Le capitaine Richard

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 5 · partie 3/3

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Le capitaine Richard

Le capitaine Richard

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

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– Il ne vivra point seul, Marguerite, puisqu’il aura près de lui la petite Lieschen.

– Et quel service voulez-vous que lui rende une enfant de huit ans, si ce n’est de lui faire la vie impossible ? La cure de mon père lui rapporte quatre cents thalers ; eh bien ! grâce à mon économie, cette somme suffit à nos besoins à tous trois ; mais quand une autre femme que moi sera entrée ici, quatre cents thalers suffiront-ils seulement à l’existence de deux personnes ?

– Mes parents ont quelque fortune, Marguerite : ils feront un sacrifice et votre père ne manquera de rien.

– Que de sa fille, ingrat ! que de sa fille que vous lui aurez enlevée ! Ô Staps ! quand vous êtes entré par un beau soir de printemps dans cette maison ; que vous en avez salué les habitants, les meubles et jusqu’aux murailles de ces paroles amies : « Dieu et le bonheur soient avec les cœurs purs et les humbles fortunes ! » cela voulait-il dire : « Monsieur Stiller, vous recevez chez vous un homme qui se fera aimer de votre fille Marguerite et qui, lorsqu’il sera aimé

 

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d’elle, en récompense de votre paternel accueil, de votre cordiale hospitalité, fera tout ce qu’il pourra pour vous enlever votre fille, sous le prétexte qu’il ne peut vivre heureux que dans un pays où le nom de Napoléon ne soit point parvenu ? »

– Oh ! Marguerite ! Marguerite ! je ne puis cependant être heureux qu’à cette condition, je vous le jure !... En encore, murmura-t-il d’une voix presque inintelligible, ne serai-je heureux qu’en manquant aux serments les plus sacrés !

Soit que Marguerite n’eût point entendu cette seconde partie de la phrase que le jeune homme avait brisée entre ses dents, soit que, l’ayant entendue, elle ne l’eût point comprise, elle ne répondit qu’à la première.

– Vous ne pouvez être heureux que dans un pays où le nom du terrible empereur ne soit point parvenu, dites-vous ? Où est ce pays ? en quel lieu du monde est-il situé ? Vous avez sans doute un moyen, mon pauvre cher insensé, d’atteindre une des étoiles qui planent au-dessus de nous ; et encore, qui vous dit que les habitants de cette

 

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planète ne se penchent pas pour voir ce qui se passe dans notre monde ?

– Vous avez raison, répondit Frédéric en essayant de sourire ; et c’est moi qui suis fou !

– Non, Fritz, dit Marguerite avec une profonde tristesse ; non, vous n’êtes pas un fou. Je vais vous dire ce que vous êtes.

– Marguerite...

– Vous êtes un conspirateur, Fritz.

– On n’appelle pas conspirateur celui qui veut affranchir son pays ! s’écria le jeune homme.

Et, de ses yeux, jaillit un double éclair.

– On appelle conspirateur, mon ami, quiconque fait partie d’une société secrète, d’une affiliation mystérieuse. Voyons, regardez-moi en face et osez me dire que vous n’appartenez pas à la Burschenschaft1 !

– Pourquoi le nierais-je ? Tout ce qu’il y a de cœurs loyaux en Allemagne n’est-il pas avec

 

1 Réunion de toutes les universités dans une confrérie générale.

 

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nous ?

– Osez dire, Frédéric, que ce chant du major Schill que vous venez d’entendre, qui vous a fait tressaillir, vous lever, aller à la fenêtre, n’est point un signal !

– Marguerite, répondit Fritz, voyez combien je vous aime et combien cet amour que j’ai pour vous est prêt à me faire commettre de honteuses choses. Oui, j’appartiens à l’Union de Vertu ; oui, je suis un des 1 wissende ; oui, ce chant est un signal ; oui, ce que vous n’avez pas dit, l’Antéchrist est à huit lieues de nous. Eh bien ! si vous me disiez : « Frédéric, partons et soyons heureux ! vivons l’un pour l’autre et l’un par l’autre ! » j’oublierais mes amis, mes serments ; j’oublierais l’Allemagne et je partirais avec vous, Marguerite, quitte à ce que mon nom fût cloué avec un poignard au poteau infamant ! Osez dire maintenant que je ne vous aime pas.

– Eh bien, à votre tour, Frédéric, vous allez

 

1 Qui savent, qui sont du secret ; terme qui remonte aux temps de l’ancien tribunal de la Sainte-Wehme.

 

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voir si je vous aime aussi, moi. Pourquoi ne prenez-vous pas un fusil ? pourquoi ne vous rangez-vous point parmi les défenseurs de l’Allemagne ? pourquoi ne combattez-vous pas au nom de votre pays ? Vous risqueriez votre vie, c’est vrai ; mais tout véritable Allemand doit sa vie à l’Allemagne.

– J’y ai pensé, Marguerite ; mais cet homme est enchanté : comme les anciens chevaliers de nos légendes, il passe au milieu du feu, des balles et des boulets, et le feu s’éteint, les balles dévient, les boulets s’écartent !

– Oui, n’est-ce pas, et le fer est plus sûr ?

– Marguerite...

– Fritz, voici mon père ! par grâce, cache-lui ce que tu n’as pas pu me cacher : il te maudirait et te chasserait !

– Est-il donc si mauvais Allemand et si bon Français ? dit Fritz avec un sourire d’amertume.

