Le cheval de Troie
Chapitre 16
Récit d’Hélène
Agamemnon édifiait une cité, pierre à pierre, dans l’ombre de Troie. Chaque jour, du haut de mon balcon, je regardais les Grecs sur la côte de l’Hellespont. Ils s’affairaient comme des fourmis, roulaient des rochers, empilaient les troncs de grands arbres pour bâtir un mur entre le Simoïs et le Scamandre. Des maisons, des casernements pour les soldats, des silos pour emmagasiner l’épeautre et l’orge poussaient comme des champignons.
Depuis l’arrivée de la flotte grecque, ma vie était devenue plus austère, bien qu’elle n’eût jamais été ce dont j’avais rêvé avant de vivre à Troie. Pourquoi ne peut-on pas deviner l’avenir ? Mais Pâris était tout pour moi. En dehors de lui, rien n’existait, absolument rien.
À Amyclées j’avais été la reine. Les Lacédémoniens attendaient de moi, la fille de Tyndare, que je leur serve d’intermédiaire avec les dieux. J’avais de l’importance à leurs yeux. On me respectait, on m’adorait. En songeant au passé, je me rendis compte que, là-bas, ma vie était bien remplie avec la chasse, le sport, les fêtes, la Cour et toutes sortes de distractions. Pourtant, me semblait-il, le temps me pesait déjà, mais à l’époque j’ignorais ce qu’était véritablement l’ennui.
J’appris ce que c’était dès que je vins à Troie. Ici, je ne suis pas la reine. Ici, je n’ai nulle importance. Je suis la femme d’un fils de roi, je suis une étrangère haïe, enfermée dans un carcan de règles et d’obligations auquel je ne peux me soustraire. Et il n’y a rien à faire, nulle part où aller ! Il ne m’est plus possible, d’un simple geste, d’ordonner qu’on m’amène un char et de me rendre à la campagne ou de regarder des hommes jouer, des soldats faire l’exercice. Je suis prisonnière de la citadelle. J’ai essayé de m’aventurer dans la cité, et alors tout le monde m’a traitée de sale petite grue. Ne savais-je donc pas que des hommes qui rôdent auprès des tavernes, en voyant mes seins nus, me violeraient ?
Mes appartements et les salles dans lesquelles se réunissaient les femmes des nobles étaient les limites de mon univers. Quant à Pâris, mon merveilleux Pâris, c’est bien un homme. Il n’en fait qu’à sa tête. Je lui sers pour l’amour. Et l’amour ne dure qu’un moment lorsque les amants n’ont plus rien à découvrir l’un de l’autre.
Après la venue des Grecs, ma vie se fit plus insupportable encore. On me considéra comme un oiseau de mauvais augure et on me rendit responsable de l’arrivée d’Agamemnon. D’abord j’essayai de convaincre la noblesse troyenne : Agamemnon ne ferait jamais la guerre pour une femme, fût-elle sa belle-sœur. Il avait envisagé la conquête de Troie depuis le jour où j’avais été accordée à Ménélas. Personne ne voulut m’écouter. C’était ma faute si les Grecs étaient sur la côte de l’Hellespont, si une cité grecque se bâtissait derrière le mur entre le Simoïs et le Scamandre. Tout était ma faute !
Priam était fort inquiet, le pauvre ! Il envoyait continuellement des messagers à la tour de guet ouest pour savoir où en étaient les Grecs. Tant que ceux-ci ne manifestèrent pas leur intention de rester, il rit. Quand ses alliés lui promirent de l’aider, il s’en réjouit. Mais quand le mur de défense commença à s’élever, sa mine s’allongea et ses épaules s’affaissèrent.
Je l’aimais bien, même s’il lui manquait la force et l’énergie d’un roi grec. En Grèce, il fallait se battre pour garder ce qui vous appartenait. Les ancêtres de Priam, eux, régnaient depuis une éternité. Son peuple l’aimait bien plus que les peuples grecs n’avaient jamais aimé leurs rois. Étant sûr de rester sur le trône, il accomplissait ses obligations royales avec moins de sérieux. La parole des dieux ne lui importait pas autant.
