Le capitaine Richard

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 5 · partie 2/3

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Le capitaine Richard

Le capitaine Richard

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Sire, répondit Fouché, les couteaux espagnols se connaissent en grands rois : témoin

 

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Henri IV ; les boulets autrichiens, en grands capitaines : témoin Turenne et le maréchal de Berwick.

– Vous répondez par une flatterie à un fait, monsieur. Je ne suis pas mort et je ne veux pas qu’on l’on partage ma succession de mon vivant.

– Sire, cette idée est loin de toutes les pensées, et surtout de la nôtre.

– Si peu loin de votre pensée, au contraire, que mon successeur était déjà choisi, désigné par vous ! Que ne le faites-vous sacrer d’avance ? Le moment est bon : le pape vient de m’excommunier ! Ah çà ! mais vous croyez donc, monsieur, que la couronne de France va à toutes les têtes ? On peut faire d’un grand-duc de Saxe un roi de Saxe, monsieur ; mais on ne fait pas du grand-duc de Berry un roi de France ou un empereur des Français : pour être l’un, il faut être du sang de saint Louis ; pour être l’autre, il faut être du mien. Il est vrai que vous avez un moyen, monsieur, de hâter le moment où je ne serai plus là.

– Sire, dit Fouché, j’attends que Votre Majesté

 

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me l’indique.

– Eh ! morbleu ! c’est de laisser les conspirateurs impunis.

– Des hommes ont conspiré contre Votre Majesté et sont restés impunis ? Sire, nommez-les.

– Oh ! ce n’est pas bien difficile et je vais vous en nommer trois, moi.

– Votre Majesté veut parler de la prétendue conspiration découverte par votre préfet de Police, M. Dubois ?

– Oui, mon préfet de Police, M. Dubois, qui n’est pas, comme vous, dévoué à la nation, monsieur Fouché, mais qui m’est dévoué, à moi !

Fouché haussa légèrement les épaules ; le mouvement, si imperceptible qu’il fût, n’échappa point à l’empereur.

– Haussez les épaules, n’osant pas hausser la voix ! reprit Napoléon le sourcil froncé. Je n’aime pas les esprits forts, en fait de complots.

– Votre Majesté connaît-elle les hommes dont il est question ?

 

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– J’en connais deux sur trois, monsieur : je connais le général Malet, un conspirateur incorrigible...

– Votre Majesté craint une conspiration conduite par un fou ?

– Vous vous trompez doublement : d’abord, je ne crains rien ; ensuite, le général Malet n’est pas un fou.

– C’est au moins un monomane.

– Oui, mais dont la monomanie est terrible, vous en conviendrez ; car elle consiste à profiter, un jour ou l’autre, de mon absence, à attendre que je sois à trois cent lieues, à quatre cents lieues, à six cents lieues, peut-être, pour répandre tout à coup le bruit de ma mort et, avec cette nouvelle, faire un soulèvement.

– Votre Majesté croit-elle la chose possible ?

– Tant que je n’aurai pas un héritier, oui.

– Voilà pourquoi je me suis hasardé à parler de divorce à Sa Majesté l’impératrice.

– Ne revenons point là-dessus... Vous méprisez Malet ; vous l’avez remis en liberté.

 

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Savez-vous une chose, monsieur, une chose que mon ministre de la Police eût dû m’apprendre, et que je vais apprendre à mon ministre de la Police ? C’est que Malet n’est qu’un des fils d’une conspiration invisible qui se trame au sein même de l’armée !

– Ah ! oui, les Philadelphes... Votre Majesté croit à la magie du colonel Oudet.

– Je crois à Aréna, monsieur ; je crois à Cadoudal ; je crois à Moreau. Le général Malet est un de ces rêveurs, un de ces illuminés, un de ces fous, si vous voulez, mais un de ces fous dangereux auxquels il faut le cabanon et la camisole de force : vous, vous avez mis le vôtre en liberté ! Quant au second conspirateur, M. Servan, est-ce un fou, celui-là, un régicide ?

– Comme moi, sire.

– Oui, mais un régicide de l’école de la Gironde, un ancien amant de madame Roland ; un homme qui, ministre de Louis XVI, a trahi Louis XVI et qui, pour se venger de sa disgrâce, a fait le 10 août.

 

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– Avec le peuple.

– Eh ! monsieur, le peuple ne fait que ce qu’on lui fait faire ! Voyez vos deux faubourgs, le faubourg Saint-Marceau et le faubourg Saint-Antoine, si remuants avec MM. Alexandre et Santerre, bronchent-ils, aujourd’hui que j’ai la main étendue sur eux ?... Je ne connais pas le troisième fanatique, un M. Florent Guyot ; mais je connais Malet et Servan ; défiez-vous de ces deux-là ! d’ailleurs, l’un est général, l’autre, colonel ; il est de mauvais exemple, sous un gouvernement militaire, que deux officiers conspirent.

– Sire, on aura l’œil sur eux.

– Et maintenant, monsieur, il me reste à vous faire le reproche le plus grave que j’avais à vous adresser.

Fouché s’inclina en homme qui attend.

– Qu’avez-vous fait de l’esprit public, monsieur ?

Un autre ministre eût fait répéter une seconde fois ; Fouché comprit parfaitement ; seulement,

 

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pour se donner le temps de répondre, il eut l’air d’avoir mal entendu.

– L’esprit public ? répéta-t-il. Je me demande ce que Votre Majesté veut dire.