– Il n’est ni Allemand ni Français, Staps : il est chrétien ! il déplore toutes les guerres que les souverains appellent des rencontres glorieuses et

 

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que lui appelle de cruelles boucheries, et son bon cœur lui fait faire ce rêve impossible de voir les hommes s’aimer au lieu de se haïr !

Et, tandis que la petite Lieschen, quittant sa poupée et ses joujoux, courait au-devant du pasteur Stiller, Marguerite se remit à sa tapisserie où roulèrent deux nouvelles larmes qu’elle n’essaya pas même de cacher comme les premières.

Le pasteur rentrait, profondément triste, et tendit la main à Frédéric.

– Eh bien, demanda Staps, quelles nouvelles ?

– Tenez, dit le pasteur, écoutez.

Chacun prêta l’oreille et l’on entendit les trompettes autrichiennes qui sonnaient la Marche de Lutzow.

– Ah ! s’écria avec joie Frédéric, les voilà enfin, les vengeurs !

Et il s’élança hors de la maison pour être un des premiers à saluer ces soldats que l’archiduc Charles intitulait les sauveurs de l’Allemagne.

C’était le corps d’armée du général autrichien

 

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Thierry, qui allait prendre position à Arnhofen.

À l’instant même, des éclaireurs furent envoyés sur la route de Ratisbonne.

Le résultat des renseignements pris fut que Napoléon était arrivé le matin même à Donauwœrth.

Il serait difficile de dire l’impression que cette nouvelle fit sur les soldats autrichiens ; mais, à coup sûr, elle eut l’influence d’exalter la haine des étudiants des différentes universités qui, on ne savait pourquoi, depuis quelque temps, semblaient s’être donné rendez-vous dans la petite ville d’Abensberg.

Une seconde fois, quatre étudiants se tenant par-dessous le bras parcoururent la ville en chantant la chanson du major Schill comme s’ils eussent craint qu’elle n’eût point été entendue de tous la première fois.

À part cette arrivée de Napoléon à Donauwœrth, toutes les autres nouvelles étaient vagues ; les officiers autrichiens, et même le général en chef, n’avaient aucun détail certain sur

 

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la position de l’armée française ; ils savaient seulement que le gros de nos troupes était à Ratisbonne et à Augsbourg.

On fit une halte ; on hésitait à se hasarder sans des renseignements plus positifs dans ce pays boisé et coupé d’une foule de petites rivières.

La nuit vint ; les postes furent placés avec toutes les précautions de mot d’ordre et de gisement que l’on prend devant l’ennemi. Il y avait des sentinelles partout, et jusqu’au pont-levis du vieux château en ruine d’Abensberg.

Les sentinelles étaient relevées d’heure en heure. Celle qui veillait de minuit à une heure du matin à ce poste du vieux château vit, au moment où venait de sonner le dernier coup de minuit, s’approcher d’elle deux hommes enveloppés de manteaux.

Elle cria :

– Qui vive ?

– Amis ! répondit en allemand un des deux hommes.

Puis, s’approchant de la sentinelle et ouvrant

 

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son manteau pour prouver qu’il n’était porteur d’aucune arme ni offensive ni défensive, il lui donna le mot d’ordre avec une telle exactitude, que la sentinelle ne fit aucune difficulté de le laisser passer, lui et son compagnon.

Les deux hommes prirent le pont-levis et s’enfoncèrent dans les ruines.

Cinq minutes après, un autre apparut.

Le même cri de « Qui vive ? » se fit entendre, les mêmes précautions furent prises, le même mot d’ordre fut donné.

Quatorze personnes, également enveloppées de manteaux bruns, passèrent ainsi entre minuit et minuit un quart, marchant tantôt isolément, tantôt par groupes de deux et même de trois, – jamais davantage.

À peine passé, chacun des mystérieux adeptes tirait un masque noir de dessous son manteau et l’appliquait sur son visage.

Minuit un quart sonnait au moment où se présentaient les deux derniers, qui complétaient le nombre seize.

 

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Ce sont ceux-là que nous suivrons.

Comme les autres, ils franchirent le pont-levis ; comme les autres, ils s’enfoncèrent dans les ruines ; mais, arrivé près d’un gigantesque pilier où semblait s’arc-bouter toute une voûte, celui des deux hommes qui marchait devant l’autre s’arrêta.

– Lieutenant, dit-il tout bas et en français, souvenez-vous que ce n’est point une escapade d’enfants que nous faisons : reconnus l’un ou l’autre, nous sommes morts !

– Je le sais, répondit le second ; mais croyez-vous qu’on puisse me reconnaître à mon accent ?

– Allons donc ! vous parlez allemand comme un Allemand, et si l’on vous reconnaît, ce ne sera point à vos paroles.

– Alors, à quoi veux-tu qu’on l’on me reconnaisse ? Ce n’est pas à mon visage, puisque nous sommes masqués !

– Il viendra un moment où il faudra ôter votre masque.

– C’est la première fois que je viens à

 

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Abensberg, et j’étais depuis hier seulement à Ratisbonne.

– Réfléchissez bien !

– J’ai réfléchi.

– Encore une fois, ce n’est point un jeu d’enfants qui se joue là-dedans, quoique ce soient des enfants qui le jouent ; il y va de la vie ; sur un soupçon, vous êtes poignardé !

– Tu parles de la vie comme d’une chose importante à un homme qui joue tous les jours la sienne sur un champ de bataille.