Le vieil Anténor, beau-frère du roi, ne manquait pas une occasion de me critiquer. Je le détestais plus que Priam ne le haïssait, ce qui n’est pas peu dire. Toutes les fois qu’il fixait sur moi ses yeux chassieux, j’y lisais l’hostilité. Quand il ouvrait la bouche, c’était pour m’accabler de reproches. Pourquoi refuser de me couvrir les seins ? Pourquoi battre mon esclave ? Pourquoi ne savais-je pas tisser et broder, comme toutes les femmes ? Pourquoi avais-je la permission d’assister aux conseils ? Pourquoi donnais-je mon opinion, alors que les femmes ne pouvaient en avoir ?
Quand le mur sur l’Hellespont fut terminé, Priam perdit patience.
— Tais-toi donc, vieux nigaud ! hurla-t-il. Agamemnon n’est pas venu ici pour récupérer Hélène. C’est Troie et l’Asie Mineure qu’il veut ! Il veut implanter des colonies grecques sur nos terres, il veut remplir ses coffres de nos trésors, il veut faire entrer ses navires dans le Pont-Euxin. La femme de mon fils lui sert de prétexte. La rendre serait jouer le jeu d’Agamemnon. Je ne veux plus jamais t’entendre parler d’Hélène ! C’est compris ?
Anténor baissa les yeux et fit une ironique courbette.
Les États d’Asie Mineure commencèrent à envoyer à Troie leurs ambassadeurs. Ils étaient nombreux au conseil suivant auquel j’assistai. Je ne me rappelle pas tous les noms, des noms comme Paphlagonie, Cilicie, Phrygie. Priam réserva son meilleur accueil à l’envoyé de Lycie. Il s’appelait Glaucos et régnait sur la Lycie avec son cousin germain, Sarpédon. Pâris me chuchota dans le creux de l’oreille que Glaucos et Sarpédon étaient inséparables car ils étaient amants. Ce qui est fort stupide de la part de rois.
— Sois certain, Glaucos, que la Lycie recevra une grande part du butin quand nous aurons chassé les Grecs de nos côtes, affirma Priam, les yeux humides.
— Oncle Priam, répondit Glaucos en souriant, ce qui préoccupe la Lycie ce n’est point sa part de butin. Le roi Sarpédon et moi n’avons qu’un seul but : écraser les Grecs. La liberté de notre commerce est vitale, car nous occupons le sud de cette côte. Le commerce passe par nous en direction du nord et en direction du sud vers Rhodes, Chypre, la Syrie et l’Égypte. La Lycie est une charnière. Nous devons nous unir par nécessité, non par cupidité. Sois assuré de notre aide et de nos troupes au printemps. Vingt mille hommes équipés, avec leur ravitaillement.
— Je te remercie du fond du cœur, ainsi que Sarpédon, très cher neveu, dit Priam, le visage ruisselant de larmes.
Parmi les autres rois, certains se montrèrent généreux, d’autres marchandèrent pour obtenir argent ou privilèges. Priam promit à chacun ce qu’il voulait. Ainsi grandit le nombre de ceux qui apporteraient leur concours à Troie. Priam pourrait rassembler deux cent mille hommes sur les plaines au printemps de l’année prochaine, quand la neige aurait fondu et que les crocus commenceraient à apparaître. Si mon ancien beau-frère n’avait pas de renfort ou de ruse en réserve, il serait vaincu. Pourquoi donc continuer à me tracasser ? Parce que je connaissais mon peuple. Je connaissais les conseillers d’Agamemnon et j’avais vécu assez longtemps à Troie pour savoir que Priam n’avait personne à ses côtés pour égaler Nestor, Palamède et Ulysse.
Oh, comme les conseils étaient ennuyeux ! Personne n’avait le droit de s’asseoir à part le roi, et surtout pas une femme. Un jour, tandis qu’un Paphlagonien discourait dans un dialecte que je ne comprenais pas, je promenai mon regard sur l’assemblée jusqu’à ce qu’il se posât sur un homme qui venait d’entrer au fond. Il était beau ! Très beau !
