Le Château

Frank Kafka · Chapitre 15 sur 24 · partie 3/3

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Le Château

Chapitre XV

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

– 264 – l’unique fonctionnaire qui voulût du bien à mon père, était de-venue, du fait de la situation même, inutilisable pour nous ; pourtant nous nous mîmes à l’œuvre. Le père commença ses inutiles pèlerinages chez le maire, les secrétaires, les avocats, les scribes ; et la plupart du temps on ne le recevait pas, et s’il réus-sissait par ruse ou par hasard à forcer la porte interdite – quelle joie à cette nouvelle ! On s’en frottait les mains ! – il se voyait expédié en cinq sec et on ne le recevait plus jamais. Il était si facile aussi de lui répondre ! Le Château a toujours si beau jeu ! Que demandait-il donc ? Que lui était-il arrivé ? Que voulait-il qu’on lui pardonnât ? Quand avait-on jamais remué au Château le bout du petit doigt contre lui ? Qui l’avait fait ? Oui, il était devenu pauvre, il avait perdu ses clients ; etc., etc., mais c’étaient là événements quotidiens, affaires de métier, résultats des lois de l’offre et de la demande, le Château devait-il donc s’occuper de tout ? Il le faisait pratiquement, bien sûr, mais il ne pouvait tout de même pas intervenir aussi grossièrement dans l’évolution des affaires, tout de go, sans autre dessein que de servir les intérêts d’un individu isolé. Devait-il mettre des fonc-tionnaires en campagne pour courir aux trousses des clients et les ramener au père la main au collet ? Mais, objectait alors le père, – nous méditions tout cela chez nous, et avant et après, accroupis dans un coin, en cachette d’Amalia qui s’apercevait bien de tout mais laissait faire, – mais, objectait alors le père, je ne me plains pas de ma ruine ; j’aurai vite rattrapé tout ce que j’ai perdu, c’est d’une importance très secondaire pourvu que je sois pardonné. Mais qu’avait-on à lui pardonner ? demandait-on. Nulle plainte n’avait été encore portée contre lui, du moins ne figurait-elle dans nul des procès-verbaux, dans nul de ceux, en tout cas, que le public des avocats pût consulter ; par consé-quent, autant qu’on pût le constater, nulle poursuite n’avait ja-mais été intentée contre lui, nulle instance d’arrestation ne le menaçait. Pouvait-il citer quelque disposition officielle qui eût été prise contre lui ? Non, disait-il, il ne le pouvait pas. Eh bien alors ! S’il ne savait rien et si rien ne s’était produit que voulait-il donc ? Que pouvait-on bien avoir à lui pardonner ?

 

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D’importuner inutilement les fonctionnaires par ses démar-ches ? Mais c’était justement ce qui ne se pardonnait pas. Le père ne lâchait pas prise ; à cette époque il était encore très vi-goureux et ses loisirs forcés lui laissaient tout son temps. « Amalia retrouvera son honneur, je le lui rendrai, il n’y en a plus pour bien longtemps », disait-il plusieurs fois par jour soit à Barnabé soit à moi, mais très bas, car il ne fallait pas qu’Amalia entendît ; ce n’était cependant que pour elle qu’il par-lait, car en réalité son but n’était pas de lui retrouver son hon-neur, mais de se faire pardonner. Seulement, pour se faire par-donner, il eût fallu d’abord faire établir la faute, et les bureaux la niaient. Il lui vint donc à l’idée – et cette pensée montrait bien que son esprit s’affaiblissait – qu’on lui dissimulait la faute parce qu’il ne payait pas assez ; il n’avait en effet payé jusqu’à ce jour que les tributs qu’il devait officiellement et qui étaient déjà bien assez gros pour nos moyens. Il crut qu’il fallait faire plus, ce qui était certainement une erreur, car nos services acceptent bien les pots-de-vin, pour éviter d’inutiles discussions, mais ces pots-de-vin ne servent à rien. Notre père y voyait cependant un espoir, nous ne voulions pas lui enlever cette consolation. Nous vendîmes ce qui nous restait – ce n’étaient guère plus que des objets indispensables – pour lui fournir les moyens de poursui-vre ses démarches, et nous eûmes longtemps la satisfaction de voir que le père faisait sonner quelque monnaie au fond de sa poche en se mettant en route le matin. Nous, nous jeûnions tout le reste du jour, sans autre résultat réel que de voir le père se maintenir dans une sorte d’espérance. Mais cette joie qu’il éprouvait était-elle même un avantage ? Il se tuait en pèlerina-ges et ces démarches qui, sans l’argent, eussent pris rapidement la fin qu’elles méritaient, traînaient en longueur grâce à nous. Comme on ne pouvait vraiment rien faire d’extraordinaire pour les suppléments qu’il payait, un secrétaire essayait quelquefois de lui donner un semblant de satisfaction en lui promettant une enquête et en laissant percer une allusion à certaines traces qu’on aurait déjà trouvées et qu’on suivait, non par devoir, mais par sympathie pour le père ; et le père, au lieu de se défier un

 

