Le Château
Chapitre XV
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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– Et n’avez-vous plus entendu parler de lui ? demanda K. Tu sembles avoir pour Sortini une grande vénération.
– Oui, dit Olga, une vénération ; et nous avons encore en-tendu parler de lui. Le jour suivant nous fûmes réveillés de no-tre sommeil bachique par un cri que poussa Amalia ; les autres retombèrent aussitôt dans leurs lits ; mais moi, restant éveillée, je volai vers Amalia. Elle était debout à la croisée et tenait une lettre qu’un homme venait de lui remettre par la fenêtre, et cet homme attendait encore la réponse. Amalia avait déjà lu la let-tre – elle était courte – et la tenait dans sa main qui retombait mollement ; comme je l’aimais quand elle était si lasse ! Je m’agenouillai auprès d’elle et je lus la lettre. À peine eus-je fini qu’Amalia releva la main après avoir lancé sur moi un bref coup d’œil ; mais elle n’eut pas le courage de lire le message, elle le déchira, en jeta les morceaux au visage de l’homme qui atten-dait dehors et referma la fenêtre. Tel fut ce matin décisif. C’est lui que j’appelle décisif mais chacun des instants de l’après-midi de la veille avait été tout aussi décisif.
– Et qu’y avait-il dans la lettre ? demanda K.
– C’est juste ; je ne te l’avais pas encore dit, dit Olga, la let-tre était de Sortini, elle portait pour adresse : « À la jeune fille au collier de grenats ». Je ne peux pas t’en répéter le contenu ; Sortini ordonnait à Amalia de venir le voir à l’Hôtel des Mes-sieurs, et immédiatement, car il devait partir une demi-heure plus tard. La lettre était conçue dans les termes les plus gros-siers que j’eusse jamais entendus, et je dus en deviner le sens d’après l’ensemble. Pour qui n’eût pas connu Amalia et n’aurait lu que cette lettre, la jeune fille à laquelle on avait pu oser l’adresser devait passer pour déshonorée, si intacte qu’elle pût être. Et ce n’était pas une lettre d’amour, nulle parole de ten-dresse, Sortini semblait plutôt irrité de voir que l’aspect d’Ama-lia l’avait troublé et distrait de ses affaires. Nous avons supposé
– 243 – plus tard que Sortini avait dû d’abord vouloir revenir au Châ-teau le soir même de la fête, n’était resté au village qu’à cause d’Amalia et qu’au matin, courroucé de voir que la nuit ne lui avait pas permis de l’oublier, il avait écrit cette lettre. En face d’une telle lettre, on ne pouvait d’abord que s’indigner, la plus indifférente l’eût fait sans doute, mais chez une autre qu’Amalia la peur l’aurait emporté aussitôt devant un ton aussi méchant et menaçant ; Amalia, elle, en resta à l’indignation ; elle ignore la peur pour elle aussi bien que pour les autres. Pendant que je me reglissais dans mon lit en me répétant la phrase finale inter-rompue : « Viens donc immédiatement, sans quoi… », ma sœur resta assise sur le rebord de la fenêtre, regardant au-dehors comme si elle attendait encore d’autres messagers et qu’elle fût prête à les traiter tout comme le premier.
– Voilà donc les fonctionnaires ! dit K. au bout d’un ins-tant, voilà les gens qu’on trouve chez eux ! Qu’a fait ton père ? J’espère qu’il a déposé une plainte énergique auprès du service compétent ; à moins qu’il n’ait préféré le moyen plus rapide et plus sûr qui consistait à aller immédiatement à l’Hôtel des Mes-sieurs. Ce qu’il y a de plus laid dans cette histoire ce n’est pas l’injure qui a été faite à Amalia ; elle pouvait être réparée faci-lement, je ne sais pourquoi c’est à l’offense que tu attaches une si grosse importance ; comment Sortini aurait-il compromis Amalia pour toujours avec une pareille lettre ? On pourrait le croire à la façon dont tu racontes cette histoire, mais précisé-ment ce n’est pas possible, il était facile de donner toute satis-faction à Amalia et en quelques jours l’incident était oublié ; ce n’est pas Amalia, c’est lui-même que Sortini a compromis. C’est Sortini qui m’épouvante ! C’est la possibilité de tels abus de pouvoir ! Ce qui a échoué dans ce cas, parce que l’intention était dite nettement, parce qu’elle était parfaitement transparente et que Sortini avait trouvé en Amalia un adversaire plus fort que lui, peut avoir réussi entièrement mille autres fois dans des cir-constances à peine moins défavorables et sans que personne en sache rien, même la victime.
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– Silence, dit Olga, Amalia regarde vers nous.…
Amalia avait fini de donner à manger à ses parents, elle était en train de déshabiller sa mère. Elle venait de lui dégrafer sa robe, elle passa les bras de sa mère autour de son cou, et, la tenant ainsi légèrement levée, elle lui retira sa robe, puis elle la rassit doucement. Le père toujours mécontent de voir la mère servie la première, ce qui tenait probablement à ce que la mère était encore plus impotente que lui, tenta – peut-être aussi pour punir sa fille de la lenteur qu’il lui supposait, – de se déshabiller lui-même ; mais, bien qu’il eût commencé par le plus inutile et le plus facile, en essayant de retirer les pantoufles démesurées qui ne tenaient pas à ses pieds, il n’eut pas le moindre succès ; il dut bientôt renoncer à ses efforts avec un halètement rauque et resta appuyé tout raide contre le dossier de sa chaise.
– Tu ne vois pas l’essentiel, dit enfin Olga ; tout ce que tu dis peut être vrai, mais l’essentiel c’est qu’Amalia ne soit pas allée à l’Hôtel des Messieurs ; le traitement qu’elle avait infligé au messager pouvait passer à la rigueur, on aurait pu étouffer la chose ; mais Amalia n’allant pas à l’Hôtel, la malédiction retom-bait sur notre famille, et le traitement qu’avait subi le messager devenait impardonnable.
– Comment ! s’écria K. qui radoucit la voix quand il vit Ol-ga lever les mains avec un geste suppliant ; toi, sa sœur, tu ne prétends pas qu’Amalia aurait dû obéir à Sortini et courir à l’Hôtel !
