loups n’approcheraient pas et Louis avait amassé assez de bois pour entretenir le feu jusqu’au lendemain matin.
La provision de bois et d’eau étant donc faite, Louis se coucha près de son frère, piqua avec la pointe de son poignard un des filets du loup, qui lui parut suffisamment rôti, et se mit à le dévorer avec le même appétit que si c’eût été un bifteck cuit au foyer de la taverne la plus confortable de Londres.
Paul le regardait faire d’un œil mélancolique.
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– Tu ne manges pas ? lui dit Louis.
– Non ; je n’ai que soif.
– Bois ! reprit Louis en présentant la fonte à son frère.
Celui-ci la prit et but avidement quelques gorgées.
– Bois tout ! dit Louis ; la fontaine n’est pas loin.
– Non merci, répondit Paul ; d’ailleurs, j’ai à te parler.
Louis regarda son frère.
– Oui, frère, et sérieusement ! ajouta le blessé.
– Parle, dit Louis.
– Il est possible que tu te sois trompé, frère, en espérant que la colonne reviendra sur ses pas.
– C’est impossible qu’elle fasse autrement, dit Louis.
– N’importe ! admettons qu’elle ne revienne pas.
– Je ne l’admets point, reprit Louis en
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insistant.
– Mais moi je l’admets, dit Paul ; ou plutôt, pour ne point trop te contrarier, je le suppose.
– Eh bien ? reprit Louis en regardant son frère avec inquiétude.
– Eh bien, si, demain au jour, elle n’est pas revenue, c’est toi qui te mettras à sa recherche.
– Hum ! fit Louis d’un air qui signifiait : « Ce n’est pas bien sûr. »
– Chose convenue, frère ! D’ailleurs, nous discuterons cela demain matin.
– Soit.
– En attendant, comme, au bout du compte, tu as quelques chances de plus que moi de revoir la France, laisse-moi te faire une confession.
– Une confession ?
– Oui... Écoute, frère, j’ai dans ma vie commis une mauvaise action.
– Toi ? Impossible !
– C’est ainsi, cependant ; et, pour que je meure sans remords...
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– Pour que tu meures ? interrompit Louis.
– Enfin, si je dois mourir, pour que je meure sans remords, il faut que, cette mauvaise action, tu me promettes de la réparer.
– Parle ! et ce qu’un homme peut faire pour un autre homme, je le ferai.
– Frère, il existe en Allemagne une jeune fille... la fille d’un pasteur... du pasteur d’Abensberg, – tu sais, ce village où l’on a tiré sur l’empereur ?...
– Eh bien ?
– Cette jeune fille, qu’on appelle Marguerite Stiller, je l’ai déshonorée !
– Toi ?
– Je t’avais prévenu... C’est plus qu’une mauvaise action, frère : c’est un crime ! Tiens, je ne sais pourquoi – j’y pense souvent, c’est vrai –, mais je pensais à cette jeune fille quand ce biscaïen m’a frappé. « C’est une punition du ciel ! » me suis-je dit. Et je suis tombé...
– Frère...
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– J’avais grande envie de t’appeler en tombant pour te dire en deux paroles ce que je te dis longuement dans ce moment-ci ; mais j’ai réfléchi que t’appeler, c’était te perdre avec moi, et je me suis tu.
– Ah ! oui ; mais moi, j’ai remarqué ton absence...
– Et tu es venu en frère dévoué ! Je ne te remercie pas, Louis : ce que tu as fait pour moi, je l’eusse fait pour toi ; mais, dans ton retour, j’ai vu une faveur du ciel qui me permet peut-être de réparer mes torts... Cette jeune fille que j’ai déshonorée, prise de force, violée – que veux-tu ! j’étais ivre de poudre et de colère ! – cette jeune fille, elle avait un fiancé ; ce fiancé, c’était ce Frédéric Staps qui a voulu tuer l’empereur à Schönbrunn.
– Staps ?
– Hélas ! oui... cela ressemble à un roman. Ce Frédéric Staps, qui m’avait vu dans une réunion d’illuminés – je n’ai pas le temps de te raconter comment j’étais là –, me fit demander dans sa prison ; je m’y rendis. Il me pria de
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l’accompagner sur le lieu de l’exécution, et là, quand il serait mort, de prendre un médaillon qu’il aurait sur la poitrine et de lire un papier qu’il aurait dans sa main droite ; après avoir lu ce papier, je devais le faire passer au colonel présidant le conseil de guerre qui l’avait condamné à mort. Je lui promis tout ; je l’accompagnai jusqu’au lieu de l’exécution : il tomba percé de cinq ou six balles.
– Et tu pris le portrait ?
– Et je pris le portrait et je lus le papier... Le portrait, c’était celui de Marguerite Stiller !
– Oh !
– Attends... Le papier, c’étaient trois mots et une signature : « Je fais grâce, – Napoléon. »
– Frère !
– Tu comprends, il n’avait pas voulu de cette grâce ! Qu’en eût-il fait ? Sa maîtresse avait été déshonorée par un misérable... Ce misérable, frère, c’est moi !
– Paul ! Paul !