– 266 – peu plus, devenait un peu plus crédule. Quand il avait reçu de ces promesses sans valeur, il revenait à la maison comme s’il nous eût apporté la bénédiction du Bon Dieu, et c’était supplice que de le voir grimacer derrière Amalia en ouvrant de grands yeux, en souriant d’un air fin et en nous la montrant du doigt pour nous donner à entendre que la réhabilitation de sa fille, réhabilitation qui ne surprendrait plus qu’elle, était sur le point de s’accomplir grâce aux efforts qu’il avait faits, mais que c’était encore un secret et que nous devions le garder strictement. Cette situation aurait duré encore longtemps, si nous n’avions été finalement hors d’état de continuer à fournir de l’argent. Barnabé avait été pris comme ouvrier, à force de supplications, par Brunswick, à la condition d’aller chercher et de rapporter le travail la nuit, – il faut avouer que Brunswick s’exposait là pour nous à un certain danger, mais en revanche il payait très mal et Barnabé travaille à la perfection – Barnabé ne chômait donc pas mais son salaire suffisait juste à nous empêcher de mourir com-plètement de faim. Après une longue préparation nous annon-çâmes au père avec de grands égards que nous allions cesser nos versements ; il prit la nouvelle avec calme. Sa raison n’était plus capable de lui montrer l’inutilité de ses interventions, mais il était tout de même fatigué de ses intéressantes déceptions. Il disait bien – il n’articulait plus aussi distinctement qu’aupara-vant, autrefois il parlait presque trop nettement – il disait bien qu’il n’aurait plus eu besoin de grand-chose, que le lendemain, le jour même peut-être, il eût appris tout ce qu’il eût voulu et que maintenant les sacrifices étaient perdus, qu’on n’avait échoué que faute d’un peu d’argent, etc., etc., mais le ton sur lequel il parlait montrait qu’il n’en croyait rien. D’ailleurs il eut immédiatement de nouveaux projets. N’ayant pas réussi à faire établir la faute, et ne pouvant par conséquent rien obtenir par la voie officielle, il dut se mettre à quémander en abordant les fonctionnaires personnellement. Il y aurait sûrement parmi eux, pensait-il, des gens au cœur compatissant qui n’avaient pas le droit de l’écouter en service mais qui pourraient le faire en de-hors du bureau, si on les surprenait au bon moment.

 

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Ici K., qui avait écouté jusqu’alors d’un air profondément absorbé, interrompit le récit d’Olga pour demander :

 

– Et tu ne penses pas que ce soit exact ?

 

La suite de l’histoire devait bien le lui apprendre, mais il voulait être renseigné immédiatement.

 

– Non, dit Olga, il ne peut être question de pitié ni de rien de semblable. Si jeunes et inexpérimentées que nous fussions nous le savions, et le père aussi naturellement, mais il avait ou-blié cela comme le reste. Il avait formé le dessein de se poster près du Château sur la grand-route à l’endroit où passaient les voitures des fonctionnaires et si l’occasion s’en offrait, de pré-senter sa demande de pardon. À parler franc, c’était un projet dénué de toute raison, même si l’impossible s’était produit et que sa prière fût parvenue jusqu’à l’oreille d’un fonctionnaire. Un fonctionnaire isolé a-t-il donc le droit de pardonner ? Ce ne peut être que l’affaire des autorités réunies, encore n’ont-elles sans doute pas à pardonner, mais simplement à juger. D’ailleurs un fonctionnaire, même s’il condescendait à s’occuper de l’affaire, pourrait-il s’en faire une idée d’après ce que lui dirait un pauvre vieil homme fatigué et balbutiant comme le père ? Les fonctionnaires sont des gens très capables, mais dans une seule spécialité ; quand une question est de leur ressort, il leur suffit d’un mot pour saisir toute une série de pensées, mais s’il s’agit d’une chose qui sort de leur rayon on peut passer des heu-res à la leur expliquer, ils remuent la tête poliment mais ils ne comprennent pas un mot. Et c’est bien naturel ; vous n’avez qu’à chercher à comprendre les petites questions administratives qui vous concernent personnellement, des affaires de rien du tout qu’un fonctionnaire règle d’un haussement d’épaules, cherchez à les comprendre à fond, vous aurez trouvé du travail pour toute votre vie et vous n’en viendrez pas à bout. Et si le père était tombé sur un fonctionnaire compétent, celui-ci n’eût rien pu

 

– 268 – faire sans documents, surtout au beau milieu d’une route, car ils ne peuvent pas pardonner – c’est bien le hic – mais seulement régler les choses officiellement, et pour ce, conseiller la voie administrative ; mais le père avait justement essuyé un échec complet de ce côté. Fallait-il qu’il fût tombé bas pour vouloir essayer de cette nouvelle méthode ! Si elle avait présenté la moindre chance de succès, la grand-route grouillerait de sollici-teurs de ce genre, mais comme il s’agit d’une prétention dont l’impossibilité éclate aux yeux des moins instruits la route reste vide. Peut-être aussi le père trouvait-il là une sorte d’encoura-gement, tout lui servait à nourrir son espoir. Il fallait du cou-rage ! Une saine intelligence n’aurait pas eu besoin de grandes réflexions, les moindres détails extérieurs hurlaient l’impossibilité de l’entreprise. Si les fonctionnaires vont et vien-nent du Château au village, et du village au Château, ce n’est pas pour leur plaisir, ils ont ici comme là du travail qui les attend, aussi filent-ils à toute vitesse. Il ne leur vient donc pas à l’idée de regarder par la portière pour chercher des solliciteurs sur les routes, leurs voitures sont pleines de documents qu’ils étudient.

 

– Pourtant, dit K., j’ai vu l’intérieur d’un traîneau dans le-quel il n’y avait pas de papiers !

 

Le récit d’Olga lui découvrait la perspective d’un monde si grand, d’un univers si invraisemblable qu’il ne pouvait s’empê-cher de le confronter un peu avec ses petites expériences pour se convaincre plus nettement de l’existence de ce monde aussi bien que du sien.

 

– C’est possible, dit Olga, mais c’est pire dans ce cas, c’est qu’alors le fonctionnaire a des affaires si importantes que ses papiers sont trop nombreux et trop précieux pour qu’il les em-porte en voiture, ces fonctionnaires-là vont au galop. En tout cas nul d’entre eux n’a de temps à perdre avec le père. Et puis le Château a plusieurs entrées : une fois c’est l’une qui est à la mode et tout le monde passe par là, une autre fois c’est une au-

 

