Le cheval de Troie

Colleen McCullough · Chapitre 20 sur 36

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Le cheval de Troie

Chapitre 19

 

 

Récit de Briséis

 

Lyrnessos périt. Tel un oiseau, elle replia ses ailes avec un cri perçant, le cri de douleur de toutes les femmes. Nous avions placé Enée sous la protection de sa mère immortelle, Aphrodite, heureux qu’il eût la possibilité de sauver notre armée. De l’avis de tous, c’était la seule chose à faire. Ainsi au moins une partie de la Dardanie survivrait-elle pour se venger des Grecs.

Des mains noueuses avaient sorti en tremblant les vieilles armures des coffres ; des petits garçons au visage blême avaient endossé des cuirasses qui étaient faites pour le jeu et non pour résister aux glaives. Naturellement ils moururent. Les barbes des vieillards dégouttaient de sang, les cris de guerre des petits soldats devenaient les sanglots de simples enfants terrifiés. Mon père avait pris jusqu’à mon poignard. Les larmes aux yeux, il m’avait expliqué qu’il ne pouvait me laisser cette arme, qui pourtant m’aurait permis d’échapper à l’esclavage.

De ma fenêtre, impuissante, je regardai Lyrnessos à l’agonie, priant Artémis de m’ôter la vie avant qu’un Grec ne s’emparât de moi pour me vendre, sur les marchés d’esclaves de Hattusas ou de Ninive. Notre pitoyable défense fut vite anéantie. Bientôt, seuls les murs de la citadelle me séparaient d’une multitude grouillante de guerriers revêtus d’armures. La certitude qu’Énée et son armée étaient sains et saufs était mon unique consolation. Notre cher vieux roi, Anchise, l’était aussi. Il avait été très beau quand il était jeune et la déesse Aphrodite l’avait tant aimé qu’elle lui avait donné Énée. Celui-ci, en bon fils, refusa de partir sans son père. Il n’abandonna pas non plus son épouse Créüse et leur petit garçon, Ascagne.

De la fenêtre, j’entendais le vacarme des hommes qui se préparaient à défendre la citadelle. Mon père était parmi eux. Seuls les prêtres étaient restés en prière auprès des autels. Mon oncle Chrysès, pourtant grand prêtre d’Apollon, dut ôter son manteau sacré pour revêtir une armure. Il lui fallait se battre pour protéger l’Apollon d’Asie, qui n’était pas le même que l’Apollon grec.

L’ennemi enfonça les portes de la citadelle à coups de bélier ; le palais en fut ébranlé jusque dans ses fondations et je crus entendre, parmi le fracas, la sourde lamentation du dieu qui fait trembler la terre. Nous allions périr parce que Troie l’avait offensé. Poséidon nous témoignait sa sympathie mais il mettait toute sa force au service des Grecs : le bois éclata, les gonds lâchèrent, la porte céda dans un bruit de tonnerre. Brandissant lances et épées, les Grecs envahirent la cour. Ils n’éprouvaient pas la moindre pitié pour notre pathétique défense. Ils en voulaient trop à Énée d’avoir été plus malin qu’eux.

L’homme qui les commandait était un géant vêtu d’une armure de bronze ornée d’or. De son énorme hache, il écarta les vieillards comme s’ils étaient des moucherons. Puis il se précipita dans la grande salle, suivi de ses hommes. Je fermai les yeux pour ne point voir ce massacre et priai la chaste Artémis de faire en sorte qu’ils me tuent. Mieux vaut la mort que le viol et l’esclavage. Mais la lumière pénétrait inexorablement sous mes paupières, les cris étouffés et les appels à la clémence me déchiraient les tympans. La vie est précieuse aux vieillards, ils en connaissent la valeur. Pourtant je ne perçus pas la voix de mon père. Il devait être mort aussi fièrement qu’il avait vécu.