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– Ce misérable, frère, c’est moi ! répéta Paul. Maintenant, tu entends ? si je meurs, tu es mon héritier ; nous avons chacun deux cent mille francs de fortune à peu près ; tu n’as pas besoin de mes deux cent mille francs ; je te dis donc : « Frère, je ne sais pas si tu pourras retrouver cette femme, mais une fois de retour en France, tu partiras pour l’Allemagne, n’est-ce pas ? »
– Oui, frère.
– Tu chercheras Marguerite Stiller... Son père, je te le répète, était pasteur à Abensberg en 1809.
– Oui, frère.
– Quand tu l’auras trouvée, tu lu diras ce qui arrive, comment Dieu m’a puni, comment, dans une cabane déserte, au bruit du hurlement des loups et des hourras des Cosaques, je t’ai raconté cette misérable aventure ; comment tu m’as promis de réparer mon crime – autant toutefois qu’un pareil crime est réparable –, et cela, en lui donnant toute ma fortune. Pour t’aider à la reconnaître, voici son portrait.
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Et il tira de sa poitrine le médaillon qu’il avait pris sur la poitrine de Staps.
Louis passa à son cou la chaîne de cheveux ; puis :
– Sois tranquille, frère ! dit-il.
– Ta main, fit Paul.
– La voici.
– Maintenant, tâche de dormir ; tu as besoin de tes forces pour demain.
– Comment veux-tu que je dorme ?
– Bon ! essaie ! je vais bien essayer, moi.
Louis se leva, jeta une brassée de branches de sapin et de mélèze sur le feu près de s’éteindre ; puis, prenant un tison au foyer, il l’envoya, tournoyant, au milieu des loups qui, attirés par la chair grillée, mais tenus à distance par le feu, étaient rangés en demi-cercle autour de la cabane, tandis que d’autres venaient souffler à travers les interstices des planches.
Les loups, effrayés par le tison qui roulait au milieu d’eux, s’enfuirent en hurlant.
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Le foyer jeta une grande lueur ; Louis s’enveloppa de son manteau et se coucha près de son frère avec l’intention de ne pas s’endormir ; mais, au bout d’un quart d’heure, la fatigue, le besoin du sommeil, si impérieux dans la jeunesse, commencèrent par confondre les objets à ses yeux et les idées dans son esprit, tout devint indistinct et vague, puis tout s’éteignit à ses regards comme dans son cerveau : il dormait.
Au point du jour, il se réveilla sous la pression d’une main.
Il rouvrit les yeux : c’était Paul qui le tirait de son sommeil.
– Frère, dit le blessé, j’ai soif !
Louis se frotta les yeux, rappela ses souvenirs, ramassa la fonte qui lui servait de gourde et s’achemina vers le ravin.
À peine était-il sorti de la cabane, qu’il entendit derrière lui la détonation d’une arme à feu.
Il revint sur ses pas, frappé d’un sinistre pressentiment.
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Paul, sentant qu’avec sa cuisse brisée il était un obstacle à la fuite de son frère, venait de se faire sauter la cervelle !
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XV
Le Dniepr
Louis Richard ne s’était point trompé dans ses conjectures : Ney, en se dirigeant vers le nord, n’avait eu qu’une intention, celle de dépister les Russes ; étranger aux détails que nous avons indiqués, détournant la tête pour ne pas voir tomber ses morts, bouchant ses oreilles pour ne pas entendre les cris de ses blessés, il marchait droit devant lui, plus insoucieux de cette grêle de biscaïens et de boulets qu’il ne l’était de ces flocons de neige qui lui dérobaient les traces auxquelles il eût pu reconnaître son chemin.
Au bout de trois heures, le maréchal s’arrêta ; il se trouvait dans un village abandonné, comme l’étaient tous les villages ; une ou deux, peut-être même trois armées avaient déjà passé par là : il ne restait ni une porte ni une fenêtre ; tout ce qui
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pouvait faire du feu avait été brûlé. Aussi, ne veut-il pas prolonger sa halte : avant le jour, il repartira. Le Dniepr doit couler en face de lui ; mais, en face de lui, sont les Russes : il marchera droit à l’est puis se rabattra par un angle droit vers le midi et il trouvera le fleuve.
Vers neuf heures, le canon retentit. Est-ce un corps d’armée qui, le sachant perdu, vient à sa recherche sur un ordre de Napoléon ?
Non, les salves ont trop de régularité : ce sont les Russes qui célèbrent leur triomphe dans leur camp.
Sans bateaux, sans équipages de pont, il faut que Ney et les deux mille hommes qui lui restent continuent à suivre la route ; – et quatre-vingt mille hommes sont à cheval sur cette route ! Ney ne peut donc leur échapper.
Ce qu’annoncent les pièces d’artillerie, c’est la prise de Ney...
Le maréchal explique cela à ses soldats.
– Maintenant, dit-il, il s’agit de les faire mentir : demain, avant le jour, nous partirons ;
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demain, avant la nuit, nous aurons rejoint l’armée !
La nuit fut moins mauvaise qu’elle ne l’eût été en plaine : quoique fenêtres et portes fussent brisées, c’était toujours une espèce d’abri que ces chaumières.
À quatre heures du matin, les chefs réveillèrent les soldats sans l’aide du tambour ni des trompettes.
Il y eut une heure de lutte pour réveiller ces malheureux et les forcer à se remettre en route ; trois ou quatre cents restèrent là, que ni prières, ni supplications, ni menaces ne purent déterminer à se lever.