– Non, dit Olga, Dieu me préserve d’être effleurée d’un tel soupçon ! Comment peux-tu croire pareille chose ? Je ne connais personne qui agisse jamais de façon aussi juste qu’Amalia. Si elle était allée à l’Hôtel des Messieurs je lui aurais donné raison tout comme je le fais dans le cas contraire ; mais en n’y allant pas, elle était héroïque. Pour moi, je l’avoue fran-
– 245 – chement, si j’avais reçu une telle lettre j’y serais allée. Je n’aurais pas pu supporter la crainte de ce qui allait se produire, Amalia seule le pouvait. Il y avait mille échappatoires ; une au-tre fille, par exemple, aurait fait grande toilette, un bon moment y aurait passé, et quand elle serait arrivée à l’Hôtel elle aurait appris que Sortini venait de s’en aller ; peut-être est-il parti aus-sitôt après avoir envoyé le messager, ce qui est même très pro-bable étant donné la versatilité de ces Messieurs. Mais Amalia ne fit pas cela, ni rien de semblable, elle était trop profondé-ment blessée. Si elle avait eu le moindre semblant d’obéissance, et qu’elle eût franchi le seuil de l’Hôtel juste à la dernière limite, la fatalité eût pu être détournée ; nous avons ici des avocats très forts qui savent faire d’un rien tout ce qu’on veut, mais désor-mais il n’y avait pas le moindre point favorable à mettre en va-leur ; par contre deux faits positifs : une insulte à Sortini, une insulte au messager.
– Mais de quelle fatalité me parles-tu ? demanda K., de quels avocats ? On ne pouvait tout de même pas accuser, ni à plus forte raison punir Amalia à cause de la conduite infâme de Sortini ?
– Si, dit Olga, on le pouvait. Non pas, évidemment, en lui intentant un procès en règle, et on ne l’a pas punie non plus di-rectement, mais on l’a punie, elle et toute notre famille, et tu commences sans doute à comprendre la gravité de cette puni-tion. Cela te semble formidablement injuste, mais au village tu es seul de cet avis ; ton opinion nous est très favorable et cela devrait nous consoler, mais il n’en pourrait être ainsi que si elle ne reposait pas sur une erreur. Je puis te le prouver facilement ; excuse-moi si je suis amenée à parler de Frieda, mais indépen-damment de ce qui a suivi, il s’est passé entre Klamm et Frieda quelque chose qui ressemble beaucoup à ce qui s’est passé entre Amalia et Sortini, et cependant quelque horreur que tu aies eu d’abord, tu commences déjà à trouver la chose juste. Et ce n’est pas un effet de l’habitude, l’habitude ne peut pas émousser les
– 246 – sentiments à ce point quand il s’agit simplement de juger ; c’est simplement parce que tu t’es rendu compte de tes erreurs.
– Non, Olga, lui dit K., je ne sais pas pourquoi tu mêles Frieda à cette histoire ; son cas était tout autre ; ne mélange pas des choses aussi foncièrement différentes, et poursuis ton récit.
– Je t’en prie, dit Olga, ne m’en veuille pas si je maintiens ma comparaison ; c’est par un reste d’erreur à l’égard de Frieda, que tu te figures devoir la soustraire à la comparaison. Elle n’est pas à défendre, on ne peut que la louer ; quand je compare les deux cas, je ne dis pas qu’ils sont pareils ; ils sont entre eux comme noir et blanc, et c’est Frieda qui est blanche. Le pis qu’on puisse faire à propos de Frieda c’est de rire d’elle, comme je l’ai fait méchamment au café – je m’en suis repentie depuis amèrement, – encore rire est-ce déjà méchanceté ou jalousie, mais enfin le pis est qu’on en rie. Amalia, elle, à moins de porter le même sang qu’elle dans ses veines, on ne peut que la mépri-ser. C’est pourquoi les deux cas, bien que foncièrement diffé-rents, comme tu le dis, ont tout de même une ressemblance.
– Ils sont trop différents, dit K. en secouant la tête avec humeur, laisse Frieda de côté, Frieda n’a pas reçu la sale lettre de Sortini, et puis Frieda a vraiment aimé Klamm, et qui en doute n’a qu’à l’interroger, elle l’aime encore aujourd’hui.
– Sont-ce là de si grosses différences ? dit Olga. Crois-tu que Klamm n’aurait pas pu tout aussi bien écrire la même lettre à Frieda ? Quand les Messieurs quittent leur bureau de travail, ils sont ainsi, ils ne savent plus où ils en sont, ils disent alors, dans leur distraction, les pires grossièretés ; pas tous peut-être, mais beaucoup. La lettre à Amalia peut n’avoir été gribouillée que dans un moment de préoccupation, avec le parfait mépris de ce que la main écrivait réellement. Que savons-nous des pen-sées des Messieurs ? N’as-tu pas entendu ou tout au moins ne t’a-t-on pas dit sur quel ton Klamm parlait à Frieda ? Klamm est
– 247 – connu pour être grossier ; il ne dit rien pendant des heures, paraît-il, puis il se met à proférer soudain une grossièreté à faire frémir. De Sortini on ne sait pas s’il est ainsi, puisqu’il n’est pas connu du tout. Tout ce qu’on sait de lui en général c’est que son nom ressemble à celui de Sordini. Sans cette similitude de nom on l’ignorerait sans doute complètement. Même à propos des questions qui touchent aux incendies on le confond probable-ment avec Sordini qui est le véritable spécialiste en ces matières et qui profite de la similitude de leurs noms pour se débarrasser sur Sortini de ses devoirs de représentation et ne pas être dé-rangé dans son travail. Quand un homme aussi absent du monde que Sortini se trouve soudain saisi d’amour pour une jeune fille du village cela se présente naturellement sous d’au-tres formes que chez l’apprenti du menuisier du coin. Et puis il faut songer aussi qu’il y a une énorme distance entre un fonc-tionnaire du Château et la fille d’un cordonnier, distance qu’il faut franchir d’une façon ou d’une autre : un autre l’eût peut-être fait autrement, Sortini, lui, a essayé de cette manière. On dit bien que nous sommes tous du Château et qu’il n’y a aucune distance à supprimer, et c’est peut-être vrai aussi en général, mais nous avons eu malheureusement l’occasion de voir que, le cas échéant, les choses se passaient autrement. Quoi qu’il en soit, après toutes ces explications je pense que tu comprendras mieux la façon d’agir de Sortini et qu’elle te paraîtra beaucoup moins formidable ; elle est, de fait, bien plus raisonnable que celle de Klamm, et plus supportable aussi, même pour ceux qui ont le plus à en souffrir. Quand Klamm écrit une lettre tendre elle est beaucoup plus gênante que la pire lettre de Sortini. Comprends-moi bien : je ne me permets pas de porter un juge-ment Sur Klamm, je compare tout simplement parce que tu trouves la comparaison insoutenable. Klamm règne sur les femmes comme un chef, il ordonne tantôt à l’une, tantôt à l’au-tre de venir, il n’en supporte aucune longuement, et comme il ordonne de venir il ordonne aussi de s’en aller. Ah ! ce n’est pas Klamm qui se donnerait la peine de commencer par écrire une lettre ! Trouves-tu toujours aussi formidable, en comparant les