J’entendis quelqu’un s’avancer d’un pas résolu et pesant, ouvris les yeux et me tournai vers la porte. Elle me parut bien petite quand un homme y surgit, hache au côté. Son visage, sous le casque de bronze au panache d’or, était maculé de boue. Sa bouche était cruelle ; les dieux qui l’avaient créé avaient négligé de lui donner des lèvres. Un homme dénué de lèvres ne saurait éprouver ni bienveillance ni pitié. Il me dévisagea un instant puis entra dans la pièce, tête baissée comme un chien qui flaire. Je me redressai et résolus, quoi qu’il pût me faire, de ne pousser ni cri ni gémissement. Je lui prouverais le courage des Dardaniens.

En une enjambée il fut près de moi, me saisit un poignet, puis l’autre, et m’éleva plus haut que terre.

— Assassin ! Égorgeur de vieillards et d’enfants ! Immonde brute ! criai-je, haletante, le martelant de coups de pieds.

Il écrasa si fort mes poignets l’un contre l’autre que mes os craquèrent. Un hurlement naquit au fond de ma gorge, mais je le ravalai : jamais je ne lui ferais un tel plaisir ! Ses yeux étincelaient de colère. J’avais blessé ce qui lui restait d’humanité.

— Tiens ta langue, femme ! Sur les marchés d’esclaves, c’est à coups de fouet clouté qu’on te fera taire.

— Je louerai les dieux d’être défigurée !

— Ce serait pourtant fort dommage, répliqua-t-il, me posant à terre et libérant mes poignets.

Il m’empoigna alors par les cheveux, me forçant à le suivre tandis que je martelais de coups de pied et de coups de poing son armure.

— Laisse-moi marcher ! criai-je. Accorde-moi au moins la dignité de marcher ! Je refuse d’aller à l’esclavage en rampant et en pleurnichant !

Il s’arrêta net et se tourna pour contempler mon visage. Le sien trahissait un certain embarras.

— Tu as son courage, murmura-t-il. Tu ne lui ressembles pas, mais il y a un peu d’elle en toi… Tu penses donc que ton destin est d’être violée et réduite en esclavage ?

— À quoi d’autre peut s’attendre une prisonnière ?

Il me lâcha en souriant – ce qui le fit davantage ressembler aux autres hommes, car le sourire affine les lèvres. Je me tâtai la tête, me demandant s’il en avait arraché le cuir chevelu, puis marchai devant lui. Il tendit soudain la main et ses doigts se refermèrent sur mon poignet meurtri en une prise dont je n’avais nul espoir de me libérer.

— Tu as beau être digne, femme, je ne suis pas un sot. Tu ne m’échapperas point par simple négligence.

— Comme ton chef a laissé Énée s’échapper sur la colline ? raillai-je.

— Exactement, répondit-il impassible.

Il me fit traverser des pièces que je reconnaissais à peine. Les murs étaient éclaboussés de sang, les meubles déjà empilés et prêts à être emportés comme butin. Quand nous entrâmes dans la grande salle, il buta sur un tas de cadavres jetés les uns sur les autres sans le moindre respect pour leur âge ou leur rang. Je m’arrêtai pour chercher dans cet amas quelque signe me permettant d’identifier mon père. Mon ravisseur essaya de m’en éloigner mais je lui résistai.

— Mon père est peut-être là ! Laisse-moi chercher ! le suppliai-je.

— Lequel est-ce ? questionna-t-il d’un air indifférent.

— Si je le savais, je ne t’aurais rien demandé !

Il ne m’aida pas mais me laissa fouiller parmi les cadavres. Enfin, je reconnus le pied de mon père à sa sandale ornée de grenats, comme la plupart des vieillards, il avait gardé son armure et ôté ses bottes de combat. Mais le poids des corps m’empêchait de dégager le sien.

— Ajax ! cria mon ravisseur. Viens aider cette femme !

Affaiblie et éprouvée par l’émotion, j’attendis. Un autre géant, encore plus grand que mon ravisseur, approchait sans hâte.

— Pourquoi ne pas l’aider toi-même ? dit-il.

— Et la laisser filer ? Ajax ! Celle-ci a du caractère, je ne puis me fier à elle.