On reprit le chemin de la veille en appuyant seulement sur la gauche. Depuis deux heures, on marchait ainsi, quand tout à coup les soldats qui formaient la tête de colonne s’arrêtèrent et parurent se consulter.
Ney accourut.
– Qu’y a-t-il ? demanda le maréchal, et qui vous inquiète ?
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Les soldats lui montrèrent un point rouge sur la neige et, au-dessus de ce point rouge, une colonne de fumée qui montait noire dans le ciel gris.
N’allait-on pas donner dans un avant-poste de Cosaques ?
Un homme se dévoua, fit un détour et revint en disant que ce qu’on apercevait là était une cabane isolée qui devait servir d’habitation à quelque moujik ; il n’y avait point traces de Russes ni de Cosaques aux environs.
On marcha droit à la cabane ; quand on n’en fut plus qu’à vingt pas, on en vit sortir un homme tenant un pistolet de chaque main.
– Qui vive ? demanda cet homme.
– Un Français ! un Français ! crièrent ensemble cinq cents voix.
L’homme rentra dans la cabane.
On ne comprenait rien à cette indifférence. Ce Français devait être perdu ; comment accueillait-il si froidement des frères ?
On s’avança, on entra dans la cabane et on le
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trouva à genoux près d’un cadavre.
– Le capitaine Louis Richard ! murmurèrent quelques voix.
– Celui qui appelait son frère, dit l’Allemand qui avait vu tomber Paul.
Ney entra à son tour.
Louis le reconnut.
– Monsieur le maréchal, dit-il, vous cherchez le Dniepr, n’est-ce pas ?
– Oui, répondit le maréchal.
– Eh bien, faites enterrer mon frère et je vous conduirai droit au fleuve.
– D’aussi braves soldats que lui, répondit le maréchal, sont restés sans sépulture ; si peu de temps que nous perdions à creuser la terre, ce sera du temps perdu.
– Monsieur le maréchal, j’ai vu, cette nuit, les loups dévorer les cadavres et je ne veux pas que mon frère soit dévoré par les loups. Le temps que nous perdrons, je vous promets de vous le faire rattraper.
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– Que l’on s’informe s’il reste des pionniers avec des pioches et des bêches.
On retrouva quatre ou cinq hommes ayant conservé leurs instruments.
– Ceux qui creuseront la fosse de mon frère auront une peau d’ours et mon manteau, dit Louis Richard.
Deux hommes se mirent à la besogne et parvinrent à creuser une espèce de fosse ; on y déposa le corps du capitaine Paul Richard et on le recouvrit de terre ; puis quatre hommes déchargèrent leurs fusils sur la fosse.
Pas un général n’avait eu de pareils honneurs funèbres depuis la sortie de Moscou.
– Là ! dit Louis Richard ; marchons maintenant.
Et, conduisant le maréchal au ravin dans lequel il avait roulé pendant la nuit et qui était encore tout rouge du sang du loup et du sien :
– Tenez, monsieur le maréchal, dit Louis en montrant l’eau qui coulait vers l’est, voici incontestablement un affluent du Dniepr ; en
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suivant ce ruisseau, nous trouverons le fleuve.
C’était si probable que personne ne fit la moindre observation. On suivit le ravin ; il conduisit à un village abandonné comme les autres.
On traversa ce village et, en sortant, on aperçut le fleuve.
– Maintenant, dit Louis Richard, reste à savoir si le fleuve sera pris.
– Il le sera, répondit Ney.
On s’approcha silencieusement du rivage. Le fleuve serait-il ou ne serait-il pas pris ? C’était une question de vie ou de mort pour deux mille hommes...
Le fleuve était pris ! – Jusque-là, il charriait ; mais, contrariés tout à coup par un brusque contour de ses rives, les glaçons s’étaient soudés les uns aux autres, il y avait une heure peut-être. Au-dessus et au-dessous, on voyait des glaçons flottants.
– Il ne reste plus, dit le maréchal, qu’à nous assurer s’il porte. Un homme de bonne volonté,
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qui risque sa vie pour le salut de deux mille Français !
Il n’avait pas achevé, qu’un homme se hasardait sur la flexible surface : c’était Louis. Cette terrible douleur qu’il venait d’éprouver de la mort de son frère l’avait rendu insouciant : il eût joué sa vie sur un coup de dé ; il ne regardait donc point comme un mérite de la risquer pour un pareil résultat.
L’armée tout entière le suivait des yeux, haletante et pleine d’angoisses ; sans se donner la peine de faire un détour pour éviter le danger, il atteignit l’autre bord.
C’était tout ce que l’on pouvait attendre de l’intrépide jeune homme ; des cris de remerciement parvinrent à lui sur l’autre rive.
Alors – ce qu’on ne lui demandait pas –, on le vit de nouveau s’engager sur le fleuve et, avec la même insouciance de sa vie, revenir vers la colonne.
– Les hommes à pied passeront, monsieur le maréchal, pourvu qu’ils passent avec précaution
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et un à un ; peut-être aussi quelques chevaux atteindront-ils l’autre bord ; mais il faudra abandonner le reste et se presser : la glace commence à se dissoudre.