– 248 – procédés, que Sortini, qui vit toujours si retiré et qui n’a, du moins à ce qu’on sache, aucun rapport avec les femmes, s’asseye une fois dans sa vie pour rédiger de sa belle écriture de fonc-tionnaire une lettre, si horrible qu’elle soit ? Et si l’on ne peut découvrir là aucune différence qui soit en faveur de Klamm, au contraire, crois-tu que l’amour de Frieda puisse suffire à la créer ? Les rapports des femmes avec les fonctionnaires sont toujours très difficiles ou plutôt trop faciles à juger, crois-m’en. Ce n’est pas l’amour qui manque là. Il n’est pas de passion contrariée quand une femme aime un fonctionnaire. Ce n’est donc pas à cet égard faire l’éloge d’une jeune fille – et je suis loin de ne penser qu’à Frieda – que de dire qu’elle ne s’est don-née à un fonctionnaire que parce qu’elle l’aimait. Elle l’aimait et elle s’est donnée à lui, voilà les faits, mais il n’y a rien là qu’on puisse louer. Tu objectes qu’Amalia n’aimait pas Sortini ? Soit, elle ne l’aimait peut-être pas ; mais peut-être aussi l’aimait-elle ? Qui peut le dire ? Même pas elle. Comment peut-elle pen-ser ne l’avoir pas aimé, quand elle l’a repoussé plus violemment qu’un fonctionnaire ne l’a jamais été ? Barnabé dit qu’elle trem-ble encore de la secousse qu’elle s’est donnée en fermant la fe-nêtre il y a trois ans. Et il dit vrai, et c’est pourquoi il ne faut pas interroger Amalia ; elle a brisé avec Sortini, elle n’en veut pas savoir plus long ; l’aime-t-elle ou non ? Je n’en sais rien. Mais nous savons, nous, que les femmes ne peuvent s’empêcher d’aimer les fonctionnaires quand ils laissent tomber leurs yeux sur elles, elles les aiment même d’avance si obstinément qu’elles le nient, et Sortini n’a pas seulement laissé tomber les yeux sur Amalia, il a sauté le timon de la pompe en la voyant, oui, avec ses jambes raidies par le travail du bureau il a sauté le timon de la pompe. Mais Amalia, me diras-tu, Amalia est une exception. Oui, elle en est une en effet, elle l’a prouvé en refusant d’aller au rendez-vous de Sortini, n’est-ce pas là suffisamment exception-nel ? Mais qu’en dehors de Sortini elle n’ait jamais aimé per-sonne, ce serait presque un excès d’exception, cela ne se com-prendrait plus. Nous étions certes dans ce fameux après-midi comme frappées de cécité, mais nous avions tout de même en-
– 249 – core assez de sang-froid pour entrevoir le penchant d’Amalia à travers toutes les fumées de ce jour-là. Si l’on considère tout cela, quelle différence reste-t-il entre Frieda et Amalia ? Celle-ci seulement que Frieda a fait ce qu’Amalia a refusé.
– C’est possible, dit K., mais pour moi la différence essen-tielle est que Frieda est ma fiancée, alors qu’Amalia ne m’inté-resse au fond que comme sœur du messager Barnabé et dans la mesure où son destin peut dépendre de l’emploi de Barnabé. Si un fonctionnaire lui avait causé un tort criant, comme il m’avait semblé au début de ton histoire, cette injustice m’eût beaucoup occupé, mais bien plus comme affaire publique que comme af-faire personnelle d’Amalia. Mais ce que tu viens de me dire change la face des choses : je me trouve maintenant en présence d’une histoire que je ne comprends pas, il est vrai, entièrement, mais qui me paraît tout de même vraisemblable parce que c’est toi qui me la racontes et je ne demande pas mieux que de ne plus m’en inquiéter ; je ne suis pas un pompier, que m’importe Sortini ! En revanche Frieda me tient beaucoup à cœur et je trouve étrange que tu cherches constamment à propos d’Amalia à attaquer et à me faire suspecter Frieda en qui j’ai mis toute ma confiance et à qui je suis prêt à la garder toujours. Je ne crois pas que tu y mettes d’intention, à plus forte raison de mauvaise intention, sans quoi il y a longtemps que j’aurais dû partir. Tu ne le fais pas intentionnellement, ce sont les circonstances qui t’y poussent, tu aimes trop Amalia, tu veux la voir supérieure à toutes les autres, et, ne trouvant rien d’assez glorieux en Amalia elle-même pour justifier ce piédestal, tu rabaisses les autres femmes pour arriver à tes fins. Le geste d’Amalia n’est pas un geste ordinaire, mais plus tu en parles moins on sait s’il a été grand ou petit, sage ou fou, héroïque ou lâche ; Amalia tient ses raisons cachées au plus profond de son cœur ; personne ne les lui arrachera. Frieda par contre n’a rien fait d’extraordinaire, elle a suivi seulement le penchant de sa tendresse, rien de plus clair pour qui veut bien se donner la peine d’examiner la chose, tout le monde peut la contrôler, elle ne laisse pas place aux ra-
– 250 – gots. Quant à moi je ne cherche ni à rabaisser Amalia ni à dé-fendre Frieda, mais simplement à t’expliquer mon attitude en-vers Frieda et à te montrer qu’en l’attaquant c’est mon existence qu’on attaque. C’est de mon propre gré que je suis venu ici et de mon propre gré que je m’y suis fixé, mais c’est à Frieda que je dois tout ce qui s’est passé jusqu’ici, c’est à elle surtout que je dois mes possibilités d’avenir – car, si incertaines qu’elles soient, elles existent réellement, – c’est à Frieda et je ne le lais-serai pas mettre en doute. J’avais bien été engagé ici comme arpenteur, mais ce n’était qu’en apparence, on s’est joué de moi, on m’a chassé de partout ; on se joue encore de moi, mais il y faut maintenant plus de cérémonie : j’ai pris en quelque sorte un peu plus de surface, et c’est déjà quelque chose ; j’ai, si petits qu’ils soient, un poste, un vrai métier, j’ai une fiancée qui me décharge du travail de ma profession quand d’autres affaires m’appellent, je l’épouserai et je deviendrai membre de la com-mune ; j’entretiens aussi avec Klamm, en dehors de mes rela-tions officielles, des rapports personnels que je pourrai peut-être utiliser un jour. Est-ce peu de chose ? Et, quand je viens chez vous, qui donc saluez-vous ? À qui confies-tu l’histoire de votre famille ? De qui espères-tu une aide ? Ce n’est tout de même pas de moi, ce n’est pas de l’arpenteur que Lasemann et Brunswick ont chassé de chez eux il n’y a pas une semaine, tu espères cela d’un homme qui dispose déjà d’une certaine puis-sance. Mais cette puissance c’est à Frieda que je la dois, Frieda qui est si modeste que si tu essayais de l’interroger à ce sujet elle manifesterait certainement la plus profonde ignorance. Et ce-pendant, d’après tout cela, il semble qu’en son innocence Frieda ait réalisé plus qu’Amalia avec tout son orgueil, car au fond j’éprouve l’impression que tu cherches une aide pour Amalia. Et auprès de qui ? Auprès de personne d’autre que Frieda.