– 269 – tre et les voitures y affluent. D’après quelles règles ces change-ments s’opèrent-ils ? On n’a pas encore pu le trouver. Le matin à huit heures tout le monde prend une route ; une demi-heure plus tard c’est une autre qui est en vogue et tout le monde s’y précipite, dix minutes plus tard c’est le tour d’une troisième, une demi-heure après on revient à la première et on s’y tient toute la journée mais on peut tout de même changer à chaque instant. Toutes ces routes se rejoignent bien à proximité du vil-lage, mais là c’est un fleuve d’autos, tandis que, plus près du Château, le rythme se modère un peu. D’ailleurs, comme le lieu des sorties, le nombre des voitures varie constamment lui aussi suivant des lois impénétrables. Il se passe souvent un jour en-tier sans qu’on en aperçoive une seule, puis elles processionnent sans arrêt. Et maintenant, en face de ce défilé, représente-toi notre père. Vêtu de son plus bel habit qui sera bientôt le seul qui lui reste, il quitte la maison chaque matin, escorté de nos béné-dictions. Il emporte un petit insigne de pompier – auquel, au fond, il n’a plus droit – pour l’arborer hors du village ; au village même il a peur de le montrer bien que cet insigne soit si minus-cule qu’on ne le voie pas à deux pas ; mais le père s’imagine que ce brimborion va attirer sur lui l’attention des fonctionnaires qui passent au fond de leurs voitures ! Non loin de l’entrée du Château sont les jardins d’un maraîcher, un certain Bertuch qui fournit des légumes au Château ; ce fut là, sur le rebord du mur étroit qui supporte la grille du jardin, que le père choisit une place. Bertuch le laissa faire parce qu’il avait été l’un de ses amis et de ses clients les plus fidèles ; il a un pied bot : il croyait que le père était seul capable de lui faire des souliers convenables. Le père restait donc assis là tous les jours ; l’automne était morne et pluvieux, mais le temps était complètement indifférent au père ; tous les matins à la même heure on le voyait poser la main sur la poignée de la porte et faire un signe d’adieu. Le soir il revenait complètement trempé – on eût dit qu’il se voûtait chaque jour de plus en plus – et il se jetait dans un coin. Au dé-but il nous parlait de ses petites aventures ; Bertuch lui avait jeté une couverture par-dessus la grille, ou bien il avait cru re-

 

– 270 – connaître tel ou tel fonctionnaire au fond d’une voiture, ou en-core, de temps en temps, tel cocher l’avait reconnu et frôlé de son fouet pour faire une plaisanterie. Par la suite il cessa de ra-conter ces détails, il n’espérait sans doute plus rien, ce n’était plus que par devoir, pour faire son aride métier, qu’il allait là-bas passer sa journée. Ce fut à cette époque que commencèrent ses douleurs rhumatismales ; l’hiver approchait, la neige tomba précocement, l’hiver commence très tôt chez nous ; il s’asseyait tantôt sur la pierre inondée, tantôt dans la neige. La nuit, la douleur le faisait gémir et le matin il hésitait parfois à se décider à partir, mais il se dominait bien vite et s’en allait. La mère se pendait à son cou et voulait l’empêcher de partir, et lui devenu sans doute craintif à cause de ses membres qui ne lui obéis-saient plus, lui permettait parfois de l’accompagner, et la mère fut prise des mêmes douleurs que lui. Nous allions souvent les trouver, nous leur apportions à manger ou nous allions prendre de leurs nouvelles ; nous cherchions à les persuader de revenir ; que de fois ne les avons-nous pas trouvés effondrés l’un à côté de l’autre, se soutenant mutuellement sur leur étroite ban-quette, enveloppés, des genoux au menton, dans une mince couverture qui les entourait à peine, et autour d’eux le gris de la neige et du brouillard, rien que ce gris et, si loin qu’on pût voir, pas une voiture, pas âme qui vive… Ah ! quel tableau, K., quel tableau !… Jusqu’à ce qu’un beau matin le père ne put plus tirer hors du lit ses jambes raides ; il était désespéré ; il croyait voir dans son délire une voiture qui s’arrêtait justement devant chez Bertuch, un fonctionnaire qui descendait, le cherchait le long de la grille, et, dépité, remontait en hochant la tête dans sa voiture. Le père poussait alors de tels cris qu’on eût cru qu’il cherchait à se faire entendre du fonctionnaire de si loin et à lui expliquer combien il était peu coupable de son absence. Et ce fut une lon-gue absence ; il ne revint plus jamais là-bas ; il dut rester des semaines au lit. Amalia se chargea de le servir, de le soigner, de lui faire prendre ses remèdes ; elle se chargea de tout, et elle a continué, avec des pauses, jusqu’à maintenant. Elle connaît des simples qui calment les douleurs, elle n’a pas besoin de som-

 

– 271 – meil, elle ne s’effraie jamais, elle ne s’impatiente pas, elle fait tout le travail des parents ; alors que nous passions notre temps à tourner autour d’eux sans pouvoir être d’aucun secours, elle restait tranquille et froide en face de tous les événements. Mais quand le pire fut passé et que le père put de nouveau sortir du lit, avec des « han », en s’appuyant à droite et à gauche sur quelqu’un, Amalia s’effaça aussitôt et nous en laissa tout le soin.

 

LE PROJET D’OLGA.

 

Il s’agissait maintenant de trouver pour le père une occupa-tion à laquelle il fût encore capable de se livrer, n’importe quoi qui pût lui donner à penser qu’il aidait à laver la famille de la faute. Il n’était pas difficile d’inventer quelque chose de ce genre ; on ne pouvait au fond rien trouver qui eût moins de sens que les séances d’attente devant le jardin de Bertuch, mais je découvris quelque chose qui allait me donner à moi un peu d’espoir. Toutes les fois que, dans les bureaux ou en présence de secrétaires, ou dans quelque autre circonstance que ce fût, on avait parlé de notre faute, il n’avait jamais été question que de l’offense faite au messager de Sortini, personne n’osait aller plus loin. Or, me dis-je, si l’opinion ne veut connaître, – et peu im-porte que ce soit en apparence seulement – que l’offense faite au messager, on pourrait tout réparer, – et peu importerait en-core que ce ne fût qu’en apparence – en se réconciliant avec le messager. Nulle plainte, paraît-il, n’a encore été portée, nul ser-vice ne s’occupe donc encore de l’affaire, il reste donc loisible au messager de pardonner à titre personnel, et c’est au fond toute l’affaire. Rien de tout cela n’avait d’importance décisive ; ce n’était qu’apparence et il n’en pouvait sortir qu’apparence, mais le père en serait heureux et pourrait peut-être prendre sa revan-che sur les donneurs de renseignements qui l’avaient tant tour-menté. Évidemment, il fallait commencer par retrouver le mes-sager. Quand j’exposai mon projet au père il en conçut d’abord un grand courroux ; il était en effet devenu très entêté ; il croyait – cette idée s’était fait jour chez lui au cours de sa maladie – que