– Sur un champ de bataille, oui, très bien ; à la lumière du jour, pour gagner une seconde épaulette ou une croix ; mais ici, s’il vous arrive malheur, si vous êtes tué, c’est obscurément que la chose arrivera ; dans les ténèbres, au fond d’une cave ! Tout le monde ne se soucie pas d’être frappé dans le dos ou étranglé entre deux portes comme un tsar russe ou un vizir ottoman.

– Maître Schlick, dit d’une voix ferme celui à qui on essayait d’inspirer de pareilles craintes, j’ai reçu une mission et je l’accomplirai.

 

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– Soit, dit l’espion ; j’ai dû vous avertir : libre à vous de faire selon votre fantaisie !

– Je suis averti.

– En cas de danger, ne comptez en rien sur mon aide ; je ne pourrais que me perdre avec vous, et cela sans vous sauver. Je tiens fort aux napoléons de Sa Majesté l’empereur des Français ; mais je tiens encore plus à ma tête.

– Je n’ai rien à réclamer de toi que la chose à laquelle tu t’es engagé : m’introduire parmi les frères de l’Union de Vertu et me présenter à eux comme un adepte.

– Remarquez qu’au moindre danger, je vous renie, et plutôt trois fois qu’une, comme saint Pierre.

– Je te le permets.

– Vous persistez ?

– Je persiste.

– Alors, n’en parlons plus.

Sur cette réponse, maître Schlick poussa un ressort caché dans les sculptures du pilier, lequel

 

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tourna sur lui-même et découvrit une ouverture étroite mais assez large cependant pour qu’un homme pût y passer.

Un escalier dont la première marche s’offrait à fleur de terre semblait conduire à une salle souterraine ; il était éclairé par une lampe suspendue dans l’intérieur même du pilier, qui pouvait avoir douze pieds de circonférence extérieure.

Le guide, à travers son masque noir, jeta un dernier regard sur son compagnon, comme pour lui dire : « Il est temps encore ! »

Et, en effet, on était hors de vue de la sentinelle ; on n’entendait aucun bruit dans les vieilles ruines, et un ciel noir, sans étoiles et sans lune, semblait peser sur les déchirures que la main du temps avait faites aux gigantesques murailles.

– Allons ! dit celui des deux compagnons qui nous est inconnu.

Comme s’il n’eût attendu que ce dernier mot, le guide s’engagea dans l’escalier tournant.

 

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L’inconnu le suivit.

Derrière eux, la porte se referma.

Arrivé au bas de l’escalier, celui qui servait de guide à l’autre rencontra une porte de bronze et y frappa trois coups à intervalles égaux ; chacun de ces coups résonna sur la porte comme s’il eût été frappé sur un tam-tam.

– Attention ! dit Schlick, la porte va s’ouvrir et le veilleur nous attend de l’autre côté.

La porte s’ouvrit en effet, et un homme masqué se présenta à l’ouverture ; c’était le veilleur.

– Quelle heure est-il ? demanda le veilleur aux deux compagnons.

– L’heure où le jour se lève, répondit Schlick.

– Que fais-tu de si bon matin ?

– Je me lève avec le jour.

– Pour quoi faire ?

– Pour frapper.

– D’où viens-tu ?

 

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– De l’Occident.

– Par qui es-tu envoyé ?

– Par le vengeur.

– Donne la preuve de ta mission.

– La voici.

Et il présenta au veilleur une petite planchette de bois de forme octogone pareille à celles qui pendent aux clefs des auberges d’Allemagne.

Sur cette planchette était écrit le mot Baden.

Le veilleur vérifia l’identité ; puis il laissa tomber le signe de reconnaissance du nouveau venu dans une urne où il avait déposé les planchettes des frères qui avaient précédé Schlick.

– Et celui-ci, demanda le veilleur à Schlick en lui désignant du doigt l’inconnu, quel est-il ?

– Un aveugle, répondit ce dernier en excellent allemand.

– Que viens-tu chercher ici ? demanda le veilleur.

– La lumière.

 

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– As-tu un parrain ?

– J’ai pour parrain celui qui me précède.

– Répond-il de toi ?

– Demande la chose à lui-même.

– Réponds-tu de celui que tu nous présentes, frère ?

– J’en réponds.

– C’est bien, dit le veilleur ; qu’il entre dans la chambre des méditations. Quand l’heure de le recevoir sera venue, on le fera appeler.

Et, ouvrant une porte creusée dans la muraille, il introduisit le compagnon de maître Schlick dans une espèce de cachot éclairé par une lampe et n’ayant pour tout ameublement qu’un siège et une table de pierre pareils à ceux où, selon la légende du Rhin, est assis et dort d’un sommeil enchanté, et jusqu’à ce que l’Allemagne se réveille pour proclamer son unité, l’empereur Frédéric Barberousse.

Quant à Schlick, laissant son jeune camarade à ses méditations, il s’avança vers une grille qui donnait entrée dans la salle principale.

 

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La grille, poussée par le veilleur, s’ouvrit devant lui.

 

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V

 

L’Union de Vertu

 

Cette grille donnait, comme nous l’avons dit, sur une salle souterraine : cette salle s’appelait la salle du conseil ; elle était toute tendue de noir et éclairée par une lampe qui descendait du plafond, soutenue par une chaîne de fer.