– Je veux dire, reprit Napoléon dont la colère s’usait en paroles, que vous avez laissé les esprits s’égarer sur les événements du jour, que vous avez permis qu’on interprétât ma dernière campagne, marquée à chaque pas par des succès, comme une campagne féconde en revers. Ce sont les propos de Paris qui soulèvent l’étranger ! Savez-vous par où ils me reviennent ? Par Pétersbourg ! J’ai des ennemis, Dieu merci ! Eh bien ! vous leur donnez leur franc-parler ; vous leur laissez dire que mon autorité est affaiblie, que la nation est dégoûtée de ma politique, que mes moyens d’action sont diminués ; il en résulte que l’Autriche, qui croit à toutes ces balivernes, pense le moment favorable et veut m’attaquer... Mais, ennemis du dedans, ennemis du dehors, j’exterminerai tout ! À propos, vous avez reçu ma lettre du 31 décembre ?

– Laquelle, sire ?

 

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– Datée de Bénévent.

– Celle où il était question des fils d’émigrés ?

– Vous me faites l’effet de l’avoir un peu oubliée.

– Votre Majesté veut-elle que je la lui répète mot pour mot ?

– Je ne suis point fâché de m’assurer de votre mémoire. Voyons.

– D’abord, dit Fouché tirant un portefeuille de sa poche, voici la lettre.

Et il sortit la lettre de son portefeuille.

– Ah ! ah ! dit Napoléon, vous l’avez sur vous ?

– La correspondance autographe de Votre Majesté ne me quitte jamais, sire. Quand j’étais préfet chez les Oratoriens, je lisais tous les matins mon bréviaire ; depuis que je suis ministre de la Police, je lis tous les matins les lettres de Votre Majesté. Voici, continua Fouché sans ouvrir la lettre, voici ce que contenait cette dépêche...

– Oh ! monsieur, ce n’est pas le texte que je

 

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vous demande, c’est la substance.

– Eh bien, Votre Majesté me disait que des familles d’émigrés avaient soustrait leurs enfants à la conscription en les tenant dans une coupable oisiveté ; elle ajoutait qu’elle désirait que je fisse dresser une liste de dix de ces familles par département, et de cinquante pour Paris, afin d’envoyer à l’école militaire de Saint-Cyr tous les jeunes gens de ces familles qui seraient âgés de plus de dix-huit ans. Votre Majesté ajoutait encore que si l’on se plaignait, j’aurais à répondre purement et simplement que c’était son bon plaisir...

– C’est bien ! je ne veux pas que, par la fâcheuse division des familles qui ne sont pas dans le système, une fraction de la France, si minime qu’elle soit, puisse se soustraire aux efforts que fait la génération présente pour la gloire de la génération à venir... Maintenant, allez ! c’est tout ce que j’avais à vous dire.

Fouché s’inclina ; mais, comme il ne se retirait pas avec la promptitude d’un homme congédié :

– Eh bien ? demanda Napoléon.

 

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– Sire, répondit le ministre, Votre Majesté m’a dit beaucoup de choses pour me prouver que ma police était mal faite.

– Après ?

– Je ne lui en dirai qu’une seul pour lui prouver le contraire. À Bayonne, Votre Majesté s’est arrêtée deux heures.

– Oui.

– Votre Majesté s’est fait présenter un rapport.

– Un rapport ?

– Oui, sur les griefs qu’elle croyait avoir contre moi ; rapport tendant à ce que je fusse révoqué et remplacé par M. Savary.

– Et ce rapport est-il signé ?

– Il est signé, sire ; et, de même que j’ai sur moi les lettres de Votre Majesté, Votre Majesté a sur elle ce rapport... là, sire, dans la poche gauche de votre habit.

Et, du doigt, Fouché désigna la partie de l’uniforme où se trouvait la poche.

– Vous voyez, sire, ajouta-t-il, que ma police

 

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est aussi bien faite, sur certains points du moins, que l’étaient celles de M. Lenoir et de M. Sartines.

Et, sans attendre la réponse de l’empereur, Fouché, qui était près de la porte, disparut à reculons.

Napoléon ne répondit point ; seulement, il porta la main à sa poche, en tira une feuille de grand papier pliée en quatre, la déplia, jeta les yeux dessus, puis tourna son regard vers la porte, et, avec un imperceptible sourire :

– Ah ! dit-il, tu as raison, tu es encore le plus adroit !

Et plus bas :

– Pourquoi n’es-tu pas aussi le plus honnête ?

Alors, déchirant le papier, il en jeta les morceaux au feu.

En ce moment, l’huissier annonça :

– Son Excellence le grand chambellan.

Et la figure souriante du prince de Bénévent apparut derrière celle de l’huissier.

 

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Les poètes n’inventent rien.

Lorsque, à la suite des armées prussiennes qui venaient se faire battre à Valmy, Gœthe, ce prince du doute, ce roi du sophisme, écrivait son drame de Faust, il ne se figurait pas, à coup sûr, que Dieu avait déjà créé son héros humain aussi bien que son personnage diabolique, et que tous deux allaient incessamment apparaître sur la scène, l’un avec son front rêveur, l’autre avec son pied fourchu.

Seulement le Faust de Dieu s’appelle Napoléon ; seulement, le Méphistophélès de Dieu s’appelle Talleyrand.

Comme Faust a tout sondé en science, Napoléon a tout épuisé en politique ; et, de même que Méphistophélès perdit Faust en lui disant : « Encore ! encore ! » de même Talleyrand perdit Napoléon en lui disant : « Toujours ! toujours ! »

De même aussi que Faust, dans ses moments de dégoût, essaie de se délivrer de Méphistophélès, Napoléon, dans ses heures de doute, essayait de se délivrer de Talleyrand ; mais, comme s’ils eussent été liés l’un à l’autre

 

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par un pacte infernal, ils ne furent séparés que quand l’âme du rêveur, du poète, du conquérant tomba dans l’abîme !