 

– 272 – c’était nous qui l’avions toujours empêché d’aboutir au dernier moment, la première fois en lui supprimant les avances, et maintenant en le retenant au lit ; et puis il n’était plus capable de saisir parfaitement les pensées des autres. Je n’avais pas fini d’exposer mon projet qu’il était déjà condamné ; le père pensait qu’il devait continuer à attendre devant le jardin de Bertuch, et comme il ne serait certainement plus en état d’y aller chaque jour il nous faudrait, disait-il, l’y porter dans une voiture à bras. Mais je ne lâchai pas mon idée, et il finit tout de même par s’y habituer petit à petit ; le seul point qui le gênât encore était qu’il dépendait de moi ; car j’étais seule à avoir vu le messager, il ne le connaissait pas du tout. Évidemment les domestiques se res-semblent et je n’étais pas complètement sûre, moi non plus, que je reconnaîtrais celui-là. Nous commençâmes à aller à l’Hôtel des Messieurs, et à chercher parmi les domestiques. Nous sa-vions qu’il s’agissait d’un serviteur de Sortini et Sortini ne venait plus au village, mais ces Messieurs changent souvent, de domes-tiques, on pouvait fort bien le trouver parmi ceux d’un autre fonctionnaire, et, si on ne le trouvait pas lui-même, peut-être pourrait-on quand même se procurer des renseignements à son sujet. Il fallait donc aller à l’Hôtel tous les soirs, et nous étions mal vus partout à plus forte raison en un tel endroit ; nous ne pouvions pas entrer en payant comme clients. Mais les événe-ments montrèrent qu’on pouvait tout de même nous employer. Tu sais les tourments que Frieda avait à supporter de la domes-ticité ; ce sont en général des gens paisibles gâtés et alourdis par un travail facile ; « Puisses-tu avoir une vie de domestique ! » dit une formule de bénédiction des fonctionnaires, et, de fait, quant à la façon de vivre, les domestiques sont les vrais maîtres au Château ; ils savent d’ailleurs le reconnaître et dans le Châ-teau, tant qu’ils obéissent à ses lois, ils restent fort calmes et fort dignes, on me l’a souvent affirmé ; on trouve d’ailleurs encore chez eux quelques restes de ces vertus, même quand ils descen-dent au village, mais des restes seulement : par ailleurs, les lois du Château n’ayant plus complètement vigueur ici pour eux, ils semblent métamorphosés ; ce n’est plus qu’une cohue insubor-

 

– 273 – donnée, frénétique, et dominée non plus par les lois mais par des instincts insatiables. Leur effronterie ne connaît plus de bornes, c’est un bonheur pour le village qu’ils n’aient le droit de quitter l’Hôtel des Messieurs que sur un ordre ; à l’Hôtel même il faut chercher à se tirer d’affaire comme on peut ; Frieda trou-vait la chose très dure, aussi fut-elle enchantée de pouvoir m’employer à calmer les domestiques. Depuis plus de deux ans, deux fois par semaine au moins, je passe la nuit au milieu d’eux à l’écurie. Autrefois, quand le père pouvait encore me suivre, il couchait dans un coin de la salle de café et attendait là des nou-velles que je rapporterais le matin. C’était peu de chose. Nous n’avons pas encore trouvé le messager que nous cherchions ; il doit être encore au service de Sortini, qui en fait grand cas ; il a sans doute suivi son maître quand Sortini s’est retiré dans des bureaux de plus en plus reculés. La plupart des domestiques l’ont perdu de vue depuis aussi longtemps que nous et quand l’un d’entre eux déclare qu’il l’a vu, c’est probablement une er-reur. Mon dessein aurait donc échoué ; mais tout de même pas complètement ; sans doute n’avons-nous pas trouvé le messa-ger, sans doute les allées et venues de la maison à l’Hôtel des Messieurs, les nuits passées là-bas, et j’ajouterai même la pitié que le père éprouve pour moi – dans la mesure où il en est en-core capable – ont-elles achevé ce pauvre homme ; il y a près de deux ans qu’il se trouve dans l’état où tu peux le voir mainte-nant, et cependant, il va peut-être moins mal que la mère dont nous attendons la fin d’un jour à l’autre – si cette fin tarde en-core un peu, c’est grâce aux efforts d’Amalia. – Mais j’ai tout de même réussi par l’Hôtel à réaliser avec le Château une certaine liaison ; ne me méprise pas si je te dis que je ne regrette pas ce que je fais. Belle liaison ! penseras-tu peut-être. Tu as raison. Elle n’est pas extraordinaire. Je connais beaucoup de domesti-ques, ceux de presque tous les Messieurs qui sont venus au vil-lage dans les dernières années, et si je vais jamais au Château je ne m’y sentirai pas perdue. Évidemment au village ce ne sont que des serviteurs et au Château ils sont tous différents, ils ne veulent probablement y reconnaître personne, surtout quand

 