Au-dessous de la lampe, était un monceau d’armes composé de fusils, d’épées et de pistolets entassés sans aucun ordre, mais disposés cependant de façon à ce qu’en cas d’alerte, chacun pût à l’instant même spontanément, d’un seul bond, choisir l’arme qui lui conviendrait. La lumière de la lampe tombait sur les canons des fusils et des pistolets, sur les lames des sabres et des épées, et en rejaillissait en éclairs menaçants.

De l’autre côté du monceau d’armes, en face de la grille d’entrée, s’élevait une table de marbre

 

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noir destinée au président du sombre conciliabule et posée sur une estrade de trois marches.

Derrière la table, se dressait le dossier du siège présidentiel, surmonté d’un aigle de bronze qui n’était ni l’aigle à deux têtes de la vieille maison de Habsbourg, ni l’aigle à une seule tête de la nouvelle maison de Prusse, ni l’aigle byzantin de Charlemagne ; – ce siège tenait à la fois du fauteuil et du trône.

Seize barils pleins de poudre, placés circulairement de chaque côté de la pyramide d’armes, servaient de siège aux affiliés ; ces barils indiquaient qu’en cas de surprise, il était du devoir des membres de l’association de se faire sauter et de faire sauter leurs compagnons plutôt que de se rendre.

Une seule porte donnait entrée dans la salle.

Peut-être, sous la tenture noire que nous avons signalée, existait-il d’autres portes ; mais, s’il en existait, elles étaient cachées aux regards et connues des seuls voyants.

Comme la grille se refermait derrière Schlick,

 

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la demi-heure après minuit sonna à une pendule invisible.

Un homme masqué se détacha d’un des groupes que formaient les affiliés, et, montant sur l’estrade :

– Frères, dit-il, écoutez-moi.

On fit silence et chacun se tourna vers celui qui demandait la parole.

– Frères, répéta-t-il, la nuit s’avance, le temps s’écoule.

Puis, s’adressant au veilleur :

– Veilleur, demanda-t-il, combien de voyants ?

– Seize, moi compris, répondit le veilleur.

– Alors le dix-septième est traître, prisonnier ou mort, dit le personnage qui avait fait la question ; car qui oserait manquer au rendez-vous quand ce rendez-vous a pour but la délivrance de l’Allemagne ?

– Frère, reprit le veilleur, le dix-septième n’est ni traître, ni prisonnier, ni mort : il monte la garde

 

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à la porte sous l’habit d’un soldat autrichien.

– En ce cas, la séance peut s’ouvrir ?

Les têtes s’inclinèrent en signe d’assentiment.

– Frères, continua le même orateur, n’oublions pas que, de même qu’au congrès chaque ministre représente un roi, de même, ici, chacun de nous représente un peuple. Veilleur, appelez les noms.

Le veilleur prononça, les uns après les autres, les noms suivants :

– Baden, Nassau, Hesse, Wurtemberg, Westphalie, Autriche, Italie, Hongrie, Bohême, Espagne, Tyrol, Saxe, Luxembourg, Hanovre, Holstein, Mecklembourg, Bavière.

À l’appel de chacun de ces noms – excepté à celui du Hanovre –, il fut répondu : « Présent. »

C’était le représentant du Hanovre qui faisait sentinelle au dehors.

– Tirez un de ces noms de l’urne, continua l’homme qui avait déjà parlé, et le frère que ce nom désignera sera notre président.

Le veilleur plongea la main dans l’urne et en

 

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tira une petite tablette de bois.

– Hesse, dit-il.

– C’est moi, répondit un des affiliés.

Et, tandis que le frère qui avait jusqu’alors porté la parole descendait les trois marches de l’estrade, le président qui venait d’être désigné par le sort montait et allait s’asseoir devant la table de marbre.

– Frères, dit-il, prenez place.

Les quinze affiliés s’assirent ; un des sièges resta vide : c’était le siège du représentant du Hanovre.

– Frères, dit le président, il s’agit de recevoir un nouvel affilié et de tirer au sort à qui de nous sera le vengeur. Procédons d’abord à la réception, et ensuite nous ferons le tirage au sort. Quel est le parrain du nouveau frère ?

– Moi, dit Schlick en se levant.

– Qui, toi ?

– Baden.

– C’est bien ; que les deux plus jeunes frères

 

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se lèvent et aillent chercher le récipiendaire.

Chacun des affiliés dit tout haut son âge ; puis les deux plus jeunes frères, – qui étaient les représentants de la Bavière et du Tyrol ayant, l’un vingt ans et l’autre vingt et un ans – se levèrent et allèrent chercher le néophyte, qui apparut un instant après à la grille où l’attendait son parrain.

Il avait les yeux bandés.

Ceux qui l’amenaient lui firent faire quatre ou cinq pas dans la salle puis s’écartèrent et allèrent se rasseoir à leurs places.

Seul, le parrain du récipiendaire resta près de lui.

Un silence profond s’établit ; tous les yeux se tournèrent vers le néophyte ; puis, au milieu du silence, on entendit la voix du président qui demandait d’un ton impérieux :

– Frère, quelle heure est-il ?

– L’heure où le maître veille et où l’esclave dort, répondit le récipiendaire.

– Comptez-la.

 

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– Je ne l’entends plus depuis qu’elle sonne pour le maître.

– Quand l’entendrez-vous ?

– Quand elle aura réveillé l’esclave.

– Où est le maître ?

– À table.

– Où est l’esclave ?

– À terre.

– Que boit le maître ?

– Du sang.

– Que boit l’esclave ?

– Ses larmes.

– Que voulez-vous faire de tous les deux ?