— Serais-tu amoureux, cousin ? Il est grand temps que tu t’éprennes de quelqu’un d’autre que Patrocle.

Sur ce il m’écarta comme une simple plume puis, sans lâcher sa hache, dégagea le corps de mon père. Il me fixait de ses yeux sans vie et sa barbe disparaissait au creux d’une entaille au travers de sa poitrine : un coup de hache.

— C’est le vieux qui m’a affronté. Honorable vieillard, il s’est battu comme un lion ! s’exclama Ajax d’un ton admiratif.

— Tel père, telle fille, répondit celui qui me tenait. Allons-y, me dit-il, je n’ai pas le temps de te laisser te lamenter.

Je me levai maladroitement et saluai mon père. Il valait mieux partir en sachant qu’il était mort plutôt que me demander chaque jour s’il avait survécu, espoir insensé. Ajax s’éloigna pour rassembler les survivants, bien qu’il doutât en trouver aucun.

Nous nous arrêtâmes à la porte de la cour et mon ravisseur ôta la ceinture d’un cadavre gisant sur les marches. Il attacha la lanière de cuir autour de mon poignet et fixa l’autre extrémité à son propre bras.

— Ainsi ce n’est pas toi qui as tué mon père…

— Si, c’est moi, répondit-il. Je suis celui qu’Énée a fui. Je suis donc responsable de toutes les morts.

— Comment t’appelles-tu ?

— Achille, répondit-il, tirant sur la ceinture et me forçant à courir pour le suivre.

Achille. J’aurais dû le savoir. Énée avait été le dernier à prononcer ce nom, mais cela faisait des années qu’il était sur toutes les lèvres.

Nous quittâmes Lyrnessos. Les Grecs entraient et sortaient par la porte principale, pillaient et violaient les femmes. Certains avaient des torches à la main, d’autres des outres à vin. Achille prétendit ne pas les avoir vus et ne prit pas la peine de les réprimander. En haut de la route, je me retournai pour contempler la vallée de Lyrnessos.

— Tu as brûle ma demeure. J’y ai vécu vingt ans, et j’espérais y rester jusqu’à ce qu’on décide de mon mariage. Jamais je n’ai songé qu’une telle chose pût arriver.

-- Les hasards de la guerre, femme, dit-il en haussant les épaules.

Je désignai du doigt les minuscules silhouettes des soldats en train de piller.

— Ne peux-tu les empêcher d’agir comme des bêtes ? Tout cela est-il vraiment nécessaire ? J’ai entendu les hurlements des femmes, l’ai tout vu !

— Que sais-tu donc des Grecs, de leurs sentiments ? Je comprends ta haine, mais ces hommes haïssent Troie et ses alliés plus encore ! Priam leur a valu dix ans d’exil et ils prennent plaisir à les lui faire payer. Je ne pourrais les arrêter même si j’essayais. Et franchement, femme, je n’en ai nulle envie.

— Cela fait des années que j’entends ces histoires et pourtant j’ignorais ce qu’est vraiment la guerre, murmurai-je.

— À présent tu le sais.

Son camp était à une lieue de là ; lorsque nous y arrivâmes, il héla un officier d’intendance.

— Polidès, voici la prise que je me réserve. Prends la ceinture et attache-la à une enclume jusqu’à ce que tu puisses fabriquer de meilleures chaînes. Ne la quitte pas un instant, même si elle exige d’être seule pour se soulager. Une fois enchaînée, conduis-la en un lieu où elle aura tout le nécessaire, de la nourriture, un bon lit, sans oublier un vase pour ses besoins. Pars dès demain pour Andramyttios et confie-la à Phénix. Dis-lui bien qu’on ne peut lui faire confiance, qu’il ait toujours un œil sur elle. Adieu, femme, ajouta-t-il en me pinçant la joue.