Peut-être, des trois personnages mandés par l’empereur, celui dont le cœur battait le plus fort était-il M. de Talleyrand ; mais, à coup sûr, c’était celui qui se présentait de l’air le plus souriant.

Napoléon le regarda avec une espèce de frissonnement nerveux ; puis, étendant la main pour qu’il ne pénétrât point plus avant dans son cabinet :

– Prince de Bénévent, lui dit-il, je n’ai que deux mots à vous dire. Ce que je déteste le plus au monde, ce ne sont point les gens qui me désavouent ; ce sont ceux qui, pour me désavouer, se désavouent eux-mêmes. Vous répandez partout que vous avez été étranger à la mort du duc d’Enghien ; partout vous dites que vous êtes étranger à la guerre d’Espagne. Étranger à la mort du duc d’Enghien ? vous me l’avez conseillée par écrit ! Étranger à la guerre d’Espagne ? j’ai les lettres dans lesquelles vous

 

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m’adjurez de recommencer la politique de Louis XIV ! Monsieur de Talleyrand, le manque de mémoire est un grand défaut à mes yeux : vous me renverrez demain votre clef de chambellan, qui non seulement est destinée, mais encore donnée d’avance à M. de Montesquiou.

Puis, sans ajouter un mot, sans congédier le prince, sans prendre congé de lui, Napoléon sortit par la porte qui conduisait à l’appartement de Joséphine.

M. de Talleyrand chancela comme au jour où, sur les marches de l’église de Saint-Denis, Maubreuil le renversa d’un soufflet ; mais, cette fois, le choc n’ébranlait que sa fortune et le grand chambellan comptait, comme Méphistophélès, sur Satan pour lui faire rendre plus qu’il n’avait perdu.

Et maintenant, on se rappelle que, dans cette même nuit, Napoléon avait dit à Cambacérès qu’il serait avant la fin d’avril sur le Danube avec quatre cent mille hommes ; voilà pourquoi, le 17 avril au matin, toute la population de Donauwœrth encombrait les rues et les places de

 

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la ville.

Elle attendait Napoléon.

 

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III

 

Les jumeaux

 

Vers neuf heures du matin, un grand mouvement se produisit dans la foule et des cris, courant comme une traînée de poudre de l’extrémité de la rue Dillingen vers le centre de la ville, annoncèrent qu’il arrivait quelque chose de nouveau.

Ce qui arrivait, c’était un courrier vêtu de vert, galonné d’or, précédant la voiture de l’empereur, laquelle venait à une demi-lieue derrière lui.

Il franchit rapidement la rue de Dillingen, faisant signe avec son fouet, afin que l’on s’écartât devant lui ; puis il s’engagea dans les rues tortueuses qui montent vers la haute ville, reparut sur la place du Château et s’enfonça sous la porte massive de l’ancienne abbaye de Sainte-Croix, devenue palais royal.

 

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C’était là que les logements avaient été préparés pour l’empereur et qu’attendait le major général Berthier.

L’arrivée du courrier n’apprenait, au reste, rien de nouveau au prince de Neuchâtel : armé d’une excellente lunette de campagne et monté sur la plate-forme de l’abbaye, il avait, dix minutes avant l’arrivée du courrier, reconnu les voitures impériales s’avançant à fond de train par la grande route.

Le 9 avril, l’archiduc Charles avait fait parvenir à Munich la lettre suivante, adressée au général en chef de l’armée française ; – la lettre ne portait point d’autre suscription. Était-ce l’empereur Napoléon que l’archiduc Charles désignait par ce titre, et, pour lui comme pour l’abbé Loriquet, le marquis de Buonaparte n’était-il encore que le général en chef de Sa Majesté Louis XVIII ? S’il en était ainsi, l’archiduc y mettait de l’entêtement ! Quel que fût le général en chef, le maréchal, le prince, le roi ou l’empereur qu’il désignait par ce titre, voici ce que la lettre contenait :

 

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« D’après la déclaration de Sa Majesté l’empereur d’Autriche, je préviens monsieur le général en chef de l’armée française que j’ai l’ordre de me porter en avant, avec les troupes placées sous mon commandement, et de traiter en ennemies toutes celles qui me feront résistance. »

 

Cette lettre était datée du 9 ; le 12 au soir, l’empereur Napoléon, en ce moment aux Tuileries, avait été informé par une dépêche télégraphique de ce commencement d’hostilités.

Il était parti le 13 au matin, et, le 16, il était arrivé à Dillingen, où il avait trouvé le roi de Bavière qui avait abandonné sa capitale et s’était retiré d’une vingtaine de lieues en arrière.

Fatigué de soixante et douze heures de marche, Napoléon s’était arrêté à Dillingen pour y passer la nuit et avait promis au roi fugitif de le ramener avant quinze jours dans sa capitale.

Puis, le matin à sept heures, il était reparti, et, voulant sans doute rattraper cette nuit perdue, il

 

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arrivait à toute bride.

Il passa comme un éclair à travers les rues, gravit la rampe de la montagne sans ralentir le pas de ses chevaux et mit enfin pied à terre dans la cour du château, au bas du perron, où l’attendait le major général.

Les compliments étaient courts avec Napoléon ; il laissa tomber un « Bonjour, Berthier ! » que le prince de Neuchâtel ramassa en grognant et en rongeant ses ongles comme d’habitude, fit un signe de la main au reste de l’état-major et, guidé par une dizaine de domestiques posés en jalons, il s’élança vers l’appartement qui lui avait été préparé.