– Je veux asseoir l’esclave à table et coucher le maître à terre.

– Êtes-vous maître ou êtes-vous esclave ?

– Ni l’un ni l’autre.

– Qu’êtes-vous donc ?

– Je ne suis rien encore ; mais j’aspire à

 

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devenir quelque chose.

– Quoi ?

– Voyant.

– En savez-vous les fonctions ?

– Je les apprends.

– Qui vous les enseigne ?

– Dieu.

– Avez-vous des armes ?

– J’ai cette corde et ce poignard.

– Qu’est-ce donc que cette corde ?

– Le symbole de notre force et de notre union.

– Qu’êtes-vous selon ce symbole ?

– Je suis un des fils de ce chanvre, que l’union a rapprochés et que la force a tordus.

– Pourquoi avez-vous pris cette corde ?

– Pour lier et pour étreindre.

– Pourquoi ce poignard ?

– Pour couper et pour désunir.

– Êtes-vous prêt à jurer que vous ferez usage

 

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de cette corde et de ce poignard contre tout condamné dont le nom sera inscrit au livre de sang ?

– Oui.

– Jurez-le.

– Je le jure !

– Vous dévouez-vous à la corde et au poignard vous-même, s’il vous arrivait de trahir le serment que vous venez de faire sur le glaive et sur la croix ?

– Je m’y dévoue1 !

– C’est bien ; vous êtes reçu au nombre des amis de l’Union de Vertu. Et maintenant, vous êtes libre, selon que votre cœur est confiant ou défiant, de rester masqué.

Le jeune homme, sans hésitation, enleva d’un seul mouvement son bandeau et son masque ; en

 

1 Nous reproduisons la formule exacte de l’affiliation. Voir, pour plus amples détails, le drame de Léo Burkart, que nous avons fait, il y a quelque seize ans, avec Gérard de Nerval, et l’excellente préface sur les sociétés secrètes en Allemagne que notre cher collaborateur et ami a faite tout seul.

 

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même temps, il laissa tomber son manteau.

– Qui ne craint rien, dit-il, peut regarder et être regardé à visage découvert.

On vit alors un beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, à l’air militaire, aux yeux bleus, aux cheveux et à la moustache châtain foncé, vêtu d’un costume complet d’étudiant, quoique, selon toute apparence, il eût quitté depuis plusieurs années les bancs de l’université.

Mais, au moment où tous les yeux étaient tournés vers lui, la porte de bronze fermant la sortie ménagée dans le pilier central s’ouvrit brusquement et le dix-septième affilié, qui représentait le Hanovre et qui montait la garde au dehors, entra tout effaré.

– Frères, dit-il, nous sommes perdus !

– Qu’y a-t-il ? demanda le président.

– Il y a que plus de cent personnes sont entrées dans les ruines, qui m’ont dit le mot d’ordre – que par conséquent j’ai pris pour des frères – et qui sont probablement des ennemis prêts à nous envelopper !

 

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– Qui vous le fait croire ?

– D’abord parce que vous n’êtes que seize ici.

– Puis ?...

– Puis, relevé de ma faction, je suis entré à mon tour dans les ruines ; mais, au lieu de descendre, soupçonnant quelque trahison, je me suis caché derrière un pan de mur et j’ai épié celui qui me succédait et qui n’est point un des nôtres. Au bout de quelques instants, une troupe de cinquante hommes à peu près, parfaitement armée, est venue à lui : le chef de la troupe a avancé à l’ordre et la sentinelle a laissé passer troupe et chef, qui se sont dispersés dans les ruines. Alors je me suis élancé pour vous prévenir et j’espère arriver à temps, sinon pour vous sauver, du moins pour mourir avec vous...

– Aux armes, frères ! aux armes !

Il y eut un moment de confusion terrible pendant lequel chacun courut à l’arsenal et se munit de l’arme qui lui convint. Au milieu du désordre, Schlick, s’approchant du récipiendaire, lui dit rapidement :

 

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– Remettez votre masque et tâchons de fuir ; la salle a plusieurs issues.

– Je remettrai mon masque mais je ne fuirai pas, répondit le jeune homme.

– Alors, armez-vous et combattez !

Le jeune homme s’élança vers le monceau d’armes ; mais, pendant son entretien avec Schlick, si court qu’il eût été, ses compagnons s’étaient emparés des fusils et des pistolets ; de sorte qu’il ne lui resta qu’une épée.

Pendant ce temps aussi, on avait entendu du côté du pilier comme un bruit d’armes, et tout à coup, par la porte de bronze que, dans sa précipitation, le représentant du Hanovre avait mal refermée, on vit paraître la pointe menaçante des baïonnettes.

– Feu ! cria le président.

Dix affiliés obéirent ; mais on n’entendit que le coup sec de la pierre sur la batterie et l’on ne vit que les étincelles jaillissant au choc.

– Nous sommes trahis ! s’écrièrent les étudiants : ces fusils ont été déchargés. Aux

 

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portes secrètes, frères ! aux portes secrètes !

Et les affiliés, comme des gens qui ont prévu le danger, s’élancèrent vers différents points de la tapisserie ; mais la tapisserie se déchira aussitôt en cinq ou six endroits et, à travers chaque déchirure, on vit briller des armes.

Les étudiants s’arrêtèrent, regardèrent tout autour d’eux : ils étaient enfermés dans un cercle de baïonnettes ; cent cinquante soldats revêtus de l’uniforme bavarois les enveloppaient.