Polidès trouva des chaînes légères pour mes chevilles, rembourra celles des poignets et m’emmena sur la côte à dos d’âne. Là, il me remit à Phénix, un noble vieillard qui se tenait très droit, au regard bleu et à la démarche chaloupée typique des marins. Quand il vit mes fers, il fit claquer sa langue, mais n’essaya pas de me les enlever une fois qu’il m’eût installée à bord du navire amiral. Il me pria aimablement de m’asseoir. J’insistai pour rester debout.

— Je suis désolé pour les chaînes, dit-il l’air chagriné. Pauvre Achille…

Ainsi son chagrin allait-il uniquement à Achille ! Je n’appréciai guère que le vieil homme eût une si piètre opinion de ma personne.

— Cet Achille sait mieux que toi ce dont je suis capable ! Laisse donc un poignard à portée de ma main ! Alors tu verras ! Plutôt mourir que de rester captive !

Sa tristesse fit place au rire.

— Oh, oh ! N’y compte pas trop, femme. Ce qu’Achille a lié, jamais Phénix ne le déliera.

— Sa parole fait-elle loi ?

— Oui. Il est le prince des Myrmidons.

— Prince des fourmis ! Comme cela lui va bien !

Il se contenta de rire et m’avança une chaise. Je la contemplai avec dédain, pourtant le trajet à dos d’âne m’avait brisé les reins et mes jambes tremblaient, car j’avais refusé le boire et le manger depuis que j’étais prisonnière. Phénix, d’une main ferme, me força à m’asseoir puis déboucha une cruche de vin.

— Bois donc, femme. Tu auras besoin de forces si tu veux continuer à nous défier. Ne sois pas sotte.

Conseil plein de bon sens, et que je me hâtai de suivre. Mais le vin me monta à la tête et je fus incapable de lutter plus longtemps. Je portai les mains à mon front et m’endormis sur la chaise. Je ne m’éveillai que beaucoup plus tard. On m’avait couchée, enchaînée à une poutre.

Le lendemain, on me conduisit sur le pont. On attacha mes chaînes au bastingage pour que je pusse profiter du pâle soleil d’hiver et observer les allées et venues sur la plage. Quand quatre navires apparurent à l’horizon, je remarquai beaucoup d’agitation parmi les hommes. Soudain Phénix apparut, me détacha et m’entraîna non pas dans ma prison précédente, mais sur l’arrière-pont, dans un abri qui empestait le cheval. Là, il m’attacha à un barreau.

— Qu’est-ce donc ? demandai-je, curieuse.

— Agamemnon, le roi des rois, arrive, dit Phénix.

— Pourquoi me cacher ici ? Suis-je donc si insignifiante qu’on m’interdise de rencontrer le roi des rois ?

— N’est-il point de miroir en Dardanie, femme ? soupira-t-il. Il suffirait d’un regard pour qu’Agamemnon t’enlève à Achille.

— Je pourrais crier, répliquai-je, l’air songeur.

Il me dévisagea comme si j’étais devenue folle.

— À quoi bon changer de maître ? Tu le regretterais, crois-moi !

Il m’avait convaincue. Quand j’entendis parler près des écuries, je me dissimulai derrière une mangeoire. J’écoutais les sons purs et cadencés de la vraie langue grecque – ainsi que la puissance et l’autorité qui émanaient de l’une des voix.

— Achille n’est-il déjà de retour ? questionna la voix d’un ton impérieux.

— Non, seigneur, mais il devrait arriver avant la tombée de la nuit. Il lui a fallu surveiller le pillage. Un superbe butin. Les chars en ont été remplis.

— Parfait ! Je vais l’attendre dans sa cabine.

— Mieux vaut l’attendre dans une tente sur la plage, seigneur. Tu connais Achille. Il n’attache au confort nulle importance.

— Sans doute as-tu raison, Phénix.

Ils s’éloignèrent et je pus sortir de ma cachette. Cette voix fière et glaciale m’avait terrifiée. Achille aussi était un monstre, mais un monstre que l’on connaît est préférable à tout autre, à ce que disait ma nourrice.