– Ai-je vraiment parlé si vilainement de Frieda ? demanda Olga ; je ne le voulais certes pas et je ne pense pas l’avoir fait, mais c’est possible au fond, notre situation est telle que nous sommes en lutte avec tout le monde : si nous commençons à
– 251 – nous plaindre nous sommes emportés malgré nous, nous ne pouvons pas savoir où nos plaintes nous mèneront. Tu as d’ailleurs raison, il existe maintenant une grande différence en-tre nous et Frieda, et il est bien de le souligner une bonne fois. Il y a trois ans nous étions de petites bourgeoises et Frieda, l’orpheline, était fille de peine à l’Auberge du Pont, nous pas-sions devant elle sans l’effleurer du regard, c’était certainement trop d’orgueil, mais nous avions été élevées ainsi. Mais tu as pu voir où nous en sommes maintenant le soir de l’Hôtel des Mes-sieurs. Frieda le fouet à la main et moi dans le tas de la vale-taille. Mais c’est encore pis ! Que Frieda nous méprise, c’est en accord avec sa situation, ce sont les circonstances qui le veulent. Mais qui ne nous méprise pas ? Celui qui prend le parti de nous mépriser entre aussitôt dans la plus haute société. Connais-tu la petite qui a succédé à Frieda ? Elle s’appelle Pepi, je n’ai fait sa connaissance qu’avant-hier soir, jusqu’alors elle était restée femme de chambre. Elle me méprise certainement encore plus que ne le faisait Frieda. Quand je suis venue chercher la bière elle m’a vue par la fenêtre, elle a bondi sur la porte et elle l’a barricadée. Il m’a fallu la supplier longtemps pour qu’elle se décide à m’ouvrir, et lui promettre le ruban que je portais dans les cheveux. Mais quand je le lui ai donné elle l’a jeté dans un coin. Après tout, elle peut me mépriser, ne suis-je pas en grande partie à sa merci ? Et puis elle est serveuse à l’Hôtel des Mes-sieurs. Évidemment ce n’est que pour un temps. Elle n’a certai-nement pas les qualités nécessaires pour conserver longtemps un pareil poste. Il n’y a qu’à entendre le ton sur lequel le patron lui parle et à comparer avec celui qu’il employait avec Frieda. Mais cela n’empêche pas Pepi de mépriser aussi Amalia. Amalia dont le regard suffirait à chasser de l’hôtel la petite Pepi, avec ses nattes et ses pompons, plus vite que ne le lui permettraient ses seuls petits mollets dodus. Quels indignes commérages n’ai-je pas dû entendre d’elle, hier encore, sur Amalia, jusqu’au mo-ment où les clients se sont occupés de moi – à la façon il est vrai, que tu as déjà pu voir.
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– Comme te voilà inquiète, dit K., je n’ai fait que mettre Frieda à la place qui lui revient, je n’ai pas voulu vous rabaisser, comme tu te le figures maintenant ! Votre famille présente pour moi aussi une particularité que je ne cherche pas à me cacher ; mais que cette particularité puisse donner naissance au mépris, je ne le comprends pas.
– Hélas, K. ! dit Olga, je ne crains que trop que tu finisses par le comprendre toi aussi ; ne peux-tu absolument pas voir que la conduite d’Amalia envers Sortini a été la première cause de ce mépris ?
– Ce serait bien étrange, dit K. ; on peut admirer ou blâmer le geste d’Amalia ; mais la mépriser ? Et si, pour des raisons que je ne peux saisir, on méprise vraiment Amalia, pourquoi étend-on ce mépris jusqu’à vous, sa famille, qui êtes innocents ? Que Pepi te méprise, par exemple, c’est fort, et je lui rendrai la mon-naie de sa pièce dès que j’irai à l’Hôtel des Messieurs.