Une grande carte de Bavière où chaque arbre, chaque torrent, chaque vallée, chaque village, chaque maison même, étaient indiqués, l’attendait tout ouverte sur une immense table.

Napoléon courut à la table, tandis qu’un aide de camp ouvrait et déposait sur un guéridon le portefeuille de voyage et que son valet de chambre tirait le lit de son enveloppe de cuir et le dressait dans un coin même du salon.

 

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– Bien, dit-il à Berthier en posant le doigt sur Donauwœrth, c’est-à-dire sur le lieu même qu’il habitait ; êtes-vous en communication avec Davoust ?

– Oui, sire, répondit Berthier.

– Avec Masséna ?

– Oui, sire.

– Avec Oudinot ?

– Oui, sire.

– Tout va bien, alors. Où sont-ils ?

– Le maréchal Davoust est à Ratisbonne, le maréchal Masséna et le général Oudinot sont à Augsbourg ; des officiers envoyés par chacun d’eux attendent Votre Majesté pour lui donner des nouvelles.

– Avez-vous envoyé des espions ?

– Deux sont déjà revenus ; j’attends le troisième, le plus habile.

– Qu’avez-vous fait ensuite ?

– Je me suis, autant que possible, conformé au plan de Votre Majesté, qui est de marcher droit,

 

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de Ratisbonne sur Vienne, par la grande route du Danube en confiant au fleuve les malades, les blessés, toute la partie pesante de l’armée enfin.

– Bon ! les bateaux ne nous manqueront pas ; j’ai fait acheter tous ceux que l’on a pu trouver sur les rivières et les fleuves de la Bavière, et ils doivent descendre dans le Danube au fur et à mesure qu’ils en franchiront les affluents ; ensuite j’ai pris douze cents de mes meilleurs marins de Boulogne pour le cas où nous aurions quelque bataille à livrer dans les îles. Vous avez fait acheter des pelles et des pioches ?

– Cinquante mille ; est-ce assez ?

– Ce n’est pas trop.

– En somme, qu’avez-vous ordonné depuis le 13 au soir que vous êtes ici ?

– J’avais d’abord ordonné de concentrer toutes les troupes sur Ratisbonne...

– N’avez-vous pas reçu ma lettre qui vous ordonnait, au contraire, de tout réunir à Augsbourg ?

– Si fait ; j’ai, en conséquence, donné contre-

 

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ordre à Oudinot et à son corps d’armée, qui étaient déjà en route ; mais j’ai cru devoir laisser Davoust à Ratisbonne.

– Alors l’armée est partagée en deux masses, l’une à Ratisbonne, l’autre à Augsbourg ?

– Avec les Bavarois entre elles deux.

– Y a-t-il eu choc sur un point ou sur un autre ?

– Oui, sire, à Landshut.

– Entre ?...

– Entre les Autrichiens et les Bavarois.

– Quelle division ?

– La division Duroc.

– Les Bavarois se sont-ils bien conduits ?

– Parfaitement, sire ; cependant, ils ont été obligés de se replier devant des forces quadruples.

– Où sont-ils en ce moment ?

– Là, sire, dans la forêt de Dürnbach, protégés par l’Abens.

 

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– Au nombre de combien ?

– Au nombre de vingt-sept mille à peu près.

– Et l’archiduc, où est-il ?

– Entre l’Isar et Ratisbonne, sire ; mais le pays est tellement couvert, qu’il est impossible d’avoir des renseignements positifs.

– Faites entrer l’officier qui vient de la part du maréchal Davoust.

Berthier transmit l’ordre à un aide de camp, qui ouvrit une porte et introduisit un jeune officier de chasseurs à cheval paraissant avoir de vingt-cinq à vingt-six ans.

L’empereur jeta sur le nouveau venu un coup d’œil rapide et fit un signe de satisfaction : il était impossible de voir un plus beau et plus élégant cavalier.

– Vous venez de Ratisbonne, lieutenant ? demanda l’empereur.

– Oui, sire, répondit le jeune officier.

– À quelle heure en êtes-vous sorti ?

– À une heure du matin, sire.

 

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– Vous êtes envoyé par Davoust ?

– Oui, sire.

– Dans quelle situation était-il au moment de votre départ ?

– Sire, il avait avec lui quatre divisions d’infanterie, une division de cuirassiers, une division de cavalerie légère.

– En tout ?...

– Cinquante mille hommes à peu près, sire ; seulement, les généraux Nansouty et Espagne, avec la grosse cavalerie et une portion de la cavalerie légère, le général Demont avec les quatrièmes bataillons et le grand parc, ont pris la gauche du Danube.

– Et la concentration autour de Ratisbonne s’est-elle faite sans difficulté ?

– Sire, les division Gudin, Morand et Saint-Hilaire sont arrivées sans tirer un coup de fusil ; mais la division Friant, qui les couvrait, a constamment été aux prises avec l’ennemi, et, quoiqu’elle ait détruit derrière elle tous les ponts de la Wils, il est probable qu’aujourd’hui le

 

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maréchal Davoust est ou sera attaqué à Ratisbonne.

– Combien d’heures avez-vous mises, dites-vous, pour venir de Ratisbonne ici ?

– Sept heures, sire.

– Il y a ?...

– Vingt-deux lieues.

– Êtes-vous trop fatigué pour repartir dans deux heures ?

– Sa Majesté sait bien qu’on ne se fatigue jamais à son service. Qu’on me donne un autre cheval et je partirai quand Sa Majesté voudra.