Ney regarda autour de lui : à peine avait-il mille hommes. Cette colonne, composée de soldats affaiblis, blessés, malades, suivie de femmes et d’enfants, s’était désunie afin de chercher des vivres.
– Je donne trois heures pour le ralliement, dit Ney.
– Passez toujours, monsieur le maréchal ; moi, je resterai et surveillerai le passage de la colonne, dit le général Ricard.
– Je passerai le dernier, répondit Ney ; seulement, comme j’ai veillé toute la nuit, pendant ces trois heures, je dormirai. Quand le moment du passage sera venu, qu’on me réveille.
Et, s’enveloppant de son manteau, il se coucha sur la neige et s’endormit comme eussent fait César, Annibal ou Alexandre, car il avait ce tempérament robuste des grands homme de
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guerre, cette santé indomptable qui complète les héros.
Au bout de trois heures, on l’éveilla. Tout ce qui devait se rallier était au bord du fleuve ; seulement, il n’y a avait plus que deux heures de jour : il fallait se hâter.
Louis Richard repassa le premier et avec le même bonheur ; mais ceux qui le suivirent annoncèrent qu’ils sentaient plier la glace sous eux ; un peu plus loin, ils crièrent que la glace s’enfonçait et qu’ils marchaient dans l’eau jusqu’aux genoux ; puis ils n’eurent plus besoin de rien dire : on entendit craquer la glace.
– Qu’on ne passe qu’un à un ! cria le maréchal.
Le sentiment de la conservation fit qu’on obéit.
On vit alors une longue file de soldats, marchant à distance, se hasarder sur le fleuve dont la surface mouvante ondulait sous leur poids.
Les premiers atteignirent l’autre bord ; mais
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là, un talus rapide, glissant, couvert de verglas, sembla les repousser dans le fleuve. Ils allaient quitter la terre de la vieille Russie et on eût dit que la terre de la vieille Russie voulait garder les vivants avec les morts !
Beaucoup, à moitié chemin du talus, perdirent pied, roulèrent et, brisant sous leur choc la glace trop frêle, disparurent dans le fleuve.
Puis, vers onze heures du soir – on avait mis cinq heures à accomplir ce lent et dangereux passage –, vers onze heures du soir, vint le tour des malades, des femmes et des enfants ; jusque-là transportés dans des voitures, ces malheureux ne voulaient pas en descendre car elles renfermaient tout ce qu’ils possédaient ; et, d’ailleurs, comment voyageraient-ils après les avoir quittées ?
On avait trouvé un point un peu plus solide où quelques chevaux avaient passé ; le maréchal permit que, sur ce point, les voitures essayassent de passer à leur tour.
Deux ou trois se risquèrent.
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Tout alla bien jusqu’au tiers du fleuve ; là, la glace commença à plier et à craquer ; là, les cris commencèrent à se faire entendre ; mais on ne pouvait pas tourner : il n’y avait de salut qu’à la condition qu’un poids considérable ne demeurât pas longtemps à la même place.
On poussa les chevaux en avant et, – malgré leur instinct qui leur disait de ne pas s’aventurer sur la surface mobile, – les chevaux, désespérés comme les hommes, vainquirent leur terreur et s’avancèrent en soufflant avec bruit.
Ceux qui étaient déjà passés, ceux qui restaient à passer encore, suivaient des yeux avec anxiété ceux qui passaient... Tout à coup ils virent ces masses, à peine perceptibles dans les ténèbres, s’arrêter indécises ; les chevaux battirent l’eau de leurs pieds ; des cris d’angoisse retentirent, puis des gémissements entrecoupés, puis des plaintes qui allèrent s’affaiblissant et qui bientôt s’éteignirent tout à fait... Alors les regards qui s’étaient détournés avec épouvante se reportèrent sur la glace : la glace était vide ; tout avait disparu, englouti dans l’abîme ! À deux ou
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trois places, l’eau bouillonnait, voilà tout.
Force fut donc de quitter ces chariots précieux et d’y choisir ce que l’on voulait sauver ; le choix fut long : la terreur le prolongeait. Puis les femmes portant leurs enfants, les blessés s’appuyant les uns aux autres, les malades se traînant avec peine, commencèrent à défiler comme une suite de silencieux fantômes.
Un tiers resta dans le fleuve, deux tiers passèrent.
On eût dit une répétition en petit du terrible drame de la Bérézina.
Enfin, à minuit, tout était passé ou englouti.
Il restait à peu près quinze cents hommes en état de porter les armes et trois ou quatre mille traînards, blessés, malades, femmes, enfants.
Quant aux canons, on n’essaya pas même de les sauver : on les noya.
Ney passa le dernier, comme il l’avait dit ; puis, arrivé sur l’autre bord du fleuve, il poussa en avant tout ce troupeau lamentable.
Louis Richard marchait le premier ; la
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profonde douleur morale qu’il éprouvait semblait le rendre insensible au froid et au danger.
Au bout d’un quart de lieu, il se baissa et tâta le chemin : on venait d’atteindre une route frayée ; de profondes ornières indiquaient que de l’artillerie, des caissons, des chariots, avaient passé par là.
On avait donc évité une armée, combattu un jour le froid, un jour les hommes, un jour le fleuve, pour combattre encore !
On était à bout de forces ; depuis longtemps on était à bout d’espérances ! n’importe ! Ney cria : « En avant ! » et l’on marcha.