– 274 – c’est au village qu’ils ont fait votre connaissance, même s’ils vous ont juré cent fois à l’écurie qu’ils seraient enchantés de vous revoir au Château. Je sais d’ailleurs déjà par expérience le peu de cas qu’il faut faire de ce genre de promesses. Mais ce n’est pas là l’essentiel. Ce n’est pas seulement par les domesti-ques que je suis en liaison avec le Château, mais aussi par mes propres efforts ; je crois et j’espère que, si quelqu’un m’observe de là-haut, moi et ce que je fais, – et l’administration d’une aus-si grande domesticité constitue certainement une partie très importante du travail des autorités – je crois que si quelqu’un m’observe il me juge moins sévèrement que d’autres et qu’il re-connaît peut-être que je lutte pitoyablement mais dans l’intérêt de notre famille et que je continue les efforts du père. Si l’on voit les choses sous cet angle on me pardonnera peut-être d’accepter de l’argent des valets et de l’employer pour notre famille. Et je suis arrivée aussi à une autre chose, – une autre chose dont, à vrai dire, tu me fais reproche toi aussi. J’ai appris par les do-mestiques bien des détails sur la façon dont on peut entrer au service du Château par des moyens détournés ; cette méthode ne permet pas de faire partie du personnel officiel, on ne peut être avec elle qu’admis en secret, toléré, on n’a ni droits ni de-voirs, c’est le pire ; mais comme on est là, on obtient tout de même un résultat : on peut apercevoir les bonnes occasions et en profiter, on a beau ne pas être employé officiellement, le ha-sard peut vous mettre en présence d’un travail que nul autre n’est là pour exécuter ; sur un appel, on accourt, et vous voilà devenu l’employé que vous n’étiez pas l’instant d’avant. Seule-ment quand se présente une pareille occasion ? Parfois immé-diatement ; à peine est-on venu, à peine s’est-on retourné, l’oc-casion se présente déjà ; tout le monde n’a pas la présence d’es-prit d’en profiter ainsi tout de suite, en arrivant, et une autre fois l’on peut attendre plus de temps que n’en eût demandé l’admission officielle à laquelle, d’ailleurs, l’employé toléré n’a plus le droit de postuler. Il y a donc bien de quoi faire réfléchir ; mais les objections sont minimes en face des difficultés de l’admission officielle qui ne se fait qu’après une sélection terri-

 

– 275 – ble ; la candidature de quelqu’un dont la famille ne jouirait pas d’une réputation parfaite serait rejetée d’avance ; s’il se risque quand même, il tremble durant des années à l’idée du résultat ; on lui demande de tous côtés, dès le premier jour, avec un grand air d’étonnement, comment il peut oser se lancer dans une en-treprise ainsi condamnée à l’échec, mais il espère tout de même ; comment vivrait-il sans cela ? Et il apprend au bout de longues années, dans sa vieillesse, il apprend le refus du Châ-teau, il apprend que tout est perdu et que sa vie a été vaine. Il y a évidemment à cela certaines exceptions, c’est ce qui fait qu’on se laisse tenter si facilement. Il arrive que ce soient précisément des gens de réputation douteuse que l’on engage. Il est des fonc-tionnaires qui aiment malgré eux l’odeur de ce gibier ; en exa-minant ces candidatures ils reniflent l’air, tordent la bouche, tournent les yeux, l’homme leur paraît étonnamment appétis-sant et il faut qu’ils s’en tiennent très strictement aux lois pour pouvoir résister. Souvent d’ailleurs cela ne sert pas à faire abou-tir la candidature, mais simplement à prolonger indéfiniment les formalités d’admission qui ne reçoivent aucune sanction dé-finitive : on les arrête après la mort de l’homme. L’admission régulière est donc, tout comme l’autre, pleine de difficultés se-crètes ou connues, et, avant de se lancer dans une candidature, il faut bien peser ce qu’on fait. Ce n’est pas ce que nous avons négligé, Barnabé et moi ! Toutes les fois que je rentrais à l’Hôtel des Messieurs, nous nous asseyions l’un près de l’autre et je rapportais les dernières nouvelles ; nous en parlions pendant des jours et le travail restait souvent entre les mains de Barnabé plus longtemps qu’il n’eût été bon. Sur ce point je puis avoir pé-ché, de ton point de vue. Je savais qu’il ne fallait pas se fier beaucoup aux récits des valets. Je savais qu’ils n’aimaient pas me parler du Château, qu’ils détournaient toujours le cours de l’entretien, se faisaient arracher chaque mot, puis, quand ils étaient en train, à leur récit s’attablaient, débitaient des insani-tés, des vantardises, faisaient assaut d’exagérations et d’inven-tions, si bien que dans tous les hurlements pour lesquels ils se relayaient au fond de cette écurie sombre, il ne pouvait y avoir,

 

– 276 – en mettant les choses au mieux, que quelques infimes bribes de vérité. Mais je rapportais exactement tout à Barnabé comme je l’avais entendu, et lui qui n’était pas encore capable de discerner entre le mensonge et la vérité et qui mourait presque de la soif de ces choses à cause de la situation de notre famille, il buvait toutes mes paroles et brûlait d’en apprendre plus. Et de fait mon nouveau plan se basait sur Barnabé. On ne pouvait plus rien obtenir des domestiques. On n’avait pas découvert et on ne dé-couvrirait pas le messager de Sortini ; Sortini semblait se retirer de plus en plus loin, et avec lui son messager ; leur silhouette, leur nom s’enfonçaient dans l’oubli et il me fallait souvent les décrire longuement pour n’arriver à d’autre résultat que de voir les gens se souvenir d’eux laborieusement, et sans en pouvoir rien dire. Quant à ma vie avec les valets, je n’avais naturelle-ment aucune influence sur la façon dont on la jugeait ; mon seul espoir était qu’on la jugeât selon l’intention qui la guidait et qu’elle effaçât un peu la faute de notre famille, mais nul signe extérieur ne me montrait qu’il en fût ainsi. Cependant, ne voyant rien que je pusse encore tenter personnellement, je m’obstinais dans l’idée de risquer pour nous une manœuvre au Château. J’en voyais la possibilité pour Barnabé. Les récits des domestiques autorisaient, si l’on voulait – et je le voulais énor-mément – à penser que quelqu’un qui était pris au service du Château pouvait beaucoup pour sa famille. Qu’y avait-il de vrai là-dedans ? Impossible de le savoir ; mais peu de chose, c’était évident, car, lorsqu’un domestique que je ne devais jamais re-voir ou qui me reconnaîtrait à peine si je le voyais, m’assurait solennellement qu’il aiderait mon frère à s’embaucher au Châ-teau ou tout au moins, si Barnabé y allait, qu’il le soutiendrait dans ses efforts, c’est-à-dire qu’il le ravitaillerait, – car il arrive, à ce que racontent les domestiques, que les postulants tombent en faiblesse ou se déconcertent à la suite d’une trop longue at-tente, et se trouvent alors perdus si des amis ne prennent soin d’eux – lorsqu’on me racontait des choses de ce genre, l’avertis-sement qu’elles contenaient devait être justifié mais les promes-ses correspondantes n’étaient que phrases creuses. Pas pour

