Le cheval de Troie

Colleen McCullough · Chapitre 22 sur 36

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Le cheval de Troie

Chapitre 21

 

 

Récit d’Agamemnon

 

L’armée avait depuis longtemps reçu des instructions pour la bataille, mais Priam demeurait derrière ses murs. Les Troyens cessèrent même de nous harceler de leurs raids. L’incertitude et l’inaction agaçaient mes troupes. N’ayant rien à discuter, je ne réunis aucun conseil jusqu’à ce qu’Ulysse apparût.

— Seigneur, voudrais-tu convoquer un conseil pour midi, aujourd’hui ? suggéra-t-il.

— Pourquoi ?

— Ne veux-tu pas savoir quelle ruse pourrait persuader Priam de quitter enfin sa cité ?

— Que concoctes-tu cette fois, Ulysse ?

— Seigneur, comment peux-tu me demander de te révéler mes secrets dès maintenant ?

— Très bien. Alors conseil à midi.

— Puis-je solliciter une dernière faveur, grand roi ?

— Laquelle ? dis-je avec prudence.

Il avait le sourire irrésistible dont il usait pour obtenir ce qu’il voulait. Je me sentis fléchir ; je ne pouvais rien faire d’autre quand Ulysse souriait ainsi.

— Un conseil restreint. Seulement certains hommes, précisa Ulysse.

— C’est ton conseil. Donne-moi leurs noms.

— Nestor, Idoménée, Ménélas, Diomède et Achille.

— Pas Calchas ?

— Surtout pas Calchas.

— J’aimerais savoir pourquoi tu le détestes tant, Ulysse. Si c’était un traître, à présent nous le saurions, c’est certain. Pourtant tu tiens absolument à l’exclure de tous les conseils importants. Il aurait eu d’innombrables occasions de livrer nos secrets aux Troyens, mais il ne l’a jamais fait.

— Il ignore certains de nos secrets. Tout comme toi, Agamemnon d’ailleurs. Je crois qu’il attend le secret qui vaudra la peine d’être livré à ceux qu’il a toujours chéris en secret.

— Très bien alors, pas de Calchas, fis-je, me mordillant les lèvres de dépit.

-- Et pas un mot de notre réunion, à personne. De plus, je veux qu’on cloue des planches en travers des portes et des fenêtres et que des gardes soient postés à l’extérieur.

— Ulysse ! N’exagères-tu pas un peu ?

— Je détesterais faire passer Calchas pour un imbécile, seigneur, alors il faudra bien que tout cela prenne fin durant la dixième année, répondit-il avec un sourire malicieux.

Les quelques hommes dont Ulysse avait proposé le nom arrivèrent en s’attendant à un conseil général et s’étonnèrent quand ils virent qu’ils étaient les seuls conviés.

— Pourquoi pas Mérione ? s’enquit Idoménée d’un ton grincheux.

— Et pourquoi pas Ajax ? intervint Achille.

Je m’éclaircis la voix tandis qu’ils s’installaient.

— Ulysse m’a demandé de vous réunir tous les cinq, ainsi que lui et moi. Le bruit que vous entendez est celui que font les gardes en condamnant les issues de cette pièce avec des planches. Ceci vous prouve mieux que je ne saurais le faire à quel point cette affaire est confidentielle. Chacun de vous doit s’engager par un serment à ne pas répéter à l’extérieur de ces murs ce qui s’y dira très bientôt.

Un par un, ils s’agenouillèrent et prêtèrent serment.

Ulysse commença à voix basse. C’était une de ses astuces. Il parlait si doucement qu’il fallait prêter l’oreille pour l’entendre. À mesure qu’il exposait ses idées, il élevait la voix et, à la fin, il aurait pu couvrir le son d’un tambour.

— Avant que je ne vous indique la vraie raison de ce conseil restreint, murmura-t-il, il est nécessaire de préciser à certains d’entre vous à quoi sert ma prison.