Ce chemin conduisait à un village que l’on surprit.
Alors il se fit un instant de joie dans la horde errante, comme il se fait une seconde de jour quand, pendant l’orage, l’éclair brille ; on venait de retrouver tout ce qui manquait depuis Moscou : des vivres, de chaudes demeures, des vivants ! Ces vivants étaient des ennemis, c’est vrai ; mais le silence, le désert, la mort, étaient
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des ennemis bien autrement redoutables !
On s’arrêta deux heures dans le village puis on se remit en route : on avait, à vingt ou trente lieues devant soi, Orcha, où l’on espérait retrouver l’armée française.
À dix heures, tandis que l’on se reposait dans un village – c’était le troisième que l’on rencontrait depuis une heure du matin –, on voit les sombres forêts de sapins qui semblent marcher avec la colonne fugitive se remplir de mouvement et de bruit : ce sont les Cosaques de Platof qui ont éventé l’armée de Ney, si l’on peut appeler une armée douze ou quinze cents combattants, cinq ou six mille traînards.
Un autre village côtoyait le Dniepr : on s’y réfugie ; la gauche, du moins, sera garantie par le fleuve.
Depuis le jour, six ou huit mille hommes et vingt-cinq pièces de canon suivent le flanc droit de la colonne. Pourquoi n’ont-ils pas chargé ? pourquoi n’ont-ils pas profité de deux ou trois passages désavantageux pour nous attaquer ?
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Le chef était ivre : il ne pouvait donner des ordres et les soldats n’osaient point s’en passer !
Cette fois, la Providence ne fut pas pour les ivrognes.
Cependant le moment était venu : il fallait combattre, on le croyait du moins ; mais Ney connaissait ces misérables.
– Soldats, dit-il à ses hommes qui étaient en train de manger, achevez tranquillement votre repas ; deux cents d’entre vous, parmi les mieux armés, suffiront à maintenir l’ennemi.
Deux cents hommes réunis par Louis Richard entourèrent le maréchal.
Ney ne se trompait pas : avec ces deux cents hommes, il tint en respect les six mille Cosaques. – Sans doute leur chef n’avait pas encore repris sa raison.
En même temps, l’ordre est donné de se mettre en mouvement aussitôt le repas fini.
Au bout d’une heure, la colonne reprend sa marche.
Peut-être les Cosaques ont-ils voulu ménager
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le village ; car, aussitôt qu’un espace se fait entre la dernière cabane et le dernier traînard, toutes les lances s’abaissent et brillent, tous les canons grondent ; la colonne, enveloppée d’un nuage de Cosaques, est attaquée de tous côtés.
En outre, les blessés, les traînards, les maraudeurs, les femmes, les enfants, prennent l’épouvante et se ruent sur le flanc de la petite armée, où ils viennent chercher un abri et qu’ils manquent de jeter dans le fleuve.
Ney ordonne de leur présenter la baïonnette ; sur ces baïonnettes, ils sont forcés de s’arrêter.
Alors, au lieu de devenir une cause de ruine, ils deviennent une cause de salut ; au lieu d’être un obstacle, ils sont un rempart.
Les lances fouillent cette masse, les canons la sillonnent ; mais les coups s’y perdent et n’atteignent pas le cœur, ne blessent pas la vie : les faibles protègent les forts, boucliers vivants et involontaires, mais efficaces.
Pendant ce temps, le maréchal presse le pas, protégé d’un côté par le fleuve, de l’autre par
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cette masse où se perdent les coups.
Parfois cependant, les difficultés du terrain le repoussent des bords du fleuve et une ligne de Cosaques passe entre le fleuve et lui ; mais une décharge en fait justice. D’autres fois, pour ne pas user ses munitions, Ney, l’épée à la main, charge à la tête de cinq ou six cents baïonnettes ; alors on pousse les Cosaques devant soi, on précipite hommes et chevaux dans le fleuve : amis et ennemis, Français et Russes rouleront dans les mêmes eaux vers la mer Noire.
On marche deux jours ainsi ; on fait vingt lieues de cette façon ; on a l’air d’une population assiégée mais mouvante. Tel fuit un taureau assiégé par les taons qui le piquent.
La troisième nuit vint enfin ; on s’y enfonça comme dans une espérance de repos ; seulement, on ne pouvait s’arrêter : il fallait laisser là ceux qui tombaient ; quelques-uns, assassins sublimes, avaient la force, sur sa demande, de briser la tête à un ami !
Ney voyait tout cela et comprimait de ses deux mains son cœur prêt à se rompre, et détournait ses
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yeux prêts à pleurer.
La nuit était venue, disons-nous ; on s’avançait à tâtons au milieu d’un bois de sapins dont, en heurtant les tiges, on faisait pleuvoir la neige. Tout à coup la sombre forêt s’éclaire, une décharge d’artillerie éclate, la mitraille passe en sifflant, brisant les hommes et les sapins, qui jettent chacun leur cri de douleur.
La colonne recule, se mêle, tourbillonne.
– Ah ! nous les tenons enfin ! s’écrie Ney. En avant, amis ! en avant !
Et, avec cinquante soldats, cet homme-titan, ce héros d’Homère, cet Ajax qui veut échapper malgré les dieux, se jette en avant et, au lieu de fuir, met en fuite ceux qui l’attaquaient.