 

Nul ne m’approcha de tout l’après-midi. Assise sur le lit d’Achille, j’examinai la cabine exiguë avec curiosité et n’y remarquai que deux objets de valeur : une ravissante fourrure blanche étendue sur le lit et une magnifique coupe d’or, à quatre anses surmontées d’un cheval au galop, gravée sur le pourtour de l’image du Père céleste sur son trône.

Soudain je sombrai dans un abîme de tristesse, sans doute parce que, pour la première fois depuis qu’on m’avait capturée, je n’étais point distraite par l’imminence du danger. J’étais assise là tandis que le cadavre de mon père gisait sur le tas d’ordures de Lyrnessos, prêt à être dévoré par les chiens de la cité. C’était le sort réservé aux nobles tués au combat. Je fondis en larmes et me jetai sur la couverture. Je n’entendis pas la porte s’ouvrir. Une main se posa sur mon épaule. Mon cœur battait à tout rompre. J’étais persuadée d’avoir été découverte par Agamemnon et n’avais plus envie de défier quiconque.

— J’appartiens à Achille ! criai-je à travers mes larmes.

— Je le sais. Qui est entré, d’après toi ?

— Le grand roi de Grèce.

— Agamemnon ?

J’acquiesçai d’un signe de tête.

Achille se dirigea vers un coffre, l’ouvrit, fouilla à l’intérieur et me jeta un morceau de tissu.

— Prends, mouche-toi et essuie-toi le visage.

J’obtempérai. Il revint à côté de moi et regarda la couverture, l’air préoccupé.

— J’espère que tes larmes ne laisseront pas de traces. C’était un cadeau de ma mère. Phénix n’a-t-il donc pas trouvé moyen de te préparer un bain et de te donner une tunique propre ?

— Si, mais j’ai refusé.

— À moi tu ne refuseras pas. On emploiera la force pour t’y contraindre, s’il le faut. As-tu bien compris ?

— Oui.

— Bon. Comment t’appelles-tu ?

— Briséis.

— Briséis. « Qui toujours gagne. » Ne serait-ce pas une invention de ta part ?

— Mon père s’appelait Brisés. Il était cousin du roi Anchise. Son frère, Chrysis, était grand prêtre d’Apollon. Nous sommes de sang royal.

Le soir, un officier myrmidon entra et me conduisit jusqu’au bastingage. Une échelle de corde y était accrochée. Il me fit comprendre que je devais descendre, me précédant par courtoisie pour ne pas regarder sous ma tunique.

Une grande tente en cuir avait été dressée sur la plage. Le Myrmidon m’introduisit dans une pièce où étaient regroupées les captives de Lyrnessos. J’étais seule à porter des chaînes. Elles me dévisagèrent toutes alors que je cherchais un visage familier. Enfin, j’aperçus dans un coin une magnifique chevelure dorée. Ça ne pouvait être que ma cousine, Chryséis. Je la rejoignis, suivie de mon garde. Elle se jeta dans mes bras, en pleurs.

— Que fais-tu ici ? lui dis-je. Tu es la fille du grand prêtre d’Apollon, on ne peut te violer.

Elle hurla. Je la secouai.

— Arrête de pleurer ! Mais cesse donc !

— Ils m’ont prise quand même, Briséis, finit-elle par répondre.

— C’est un sacrilège.

— Ils prétendent que non. Mon père a revêtu une armure et s’est battu. Ils l’ont donc considéré comme un guerrier et m’ont prise.

— Prise ? Ils t’ont déjà violée ? demandai-je, ahurie.

— Non. Selon les esclaves qui m’ont habillée, seules les femmes du peuple sont données aux soldats. On réserve un sort particulier à celles qui se trouvent dans cette salle. Mais, Briséis, tu es enchaînée !

— Au moins on sait quelle est ma condition. Avec ça, nul ne saurait me prendre pour une putain.

— Oh, Briséis ! s’exclama-t-elle, choquée. (Je la choquai depuis notre plus tendre enfance.) Et oncle Brisés ?