Il se fraya aisément un chemin parmi la foule, car il était plus grand que tous les autres, à l’exception d’Hector, qui se tenait comme d’habitude à côté du trône. Le nouveau venu avait le port altier d’un roi. Il me rappelait Diomède : même élégance dans la démarche, même air guerrier. Il avait des cheveux bruns, des yeux noirs et des vêtements somptueux. Au pied de l’estrade royale, il fit une brève révérence, comme s’il répugnait à reconnaître la supériorité de Priam.
— Énée ! s’exclama Priam d’une voix caverneuse. Cela fait des jours que je t’envoie chercher.
— Me voilà, seigneur.
— As-tu vu les Grecs ?
— Pas encore, seigneur. Je suis passé par la porte de Dardanie.
Il insista particulièrement sur le nom. Énée était l’héritier du trône de Dardanie. Son père, le roi Anchise, régnait sur le sud du pays, dont la capitale était Lyrnessos. Priam parlait toujours avec mépris de la Dardanie, d’Anchise et d’Énée. Sans doute, à Troie, les considérait-on comme des parvenus, bien que Pâris m’eût précisé qu’Anchise était cousin germain de Priam et que Dardanos avait fondé la dynastie royale de Troie et celle de Lyrnessos.
— Je te suggère d’aller jeter un coup d’œil du haut du balcon, dit Priam d’un ton sarcastique.
— Comme tu le désires, seigneur.
Énée s’éloigna puis revint en haussant les épaules.
— J’ai l’impression qu’ils ont l’intention de rester là, déclara-t-il.
— Voilà une remarque perspicace, ironisa Priam.
— Pourquoi m’as-tu fait venir ?
— N’est-ce pas évident ? Une fois qu’Agamemnon aura mis la main sur Troie, ce sera le tour de la Dardanie et de Lyrnessos. Il me faut tes soldats pour m’aider à écraser les Grecs, au printemps prochain.
— Aucun différend n’oppose la Grèce à la Dardanie. Les Grecs n’ont nul besoin de prétexte, ils veulent des terres du bronze, de l’or !
— Seigneur, vu le formidable déploiement des forces alliées ici aujourd’hui, je ne vois pas pourquoi mes soldats te seraient nécessaires. Quand ils te seront indispensables, je viendrai avec une armée, mais pas au printemps.
Priam frappa le sol de son sceptre d’ivoire. L’émeraude qui le surmontait étincela de tous ses feux.
— J’ai besoin de tes hommes, maintenant !
— Je ne puis m’engager sans l’accord de mon père, seigneur, et je ne l’ai pas.
À court d’arguments, Priam détourna la tête. Dès que nous fûmes seuls, intriguée par cette discussion, j’interrogeai Pâris.
— Qu’y a-t-il donc entre ton père et le prince Énée ?
— Ils sont rivaux.
— Rivaux ?
— Selon un oracle, Énée régnera un jour sur Troie. Mon père redoute cette prophétie. Énée la connaît aussi et s’attend toujours à être traité en héritier. Mais si on considère que mon père a cinquante fils, Énée est vraiment ridicule. L’oracle fait sûrement allusion à un autre Énée.
— Il a l’air si viril, répliquai-je, songeuse. Il est fort séduisant…
— N’oublie jamais qui est ton époux, Hélène. Ne t’approche pas d’Énée.
L’amour s’éteignait entre nous. Comment était-ce possible, alors que tout avait commencé de façon si flamboyante ? J’eus tôt fait de m’apercevoir que, malgré sa passion pour moi, Pâris ne pouvait s’empêcher de courir les femmes, ni d’aller folâtrer en été sur le mont Ida. Entre mon arrivée à Troie et la venue des Grecs, il avait disparu durant six lunes. À son retour, il ne s’était même pas excusé et avait refusé de comprendre combien j’avais souffert.
Certaines dames de la Cour faisaient tout pour me rendre la vie insupportable. La reine Hécube me haïssait. Selon elle, j’avais causé la perte de son cher Pâris. La femme d’Hector, Andromaque, me détestait parce que j’avais usurpé son titre de plus belle femme du royaume et parce qu’elle redoutait que son époux ne succombât à mes charmes. Comme s’il m’intéressait ! Il se prenait tellement au sérieux que j’eus tôt fait de le cataloguer comme le plus ennuyeux de la Cour.