– Si tu voulais, K., dit Olga, retourner l’opinion de tous ceux qui nous méprisent, tu aurais beaucoup de travail, car tout provient du Château. Je me rappelle encore tous les détails de l’après-midi qui suivit ce triste matin. Brunswick, qui était alors l’ouvrier de mon père, était venu comme tous les jours ; le père lui avait donné son travail et l’avait renvoyé chez lui ; nous nous étions ensuite mis à table, et tout le monde était très en train, sauf Amalia et moi ; le père ne cessait de parler de la fête, il nourrissait divers projets au sujet de ses fonctions de pompier ; le Château possède en effet un corps de pompiers particulier qui avait envoyé à la fête une délégation avec laquelle diverses ques-tions avaient été discutées, les messieurs du Château présents à la manœuvre avaient vu le travail de nos pompiers, l’avaient trouvé très bien, puis, l’ayant comparé, tout à notre avantage, avec celui des pompiers du Château, avaient parlé de la nécessi-té d’une réorganisation de leur corps pour laquelle il serait né-cessaire de faire venir des instructeurs du village ; plusieurs
– 253 – candidats s’annonçaient, mais le père espérait que le choix tom-berait sur lui. C’était de cela qu’il parlait, et, comme il avait l’habitude de bien s’étaler en mangeant, il était assis là, les deux bras recouvrant à peu près la moitié de la table, et quand il re-gardait le ciel par la fenêtre ouverte son visage était si jeune, si heureux, si plein d’espoir ! Je ne devais plus le revoir jamais ainsi. Ce fut alors qu’Amalia déclara, d’un air supérieur que nous ne lui connaissions pas, qu’il ne fallait pas trop ajouter foi à ce que disaient ces Messieurs, qu’à ces occasions-là ils trou-vaient volontiers un mot aimable à prononcer, mais que cela ne signifiait que peu de chose, et même rien, aussitôt dit c’était ou-blié pour toujours, ce qui n’empêchait d’ailleurs personne de retomber dans le panneau à la première occasion. La mère lui interdit de semblables discours, le père ne fit d’abord que rire des grands airs d’expérience et de sagesse d’Amalia, mais en-suite il parut surpris, eut l’air de chercher quelque chose dont l’absence ne l’eût frappé qu’en ce moment, – mais il ne man-quait rien, – et dit que Brunswick avait parlé d’une histoire de messager et de lettre déchirée, et demanda si nous savions qui cette histoire concernait et de quoi il retournait. Nous nous tû-mes ; Barnabé qui était encore aussi jeune qu’un agneau, dit je ne sais quelle bêtise ou quelle impertinence, on parla d’autre chose et l’affaire fut oubliée.
LE CHATIMENT D’AMALIA.
Mais peu après nous nous trouvâmes de tous côtés assaillis de questions sur cette histoire de lettre, des amis vinrent, et des ennemis, des personnes que nous connaissions et des gens que nous ne connaissions pas. Mais personne ne restait longtemps ; c’étaient les meilleurs amis qui prenaient le plus vite congé. La-semann, toujours lent et digne d’ordinaire, vint comme s’il eût voulu seulement prendre mesure de la pièce ; un coup d’œil de gauche à droite et il s’en allait déjà ; on eût dit un horrible jeu d’enfants en lui voyant prendre la fuite et le père lâchait d’autres visiteurs pour les poursuivre jusqu’au seuil de la maison où il
– 254 – renonçait à son dessein ; Brunswick vint demander son congé ; il désirait, déclara-t-il, s’établir à son propre compte ; c’était un malin qui savait profiter des circonstances. Des clients venaient chercher les souliers qu’ils avaient en réparation ; au début le père tâcha de les faire changer d’avis – et nous le soutenions de toutes nos forces – mais il y renonça bientôt et il aida lui-même sans mot dire les clients à chercher dans le tas ; dans le livre des commandes, on biffait l’une après l’autre la ligne de chaque client, nous rendîmes les provisions de cuir que les gens avaient chez nous, les créances rentrèrent, tout se passa sans le moindre incident, les gens étaient contents du moment qu’ils pouvaient couper vite et complètement toute liaison avec nous ; qu’ils y fussent de perte ou non, peu importait ; et finalement, comme c’était à prévoir, parut Seemann, le capitaine des pompiers ; je vois encore la scène, Seemann grand et fort, un peu voûté, poi-trinaire, toujours grave car il ne sait pas rire, se tient là debout devant mon père qu’il a admiré et auquel il a même fait espérer à certains moments d’épanchement le grade de capitaine-adjoint, et maintenant il doit lui annoncer que le corps des pompiers le renvoie et lui demande de rendre son diplôme. Les gens qui se trouvaient chez nous à ce moment abandonnèrent leurs affaires pour venir se presser en cercle autour des deux hommes. Seemann ne peut proférer un seul mot, il se contente de frapper constamment de petites tapes sur l’épaule de mon père, comme pour faire sortir de mon père à petits coups les mots qu’il devrait dire lui-même et ne trouve pas. Il rit sans trêve en même temps, cherchant sans doute par ce rire à rassu-rer un peu et lui-même et les autres, mais comme il ne sait pas rire et qu’on ne l’a jamais encore entendu rire, personne n’a l’idée d’aller croire qu’il rit. Mais le père est trop fatigué, trop désespéré de sa journée pour pouvoir aider qui que ce soit, il paraît même trop fatigué pour pouvoir se demander seulement de quoi il s’agit. Nous étions tous désespérés de la même façon, mais comme nous étions jeunes nous ne pouvions pas croire à une telle catastrophe, nous pensions toujours que parmi tant de visiteurs il finirait par s’en trouver un qui prendrait le comman-
– 255 – dement et ferait tout rentrer dans l’ordre. Seemann nous parais-sait alors dans notre sottise tout désigné pour ce rôle de sau-veur. Nous attendions fiévreusement qu’un mot d’ordre se déta-chât enfin de ce rire qui ne cessait pas. De quoi pouvait-on rire maintenant, sinon de la stupidité de l’injustice qui nous frap-pait ? Monsieur le Capitaine, Monsieur le Capitaine, dites-le donc enfin aux gens, pensions-nous en nous pressant contre lui, ce qui avait pour seul résultat de l’obliger à d’étranges demi-tours. Pourtant, enfin, – non à la vérité pour combler ses secrets désirs, mais pour répondre aux encouragements ou aux cris d’humeur du public, – il se mit à parler. Nous espérions encore. Il commença par faire un grand éloge du père. Il l’appela « pa-rure de notre compagnie », « modèle pour la postérité », « membre inébranlable dont le départ ruinera notre organisa-tion ». Tout cela eût été fort beau s’il s’en fût tenu là. Mais il continua à parler. Si malgré tout, le corps s’était décidé à de-mander au père de partir, de partir provisoirement s’entend, chacun reconnaîtrait la gravité des motifs qui avaient poussé le corps à prendre cette décision. Peut-être n’eût-on pas été obligé d’en venir si loin sans les prouesses que le père avait faites aux manœuvres de la veille, mais c’étaient justement ces prouesses qui avaient attiré particulièrement sur lui l’attention des autori-tés ; le corps des pompiers était à l’ordre du jour et devait veiller plus que jamais à la parfaite pureté de son renom. Après l’of-fense faite au messager, le corps n’avait pas pu trouver d’autre solution, et lui, Seemann, avait dû assumer le pénible devoir de l’annoncer, le père ne devait pas « lui rendre sa tâche plus lourde ». Comme Seemann était heureux de sa petite produc-tion ! Il était même si content qu’il en oublia sa déférence exagé-rée, montra le diplôme pendu au mur et fit un signe avec le doigt. Le père hocha la tête et alla le chercher, mais ses mains tremblaient tellement qu’il ne put le décrocher. Je montai sur une chaise pour l’aider. De ce moment, c’était la fin ; il ne sortit même pas le diplôme du cadre, il remit le tout tel quel à See-mann. Puis il s’assit dans un coin, ne bougea plus, ne parla plus
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à personne et nous dûmes régler nous-mêmes tant bien que mal les affaires des derniers clients.