— Mort, comme les autres.

— Tu ne le pleures donc pas ?

— Je le pleure en ce moment même ! répliquai-je. Cependant, j’ai appris des Grecs qu’une prisonnière doit garder son calme.

— Que faisons-nous ici ? questionna Chryséis.

— Dis-moi, que faisons-nous ici ? demandai-je au garde.

— Le grand roi de Mycènes est l’hôte d’honneur de la deuxième année. On partage le butin. Les femmes qui sont ici doivent être reparties entre les rois.

L’attente nous parut interminable. Trop fatiguées pour parler, Chryséis et moi étions assises par terre. De temps à autre un garde entrait et emmenait un petit groupe de femmes. Toutes étaient fort belles. Puis il n’y eut plus que nous deux.

Le garde nous jeta un voile sur la tête avant de nous conduire dans la pièce voisine. À travers le tissu j’entrevis une lumière éclatante qui provenait d’innombrables lampes, un dais et une foule d’hommes. On nous mena devant une longue estrade sur laquelle était dressée la table d’honneur.

Une vingtaine d’hommes étaient assis d’un côté, face aux convives. Au milieu, sur une chaise à haut dossier, trônait un homme qui ressemblait à Zeus tel que je l’avais toujours imaginé : un front noble, des sourcils sévères, des cheveux gris foncé, bouclés, qui retombaient sur des vêtements chatoyants et une grande barbe entrelacée de fils d’or. Il nous dévisageait tout en se caressant la moustache. C’était Agamemnon, le grand roi de Mycènes et de Grèce, le roi des rois.

Je détournai les yeux pour examiner ses compagnons. Achille était à sa gauche, mais j’eus peine à le reconnaître – je l’avais jusqu’à présent toujours vu en armure. Un collier d’or massif et de pierres précieuses tombait sur sa poitrine nue, des bracelets étincelaient à ses bras, ses doigts étaient ornés de bagues et des pendentifs en or se balançaient à ses oreilles. Il était rasé de près et ses cheveux dorés étaient rejetés en arrière. J’étais confuse et troublée.

À côté de lui se trouvait un homme très grand et de noble maintien. Des boucles rousses lui retombaient sur le front, sa peau blanche paraissait satinée. Sous ses sourcils d’un noir de jais brillaient des yeux gris, au regard perçant, les plus extraordinaires que j’aie jamais vus. Sa poitrine était couverte de profondes cicatrices.

À la droite d’Agamemnon se trouvait un autre homme roux, à l’air bien moins noble. Quand il leva sa coupe, je vis trembler sa main. Son voisin était un vieillard d’allure royale, grand, le buste droit, la barbe argentée, de grands yeux bleus. Il était vêtu très simplement, mais ses doigts disparaissaient sous les bagues. Ajax, le géant, trônait à ses côtés. Il me fallut faire un effort pour reconnaître en lui l’homme qui avait dégagé le cadavre de mon père.

Le garde poussa Chryséis en avant et lui arracha son voile. Mon cœur palpita. Elle était fort belle, vêtue ainsi de vêtements si différents des longues robes droites que portent les femmes à Lyrnessos ! De toute évidence les Grecques s’habillaient comme des putains. Rouge de honte, Chryséis couvrait sa poitrine nue de ses mains, jusqu’à ce que le garde lui donne une claque pour qu’elle les enlève afin que les hommes silencieux puissent admirer le galbe parfait de ses seins et sa taille de guêpe. Dès lors Agamemnon ne fut plus Zeus mais Pan. Il se tourna vers Achille.

— Par Kubaba, elle est vraiment exquise !

— Nous sommes heureux qu’elle te plaise, seigneur, dit Achille en souriant. Elle est à toi. Elle se nomme Chryséis.

— Viens ici, Chryséis. Regarde-moi donc ! N’aie crainte, ma fille, je ne vais pas te faire de mal !

Il sourit et lui caressa le bras sans paraître remarquer qu’elle avait tressailli.

— Menez-la tout de suite à mon navire.