La jeune princesse Cassandre me terrifiait. Elle arpentait les salles et les couloirs, échevelée, le regard dément, le visage ravagé. Chaque fois qu’elle m’apercevait elle déversait sur moi un torrent d’insultes et de paroles sans queue ni tête. J’étais un démon, j’étais une chienne, je semais le désordre. J’étais l’alliée de la Dardanie. J’étais complice d’Agamemnon. Je causerai la perte de Troie. Et ainsi de suite. Elle me troublait profondément. Hécube et Andromaque l’encourageaient à me guetter. Elles espéraient naturellement ne plus me voir sortir de ma chambre. Mais Hélène a du caractère ! Au lieu de me retirer dans mes appartements, je pris l’habitude de rejoindre Hécube, Andromaque et les autres dames de la noblesse dans leur salle de repos pour les irriter en me caressant les seins (ils sont vraiment splendides) sous leurs regards scandalisés (aucune d’entre elles n’aurait osé dénuder ses mamelles ballantes). Un matin mémorable, j’ai tellement fait enrager Andromaque qu’elle s’est jetée sur moi comme une tigresse, pour découvrir qu’Hélène s’était entraînée à la lutte dans sa jeunesse et était plus que de taille à lutter avec une dame bien élevée. Je lui ai fait un croc-en-jambe et lui ai poché un œil. Puis, j’ai partout chuchoté que c’était là l’œuvre d’Hector.
Au début de l’hiver, une rumeur se répandit : les Grecs avaient quitté la plage et organisaient des raids, le long de la côte d’Asie Mineure, contre des cités éloignées les unes des autres. Des détachements puissamment armés, envoyés pour examiner la situation sur la plage, constatèrent que les Grecs étaient toujours présents et prêts à se battre. Cependant, un à un, les alliés de Priam l’informèrent qu’ils ne pourraient pas honorer leurs engagements pour le printemps. Leurs propres territoires étaient menacés. En Cilicie, Tarse fut incendiée, ses habitants tués ou vendus comme esclaves, le grain volé et chargé sur des navires grecs, le bétail égorgé, les sanctuaires dépouillés de leurs trésors, le palais du roi Éétion pillé. Puis ce fut le tour de la Mysie. Lesbos lui envoya du secours et fut attaquée. Thermi fut rasée. Les Lesbiens se demandèrent s’il n’était pas plus diplomatique de rappeler que leurs ancêtres étaient à moitié grecs et de prendre parti pour Agamemnon. Puis, quand Priène et Milet tombèrent, la panique se généralisa. Même Sarpédon et Glaucos durent rester chez eux en Lycie.
La nouvelle de chaque attaque nous était communiquée de façon fort originale. Un héraut grec se postait devant la porte Scée et informait le capitaine de la tour de guet ouest, le chargeant d’en aviser Priam. Il précisait le nom de la cité mise à sac, le nombre d’habitants tués, de femmes et d’enfants vendus comme esclaves, ainsi que le montant du butin. Et il terminait toujours le message pal ces mots :
— Dis à Priam, roi de Troie, qu’Achille, fils de Pélée, m’envoie !
Les Troyens redoutaient à présent le nom d’Achille. Au printemps, Priam dut supporter la présence grecque en silence. Aucune force alliée ne vint renforcer son armée, aucun argent pour payer des mercenaires hittites, assyriens ou babyloniens. Maintenant c’étaient les Grecs qui collectaient les droits de péage pour l’Hellespont.
À mesure que le temps passait, on craignait de plus en plus Achille. Seul Hector ne manifestait aucune frayeur, et voulait à tout prix le rencontrer. Cela devint une telle obsession qu’il priait les dieux de lui accorder l’occasion de tuer Achille. À l’automne de la seconde année, Hector perdit patience et supplia son père de le laisser sortir de Troie avec l’armée qu’il commandait.
— Non, Hector, non ! s’écria Priam, qui écarquillait les yeux comme si son héritier eût perdu la raison.
— Seigneur, les Grecs n’ont laissé sur la plage que la moitié de leurs troupes ! Nous pourrions les vaincre ! Alors l’armée d’Achille devra revenir à Troie. Et nous le battrons !
— Ou nous serons battus.