– Votre nom ?

– Le lieutenant Richard.

– Allez vous reposer deux heures, lieutenant ; mais soyez prêt dans deux heures.

Le lieutenant Richard salua et sortit.

En ce moment, un aide de camp vint parler tout bas à Berthier.

– Faites entrer l’envoyé du maréchal Masséna,

 

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dit l’empereur.

– Sire, répondit Berthier, je ne pense pas que ce soit nécessaire ; je l’ai interrogé et j’en ai tiré tout ce qu’il était utile de savoir : Masséna est à Augsbourg avec Oudinot, Molitor, Boudet, les Bavarois et les Wurtembergeois, c’est-à-dire avec quatre-vingt-dix mille hommes à peu près. Mais je crois avoir quelque chose de mieux à offrir à Votre Majesté.

– Quoi ?

– L’espion est revenu.

– Ah !

– Il a passé à travers les lignes autrichiennes.

– Faites-le entrer.

– Votre Majesté sait que ces hommes refusent souvent de parler devant plusieurs personnes.

– Laissez-moi seul avec lui.

– Votre Majesté ne craint-elle pas ?...

– Que voulez-vous que je craigne ?

– On parle d’illuminés, de fanatiques.

 

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– Faites-le entrer d’abord, et je verrai bien dans ses yeux si vous pouvez me laisser seul avec lui.

Berthier alla ouvrir une petite porte donnant dans un cabinet, et en fit sortir un homme d’une trentaine d’années couvert d’un costume de bûcheron de la forêt Noire.

L’homme fit quelques pas dans la chambre puis s’arrêta devant Napoléon, et, faisant le salut militaire :

– Que Dieu garde Votre Majesté de toute mauvaise chance ! dit-il.

L’empereur le regarda.

– Oh ! oh ! nous sommes en pays de connaissance, mon brave !

– Sire, c’est moi qui, la veille d’Austerlitz, vous ai donné au bivouac des renseignements sur les positions de l’armée russe et autrichienne.

– Renseignements parfaitement exacts, maître Schlick.

– Ah ! temps et tonnerre ! s’écria le faux bûcheron employant le juron le plus usité des

 

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Allemands, l’empereur me reconnaît ! Tout va bien, alors.

– Oui, dit l’empereur, tout va bien.

Et, faisant un signe au chef d’état-major :

– Je crois que vous pouvez sans inconvénient me laisser seul avec cet homme, dit-il.

C’était probablement aussi l’avis du prince de Neuchâtel car il se retira avec ses aides de camp sans faire la moindre observation.

– D’abord, dit l’empereur, allons au plus pressé. Peux-tu me donner des nouvelles de l’archiduc ?

– De lui ou de son armée, sire ?

– De tous les deux, si c’est possible.

– Oui bien, je puis vous parler de tous les deux : j’ai un de mes cousins qui sert dans son armée et un de mes beaux-frères qui est son valet de chambre.

– Où est-il et où est le gros de son armée ?

– Sans compter les cinquante mille hommes du général Bellegarde qui marchent de la

 

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Bohême sur le Danube et qui doivent se cantonner à Ratisbonne avec le maréchal Davoust, l’archiduc a sous la main cent cinquante mille hommes à peu près ; le 10 avril dernier, le prince, avec une soixantaine de mille hommes, a franchi l’Inn.

– Peux-tu suivre sur une carte tous les mouvements que tu m’indiques ?

– Pourquoi pas ? On a été à l’école, Dieu merci !

L’empereur montra du doigt à l’espion la carte étendue sur la table.

– Alors, cherche l’Inn sur cette carte.

L’espion n’eut besoin que d’y jeter un coup d’œil et mit le doigt entre Passau et Tittmaning.

– Tenez, sire, dit-il, c’est là, à Braunau, que l’archiduc a passé la rivière ; en même temps que lui, le général Hohenzollern, avec une trentaine de mille hommes, l’a passée au-dessous de Mulheim ; enfin, un autre corps d’une quarantaine de mille hommes, commandé... je ne saurais vous dire par qui – on ne peut être qu’à un

 

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endroit et j’étais près de l’archiduc, que je ne perdais pas de vue –, a franchi la rivière à Scharding.

– Près du Danube, alors ?

– Justement, sire.

– Mais comment, ayant passé l’Inn le 10, les Autrichiens ne sont-ils pas plus avancés ?

– Ah ! parce qu’ils sont restés embourbés pendant quatre jours entre l’Inn et l’Isar ; ce n’est donc qu’hier qu’ils ont passé l’Isar devant Landshut et que cela a commencé à chauffer.

– Avec les Bavarois ?

– Avec les Bavarois ; seulement, comme ceux-là, avec leurs vingt-sept ou vingt-huit mille hommes, ne pouvaient pas tenir, ils se sont retirés dans la forêt de Dürnbach.

– Ainsi, nous ne sommes plus qu’à une douzaine de lieues de l’ennemi ?

– Pas même, car depuis ce matin il aura marché. Il est vrai qu’on ne marche pas vite quand on est obligé de franchir un tas de petites rivières – comme l’Abens, à gauche, la grosse et

 

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la petite Laber, à droite –, des bois, des coteaux, des marécages, et que l’on n’a que deux chaussées, celle de Landshut à Neustadt et celle de Landshut à Kelheim.

– Il lui restait encore celle d’Eckmühl, qui mène plus directement à Ratisbonne.