 

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Barnabé ; j’avais beau le mettre en garde, le seul fait que je les lui rapportais suffisait à le gagner à mes projets. Mes allégations ne le touchaient guère, il n’écoutait que les récits des domesti-ques. Je me trouvais donc complètement isolée ; Amalia seule pouvait s’entendre avec mes parents, plus je me consacrais, à ma façon, aux anciens projets du père, plus Amalia se détachait de moi ; devant toi, devant les autres personnes, elle me parle, mais seule jamais ; pour les valets de l’Hôtel des Messieurs j’étais un jouet qu’ils cherchaient avec fureur à briser ; de deux ans je n’ai pas échangé avec eux une seule parole intime ; des mensonges, des hypocrisies, des folies, pas une confidence sin-cère ; il ne me restait que Barnabé, et Barnabé était encore très jeune. Quand je voyais à mes récits s’allumer dans ses yeux l’éclat qu’ils en ont conservé depuis, j’étais terrifiée, et pourtant je ne démordais pas de mon idée ; il y allait de trop grandes choses, me semblait-il. Évidemment je n’avais pas les grands projets, creux mais grands, de mon père, je n’avais pas cette ré-solution des hommes, je me contentais de chercher à réparer l’offense faite au messager et je voulais encore qu’on me fît un mérite de ma modestie. Mais où j’avais échoué seule, je voulais réussir maintenant, différemment mais sûrement, par Barnabé. Nous avions offensé un messager ; nous lui avions fait quitter les bureaux les plus en vue ; quoi de plus naturel que d’offrir dans la personne de Barnabé un messager qui le remplaçât, de faire exécuter par Barnabé le travail du messager insulté et de permettre ainsi à l’offensé de disparaître aussi longtemps qu’il le voudrait, aussi longtemps qu’il lui faudrait pour oublier l’of-fense ! Je voyais bien la prétention qui se cachait dans ce projet malgré toute sa modestie ; je voyais bien qu’il pouvait éveiller l’idée que nous cherchions à dicter aux autorités la façon dont elles devaient régler les questions du personnel ou que nous doutions qu’elles fussent capables de prendre d’elles-mêmes les meilleures mesures et qu’elles ne les eussent même prises de-puis longtemps, avant que l’idée ne nous fût venue qu’il y avait quelque chose à faire là. Mais je me disais ensuite qu’il était im-possible que l’administration se méprît à ce point sur mes inten-

 

– 278 – tions ou que, si elle le faisait, ce serait intentionnellement, c’est-à-dire que, d’avance et sans autre examen, tout ce que j’entre-prenais se trouverait condamné ? Je ne lâchai donc pas prise, et l’ambition de Barnabé fit le reste. Dans cette période de prépa-ratifs il devint si orgueilleux qu’il trouva trop sale pour lui, futur employé du Château, le travail de cordonnier, et qu’il osa même contredire systématiquement Amalia quand elle lui disait, d’ail-leurs bien rarement, quelque mot. Je ne lui en voulus pas de cette brève période de joie, car, du premier jour où il alla au Château, plaisir et orgueil s’envolèrent comme il était aisé de le prévoir. Et ce fut alors que commença ce semblant de service dont je t’ai parlé. Barnabé pénétra pour la première fois au Châ-teau, ou, plus exactement, dans le bureau qui est devenu pour ainsi dire le centre de ses opérations avec une facilité faite pour surprendre tout le monde. Ce succès me rendit presque folle ce jour-là ; quand Barnabé me l’apprit à l’oreille en revenant le soir à la maison, je volai vers Amalia, je la saisis, la poussai dans un coin et l’embrassai des lèvres et des dents si fort qu’elle en pleu-ra de douleur et d’effroi. L’émotion me clouait la langue ; et puis nous n’avions plus parlé depuis si longtemps… Je remis mon explication aux jours suivants. Mais ces jours-là il n’y eut plus rien à dire. On en resta sur ce rapide succès. Deux années du-rant, Barnabé mena cette existence angoissante. Les huissiers ne faisaient rien ; je donnai un mot à Barnabé pour le recom-mander à leur bienveillance en leur rappelant leurs promesses, et, chaque fois qu’il en rencontrait un, Barnabé sortait sa lettre et la présentait, et, bien qu’il tombât souvent sur des huissiers qui ne me connaissaient pas, bien que son geste fût agaçant pour ceux-là aussi qui me connaissaient, – car il n’ose pas parler là-haut, il montrait le papier sans un mot – il est honteux que personne ne l’ait jamais aidé ; ce nous fut un soulagement, que nous aurions pu évidemment nous procurer depuis longtemps nous-mêmes, quand un huissier auquel cette lettre avait peut-être déjà été mise plusieurs fois sous le nez la roula en boule et la jeta dans une corbeille à papier. Il eût pu dire, ce fut la ré-flexion qui me vint : « Ne traitez-vous pas les lettres ainsi ! »

 