Ma surprise et ma colère grandissaient à mesure qu’Ulysse nous expliquait ce que Nestor et Diomède, eux, savaient depuis longtemps. Pourquoi ne nous était-il pas venu à l’idée d’enquêter sur ce qui se passait là-bas ? Peut-être parce que cela nous arrangeait de ne pas chercher à en savoir davantage. Ulysse nous avait débarrassés des hommes qui nous posaient le plus de problèmes, mais pas en leur infligeant des peines de prison, je l’apprenais maintenant. Ils étaient devenus ses espions.

— Eh bien ! dis-je quand il eut fini, au moins savons-nous à présent comment tu peux prédire avec tant de précision ce que va faire Troie ! Mais pourquoi avoir gardé le secret ? Je suis le roi des rois, Ulysse ! J’avais le droit de savoir depuis le début !

— Pas tant que tu soutenais Calchas, rétorqua Ulysse.

— Je le soutiens toujours.

— Plus comme avant.

— Soit, soit… Mais continue, Ulysse. Qu’est-ce que tes espions ont à voir avec cette réunion ?

— Ils ne sont pas restés aussi inactifs que notre armée. Les rumeurs vous auront appris pourquoi Priam n’a fait aucune tentative pour sortir de Troie. Il n’aurait pas reçu les renforts qu’il attendait ? Il aurait moins de soldats que nous ? Ce n’est pas vrai. Il dispose de soixante-quinze mille hommes et ce chiffre n’inclut même pas ses dix mille chars. Quand arriveront Penthésilée, reine des Amazones et Memnon, roi des Hittites, il nous surpassera en nombre. En plus de cela, il s’imagine que nous aurons de la chance si nous parvenons à réunir quarante mille hommes sur le champ de bataille. C’est faux, mais mes informations, elles, sont exactes. J’ai des hommes auxquels Priam et Hector se confient.

Mais avant de continuer, je dois vous parler de Priam. C’est un homme extrêmement âgé, fort enclin aux doutes, hésitations, craintes et préjugés des vieillards. En bref, ce n’est pas Nestor. Cependant, il gouverne Troie avec plus de poigne que ne le fait aucun roi grec. Pas même son héritier, Hector, n’oserait lui dire que faire. Agamemnon convoque des conseils. Priam convoque des assemblées. Agamemnon écoute ce que nous avons à dire et en tient compte. Priam n’écoute que lui-même et ceux qui pensent comme lui.

Nous devons nous montrer plus malins que cet homme, le manipuler à son insu. Hector se lamente du haut des remparts et compte ses hommes en nous voyant ainsi sur la rive de l’Hellespont, comme un fruit mûr prêt à être cueilli. Énée s’irrite et s’impatiente. Anténor seul reste impassible. Il est le modèle de Priam, qui par conséquent ne fait rien.

Pourquoi Priam refuse-t-il de s’engager, alors même qu’il a toutes les chances de nous chasser de la Troade, dès à présent ? Attend-il réellement Memnon et Penthésilée ?

— Oui, sans nul doute, répondit Nestor en acquiesçant d’un signe de tête. En tant que vieillard, c’est ce qu’il se doit de faire.

Ulysse respira, sa voix devenait plus forte.

— Il faut absolument l’empêcher d’attendre ! Il faut le faire sortir de la cité par la ruse, avant qu’il ne perde des hommes par milliers. Or, Penthésilée et Memnon arriveront avant que l’hiver ne ferme les cols. Dans deux lunes au plus tard, ils seront là avec leurs troupes. Les Amazones sont à cheval. Avec elles, la cavalerie troyenne s’élèvera à plus de vingt mille combattants.

— Ulysse, j’étais loin d’en avoir idée ! Pourquoi ne pas m’en avoir informé plus tôt ?

— Je viens de l’apprendre, grand roi.

— Continue.