– Sire, j’ai vu les troupes autrichiennes s’engager sur les deux autres routes, et, sachant que Votre Majesté devait être arrivée aujourd’hui à Donauwœrth et qu’elle désirait avoir des nouvelles, je suis parti et me voilà.

– C’est bien, tu ne m’apprends pas grand-chose, mais enfin tu m’apprends ce que tu sais.

– Que Votre Majesté me fasse d’autres questions.

– Sur quoi ?

– Sur l’esprit du pays, par exemple ; sur les sociétés secrètes, sur la Sainte-Vehme.

– Comment ! tu t’occupes donc de ces questions-là aussi ?

– Je tiens tout ce qui concerne mon état, sire.

 

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– Eh bien, voyons, je ne demande pas mieux que de savoir ce que pense de nous l’Allemagne.

– Elle est tout simplement exaspérée contre les Français qui, non contents de la battre et de l’humilier, l’occupent et la dévorent.

– Ils ne connaissent donc pas le proverbe du maréchal de Saxe, tes Allemands : « Il faut que la guerre nourrisse la guerre ! »

– Si fait, ils le connaissent ; mais ils aimeraient mieux être nourris que de nourrir les autres. C’est au point, sire, que l’on parle de s’affranchir des princes qui ne savent pas s’affranchir de vous.

– Ah ! ah ! et par quel moyen ?

– Par deux moyens : le premier, c’est une insurrection générale.

Napoléon fit des lèvres un mouvement de mépris.

– Cela pourrait bien arriver si j’étais battu par l’archiduc Charles ; mais...

– Mais ?... répéta l’espion.

 

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– Mais je vais le battre, dit Napoléon, et par conséquent l’insurrection n’aura pas lieu. Passons donc au second moyen de délivrance.

– Le second, c’est un coup de couteau, sire.

– Bah ! on ne tue pas un homme comme moi !

– On a bien tué César.

– Ah ! les circonstances étaient bien différentes ; puis ce fut un grand bonheur pour César d’être tué. Il avait quelque chose comme cinquante-trois ans, c’est-à-dire l’âge où le génie de l’homme commence à baisser ; il avait toujours été heureux. « La Fortune aime les jeunes gens ! » comme disait Louis XIV à M. de Villeroy ; elle allait peut-être lui tourner le dos. Une ou deux défaites, et César n’était plus un Alexandre : c’était un Pyrrhus ou un Annibal. Il a eu le bonheur de trouver une vingtaine de niais qui n’ont pas compris que César n’était point un Romain, que c’était l’esprit de Rome ; ils ont tué l’empereur ; mais, du sang même de l’empereur, est né l’empire ! Sois tranquille, je n’ai point l’âge de César ; la France n’en est point, en 1809, où en était Rome l’an 44 avant Jésus-Christ : on

 

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ne me tuera pas, maître Schlick.

Et Napoléon se mit à rire de cette sortie historique qu’il avait faite pour un paysan badois ; – il est vrai qu’il répondait moins à ce paysan qu’à sa pensée.

– Tout cela est possible, reprit Schlick ; mais je n’en invite pas moins Votre Majesté à faire attention aux mains de ceux qui l’approcheront de trop près, et surtout quand ces mains appartiendront à des membres de l’Union de Vertu.

– Je croyais toutes ces associations éteintes.

– Sire, les princes allemands, et la reine Louise surtout, les ont remises en vigueur ; de sorte qu’à l’heure qu’il est, il y a peut-être, en Allemagne, deux mille jeunes gens qui ont fait vœu de vous assassiner.

– Et cette secte a ses points de réunion ?

– Sans doute ; non seulement ses points de réunion, mais encore ses formules, son initiation, sa devise, ses signes de reconnaissance.

– Comment sais-tu cela ?

 

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– J’en suis.

Napoléon fit malgré lui un pas en arrière.

– Oh ! ne craignez rien, sire ! J’en suis, mais comme le bouclier est de l’armure : pour parer les coups !

– Et où cela se réunit-il ?

– Partout où il y a un souterrain ou une ruine ; les Allemands sont très amateurs du pittoresque, comme le sait Votre Majesté, et ils mettent de la poésie dans tout. Tenez, par exemple, si Votre Majesté va à Abensberg et visite le vieux château – le château en ruine qui couronne la montagne et domine l’Abens –, eh bien, c’est dans une de ses salles que j’ai été reçu, il y a huit jours...

– C’est bien, dit Napoléon ; sans accorder à ce renseignement plus d’attention qu’il n’en mérite, je ne le négligerai pas. Va ! je veillerai à ce qu’on ait soin de toi...

Schlick salua et sortit par la même porte qui lui avait donné entrée.

Napoléon resta pensif.

– Un coup de couteau ! murmura-t-il ; il a

 

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raison, c’est bientôt donné et c’est bientôt reçu ! Henri IV lui aussi préparait une expédition contre l’Autriche quand il fut tué d’un coup de couteau ; mais Henri IV avait cinquante-sept ans ; comme César, il avait achevé son œuvre ; moi, je n’ai point achevé la mienne, et puis les grandes infortunes n’arrivent que passé cinquante ans : Annibal, Mithridate, César, Henri IV... Il y a bien Alexandre, qui est mort à trente-trois ans, ajouta-t-il ; mais mourir comme Alexandre n’est pas un malheur...

En ce moment, un aide de camp entra.

– Qu’y a-t-il ? demanda Napoléon.

– Sire, dit l’aide de camp, c’est un officier arrivant de l’armée d’Italie et venant de la part du vice-roi. Votre Majesté veut-elle le voir ?

– Oui, sans doute, et à l’instant même, dit Napoléon ; qu’il entre !