– Et où vois-tu donc là l’influence du Château ? demanda K. Jusqu’à présent il ne semble pas qu’il soit encore entré en jeu. Tout ce que tu m’as raconté jusqu’ici peut s’expliquer par une inquiétude irraisonnée des gens, par le plaisir que leur cause le malheur d’autrui et par l’infidélité des amis, – choses qu’on peut trouver partout, – et, du côté de ton père, – c’est du moins ce qu’il me semble, – par une certaine petitesse d’esprit, car ce diplôme qu’était-ce au fond ? L’attestation de ses capaci-tés, mais ne les conservait-il pas ? Si elles le rendaient indispen-sable, tant mieux ; il n’aurait rendu la tâche du capitaine vrai-ment pénible qu’en jetant le diplôme à ses pieds au premier mot. Mais ce qui me semble particulièrement caractéristique c’est que tu ne fais même pas mention d’Amalia ; Amalia, qui était pourtant cause de tout, se tenait sans doute sagement tapie à l’arrière-plan et contemplait le désastre.
– Non, dit Olga, personne n’a de reproche à se faire, nul ne pouvait agir autrement, tout cela c’était l’influence du Château.
– L’influence du Château, répéta Amalia qui venait de ren-trer de la cour sans qu’on l’eût vue, – les parents étaient au lit depuis longtemps. – Qui parle ici du Château ? Vous êtes encore là tous les deux ? Tu voulais repartir immédiatement, K., et il va être bientôt dix heures. Ces histoires t’intéressent-elles donc ? Il y a des gens qui s’en repaissent ; ils s’assoient l’un à côté de l’autre, comme vous êtes assis là, et ils s’invitent réciproque-ment à parler. Mais tu ne m’as pas l’air d’être de ces gens-là.
– Si, dit K., je suis des leurs, mais par contre les gens qui ne s’inquiètent pas de ces histoires et laissent simplement les au-tres s’en inquiéter ne font guère impression sur moi.
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– Soit, dit Amalia, mais l’intérêt des gens est d’origine très diverse, j’ai entendu parler d’un jeune homme qui se préoccu-pait jour et nuit du Château, il ne pensait qu’à cela et négligeait tout le reste ; on craignait pour son intelligence des choses cou-rantes car toute sa pensée demeurait au Château. Mais finale-ment on s’aperçut que ce n’était pas vraiment le Château, mais seulement la fille d’une femme de peine des bureaux qui le pré-occupait ainsi, on la lui donna et tout rentra dans l’ordre.
– Cet homme me plairait, je crois, répondit K.
– Lui, j’en doute, dit Amalia, mais sa femme te plairait peut-être. Enfin, ne vous dérangez pas ; moi, je vais me coucher et je vais être obligée d’éteindre à cause du père et de la mère. Ils s’endorment facilement mais au bout d’une heure ils ont déjà terminé leur vrai sommeil et la moindre lueur les gêne. Bonne nuit.
Et, de fait, la lampe s’éteignit, Amalia devait s’organiser une couchette sur le sol près des parents.
– Quel est donc, demanda K., ce jeune homme dont elle parlait ?
– Je ne sais pas, dit Olga, c’était peut-être Brunswick, bien que l’histoire ne lui ressemble pas, peut-être aussi était-ce un autre. Il n’est pas toujours facile de comprendre Amalia, parce qu’on ignore souvent si elle plaisante ou si elle parle sérieuse-ment. En général c’est sérieusement, mais on dirait que c’est ironique.
– Laisse là, dit K., les interprétations. Comment as-tu fait pour te laisser dominer à ce point par elle ? Était-ce déjà ainsi avant votre grand malheur ? Ou n’est-ce venu qu’ensuite ? Et n’éprouves-tu jamais le désir de te libérer ? Cet esclavage a-t-il quelque motif sérieux ? Elle est plus jeune que toi et devrait
– 258 – donc t’obéir. C’est elle qui, coupable ou non, a amené le malheur sur vous. Et au lieu de recommencer chaque jour à en demander pardon à chacun d’entre vous, elle lève la tête plus haut que tous, ne s’occupe de rien, sauf, par grâce, des parents, ne veut être initiée à rien, comme elle dit, et quand il lui arrive une fois par hasard de vous parler c’est peut-être sérieusement mais on croirait que c’est ironie. Est-ce sa beauté, dont tu parles parfois, qui lui a donné cet empire ? Mais vous vous ressemblez tous et, si elle diffère de vous, c’est en mal ; dès la première fois j’ai été effrayé de ce regard morne et sans amour. Et puis elle a beau être plus jeune on n’en voit rien, elle a cet air sans âge des fem-mes qui ne vieillissent pas mais qui n’ont jamais eu de jeunesse. Tu la vois tous les jours, tu ne remarques pas la dureté de son visage. Aussi, lorsque j’y réfléchis, ne puis-je même pas prendre au sérieux la soudaine passion de Sortini ; peut-être a-t-il voulu simplement la punir, et non l’appeler, par cette lettre.