— Est-ce que Priam attend par simple prudence ? Non, il y a forcément une autre raison. Nous savons que sans la présence d’Achille et des Myrmidons, Priam permettrait dès à présent à Hector de tenter une sortie ; il les craint davantage encore que toutes nos troupes réunies, à cause de certains oracles prédisant qu’Achille causera la chute de l’élite troyenne. Les Troyens sont par ailleurs convaincus que les Myrmidons sont imbattables, que Zeus les a fait naître d’une armée de fourmis afin de doter Pélée des meilleurs soldats du monde. La superstition et la crédulité de tout homme s’allient en Priam à une crainte sacrée. C’est donc un bouc émissaire qu’attend le roi, pour l’opposer à Achille et à ses Myrmidons.

— Sera-ce Penthésilée ou Memnon ? demanda Achille.

— Penthésilée, sans le moindre doute. Les amazones sont entourées de mystère, auréolées d’une magie propre aux femmes. Même si Apollon garantissait la victoire aux Troyens, Priam ne saurait permettre à Hector d’affronter Achille, tant les oracles l’ont terrifié.

— Tout ceci n’est que trop vrai, soupira Nestor.

Diomède, qui bien sûr était au courant, souriait. Je regardai Achille dans les yeux. Ulysse nous observait. Il frappa soudain le sol avec le bâton, si fort que nous sursautâmes tous. Il reprit ensuite la parole d’une voix tonitruante.

— Il faut provoquer une querelle !

Nous étions muets de stupéfaction.

— Les Troyens eux aussi pratiquent l’espionnage, continua Ulysse. En fait, les espions troyens présents dans notre camp m’ont été aussi utiles que ceux que j’ai placés à l’intérieur de Troie. Je connais chacun d’entre eux et leur fournis les informations à transmettre à Polydamas, le Troyen qui les a recrutés. Inutile de préciser qu’ils ne lui rapportent que ce que je veux bien leur dire, le nombre dérisoire de nos soldats, par exemple. Mais depuis quelques lunes, je les encourage également à y ajouter un ragot de mon cru.

— Un ragot ? s’étonna Achille en fronçant les sourcils.

— Oui, tout le monde aime colporter des ragots.

— Et pourrions-nous savoir lequel ? demandai-je.

— J’ai fait courir le bruit que toi et Achille nourrissez l’un pour l’autre une haine implacable.

— Une haine implacable… répétai-je lentement.

— C’est exact, dit Ulysse, l’air fort satisfait. Les simples soldats cancanent toujours sur leurs supérieurs, et ils n’ignorent pas que déjà, par le passé, des différends vous ont opposés. J’ai donc répandu la rumeur que les choses s’envenimaient rapidement entre vous.

Achille, livide, se leva.

— Je n’aime pas ce ragot, homme d’Ithaque ! s’exclama-t-il.

— J’en étais sûr, Achille. Mais rassieds-toi, écoute donc la suite ! Cela s’est passé à la fin de l’automne, quand à Andramyttios on a partagé le butin de Lyrnessos. Comme il est triste de voir de grands hommes se quereller ainsi à propos d’une femme…

Je serrai furieusement les deux bras de mon siège. Achille avait un regard noir.

— Bien sûr, poursuivit Ulysse, il était inévitable qu’un tel ressentiment provoquât une crise. Et nul ne sera surpris par une nouvelle dispute.

— Et pourquoi nous disputerions-nous ? fis-je. Pourquoi donc ?

— Patience, Agamemnon, patience ! Permets tout d’abord que je m’attarde sur les événements d’Andramyttios. La deuxième année t’a fait cadeau d’une prise spéciale, en témoignage de son respect : Chryséis, fille du grand prêtre d’Apollon de Lyrnessos. Il a revêtu une armure et pris une épée. Il est mort en combattant. Mais à présent, Calchas nous prédit le pire si nous ne la mettons pas sous la garde des prêtres d’Apollon, à Troie. Nous risquons la colère du dieu si Chryséis ne leur est pas rendue.

— Ce que tu dis est vrai, Ulysse, répondis-je. J’ai cependant grand peine à concevoir ce qu’Apollon pourrait bien nous faire, il est d’ores et déjà du côté des Troyens. Chryséis me plaît, aussi n’ai-je aucune intention de la rendre.