– Entrez, monsieur, dit l’aide de camp.

L’officier parut sur le seuil de la porte, tenant à la main son chapeau à trois cornes.

C’était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-

 

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six ans, portant l’uniforme des officiers de l’état-major du vice-roi, c’est-à-dire l’habit bleu aux aiguillettes d’argent et au collet brodé en argent.

Quant à son physique, il fallait qu’il existât en lui quelque chose de bien particulier car, à sa vue, Napoléon, qui allait parler, s’arrêta court ; puis, toisant le jeune homme des pieds à la tête :

– À quel propos cette mascarade, monsieur ? demanda-t-il.

Le jeune homme regarda autour de lui pour savoir à qui s’adressait l’interpellation ; mais, voyant qu’il était seul avec l’empereur :

– Sire, dit-il, excusez-moi : je ne comprends pas.

– Pourquoi cet habit bleu, au lieu de l’habit vert que vous portiez tout à l’heure ?

– Sire, depuis deux ans que j’ai l’honneur de faire partie de l’état-major de Son Altesse le vice-roi, je n’ai point porté d’autre habit que celui sous lequel j’ai l’honneur de me présenter devant vous.

– Depuis quand êtes-vous arrivé ?

 

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– Je descends de cheval, sire.

– D’où venez-vous ?

– De Pordenone.

– Comment vous nommez-vous ?

– Le lieutenant Richard.

Napoléon regarda le jeune homme avec plus d’attention encore.

– Avez-vous quelque lettre d’Eugène qui vous accrédite près de moi ?

– Oui, sire.

Et le jeune officier tira de sa poche une lettre aux armes du vice-roi d’Italie.

– Et si cette lettre vous avait été prise, demanda Napoléon, ou si elle était perdue ?

– Son Altesse me l’avait fait apprendre par cœur.

– Ah çà ! monsieur, demanda Napoléon, voulez-vous me dire comment il se fait qu’il y a une heure, vous arriviez de Ratisbonne en costume de chasseur de la garde et que vous arrivez, il y a dix minutes, de Pordenone en

 

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costume d’officier d’état-major d’Eugène ? comment, enfin, vous êtes chargé de me donner à la fois des nouvelles de Davoust et du vice-roi d’Italie ?

– Pardon, sire, mais Votre Majesté ne dit-elle pas qu’il est arrivé, il y a une heure, venant de la part du maréchal Davoust, un officier des chasseurs de la garde ?

– Il y a une heure, oui.

– De vingt-cinq à vingt-six ans ?

– De votre âge.

– Qui me ressemble ?

– À s’y méprendre !

– Et qui s’appelle ?... Que Votre Majesté m’excuse si je l’interroge, mais je suis si joyeux !

– Qui s’appelle le lieutenant Richard.

– C’est mon frère, sire ! mon frère jumeau ! Il y a cinq ans que nous ne nous sommes vus.

– Ah ! je comprends... Eh bien, vous allez vous revoir.

– Oh ! sire, que je l’embrasse, ce cher Paul, et

 

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je repars à l’instant même.

– Êtes-vous en état de repartir ?

– Sire, j’ai l’honneur d’être chargé de vos ordres.

– Eh bien, allez embrasser votre frère et tenez-vous prêt à partir.

Le jeune homme, au comble de la joie, salua et sortit.

Napoléon, resté seul, décacheta la lettre.

Aux premières lignes, son front se couvrit d’un nuage.

– Ô Eugène ! Eugène ! dit-il, ma tendresse pour toi m’a aveuglé ; bon colonel, moins bon général, mauvais général en chef !... L’armée d’Italie en retraite sur Sacile, toute une arrière-garde enlevée par la faute du général Sahuc ! – Encore un qui a assez de la guerre. – Par bonheur, je n’aurai pas besoin de l’armée d’Italie... Berthier ! Berthier !

Le chef d’état-major parut.

 

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– Mon plan est arrêté, dit Napoléon. Que dix courriers se tiennent prêts à porter mes ordres ; que chaque ordre soit triple et s’achemine par trois chemins différents.

 

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IV

 

Les ruines d’Abensberg

 

Pendant que Napoléon donne à dix messagers différents les ordres dont nous verrons tout à l’heure le résultat ; pendant que les deux frères Paul et Louis Richard – qui ne s’étaient pas rencontrés depuis cinq ans et dont l’étonnante ressemblance avait amené le singulier quiproquo qui s’est produit sous nos yeux –. se jettent dans les bras l’un de l’autre avec la tendresse de deux frères qu’à chaque instant une balle ou un boulet peuvent séparer pour toujours, disons ce qui se passait dans la ville d’Abensberg, située à sept ou huit lieues de Ratisbonne.

Quatre jeunes gens de seize à dix-huit ans, appartenant, l’un à l’université d’Heidelberg, l’autre à l’université de Tubingue, le troisième à l’université de Leipzig, le quatrième à

 

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l’université de Göttingen, se promenaient en se tenant par-dessous le bras et en chantant la marche du major Schill, qui venait de lever à Berlin l’étendard de la révolte contre Napoléon.

Au bruit de ce chant, un autre jeune homme de vingt à vingt et un ans – assis près d’une jeune fille de seize ans qui brodait au tambour tandis que sa sœur, enfant de neuf ans, jouait dans un coin à la poupée –, tressaillit, se leva et alla à la fenêtre.

Au moment où les quatre chanteurs passaient, ils aperçurent son front, légèrement pâli depuis une seconde, collé à la vitre, et il lui firent un signe imperceptible auquel il répondit imperceptiblement.