M. de Ségur a fait de tout cela un grand poème. Pourquoi n’a-t-il donc fait que ce poème et pas autre chose ? Est-ce l’Académie qui lui défend d’écrire ?
Non, c’est qu’il avait vu le spectacle terrible et que, les sensations éprouvées, il voulait les rendre ; c’est que, comme Énée, il pouvait dire :
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Et quorum pars magna fui !
Le matin venu, on retrouva les lances et les boulets des Cosaques de Platof. Il est vrai qu’on avait la forêt pour s’abriter : – faible rempart dont, avec les fusils, on ne pouvait éloigner les assaillants ; eux nous côtoyaient à demi-portée de canon, nous escortant et nous détruisant, allumant une ligne de feu égale en longueur à celle que nous parcourions. Il fallait attendre et recevoir la mort sans la donner : on attendait et l’on mourait.
On marchait sous le feu, on s’arrêtait sous le feu, on mangeait sous le feu ; on était tué en marchant, en s’arrêtant, en mangeant ; on eût dit que la Mort seule ne se lassait pont.
La nuit vint, – la quatrième nuit ; – on résolut de ne pas s’arrêter, de marcher toujours. Les Français devaient être proches.
Il restait une vingtaine de chevaux, une vingtaine de cavaliers ; Louis Richard, qui avait passé au milieu de mille morts sans recevoir une égratignure, se mit à la tête de ces cavaliers et s’avança dans la direction où l’on supposait que devait être Orcha, c’est-à-dire l’armée française.
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XVI
Ma couronne pour un cheval ! – Richard III.
Trois cents millions pour Ney ! – Napoléon.
Le 14 novembre, comme nous l’avons dit, Napoléon avait quitté Smolensk.
Le premier jour, on n’avait pas rencontré d’autre ennemi que le terrain : ennemi assez fort, assez terrible, assez acharné à lui seul pour détruire une armée ! On était parti la nuit et en silence ; seulement, ce silence était interrompu par les imprécations des soldats du train, par les coups dont ils accablaient les chevaux, par le bruit que faisaient canons et caissons parvenus à grand-peine au sommet de quelque pli de terrain et qui, arrivés là, dominant la force par le poids, retombaient pêle-mêle les uns sur les autres, s’écrasant et se démontant au fond du ravin.
L’artillerie de la garde mit vingt-deux heures à
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faire cinq lieues !
L’armée s’étendait sur un espace de dix lieues à peu près, c’est-à-dire de Smolensk à Krasnoï.
Les hommes pressés de fuir atteignaient déjà Krasnoï, que les traînards sortaient à peine des portes de Smolensk.
Korytnia est à moitié chemin de Smolensk à Krasnoï, par conséquent à cinq lieues de Smolensk, à cinq lieues de Krasnoï ; Napoléon comptait s’arrêter à Korytnia ; mais là, une autre route, la route d’Elnia, croisait celle de Krasnoï et par cette route s’avançait une autre armée, armée autant en ordre que la nôtre était en désordre, aussi nombreuse que la nôtre était réduite, aussi vivace que la nôtre était languissante.
Cette armée se composait de quatre-vingt-dix mille hommes et était commandée par Koutousov.
Son avant-garde nous avait précédés à Korytnia.
On annonça cette nouvelle à Napoléon.
– C’est à Korytnia que je compte m’arrêter,
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dit-il, qu’on en déloge les Russes !
Un général, on ne sait lequel – les grands noms surnageaient seuls dans ce désastre, comme les grands débris seuls attirent les yeux dans un naufrage –, un général se mit à la tête d’un millier d’hommes et délogea les Russes de Korytnia.
Le désespoir ou plutôt l’insouciance de la mort avait quintuplé les forces : ce que l’on faisait à peine autrefois avec dix mille hommes, on le faisait maintenant avec cinq cents !
Au moment où Napoléon entrait à Korytnia, on vint lui apprendre qu’une autre avant-garde prenait son poste derrière un ravin à trois lieues au-delà du village ; cette avant-garde était celle de Miloradovitch, qui arrivait de son côté au pas de course avec vingt-cinq mille hommes.
C’étaient donc cent quinze mille hommes qu’il fallait trouver pour rentrer en France !
Napoléon écoutait ce rapport dans la seule maison qui restât debout de tout le village de Korythnia. – On s’était dit que cette maison restée seule était peut-être un piège où l’on avait
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voulu attirer Napoléon ; qu’elle était peut-être minée ; que quelque moujik sacrifié viendrait peut-être, au moment propice, mettre le feu à une mèche cachée et qu’alors le demi-dieu qui avait fait sur la terre plus d’orages que Jupiter n’en avait jamais fait au ciel disparaîtrait, comme Romulus, dans une tempête ! Napoléon entendit ou n’entendit pas ce qui se disait ; il alla s’asseoir devant une table où étaient déployées des cartes de routes, cartes de pays inconnus et qui n’étaient jamais qu’approximatives.
Un aide de camp du général Sébastiani entra.
Il avait trouvé à Krasnoï l’avant-garde d’une troisième armée appartenant, celle-là, on ne savait à qui ; Sébastiani allait la culbuter pour rendre le passage libre : c’est ce qu’il faisait dire à Napoléon.