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Mais, si dépourvue de résultats que fût cette période, elle exerça pourtant une heureuse influence sur Barnabé, si l’on peut trou-ver heureux qu’il ait vieilli prématurément et soit devenu préco-cement homme, et même sur bien des points d’un sérieux et d’un jugement qui dépassent la virilité. J’éprouve souvent de la tristesse à le regarder en le comparant avec le jeune garçon qu’il était encore il y a deux ans. Et je n’ai même pas la consolation et le soutien que pourrait me donner cette virilité. Sans moi il ne serait pas allé au Château, et depuis qu’il y va il ne dépend plus de moi. Je suis sa confidente mais il ne me raconte sûrement qu’une faible part de ce qu’il a sur le cœur. Il me parle beaucoup du Château, mais ses récits, les petits détails qu’il me rapporte sont loin d’expliquer une aussi formidable transformation. On ne peut pas comprendre surtout comment, devenu homme, il a perdu là-haut si complètement le courage qu’il avait encore ado-lescent, pour notre désespoir à tous. Évidemment ces longues stations, ces attentes inutiles répétées chaque jour et qui re-commencent tout le temps inexorablement, cela use les nerfs, cela rend hésitant, incapable de tout ce qui n’est pas cette at-tente désespérée. Mais pourquoi, même au début, n’a-t-il jamais résisté ? D’autant plus qu’il n’a pas tardé à reconnaître que j’avais eu raison, que l’ambition n’avait rien à chercher là-haut, qu’on n’y pourrait rien trouver que, peut-être, une amélioration de la situation de notre famille. Car tout, là-haut, se fait modes-tement ; les huissiers peuvent avoir des mouvements de vanité, mais l’ambition cherche à se satisfaire dans le travail, et comme alors c’est l’affaire elle-même qui prend le dessus sur l’ambition, celle-ci ne tarde pas à disparaître ; il ne reste nulle place pour des désirs enfantins. Barnabé, comme il me l’a dit, a cru voir nettement pourtant combien grands étaient le savoir et la puis-sance de ces fonctionnaires cependant si discutables, dans le bureau desquels il avait le droit d’entrer. Il m’a dit comment ils dictaient – vite, les yeux à demi fermés, le geste bref – comment ils liquidaient de l’index, sans un mot, les huissiers grognons qui souriaient à ce moment-là d’un air heureux en respirant pé-niblement, et les réactions qu’ils avaient quand ils trouvaient un

 

– 280 – passage important dans leurs livres, comment ils tapaient des-sus du plat de la main et comment les autres accouraient alors, dans la mesure où le permettait l’étroitesse du passage, et ten-daient le cou pour mieux voir. Ces détails et d’autres du même genre donnaient à Barnabé une haute idée de ces hommes et il éprouvait l’impression que s’il parvenait à être aperçu d’eux et à pouvoir leur dire quelques mots, non pas en étranger mais en collègue de bureau, – un collègue du dernier rang bien entendu, – il réussirait peut-être à obtenir pour notre famille les plus in-calculables résultats. Mais, précisément, il n’en est jamais arrivé là et il n’ose faire ce qui pourrait le mettre en voie d’y parvenir bien qu’il sache fort bien que malgré sa jeunesse nos malheurs l’ont élevé, pesant honneur, au rang de chef de famille. Et puis, pour tout avouer : tu es venu il y a une semaine. Je l’avais en-tendu dire à l’Hôtel des Messieurs, mais je ne m’en occupais pas ; un arpenteur était venu…, je ne savais même pas qui c’était. Mais le lendemain soir, Barnabé arrive plus tôt que de coutume, – d’habitude j’allais au-devant de lui à une heure dé-terminée, – il arrive plus tôt que de coutume, il voit Amalia dans la salle, me prend à part, me conduit sur la route, pose sa tête sur mon épaule et se met à pleurer. C’est le petit garçon d’autre-fois. Il lui est arrivé quelque chose qui le dépasse. Il semble qu’un monde tout nouveau se soit ouvert devant ses yeux, et il ne peut supporter le bonheur et le souci d’une si grande nou-veauté. Et cependant il ne s’est rien passé sinon qu’il a reçu de toi une lettre à faire parvenir. Seulement, c’est la première let-tre, le premier travail qu’on lui confie.

 

Olga se tut. Tout faisait silence sauf la lourde respiration, et parfois le râle des parents. K. se contenta d’ajouter comme pour compléter le récit d’Olga :

 

– Vous m’avez caché votre jeu. Barnabé a porté la lettre comme un vieux messager surchargé de travail et vous avez fait toutes deux, toi tout aussi bien qu’Amalia, qui était donc d’ac-

 

– 281 – cord avec vous cette fois-là, comme si les lettres et le service de messager de Barnabé n’étaient qu’une chose secondaire.

 

– Il faut distinguer entre nous, dit Olga. Barnabé est deve-nu un enfant heureux grâce à ces deux lettres, malgré tous les doutes que lui inspire son activité. Il n’éprouve ces doutes que pour lui et pour moi, mais avec toi il place son point d’honneur à se présenter comme un vrai messager, comme se présentent à son idée les véritables messagers. C’est ainsi que je dus par exemple, bien que son espoir d’obtenir le costume officiel soit en hausse en ce moment, lui transformer sa culotte en deux heures pour la faire ressembler un peu à la culotte collante du costume officiel et pour qu’elle puisse te donner le change à toi, encore facile à tromper sur ce point-là. Voilà Barnabé ; Amalia, elle, méprise vraiment le service de messager et maintenant que Barnabé semble avoir un peu de succès, comme elle s’en rend compte à son air et au mien, à nos longues conférences et à nos chuchotements, maintenant elle méprise ce travail encore plus qu’auparavant. Elle dit donc vrai, ne commets jamais l’erreur de n’y pas croire. Mais si moi, K., j’ai parfois dénigré ce service de messager, ce n’était pas dans l’intention de te tromper, c’était par peur. Ces deux lettres qui sont passées par les mains de Barnabé constituent depuis trois ans le premier signe de clé-mence qui ait jamais été adressé à notre famille. Ce revirement, si c’en est un et non une illusion – car ici les illusions sont plus fréquentes que les revirements – est en rapport avec ta venue, notre sort s’est donc mis à dépendre en partie du tien ; peut-être ces deux lettres ne sont-elles qu’un début, peut-être Barnabé va-t-il voir son travail s’étendre à d’autres objets que tes propres commissions, – espérons-le aussi longtemps que nous pourrons – mais pour le moment tu es seul en jeu. Du côté du Château, là-haut, nous devons nous estimer heureux d’obtenir ce qu’on veut bien nous donner, mais ici, au village, en bas, nous pour-rions peut-être aussi faire quelque chose nous-mêmes : je veux dire nous assurer ta faveur ou tout au moins nous assurer contre ta défaveur ou encore, c’est l’essentiel, te protéger de tou-

 