La jeune fille, en le voyant se lever, l’avait suivi des yeux avec inquiétude et, si imperceptible que fût le signe par lequel il avait répondu, elle avait remarqué ce signe.

– Qu’avez-vous, Frédéric ? lui avait-elle demandé.

– Rien, ma chère Marguerite, avait répondu le

 

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jeune homme en venant se rasseoir à côté d’elle.

La jeune fille que nous venons de désigner sous le nom de Marguerite était, à tous égards, digne de porter ce nom, si nous lui donnons pour patronne la poétique création de Gœthe qui faisait alors fureur en Allemagne.

Elle était blonde comme une vraie fille d’Arminius, avec des yeux bleus couleur de ciel ; ses longs cheveux, lorsqu’elle les déroulait, tombaient jusqu’à terre, et, lorsqu’elle se penchait au bord de l’Absens pour se regarder comme une ondine dans l’eau transparente de la rivière, l’eau, qui en murmurant d’étonnement allait se jeter dans le Danube, croyait avoir reflété l’image de quelque femme changée en fleur ou de quelque fleur changée en femme.

Sa sœur n’était encore qu’une de ces charmantes enfants roses et blanches qui jouent sur le sable d’or que le destin sème à pleines mains sur le sentier délicieux par lequel on entre dans la vie.

Quant à l’étudiant qui, en entendant chanter la marche du major Schill, avait été coller sa tête

 

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aux carreaux et qui, sur l’appel de Marguerite, était venu se rasseoir auprès d’elle, c’était, comme nous l’avons dit, un jeune homme d’une vingtaine d’années, de taille moyenne, un peu amaigri, soit par la fatigue, soit par les veilles, soit par une de ces pensées terribles qui transpirent sur la figure des Cassius et des Jacques Clément ; de longs cheveux blonds, bouclés naturellement, tombaient sur ses épaules ; sa bouche était petite, mais ferme de contours, et laissait, en s’ouvrant, voir des dents blanches comme des perles ; une indéfinissable expression de mélancolie était répandue sur son visage.

« Rien ! » avait-il répondu en venant se rasseoir près de Marguerite ; mais cette réponse n’avait point rassuré la jeune fille ; et, quoiqu’elle n’eût pas répliqué, quoique, en apparence même, elle se fût remise à travailler avec plus d’attention, Frédéric, qui la couvrait de son regard ardent, avait pu voir deux larmes silencieuses s’amasser aux longs cils de ses paupières, trembler un instant à leur extrémité comme deux perles, et tomber sur la tapisserie.

 

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La petite fille, qui avait quitté le coin où elle jouait pour venir demander à Marguerite un conseil sur l’habillement de sa poupée, vit aussi tomber ces larmes ; car, avec l’indiscrète et naïve curiosité des enfants, elle demanda :

– Pourquoi donc pleures-tu, sœur Marguerite ? Est-ce que Frédéric te fait encore du chagrin ?

Ces mots allèrent frapper l’étudiant au plus profond de son cœur.

Il se laissa glisser aux pieds de la jeune fille.

– Oh ! Marguerite ! chère Marguerite ! dit-il, pardonne-moi !

– Quoi ? demanda le jeune fille en levant sur son amant ses beaux yeux encore tout humides de cette rosée du cœur qu’on appelle les larmes.

– Pardonne-moi ma tristesse, ma préoccupation, ma folie même !

La jeune fille secoua la tête mais ne répondit point.

– Écoute, reprit Frédéric, il y a peut-être encore un moyen pour que nous soyons heureux.

 

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– Oh ! lequel ? Dites ! répondit la jeune fille ; et, s’il est en mon pouvoir de vous aider à cette œuvre des anges qu’on appelle le bonheur, dussé-je y sacrifier ma vie, vous serez heureux, Staps !

– Eh bien, obtenons de votre père de nous marier sans retard et, une fois mariés, fuyons ! quittons l’Allemagne ; allons dans quelque coin du monde où le nom de cet homme ne soit point parvenu.

– Vous me demandez là deux choses impossibles, mon pauvre Frédéric, répondit la jeune fille. Quitter mon père ! vous savez bien – lorsque vous m’avez dit pour la première fois que vous m’aimiez, et que je vous ai répondu, dans la simplicité de mon cœur, que je vous aimais aussi –, vous savez bien qu’une condition sans réplique a été mise par moi à notre union.

– Oui, dit Fritz en se relevant et en serrant sa tête entre ses deux mains, – oui, de ne pas quitter votre père, c’est vrai.

Et, après avoir fait quelques pas dans la chambre, il alla tomber, près de la fenêtre, sur un fauteuil.

 

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La jeune fille se leva à son tour et vint s’agenouiller devant lui.

– Voyons, dit-elle, soyez raisonnable, Fritz ! vous qui savez notre position, vous qui connaissez le peu de fortune de mon père ; ma mère, en mourant, l’a laissé avec un enfant presque au berceau, et moi, j’ai remplacé ma mère dans les soins du ménage et dans ceux qu’il s’agissait de rendre à Lieschen...

– Je sais, Marguerite, que vous êtes un ange, et vous ne m’apprenez rien de nouveau en me disant cela.

– J’aurais pu croire que vous l’aviez oublié, cependant, Frédéric, vous qui me proposez de nous marier pour fuir et pour abandonner mon père.

– Mais, si votre père y consent ?...

– Ô cœur égoïste ! dit la jeune fille. Sans doute il y consentira, parce que dans une main il mettra mon bonheur, dans l’autre son isolement, et qu’il aimera mieux vivre seul et que sa fille soit heureuse !

Continuer : partie 3 sur 3