Ce fut alors mon tour. Le garde ôta mon voile. J’apparus dans cette tenue indécente mais me redressai autant que je pus, les bras le long du corps et le visage sans expression. Je forçai le roi à détourner son regard concupiscent. Achille ne disait mot. Je remuai un peu les jambes pour faire tinter mes fers.

— Elle est enchaînée ? Qui a donné cet ordre ? demanda Agamemnon en levant les sourcils.

— Moi, seigneur, je n’ai aucune confiance en elle.

— Vraiment ?

Ce simple mot semblait en dire beaucoup plus long.

— Et à qui appartient-elle donc ? poursuivit le grand roi.

— Elle est à moi. Je l’ai capturée moi-même, dit Achille.

-- Tu aurais dû me laisser le choix entre les deux filles, protesta Agamemnon, mécontent.

-- Je te l’ai dit à l’instant, seigneur. Je l’ai capturée, elle est donc mienne de plein droit. De plus, je n’ai aucune confiance en elle. Notre monde grec peut fort bien survivre sans moi, mais non sans toi. Et je suis convaincu que cette fille est dangereuse.

— Hum ! fit le roi, pas véritablement convaincu. Je n’ai jamais vu de tels cheveux, roux aux reflets d’or, ni des yeux d’un bleu aussi lumineux. Elle est plus belle qu’Hélène, ajouta-t-il en soupirant.

L’homme nerveux à la droite du grand roi, le roux, donna un coup de poing si violent sur la table qu’il fit tressauter les coupes.

— Hélène est sans pareille ! s’exclama-t-il.

— Oui, mon frère, nous le savons, dit Agamemnon avec douceur. Calme-toi.

Achille fit un signe à son officier myrmidon.

— Emmène-la.

 

Assise sur une chaise, je l’attendis longtemps dans sa cabine, les paupières lourdes. Je n’osai m’endormir ; une femme est plus vulnérable encore quand elle dort.

Enfin Achille entra. Je somnolais malgré ma résolution et tressaillis, apeurée et me tordant les mains. Le moment fatal était arrivé mais Achille ne semblait pas dévoré de désir. Il ne me prêta aucune attention, alla jusqu’à son coffre, l’ouvrit, puis ôta son collier, ses bagues, ses bracelets, sa ceinture ornée de pierres précieuses. Il garda son pagne.

— J’ai toujours hâte de me débarrasser de tous ces colifichets, dit-il en me regardant.

Je lui rendis son regard, désorientée. Comment donc commençait un viol ?

La porte s’ouvrit et un homme plus petit qu’Achille entra. Il m’examina avec appréhension.

— Patrocle, voici Briséis.

— Agamemnon avait raison. Elle est plus belle qu’Hélène. Je m’en vais. Je venais simplement voir si tu avais besoin de quelque chose.

Il lança à Achille un regard entendu mais empli d’angoisse.

— Attends à l’extérieur. Je n’en ai pas pour longtemps.

— C’est mon amant, dit Achille quand il fut parti.

— Je l’avais deviné.

Il s’assit sur le bord du lit étroit en poussant un soupir de lassitude et m’invita à me rasseoir. Je le fixai pendant qu’il me regardait, apparemment détaché. Il ne me désirait nullement. Pourquoi avait-il tant tenu à ce que je fusse sienne ?

— À ce que je vois, tu connais la vie. Je croyais que les femmes de Lyrnessos étaient plus surveillées…

— Ce que nous ne comprenons pas, c’est une mode comme celle-ci, dis-je en touchant mes seins nus. Les viols doivent être monnaie courante en Grèce.

— Pas plus qu’ailleurs. Toute chose perd de son attrait quand elle se généralise.

— Que vas-tu faire de moi, prince Achille ?

— Je l’ignore encore.

— Je n’ai pas un caractère facile.

— Je le sais. Ta question était cependant excellente. Que faire de toi ? Sais-tu jouer de la lyre ou chanter ?

— Les deux, et très bien.