– 282 – tes nos forces et de toute notre expérience, pour que tu ne per-des pas ce contact avec le Château dont nous pouvons peut-être vivre. Comment y parvenir ? En t’empêchant de nous soupçon-ner quand nous t’approchons, car tu es un étranger ici, tu sus-pectes donc tout, et à juste raison. De plus nous sommes mépri-sés, tu subis l’influence de l’opinion publique, surtout à cause de ta fiancée ; comment nous rapprocher de toi sans, par exemple, et contre notre gré, nous opposer à ta fiancée et te blesser en le faisant ? Enfin les messages que j’ai lus avant qu’on ne te les remette – Barnabé ne les a pas lus, son devoir de messager ne le lui permettrait pas, – ces messages ne semblaient pas impor-tants à première vue, ils avaient l’air vieillis, ils se retiraient à eux-mêmes leur importance en te renvoyant au maire de la lo-calité. Quelle attitude adopter alors à ton égard ? Si nous souli-gnions l’importance des messages, nous nous rendions suspects de rechercher notre intérêt et non le tien en surfaisant des let-tres visiblement si peu importantes et en ayant l’air de chercher à nous faire valoir à tes yeux parce que c’était nous qui te les apportions, nous risquions même par là de diminuer à tes yeux la valeur réelle des nouvelles et de te tromper ainsi contre notre propre gré. Et si nous traitions ces lettres comme des choses insignifiantes, nous ne nous rendions pas moins suspects : car pourquoi, te serais-tu demandé, nous occupions-nous de transmettre des messages d’aussi peu d’importance, pourquoi nos gestes contredisaient-ils nos paroles, pourquoi trompions-nous donc non seulement toi, K…, mais encore notre employeur qui ne nous remettait certainement pas ces lettres pour nous les faire déprécier auprès de leur destinataire ? Et, entre ces deux exagérations, impossible d’observer un juste milieu, impossible d’être impartial au sujet de la valeur des lettres ; n’en changent-elles pas constamment ? Les réflexions auxquelles elles donnent matière peuvent durer une éternité ; le hasard seul fait qu’on s’arrête à tel ou tel moment de leur progression, l’opinion qu’on a des lettres est donc fortuite elle aussi. Et si tu ajoutes à ce sou-ci la peur que nous avions pour toi, quelle confusion ! Ne juge donc pas mes paroles avec sévérité. Si Barnabé revient par

 

– 283 – exemple, comme le cas s’est déjà présenté, en annonçant que tu es mécontent de lui et que, dans son premier effroi, poussé mal-heureusement aussi par une susceptibilité de messager, il veuille abandonner le service, je suis capable de tromper, de mentir, pour réparer le mal, de faire le pire, s’il doit être effi-cace. Mais si je le fais, à mon avis c’est aussi bien pour toi que pour nous.

 

On frappa. Olga courut ouvrir. Le pinceau lumineux d’une lanterne sourde tomba dans le noir. Le tardif visiteur souffla quelques questions auxquelles on répondit par des chuchote-ments, mais il ne s’en contenta pas et voulut entrer dans la pièce. Olga ne pouvait sans doute pas le retenir ; elle appela à la rescousse Amalia, espérant probablement que celle-ci ferait tout pour éloigner le visiteur afin de protéger le sommeil des pa-rents. De fait elle accourait déjà, bousculant Olga, volait dans la rue et refermait la porte sur elle. Il ne s’écoula qu’un instant ; elle revenait déjà, elle avait réglé en deux temps ce qui avait été impossible à Olga.

 

K. apprit alors d’Olga que la visite était pour lui. C’était l’un des aides qui était venu le chercher sur l’ordre de Frieda. Olga avait voulu lui épargner l’entrée de l’aide ; si K. voulait plus tard avouer à Frieda l’endroit où il était allé, il pourrait le faire, mais il ne fallait pas qu’il fût découvert par l’aide ; K. approuva. Il déclina pourtant l’invitation d’Olga qui lui offrait de passer la nuit dans leur maison en attendant le retour de Barnabé ; ce n’était pas pour la chose elle-même : il était tard en effet, et K. se sentait maintenant, qu’il le voulût ou non, si bien lié à cette famille que, bien qu’il fût gênant de coucher sous son toit, c’était pour lui, en raison de ces liens, le gîte le plus naturel qu’il pût trouver dans le village ; il refusa cependant ; la venue de l’aide l’avait effrayé ; il ne comprenait pas que Frieda – qui connais-sait son désir, – et les aides – qui avaient appris à le redouter – se fussent si bien raccommodés que Frieda ne craignît point de lui dépêcher un aide, un seul d’ailleurs, l’autre étant demeuré

 

– 284 – très probablement auprès d’elle. Il demanda à Olga si elle avait un fouet ; elle n’avait qu’une baguette d’osier flexible ; il s’en empara ; ensuite il demanda s’il y avait une deuxième sortie à la maison ; il y en avait une, par la cour, seulement il fallait fran-chir la clôture du jardin voisin et traverser ce jardin avant de trouver la route. K. le ferait. Pendant qu’Olga lui faisait traver-ser la cour pour le conduire jusqu’à la clôture, K. chercha à apai-ser en quelques mots les inquiétudes d’Olga en lui expliquant qu’il ne lui en voulait pas des petits coups de pouce qu’elle avait donnés aux détails de son récit, qu’il la comprenait parfaite-ment, qu’il la remerciait de la confiance qu’elle lui témoignait et qu’elle lui avait prouvée en lui parlant, et la chargea de dépêcher Barnabé à l’école dès son retour, même s’il faisait encore nuit. Les messages de Barnabé n’étaient pas son seul espoir, sans quoi la situation eût été désespérée, mais il ne voulait pas y re-noncer du tout, il persistait à leur obéir et il n’oublierait pas Ol-ga, car elle lui semblait, peu s’en fallait du moins, plus impor-tante que les messages mêmes, il n’oublierait pas son courage, sa prudence, sa sagesse et son abnégation. S’il avait jamais à choisir entre elle et Amalia ce choix ne lui coûterait pas de lon-gues réflexions. Et, tout en se hissant par-dessus la clôture, il lui serra encore affectueusement la main.

 

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