– Frères, dit le président, il ne nous reste plus qu’à mourir !

Puis, tout bas :

– Le feu aux poudres ! commanda-t-il.

L’ordre circula dans les rangs et, comme s’ils eussent cédé devant les baïonnettes, les conspirateurs, par une manœuvre aussi habilement combinée que celle des autres, reculèrent de la circonférence au centre, suivis et pressés par les soldats bavarois qui les serraient de plus en plus.

Arrivés au centre, les étudiants s’armèrent de

 

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fusées d’artilleur préparées à l’avance pour cette extrémité ; chacun d’eux alluma sa fusée et s’élança vers le tonneau qui lui servait de siège.

Mais un cri de rage retentit : à la mèche soufrée et roulée dans la poudre, on avait substitué une mèche ordinaire qui refusait de prendre feu.

– Trahis ! vendus ! crièrent de tous côtés les étudiants en jetant leurs armes.

– Diable ! fit Schlick à l’oreille de son compagnon, il me semble que cela va mal !... Il est vrai, ajouta-t-il en parlant plus bas encore, que nous nous tirerons toujours d’affaire en disant qui nous sommes, puisque les Bavarois sont les alliés de votre empereur.

Le jeune homme parcourut le cercle de soldats avec un regard dont on pouvait voir l’éclair, même à travers son masque, et brisant son épée au lieu de la rendre :

– C’est égal, dit-il, j’aurais désiré que l’on pût se battre, fût-ce contre des alliés.

Et il alla se confondre dans le groupe des

 

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étudiants.

En ce moment, le cercle des soldats bavarois était tellement resserré, qu’ils n’avaient plus que cinq ou six pas à faire pour que les baïonnettes touchassent les poitrines des dix-huit conspirateurs.

– Messieurs, dit le capitaine qui commandait la troupe, au nom du roi Maximilien de Bavière, vous êtes prisonniers !

– C’est possible, dit le président, car nous sommes sous le règne de la force ; seulement, nous sommes prisonniers et non rendus.

– Peu m’importe, répondit l’officier ; je ne suis pas venu ici pour jouer sur les mots : j’y suis venu pour faire mon devoir en accomplissant les ordres que j’ai reçus.

– Amis, s’écria le président, prisonniers du roi de Bavière, aux mains du roi de Bavière, prêts à périr sous les coups du roi de Bavière, quel est le jugement que vous portez contre lui ?

– Le roi de Bavière, dit une voix, est un traître !

 

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– Qu’il soit rayé de la grande famille germanique ! dit un autre.

– Qu’il cesse de s’intituler prince allemand et qu’il signe : Allié des Français !

– Que tout membre d’une de nos sociétés secrètes ait le droit de le frapper du poignard !

– Que tout membre de la société humaine ait le droit de lui cracher au visage !

– Silence ! dit l’officier d’une voix terrible.

– Vive l’Allemagne ! crièrent tous les étudiants d’une seule voix.

– Silence ! répéta l’officier, et qu’on se range sans résistance sur une seule ligne.

– Soit ! dit le président, si c’est pour nous fusiller. – Véritables soldats de l’Allemagne, à vos rangs !

Chacun prit son rang, la tête haute, le regard menaçant.

Le capitaine tira un papier de sa poche et lut.

 

« Le capitaine Ernest de Mühldorf prendra

 

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cent cinquante hommes, enveloppera et fouillera les ruines du château d’Abensberg, qui sert de réceptacle à une bande de conspirateurs ; il arrêtera tous ceux qu’il trouvera dans la salle dite du Conseil, qui est l’ancienne salle du Tribunal secret ; il les fera placer sur un rang : s’ils sont dix, il en fusillera un ; s’ils sont vingt, il en fusillera deux, et ainsi de suite. L’exécution faite, les autres seront remis en liberté.

« Munich, le 16 avril 1809.

« MAXIMILIEN. »

 

– Vive l’Allemagne ! crièrent pour toute réponse les prisonniers.

– Eh ! dites donc, fit à voix basse Schlick à son compagnon, tâchez donc de changer de place, lieutenant : je crois que vous êtes justement le dixième.

Mais celui auquel il s’adressait ne répondit pas et ne bougea point.

– Messieurs, reprit le capitaine, je ne sais pas ce que vous êtes, vous ; mais moi, je suis soldat

 

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et un soldat n’a que sa consigne. – La justice militaire est expéditive et je suis chargé de faire justice.

– Faites ! répondit une voix.

– Faites ! répondirent en chœur toutes les voix.

Le capitaine compta de droite à gauche jusqu’à dix.

Comme l’avait dit Schlick, son compagnon, le nouveau voyant, était le dixième.

– Sortez des rangs, dit le capitaine.

Le jeune homme obéit.

– C’est vous qui paierez la dîme du sang, monsieur, dit le capitaine.

– C’est bien, monsieur, répondit le récipiendaire d’une voix calme.

– Êtes-vous prêt ?

– Je le suis.

– Avez-vous quelques dispositions à faire ?

– Aucune.

 

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– Vous n’avez pas de parents... pas d’amis... pas de famille ?

– J’ai un frère. L’homme qui m’a servi de parrain et qui, à la lettre de l’ordonnance que vous venez de nous lire, doit être libre quand j’aurai payé pour tous, – cet homme connaît mon frère et il lui dira comment je suis mort.

– Êtes-vous catholique ou protestant ?

– Je suis catholique.

– Peut-être désirez-vous un prêtre ?