On avait en outre entendu dire – et c’était le même aide de camp qui apportait cette nouvelle – , on avait en outre entendu dire qu’à Liady, village situé à trois lieues au-delà de Krasnoï, une quatrième avant-garde, qu’on supposait appartenir à quelque corps irrégulier de
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Cosaques, avait enlevé des hommes qui marchaient isolément et, parmi ces hommes, deux généraux.
On s’attendait à ce que Napoléon, en apprenant tous ces mouvements hostiles qui s’accomplissaient autour de lui et en avant de lui, enverrait l’ordre aux corps d’Eugène, de Davoust et de Ney, restés à Smolensk, de hâter leur marche afin d’opposer quinze ou vingt mille hommes au moins à deux cent mille : Napoléon resta pensif et ne donna aucun ordre.
Le lendemain, on se mit en mouvement comme si les éclaireurs étaient venus annoncer que la route était libre ; la colonne, ayant Napoléon à son centre, avançait sans précaution comme si l’étoile qui guidait vers Marengo et vers Austerlitz ces conquérants du monde brillait encore dans le ciel neigeux de la Russie.
Les maraudeurs et les fuyards formaient l’avant-garde ; les malades et les blessés, l’arrière-garde.
Là seulement où était Napoléon, le cœur battait.
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Tout à coup, on se trouve en face d’une ligne immobile, rempart d’hommes et de chevaux élevé sur une plaine de neige.
Maraudeurs et fuyards s’arrêtent ; leur refoulement vient heurter le cheval de Napoléon qui relève la tête, fixe sa lunette sur cette ligne noire et se contente de dire :
– Ce sont les Cosaques. Lancez une douzaine de tirailleurs contre eux ; qu’ils fassent un trou et nous passerons !
Un officier prend une douzaine d’hommes et perce ce rideau ; toute la bande s’enfuit comme une volée d’oiseaux effarouchés : le passage est libre.
Mais voici qu’une batterie de canons éclate à gauche ; les boulets prennent la colonne en flanc et labourent la route sur laquelle elle s’écoule.
Tous les yeux se tournent vers Napoléon.
– Eh bien ? demande-t-il.
– Voyez, sire !
Et on lui montre trois hommes emportés par le même boulet à dix pas de lui.
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– Enlevez cette batterie ! dit-il.
Exelmans, blessé, se met à la tête de sept ou huit cents Westphaliens et va attaquer la batterie, tandis que ce qui reste de la vieille garde se presse autour de Napoléon pour amortir les coups.
On passe tranquille et insouciant sous ce feu ; les musiciens de la garde jouent l’air : Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?
Mais l’empereur étend la main ; la musique s’arrête.
– Mes amis, dit-il, jouez : Veillons au salut de l’empire !
Et, pendant que tonne cette canonnade à laquelle on ne peut répondre que par ce froid et hautain courage, la musique de la garde, calme comme à une parade, joue l’air demandé par Napoléon.
Les feux s’éteignirent avant que la musique eût cessé.
Exelmans avait gravi la colline et culbuté artillerie et artilleurs.
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– Voyez, dit Napoléon, voilà les ennemis auxquels nous avons affaire !
Ce jour-là, le sol avait été plus difficile à vaincre que l’ennemi : à peine avions-nous perdu une centaine d’hommes ; mais chaque pli de la route nous avait arraché un canon, un caisson, un chariot.
Par malheur, quoique les traînards eussent le temps de piller les bagages, ils n’avaient pas le temps d’enclouer les canons : chaque pièce abandonnée pouvait, une heure après, être tournée contre nous.
Napoléon arriva à Krasnoï mais, derrière lui, cette armée qui, des hauteurs, nous avait regardés passer descendit dans la plaine, et les vingt-cinq mille hommes de Miloradovitch se trouvèrent entre Napoléon et les trois corps d’armée qui le suivaient.
Aussi, après avoir passé la nuit à Krasnoï, le lendemain, au moment où l’on allait se remettre en route, entendit-on gronder le canon à cinq ou six lieues en arrière : c’était Eugène qui, attaqué par Miloradovitch, semait de morts ce champ de
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bataille où devait à son tour passer le maréchal Ney et parmi les cadavres duquel nous avons vu Paul Richard, maintenant cadavre lui-même, chercher le corps de son frère.
Napoléon donna l’ordre d’arrêter la marche des colonnes ; depuis longtemps, Eugène, son fils bien-aimé, avait réparé les échecs de Pordenone et de Sacile : l’empereur ne laisserait pas Eugène aux mains de l’ennemi.
Toute la journée, Napoléon attendit ; Eugène ne parut point.
Le soir, la canonnade s’éteignit.
Napoléon avait un espoir et il l’exprima tout haut afin d’augmenter sa confiance de l’adhésion des autres : Eugène s’était sans doute replié sur Davoust et sur Ney et, le lendemain, on verrait les trois corps réunis percer la ligne russe et se rallier à notre arrière-garde.
La nuit passa, le jour vint, rien ne parut ; seulement, le canon se réveilla : c’était Koutousov qui écrasait Ney du haut de ces mêmes collines d’où, la veille, il avait écrasé
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Eugène.