– Laissons Sortini, dit Olga, avec les Messieurs du Château tout est possible, qu’il s’agisse de la plus belle ou de la plus laide des jeunes filles. Pour le reste tu te trompes complètement au sujet d’Amalia. Je n’ai pas de raison de te gagner à sa cause et si j’essaie quand même de le faire c’est uniquement à cause de toi. Amalia a été cause de notre malheur, c’est certain, mais le père lui-même, qui a été le plus cruellement frappé et n’a jamais été bien maître de lui, surtout à la maison, le père lui-même n’a ja-mais dans les moments les plus cruels le moindre mot de repro-che à l’endroit d’Amalia. Non qu’il approuve son geste ; lui qui était un admirateur de Sortini, il ne pouvait rien y comprendre, il eût volontiers sacrifié tout ce qu’il avait à Sortini, et lui-même, mais non, à vrai dire, dans des circonstances comme celles-là, sachant ou plutôt pressentant la colère de Sortini. Pressentant, car désormais nous ne sûmes plus rien de Sortini ; s’il avait jus-qu’alors vécu dans l’ombre, il vécut désormais dans la nuit ; ce
fut comme s’il n’existait pas 27. J’eusse voulu que tu visses Ama-lia à cette époque ! Nous savions tous qu’il ne viendrait aucune punition au sens étroit du mot. On nous abandonnait seule-
– 259 – ment. Les gens d’ici, comme aussi le Château. Mais tandis qu’on s’apercevait de l’abandon où nous laissaient les gens d’ici, on ne remarquait rien du Château. Nous n’avions jamais observé qu’il n’eût pour nous quelque sollicitude, comment aurions-nous pu remarquer un revirement ? Ce calme était la pire des choses. Les abandons n’étaient rien auprès de lui, car les gens n’avaient pas agi poussés par une conviction, ils n’avaient même peut-être pas d’animosité sérieuse contre nous, leur mépris de maintenant n’existait pas encore, ils n’avaient agi que par peur et ils atten-daient désormais de voir le tour que prendraient les événe-ments. Nous n’avions d’ailleurs pas encore de misère à craindre, tous nos débiteurs nous avaient payés, la liquidation avait été avantageuse ; quand nous manquions de vivres, des parents nous aidaient en secret ; cela leur était facile, c’était le moment de la moisson ; à vrai dire nous n’avions pas de champs et on ne nous laissait travailler nulle part ; pour la première fois de notre vie nous étions presque condamnés à l’oisiveté. Nous restions donc assis ensemble, les fenêtres fermées, dans le brasier de juillet et d’août. Rien ne se passait. Nulle invitation, nulle nou-velle, nulle visite, rien.
– Mais, dit K., si rien ne se passait et si vous n’aviez pas de vrai châtiment à attendre que redoutiez-vous donc ? Quelles
drôles de gens vous faites ! 28
– Comment t’expliquer cela ? dit Olga. Nous ne redoutions rien qui dût venir, nous souffrions déjà du présent, nous étions en plein châtiment. Les gens du village n’attendaient que de nous voir venir à eux, de voir leur père rouvrir boutique ; Ama-lia, qui coupait et cousait à merveille et seulement pour la meil-leure société, retournait chercher des commandes, tous les gens souffraient de ce qu’ils avaient fait ; quand une famille considé-rée se trouve soudain éliminée d’un village tout le monde subit le contrecoup de son malheur ; on ne s’était détaché de nous qu’en croyant obéir à un devoir ; à la place des gens nous n’aurions pas agi autrement. Ils ignoraient d’ailleurs au fond de
– 260 – quoi il s’agissait au juste, on avait entendu seulement parler d’un messager qui était revenu à l’Hôtel des Messieurs la main pleine de lambeaux de papier. Frieda l’avait vu partir, puis re-venir ; elle avait échangé quelques mots avec lui et répandu immédiatement la nouvelle qu’elle avait apprise. Mais ce n’était pas par hostilité à notre égard ; c’était simplement par devoir, un devoir qu’aurait éprouvé toute autre personne dans le même cas. Et maintenant les gens auraient aimé, comme je te l’ai déjà dit, une solution qui arrangeât tout. Si nous nous étions présen-tés aux gens en annonçant que tout était réglé, qu’il n’y avait jamais eu là qu’une méprise aujourd’hui complètement expli-quée, ou encore qu’il y avait bien eu une faute, mais qu’elle était déjà réparée, ou – les gens se seraient contentés de si peu ! – que nous avions réussi à faire étouffer la chose par nos rela-tions, on nous aurait certainement reçus à bras ouverts, on nous eût embrassés, on eût fait une fête, c’est une chose que j’ai déjà vue à différentes occasions. Mais il n’y aurait même pas eu be-soin d’en dire autant ; si nous étions venus tout simplement nous proposer, si nous avions renoué nos anciennes relations sans même souffler mot de l’histoire de la lettre, cela aurait suf-fi, tout le monde aurait renoncé de grand cœur à reparler de cette histoire ; c’était surtout, la peur à part, à cause du côté gê-nant de cette affaire qu’on s’était séparé de nous, pour n’en rien savoir, pour n’en pas parler, n’y point penser, ne pas risquer d’être atteint de façon ou d’autre. Si Frieda l’avait révélée ce n’était pas pour s’en réjouir, mais pour se préserver et préserver les autres, pour attirer l’attention de la commune sur le fait qu’il s’était passé là une chose à laquelle on devait rester le plus étranger qu’on pourrait. Ce n’était pas nous, ce n’était pas notre famille qui étions en jeu, c’était l’affaire seulement, et nous seu-lement à cause de l’affaire à laquelle nous étions mêlés. Si donc, oubliant le passé, nous avions fait le simple geste de venir, et montré par notre attitude que l’affaire ne nous inquiétait plus, quel que pût être le motif de notre paix, et si le public avait ac-quis ainsi la conviction que cette histoire, quelle qu’elle eût été, ne reviendrait pas sur le tapis, tout eût été réglé, nous aurions