– Je risque la mort tous les jours et Dieu, qui lit dans mon cœur, sait que je n’ai rien à me reprocher.

– Vous ne demandez donc ni grâce ni sursis ?

– Je suis pris les armes à la main, conspirant contre l’allié du roi de Bavière, et par conséquent contre le roi de Bavière lui-même ; faites de moi ce que vous voudrez.

– Alors préparez-vous à mourir.

– Je vous ai dit que j’étais prêt.

– Vous êtes libre de garder votre masque ou de

 

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l’ôter ; si vous le gardez, vous serez enterré avec lui et nul ne saura qui vous êtes.

– Mais si je le garde, on pourra croire que c’est pour cacher ma pâleur ; je l’ôte.

Et le jeune homme, arrachant son masque, montra un visage souriant.

Ce fut un murmure d’admiration parmi les affiliés.

Un soldat bavarois s’approcha du prisonnier, tenant à la main un mouchoir tout plié.

Le prisonnier écarta de sa main l’homme et le mouchoir.

– Vous m’avez demandé tout à l’heure si j’avais quelque grâce à réclamer, continua le jeune homme avec la même fermeté de voix, la même dignité du regard ; j’en ai une.

– Laquelle ? demanda le capitaine.

– Je suis soldat comme vous, monsieur, officier comme vous ; je demande à ne pas avoir les yeux bandés et à commander le feu.

– Accordé !

 

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– Eh bien, alors, dit le jeune homme, c’est moi qui vous attends.

Un des affiliés sortit des rangs et, lui tendant la main :

– Frère, dit-il, au nom de la Bavière, je te salue martyr !

Les dix-sept autres en firent autant, chacun au nom d’un peuple.

Le capitaine les laissa faire, vaincu sans doute par cette toute-puissance que prend le courage sur le cœur d’un soldat.

Le prisonnier alla de lui-même se placer contre la muraille.

– Suis-je bien, ici, capitaine ? demanda-t-il.

Le capitaine fit un signe affirmatif.

– Huit hommes, dit le capitaine.

Huit hommes s’avancèrent.

– Mettez-vous à dix pas du condamné, sur deux rangs, et obéissez au commandement.

Les huit hommes allèrent se placer à dix pas.

 

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– Les armes sont chargées ? demanda le condamné.

– Oui, répondit le capitaine.

– Cela abrège ma besogne, dit en souriant le jeune officier.

Puis, à voix haute :

– Attention, camarades ! dit-il.

Les regards des huit hommes se fixèrent sur lui.

– Portez... armes !

Les soldats obéirent au commandement.

– Présentez... armes !

Le mouvement suivit l’ordre avec une précision toute militaire.

– En joue..., continua le condamné.

Le canon des huit fusils s’abaissa dans sa direction.

– Mon parrain, dit-il en s’interrompant, et avec un sourire, approchez une lumière de mon visage afin que vous puissiez témoigner que votre filleul

 

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vous fait honneur.

– C’est inutile, monsieur, dit le capitaine : nous reconnaissons que vous êtes un brave.

– En ce cas, feu !

Les huit coups partirent et ne firent qu’une seule détonation ; mais, à son grand étonnement, le condamné, non seulement resta debout, mais encore ne ressentit aucune douleur.

– Vive l’Allemagne ! crièrent d’une seule voix étudiants et soldats.

– Qu’y a-t-il donc ? demanda le condamné se tâtant et doutant qu’il vécût encore.

– Il y a, dit Schlick, que c’était une épreuve et que vous vous en êtes glorieusement tiré !

– Vive l’Allemagne ! répétèrent toutes les voix.

– À présent, dit au filleul de Schlick le même jeune homme qui était venu lui serrer la main le premier en le saluant martyr, – à présent, frère, il t’est permis de pâlir, il t’est permis de trembler.

Le jeune officier se détacha de la muraille, et,

 

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allant à celui qui lui adressait la parole, il lui prit la main et, pour toute réponse, l’appliqua sur son cœur.

– Je m’incline devant toi, dit le jeune homme ; car mon cœur bat plus vite que le tien.

– Et maintenant, frères, demanda le prisonnier redevenu libre, le condamné rendu à la vie, n’avions-nous pas une œuvre à accomplir ?

– Frères, dit le président au capitaine et à ses soldats, retirez-vous, laissez-nous seuls et veillez sur nous.

Le capitaine et ses soldats obéirent.

Pendant ce temps, Schlick s’approcha de son filleul, et, tout bas :

– Temps et tonnerre ! lui dit-il, vous avez un fier courage et mon avis est, qu’à partir d’aujourd’hui, vous avez le droit de vous appeler Richard Cœur-de-Lion.

Le président suivit du regard les frères d’un ordre inférieur qui avaient joué le rôle d’officiers et de soldats bavarois, jusqu’à ce que le dernier fût sorti.

 

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Alors, se retournant vers les voyants :

– Frères, dit-il, reprenons nos places.

Et il alla se rasseoir au fauteuil, tandis que chaque membre de l’association allait reprendre sa place, qu’il avait quittée pour faire face au danger.

– Silence ! dit le président.

Le bruit sembla mourir et toute vie parut s’éteindre, même le battement des cœurs.

– Vengeurs, dit le président, quelle heure est-il ?

Un des assistants se leva.

– Qui est celui qui se lève ? demanda Richard Cœur-de-Lion à son parrain ?

– L’accusateur, répondit Schlick.

L’accusateur répondit à la demande du président :

– Il est l’heure de la résolution.