— Seigneur, nous sommes plus nombreux qu’eux.
— Je ne le pense pas.
— Alors, permets-moi de rejoindre Énée à Lyrnessos. Avec les Dardaniens nous serions supérieurs en nombre.
— Énée ne veut pas se mêler de nos affaires.
— Énée m’écoutera, père.
— J’autoriserais, moi, mon fils héritier à quémander auprès des Dardaniens ? Es-tu devenu fou, Hector ? Je préférerais mourir plutôt que te voir ramper devant Énée.
À ce moment j’aperçus Énée. Il venait d’entrer dans la salle du trône, mais il avait entendu les dernières paroles. Avant que quelqu’un d’important – moi je ne l’étais pas – le remarquât, il tourna les talons et s’en alla.
— Seigneur, reprit Hector désespéré, nous ne pourrons rester toujours derrière nos murailles. Les Grecs sont décidés à réduire nos alliés à néant ! Nos richesses diminuent parce que nous n’avons plus de revenus et notre ravitaillement coûte de plus en plus cher. Si tu ne veux pas que je sorte avec toute l’armée, laisse-moi au moins organiser des raids pour attaquer les Grecs à l’improviste et faire cesser leurs insolentes expéditions.
-- Bon, soupira Priam après avoir réfléchi longuement, si tu parviens à me convaincre que ton plan n’est pas imprudent, tu pourras l’appliquer.
— Nous ne te décevrons pas, seigneur, affirma Hector dont le visage s’était illuminé.
— J’espère que non, répondit Priam d’un air las. Quelqu’un dans la salle éclata de rire. Je me retournai, surprise. Je croyais Pâris à nouveau parti, mais c’est lui qui riait. Le visage d’Hector s’assombrit, il descendit de l’estrade et se fraya un passage à travers la foule.
— Qu’y a-t-il de si drôle, Pâris ?
Mon mari se calma et passa un bras autour des épaules d’Hector.
-- Toi, Hector, toi ! Tu fais tant histoires pour aller t’engager dans des échauffourées, alors que tu as chez toi une si jolie femme ! Comment donc peux-tu préférer la guerre aux femmes ?
— Parce que je suis un homme, moi, et non une larve.
J’étais pétrifiée. Mon mari n’était pas seulement un sot, c’était aussi un lâche. Quelle humiliation ! Je sortis.
J’avais renoncé à mon trône, à ma liberté, à mes enfants, pour vivre avec un sot qui se révélait à présent être aussi un lâche. Il me faudrait mettre en quelque sorte dans le même panier Ménélas, mes enfants et Pâris. Y avait-il pire destin pour une femme que de savoir que nul dans sa vie n’était digne d’elle ?
J’allai respirer un peu d’air frais dans la cour où je fis les cent pas. Puis, me retournant brusquement, je me cognai contre un homme qui venait de la direction opposée. Nous mîmes les mains en avant par réflexe et il me tint un moment à distance, me dévisageant avec curiosité.
-- Tu dois être Hélène.
– Et tu dois être Énée.
-- Oui.
-- Tu ne viens pas souvent à Troie, dis-je en le dévorant des yeux.
--Connais-tu une raison pour laquelle je devrais venir ?
-- Non, répondis-je en souriant.
— J’aime ton sourire, mais tu es en colère. Pourquoi ?
— Ça ne te regarde pas.
— Tu t’es querellée avec Pâris, n’est-ce pas ?
— Pas du tout. Se disputer avec Pâris est aussi difficile que de prendre du vif argent.
— C’est vrai.
Là-dessus il me caressa le sein gauche.
— Les seins nus sont une mode intéressante, Hélène, mais cela excite les hommes.
Je baissai les paupières et fis la moue.
— Je suis heureuse de l’apprendre, murmurai-je.
Attendant un baiser, je me penchai vers lui, les yeux toujours fermés, mais il était parti quand je les rouvris.
Plus question de m’ennuyer. J’allai à l’assemblée suivante, avec la ferme intention de séduire Énée. Il n’était pas là. Je demandai à Hector en passant ce qu’était devenu son cousin de Dardanie. Il me répondit qu’Énée avait sellé ses chevaux pendant la nuit et était rentré chez lui.
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