— Je n’ai pu que remarquer, me rétorqua Ulysse, que ton refus contrarie énormément Calchas. Je suis certain qu’il va à nouveau plaider pour que la fille soit renvoyée à Troie. Pour l’aider à t’en convaincre, je suggère qu’un début de peste ravage le camp. Je connais d’ailleurs une plante qui rend malade pendant huit jours, après quoi on se remet complètement. Une fois la peste déclarée, Calchas ne manquera pas d’insister pour que tu renonces à Chryséis, seigneur Agamemnon. Et, confronté à la violence de la colère du dieu, tu ne pourras qu’accepter.

— À quoi cela nous mènera-t-il, à la fin ? intervint Ménélas, exaspéré.

— Prends patience, Ménélas, répondit Ulysse avant de s’adresser à moi une fois encore. Seigneur, tu n’es pas un roi de pacotille à qui l’on pourrait ôter une prise qu’il a reçue en toute justice. Tu es le roi des rois. Il va te falloir une compensation. Tu feras donc la proposition suivante : la deuxième armée t’ayant fait présent de la fille, c’est donc à elle de la remplacer. D’autre part, Achille s’est d’autorité attribué une deuxième fille provenant du même butin : Briséis. Tous les rois, ainsi que deux cents officiers supérieurs, ont été témoins de ton grand désir de l’avoir à la place de Chryséis, et de ta frustration. À présent, l’armée tout entière est au courant. On sait par ailleurs qu’Achille s’est épris de Briséis et ne supporterait pas de s’en séparer. Cela se lit sur le triste visage de Patrocle.

— Ulysse, tu t’aventures en terrain glissant, dis-je avant qu’Achille ait pu répliquer.

— Toi et Achille, poursuivit Ulysse sans paraître m’avoir entendu, allez vous quereller à propos d’une femme. Après tout, ces disputes sont habituelles et ont causé la mort de bien des hommes. Hélène est un exemple de ce que j’avance, roi Ménélas.

— Ne fais pas trop de conjectures, grogna mon frère.

Ulysse cligna des yeux. Une fois qu’il était lancé sur un sujet, personne ne pouvait l’arrêter.

— Je me propose donc de servir des présages de mon invention à Calchas et je m’évertuerai également à répandre la peste. Je le promets, Podalire et Machaon eux-mêmes seront bernés ! La terreur régnera dans le camp, dès le début de l’épidémie. Quand on viendra t’informer de sa gravité, Agamemnon, tu te rendras auprès de Calchas pour lui demander quel dieu est en colère, et pourquoi. Il ne pourra qu’être ravi. Il appréciera encore plus que tu le pries de faire ses prédictions en public. Devant les officiers supérieurs, il te demandera d’envoyer Chryséis à Troie. Il te faudra alors accepter cet ultimatum divin, mais nul ne saurait être surpris de ta colère, si Achille se moque de toi. Ce qu’il fera.

Naturellement, tu exigeras qu’il te remette Briséis. Tu t’adresseras alors aux officiers présents : ta part de butin t’a été enlevée, Achille doit donc te donner la sienne. Achille refusera, mais il sera dans la même situation que toi lorsque Calchas t’a réclamé Chryséis. Il sera forcé de te donner Briséis sur-le-champ. Mais il te rappellera ensuite que ni lui ni son père n’ont prêté le serment de l’étalon. Et il annoncera, en public, qu’il se retire de la guerre avec les Myrmidons. Grâce à un espion troyen que je connais, tout Troie sera au courant de la querelle le jour même ! termina Ulysse en éclatant de rire.

Nous restâmes immobiles, comme pétrifiés par le regard de la Méduse. Je fixai mon attention sur Achille, désireux de connaître sa réaction. À ma grande surprise, il n’était pas en colère mais admiratif.

— Quel genre d’homme es-tu donc, Ulysse, pour imaginer une telle chose ? C’est un plan fabuleux, stupéfiant ! Admets cependant qu’Agamemnon et moi n’y paraîtrons guère à notre avantage. Nous allons nous couvrir de ridicule, et serons la risée de tous les soldats. Mais je t’avertis, Ulysse, dussé-je en mourir, jamais je ne renoncerai à Briséis.