– Vengeurs, quel temps fait-il ?

– La tempête gronde.

 

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– Vengeurs, aux mains de qui est la foudre ?

– Aux mains de Dieu et aux nôtres.

– Vengeurs, où est la Sainte-Vehme ?

– Morte en Westphalie, ressuscitée en Bavière.

– Quelle preuve en avez-vous ?

– Notre réunion elle-même.

– Frère, je te donne la parole pour accuser. Accuse ! nous jugerons.

– J’accuse l’empereur Napoléon de tenter le plus grand crime qui existe aux yeux d’un Allemand, c’est-à-dire de vouloir détruire la nationalité de l’Allemagne. C’est pour détruire la nationalité de l’Allemagne qu’il a nommé son beau-frère Murat grand-duc de Berg ; c’est pour détruire la nationalité de l’Allemagne qu’il a nommé son frère Jérôme roi de Westphalie ; c’est pour détruire la nationalité de l’Allemagne qu’il veut détrôner l’empereur François II et mettre à sa place son frère Joseph, dont ne veulent pas les Espagnols ; enfin, c’est pour détruire la nationalité de l’Allemagne qu’il fait battre aujourd’hui la Bavière contre l’Autriche, la

 

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confédération du Rhin contre l’Empire, amis contre amis, Allemands contre Allemands, frères contre frères !

– Frères, dit le président, êtes-vous pour l’accusateur ? êtes-vous contre lui ?

– Nous sommes pour lui, nous sommes avec lui, nous accusons comme lui. Vive l’Allemagne !

– L’empereur Napoléon est donc coupable à vos yeux ?

– Oui ! répondirent en chœur les affiliés.

– Et quelle punition a-t-il méritée ?

– La mort !

– Et qui la lui donnera ?

– Nous.

– Et parmi vous ?...

– L’élu du sort.

– Veilleur, apporte l’urne.

Le veilleur obéit.

– Frères, dit le président, nous allons mettre

 

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dans l’urne autant de boules blanches qu’il y a de provinces réunies ici par leurs représentants, plus une boule noire ; si la boule noire reste au fond de l’urne, c’est que Dieu désapprouve notre dessein et se charge de la vengeance, car la dernière boule sera celle de Dieu. Acceptez-vous ce que je propose ?

– Oui, répondirent toutes les voix.

– Celui qui prendra la boule noire dévouera-t-il sa vie à l’accomplissement de l’œuvre sainte ?

– Oui, répondirent toutes les voix.

– Jure-t-il de mourir sans dénoncer ses frères, de mourir comme si son action était un fait isolé, de mourir comme notre nouveau frère allait mourir tout à l’heure, sans une plainte, sans un soupir ?

– Oui, répondirent toutes les voix.

– Les boules blanches, alors, et la boule noire ! dit le président.

Le veilleur retourna l’urne : dix-sept boules blanches et une boule noire roulèrent sur la table.

Le président compta les dix-sept boules

 

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blanches et, tout en les comptant, les remit dans l’urne ; ensuite il y jeta la boule noire et, sans les toucher de la main, mêla toutes les boules en secouant l’urne.

Puis, cette opération accomplie :

– Maintenant, dit-il, les députés des provinces vont tirer par ordre alphabétique. Quelle province représente notre nouveau frère ?

– Alsace, répondit le filleul de Schlick.

– Alsace ? s’écrièrent tous les affiliés ; mais tu es Français, alors ?

– Français ou Allemand, comme vous voudrez.

– Tu as raison, s’écrièrent deux ou trois voix, les Alsaciens sont Allemands, les Alsaciens appartiennent à la grande famille germanique. Vive l’Allemagne !

– Frères ! dit le président, que décidez-vous relativement à notre nouveau frère ?

– Qu’il a été reçu, qu’il est affilié, qu’il a supporté l’épreuve, et que, puisque la Hollande, l’Espagne et l’Italie sont représentées ici, je ne

 

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vois pas pourquoi la France ne le serait pas.

– C’est bien, dit le président ; que ceux qui sont d’avis que le nom de l’Alsace soit mis dans l’urne avec les autres noms lèvent la main.

Toutes les mains se levèrent.

– Frère, dit le président, l’Alsace est allemande.

Et il jeta dans l’urne une dix-huitième boule blanche que lui présentait le veilleur.

– Et maintenant, continua-t-il, procédons par lettre alphabétique.

Et, appelant :

– Alsace ! dit-il.

Le jeune homme s’avança vers l’urne et, au moment où il y plongea la main, on put voir sur son visage une hésitation dont on n’avait pas même entrevu l’ombre au moment où il avait commandé le feu.

Il tira une boule blanche.

– Blanche ! s’écria-t-il en cachant mal sa joie.

– Blanche ! répétèrent toutes les voix.

 

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– Bade ! appela le président.

Schlick plongea résolument sa main dans l’urne et tira une boule blanche.

– Blanche ! dirent toutes les voix.

– Bavière ! continua le président.

Le député de Bavière s’avança, plongea la main dans l’urne et en tira la boule noire.

– Noire ! dit-il d’une voix calme et presque joyeuse.

– Noire ! répétèrent toutes les voix.

– C’est bien, dit le député de Bavière ; dans trois mois, Napoléon sera mort ou je serai fusillé.

– Vive l’Allemagne ! répétèrent en chœur toutes les voix.

Et, comme le but de la séance était atteint, les Amis de la Vertu se séparèrent.

 

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