– 261 – retrouvé partout la serviabilité de jadis ; même si nous n’avions oublié l’affaire qu’imparfaitement on l’eût compris et on nous eût aidés à l’enterrer complètement. Mais au lieu de cela nous restions au logis. Je ne sais ce que nous attendions, probable-ment la décision d’Amalia ; elle avait pris le matin de la lettre la direction de la famille et elle gardait le gouvernail. Sans éclats, sans ordres, sans prières, uniquement par son silence. Nous, naturellement, nous discutions beaucoup ; ce n’était, du matin au soir, qu’un chuchotement sans arrêt ; parfois le père, pris soudain d’anxiété, m’appelait à lui et je passais la moitié de la nuit au bord de son lit. D’autres fois, Barnabé et moi, nous al-lions nous asseoir l’un à côté de l’autre, sur une marche, et Bar-nabé qui ne comprenait encore que bien peu de chose à tout cela ne cessait de réclamer fiévreusement des explications, toujours les mêmes ; il savait bien que les années insouciantes qui atten-daient les autres garçons de son âge ne viendraient plus jamais pour lui ; nous restions assis là, tous deux, K., comme nous sommes maintenant, et nous oubliions que la nuit venait, nous oubliions que le matin reparaissait. La mère était la plus faible de nous tous, sans doute parce qu’elle n’avait pas souffert seu-lement de la peine générale, mais aussi de celle de chacun, et nous voyions avec effroi paraître en elle des changements qui, comme nous le pressentions, attendaient chacun de nous. Elle avait pour place préférée le coin d’un canapé, – qui est parti de-puis longtemps, il est maintenant dans la grande pièce de Brunswick, – c’était là qu’elle s’asseyait et – on ne savait préci-sément ce que c’était – elle somnolait ou, à en juger d’après le mouvement de ses lèvres, dévidait de longs monologues. Il était si naturel de discuter l’histoire de la lettre ! Nous la retournions sous toutes ses faces, nous en scrutions tous les détails certains, nous passions en revue toutes les possibilités douteuses. Nous rivalisions d’inventions pour trouver une bonne solution ; c’était si naturel et si inévitable ! Mais ce n’était pas bon, nous ne fai-sions que nous enfoncer plus profondément dans l’envoûtement auquel nous aurions dû chercher à échapper. Et à quoi bon tou-tes ces trouvailles, si géniales qu’elles puissent être ! Nulle de
– 262 – nos idées n’était exécutable sans Amalia ; on en restait aux dis-cussions préliminaires, vides de sens car les résultats n’ar-rivaient pas jusqu’à ma sœur, et s’ils y étaient parvenus, ils n’auraient rencontré que mutisme. Enfin, heureusement, je la comprends mieux maintenant. Son fardeau était plus lourd que le nôtre ; on ne peut pas concevoir qu’elle l’ait supporté et qu’elle vive encore parmi nous. La mère portait peut-être la peine de tout le monde, elle la portait parce que cette peine lui est tombée dessus, mais elle ne la porta pas longtemps ; on ne peut plus dire aujourd’hui qu’elle la porte encore, mais à cette époque-là sa raison se trouvait troublée. Amalia, elle, n’avait pas seulement à porter la peine, elle en comprenait la raison, nous n’en voyions que les conséquences, elle en voyait la cause, nous espérions en je ne sais quels petits moyens, elle savait que tout était réglé, nous pouvions chuchoter, elle ne pouvait que se taire, elle était face à face avec la vérité, elle vivait et supportait alors cette vie comme maintenant. Que notre lot, à nous, était meilleur malgré toute notre détresse ! Il fallut cependant quitter la maison. Ce fut Brunswick qui l’occupa, on nous assigna cette bicoque, et nous apportâmes ici en quelques voyages tout notre bien sur une voiture à bras, Barnabé tirait avec moi, le père et Amalia poussaient, la mère, que nous avions amenée la pre-mière, nous reçut assise sur une caisse en se lamentant légère-ment comme toujours. Mais je me rappelle que, même pendant ces voyages pénibles, – qui étaient aussi très humiliants car nous rencontrions souvent des chars de blé chargés de mois-sonneurs qui se taisaient et détournaient les regards en nous voyant, – je me rappelle que Barnabé et moi nous ne pouvions cesser, même pendant ces voyages, de nous entretenir de nos soucis et de nos plans, que nous nous arrêtions souvent pour discourir, et qu’il fallait les « Allons ! Allons ! » du père pour nous rappeler au devoir. Mais il n’était conférence qui tînt, nos discussions ne changèrent rien à notre vie, même après notre déménagement ; nous commençâmes cependant à sentir la pauvreté. Les avances des parents cessèrent, nos ressources touchaient à leur fin, et ce fut justement à cette époque-là que le
– 263 – mépris que tu connais commença à se manifester. On s’aperçut que nous n’avions pas la force de nous tirer de l’histoire de la lettre et on nous en voulut beaucoup ; ce n’était pas qu’on ne comprît pas le tragique de notre destin, bien qu’on ne le connût pas tout entier ; les gens savaient qu’ils n’eussent probablement pas mieux résisté à l’épreuve que nous, mais ils n’en trouvaient que plus nécessaire de couper tout lien avec notre famille ; si nous avions oublié notre malheur on nous aurait portés aux nues, mais comme nous n’y avions pas réussi, on rendait défini-tive notre situation provisoire en nous excluant de partout. On ne parlait plus de nous comme d’êtres humains, on ne pronon-çait plus notre nom de famille, on nous appelait les Barnabé, du nom du plus innocent d’entre nous, notre barque elle-même prit un mauvais renom, et si tu t’examines bien tu t’avoueras que toi aussi tu as cru trouver ce mépris justifié la première fois que tu es entré ; plus tard, quand on a recommencé à venir nous voir, de loin en loin, les gens ont fait la moue à propos de bagatelles, parce que par exemple la petite lampe à huile était pendue là-bas au-dessus de la table. Où l’eût-on pendue sinon là ? Mais les gens trouvaient ce détail insupportable. Et si nous changions la lampe de place, ils continuaient à faire les dégoûtés. Tout ce que nous étions, tout ce que nous avions se heurtait au même mé-pris.
PÈLERINAGES, SOLLICITATIONS.
Et que faisions-nous pendant ce temps ? Le pis que nous pussions faire, une chose pour laquelle nous eussions mérité plus justement le mépris que pour la raison qui nous le valait pratiquement, nous trahissions Amalia, nous désobéissions à son ordre muet ; nous ne pouvions plus vivre ainsi, nous ne pouvions vivre sans aucun semblant d’espoir et nous nous mî-mes, chacun à notre façon, à assaillir ou supplier le Château afin qu’il nous pardonnât. Nous savions bien que nous ne pouvions rien réparer et nous savions aussi que la seule accointance sur laquelle nous pussions fonder quelque espoir, celle de Sortini,