— Tu ne renonceras à rien, Achille, promit Nestor en toussotant. On me confiera les deux jeunes femmes et je veillerai sur elles en attendant que les choses se passent comme le prévoit Ulysse. On les cachera en un lieu inconnu de tous, et surtout de Calchas.

Mais Achille hésitait encore.

— C’est une proposition fort honnête, Nestor, et je te fais confiance. Mais tu dois sûrement comprendre pourquoi je n’aime pas ce plan. Que se passera-t-il si nous parvenons à tromper Priam ? Sans les Myrmidons pour protéger notre avant-garde, nous subirons de fortes pertes, or nous ne pouvons nous le permettre. Je n’exagère pas. Je ne puis aimer un plan qui met en danger un si grand nombre de vies. Et Hector ? Je me suis juré de le tuer. Si par hasard il mourait quand je ne suis pas sur le champ de bataille ? Et combien de temps suis-je censé rester à l’écart ?

— Certes, repartit Ulysse, nous perdrons des hommes, ce qui ne serait pas le cas si les Myrmidons étaient présents. Mais les Grecs ne sont pas de si mauvais soldats. Je suis sûr que nous serons en mesure de faire face. Pour l’instant, je ne puis te dire combien de temps tu devras t’éloigner. Ce qui importe avant tout, c’est de faire sortir Priam de la cité, car qu’arrivera-t-il si cette guerre s’éternise ? Si nos hommes vieillissent sans jamais revoir leur foyer ? Ou si Priam sort quand Penthésilée et Memnon seront là ? Alors, qu’il y ait ou non les Myrmidons, nous serons mis en pièces. Quant à Hector, j’ai le pressentiment qu’il survivra pour t’affronter, Achille.

— Dès que les Troyens sortiront de derrière leurs murs, affirma Nestor, ils ne pourront plus se retirer de la bataille. Et s’ils subissent de lourdes pertes, on informera Priam que nos pertes sont plus lourdes encore. Une fois que nous serons parvenus par la ruse à les faire sortir, ils n’auront de cesse de nous chasser de Troade, dussent-ils tous y périr.

— Ulysse, je ne crois pas avoir la force de m’abstenir de combattre quand tous les autres livrent bataille, déclara Achille en faisant saillir ses énormes biceps. Cela fera bientôt dix ans que j’attends de croiser le fer. Que diront les soldats d’un homme qui les abandonne à cause d’une simple femme ? Et que penseront de moi mes Myrmidons ?

— Il est certain qu’on ne te complimentera pas, intervint Ulysse d’une voix calme. Il te faudra bien du courage pour accomplir ce que je te demande, ami, plus de courage encore que pour prendre d’assaut le rideau ouest. On t’accablera d’insultes. Quant à toi, Agamemnon, tu seras injurié, maudit. Certains même cracheront sur toi.

Un sourire désabusé aux lèvres, Achille me regardait, non sans une certaine sympathie. Ulysse était parvenu à nous rapprocher, ce que je n’aurais jamais cru possible après le sacrifice d’Iphigénie à Aulis. Je demeurai immobile, pensant au rôle déplaisant qui m’était attribué. Achille aurait l’air d’un fieffé imbécile, et moi du dernier des idiots.

— La tâche dont tu nous charges est fort difficile, Ulysse, assura Achille, mais si Agamemnon est capable de s’abaisser pour prendre sa part de responsabilité, comment pourrais-je refuser ?

— Quelle est ta décision, grand roi ? demanda Idoménée, dont le ton laissait entendre que lui refuserait.

Je secouai la tête et réfléchis, le menton dans les mains. Achille interrompit le cours de mes pensées en s’adressant de nouveau à Ulysse.

— Réponds à ma première question, Ulysse. Combien de temps devrai-je attendre ?

— Il faudra bien deux ou trois jours pour faire sortir les Troyens.

— Tu ne m’as pas répondu. Combien de temps devrai-je rester à l’écart ?

— Le grand roi doit d’abord prendre sa décision.