Napoléon appelle Bessières, Mortier et Lefèvre, les trois maréchaux qu’il a près de lui ; quant à Berthier, il n’a pas besoin de l’appeler : Berthier ne le quitte pas ; Berthier, c’est l’ombre de Napoléon.
Il est évident que l’armée française a derrière elle toute l’armée russe ; celle-ci a cru envelopper Napoléon : elle l’a laissé passer ; elle a cru César pris : elle ne tient que ses lieutenants.
En poussant en avant – et tandis qu’il s’acharnera sur Eugène, Davoust et Ney –, on peut gagner une marche, deux marches, trois marches peut-être sur l’ennemi ; alors on est sauvé car on est en Lituanie, en pays ami, et ce sont les Russes, à leur tour, qui seront en pays ennemi.
Mais on aura lâchement abandonné de valeureux compagnons ; on aura sauvé la tête aux dépens des membres ! Ne vaut-il pas mieux mourir tous ensemble, ou tous ensemble se sauver ?
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Napoléon n’ordonne plus : il questionne ; il ne dit plus : « Je veux ! » il dit : « Voulez-vous ? »
Un seul lui répond : « Allons ! »
Alors le sanglier aux défenses d’acier se retourne ; mais en ce moment on vient lui dire que le général russe Ojarovsky l’a dépassé avec une avant-garde ; on ne peut pas rentrer en Russie avec des Russes derrière soi.
L’empereur appelle Rapp.
– Marche sur cette avant-garde, lui dit-il, sans tarder d’une minute ; attaque-la tout au travers de l’obscurité ; pas un coup de fusil, tu comprends ? rien que la baïonnette ! Je veux que, pour la première fois qu’ils montrent tant d’audace, ils s’en souviennent longtemps !
On ne savait qu’obéir quand Napoléon commandait ; sans répondre une parole, Rapp s’élança en avant ; mais, à peine avait-il fait dix pas, que Napoléon le rappela.
Tout un monde de pensées avait traversé son cerveau en une minute.
– Non, dit-il, reste ici, Rapp : je ne veux pas te
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faire tuer dans une pareille échauffourée ; j’aurai, l’an prochain, besoin de toi à Dantzig. Que Roguet te remplace.
Et Rapp s’en alla, tout pensif à son tour, porter cet ordre au général Roguet ; – tout pensif, disons-nous, car en effet il y avait de quoi s’étonner que, tout près de rentrer en Russie, entouré de cent cinquante mille Russes, quand les autres parlaient de la France comme d’une terre imaginaire, lui, Napoléon, vît ce qu’il ferait dans un an et assignât à l’un de ses lieutenants la ville que celui-ci défendrait à cent quatre-vingt-cinq lieues de l’endroit où lui-même semblait ne plus pouvoir se défendre !
Roguet partit, attaqua l’ennemi à la baïonnette, le chassa de Chirkova et de Malievo, et lui imprima un tel choc, que l’armée russe recula de dix lieues et suspendit son mouvement pendant vingt-quatre heures.
Vers le milieu de la nuit, on signala Eugène.
Le prince arrivait seul ; il s’était fait jour à travers les Russes mais il ignorait complètement ce qu’étaient devenus Davoust et Ney. Ils se
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battaient probablement, car toute la journée il avait, sur sa droite, entendu le canon.
Koutousov était décidément la providence de l’armée française : le vieillard, aussi glacé que son hiver, se contentait de détruire avec ses canons, comme l’hiver détruisait avec la neige et le vent.
Napoléon profita de l’inertie de Koutousov et de la secousse donnée par Roguet à Ojarovsky pour faire filer, sur Orcha et Borisov, Victor avec trente mille hommes et Schwartzenberg avec les dépôts ; mais lui n’abandonnera pas plus Davoust et Ney qu’il n’a abandonné Eugène : il s’efforcera de les joindre ; seulement, ce n’est plus, comme à Eckmühl, pour remporter une grande victoire qu’il fera ce suprême mouvement ; ce sera pour sauver deux maréchaux et les débris de deux armées !
Le 17, il ordonna d’être prêt à cinq heures du matin ; puis, quand toute l’armée – ce qui reste de l’armée – croit qu’on va marcher vers la Pologne, Napoléon tourne le dos à la Pologne et se dirige vers le nord.
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– Où va-t-on ? demandent toutes les voix ; et quel chemin nous fait-on prendre ?
– On va sauver Davoust et Ney ! on prend le chemin du dévouement !
Et toutes les voix se taisent ; on a trouvé la chose toute simple, on obéit.
Napoléon arrachera ses deux lieutenants à la Russie ou il restera avec eux. Eugène, sauvé, continuera son chemin vers Liady ; après l’effort qu’il a fait, il peut marcher encore mais il ne peut plus combattre. Le général Claparède, avec les malades et les blessés, défendra Krasnoï : des malades et des blessés sont suffisants pour tenir en respect un ennemi qui s’écroule dès qu’on le touche.
Au jour, Napoléon se trouve entre trois armées : il en a une à sa droite, une à sa gauche, une devant lui. Ces armées n’avaient qu’à marcher, qu’à se réunir, et elles étouffaient, entre cent vingt mille soldats, Napoléon et ses onze mille hommes ! elles n’avaient qu’à faire approcher leurs batteries, qu’à faire feu pendant une journée, et elles les écrasaient ! Pas un seul