— J’accepte, mais à une condition, dis-je finalement. Que chacun de vous ici présent jure solennellement de mener l’affaire jusqu’à sa conclusion, quelle qu’elle soit. Ulysse est le seul homme capable de nous guider dans ce dédale. Acceptez-vous de jurer ?

Tous donnèrent leur accord. En l’absence de prêtre, nous jurâmes sur la tête de nos enfants mâles : l’avenir de notre descendance.

— Finissons-en, Ulysse ! s’exclama Achille.

— Laissez-moi m’occuper de Calchas. Je veillerai à ce qu’il fasse ce qui est prévu sans pour autant qu’il se doute de rien. Achille, quand tu auras fait don de Briséis et déclaré ton abandon, tu rassembleras les officiers myrmidons et retourneras immédiatement à tes quartiers. Heureusement que tu as voulu à tout prix dresser une palissade qui en fixe les limites à l’intérieur du camp ! Tu interdiras aux Myrmidons de franchir cette palissade et t’en abstiendras toi-même. À tes proches et amis, tu devras toujours donner l’impression d’être extrêmement courroucé : tu as été profondément ulcéré et déçu, tu t’estimes victime d’une grave injustice et tu préférerais mourir plutôt que te réconcilier avec Agamemnon. Même Patrocle doit le croire. Est-ce bien entendu ?

Achille acquiesça gravement ; maintenant que la décision était prise, il semblait résigné.

— Tu ne m’as toujours pas répondu. Combien de temps ?

— Pas avant l’instant décisif, insista Ulysse. Hector et Priam doivent être absolument convaincus qu’on ne peut les vaincre. Laisse-les s’enferrer, Achille, jusqu’à leur défaite ultime. Les Myrmidons retourneront avant toi au combat. Personne ne peut prédire comment se déroulera une bataille, mais on peut être sûr de certaines choses. Par exemple, que sans toi et les Myrmidons nous serons repoussés jusque dans notre propre camp. Hector enfoncera notre mur de défense et parviendra jusqu’aux navires. Je peux parallèlement faire agir certains de mes espions parmi nos troupes. Ils peuvent, par exemple, provoquer une panique et nous obliger à battre en retraite. Ce sera à toi de décider du meilleur moment pour intervenir, mais laisse alors Patrocle commander les Myrmidons et ne te montre surtout pas. Ainsi tu apparaîtras inflexible. Et ils connaissent les oracles, Achille. Ils savent que nous ne pouvons pas les battre si tu ne combats pas avec nous. Aussi laisse faire ! Ne reviens sur le champ de bataille qu’au tout dernier moment.

Tout semblait dit. Seul Ménélas intervint :

— Puis-je te donner un conseil ?

— Bien sûr ! dit chaleureusement Ulysse.

— Calchas. Mets-le dans la confidence. S’il est au courant, tes problèmes seront à moitié résolus.

Ulysse abattit son poing avec force dans la paume de son autre main.

— Non ! Non ! Non ! C’est un Troyen. Ne vous fiez à aucun homme né d’une femme ennemie dans un pays ennemi, alors que vous combattez sur son sol et avez toutes les chances de remporter la victoire !

— Tu as raison, Ulysse, déclara Achille.

Je ne fis aucun commentaire, mais je m’interrogeai. Depuis des années je défendais Calchas. Pourtant, ce matin, quelque chose en moi avait changé, je ne savais quoi exactement. C’était Calchas qui m’avait obligé à sacrifier ma propre fille, ce qui avait été à l’origine de ma brouille avec Achille. Si vraiment on ne pouvait se fier à lui, ce serait évident le jour où je me disputerais avec Achille. Après tant d’années, je le connaissais assez bien pour lire sur son visage. J’y verrais sa joie secrète, si tant est qu’il en éprouve, et ce malgré ses efforts pour la dissimuler.

— Agamemnon ! s’exclama Ménélas d’une petite voix plaintive. Nous sommes enfermés depuis si longtemps… Aurais-tu l’obligeance de demander qu’on nous laisse sortir ?

 

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