— Alors je te garderai pour que tu joues et chantes pour moi. Assieds-toi par terre, cria-t-il soudain.

Je m’assis. Il releva ma tunique sur les cuisses, puis quitta la pièce. Il revint avec un marteau et un ciseau puis, en un instant, me libéra de mes chaînes.

— Va te coucher, ordonna-t-il avant de me quitter.

Je me glissai dans le lit et remerciai Artémis. La déesse vierge m’avait exaucée. L’homme qui m’avait prise comme butin ne s’intéressait pas aux femmes. Je ne courais aucun danger. Pourquoi alors étais-je triste à ce point ?

 

Au matin, les Grecs mirent à flot le navire amiral. Marins et soldats parcouraient le pont en hâte, riaient, juraient. De toute évidence ils étaient heureux de quitter Andramyttios noircie par les flammes. Peut-être entendaient-ils des milliers d’âmes innocentes les accabler de reproches.

Patrocle, l’homme au cœur tendre, monta jusqu’au gaillard d’avant, où je me trouvais.

— Te portes-tu bien, ce matin ?

— Très bien, merci.

Je m’écartai, mais il resta avec moi, apparemment heureux de ma compagnie.

— Avec le temps, tu te feras à la condition de captive.

— On ne peut concevoir remarque plus stupide. Pourrais-tu t’y faire si on t’obligeait à vivre auprès du responsable de la mort de ton père et de la destruction de ton foyer ?

— Probablement pas, répondit-il en rougissant, mais c’est la guerre et tu es une femme.

— La guerre, rétorquai-je d’un ton amer, les hommes la font et les femmes en sont les victimes, tout comme elles sont victimes des hommes.

— On faisait déjà la guerre quand les femmes régnaient sous l’empire de la Mère, répliqua-t-il, amusé. Les grandes reines étaient aussi avares et aussi ambitieuses que n’importe quel grand roi. La guerre est sans rapport avec le sexe. Elle est l’apanage de la race humaine.

Comme il n’y avait rien à répondre à cela, je changeai de sujet.

— Pourquoi, toi qui es si tendre, aimes-tu un homme aussi dur et aussi cruel qu’Achille ? demandai-je.

— Mais il n’est ni dur ni cruel ! s’exclama-t-il, surpris.

— Je ne puis te croire.

— Achille n’est pas ce dont il a l’air.

— Quel homme est-ce donc ?

— Tu devras le découvrir par toi-même, Briséis.

— Est-il marié ?

— Oui, à la fille unique du roi Lycomède de Scyros. Il a un fils de seize ans, Néoptolème. De plus, en tant que fils unique de Pélée, il héritera du royaume de Thessalie.

— Tout cela ne change pas l’opinion que j’ai de lui.

À ma grande surprise, Patrocle me prit la main et la baisa. Puis, il s’en fut.

Je restai à la poupe tant que je pus apercevoir une bande de terre à l’horizon. Jamais je ne pourrais rentrer chez moi. Mon destin était inéluctable. J’allais être musicienne, moi qui avais espéré être l’épouse d’un roi, moi qui sans l’arrivée des Grecs le serais déjà…

L’eau s’engouffrait en sifflant sous la coque, les rames faisaient écumer les vagues, dont le bruit régulier et apaisant résonnait dans ma tête. Il me fallut du temps pour avoir pleinement conscience de la décision que j’avais prise. La rambarde n’était pas haute, je l’enjambai, prête à sauter.

Quelqu’un me jeta avec force sur le pont. C’était Patrocle.

— Laisse-moi sauter ! Fais comme si tu ne m’avais pas vue !

— Jamais plus ! dit-il, encore pâle de frayeur.

— Patrocle, je ne suis rien, je ne compte pour personne ! Laisse-moi sauter ! Lâche-moi !

— Jamais plus ! Ta mort l’affecterait, crois-moi.

Que de mystères. Jamais plus ?

Il nous fallut sept jours pour arriver à Assos. La plupart du temps je restais seule, dans une petite pièce isolée par un rideau sur l’arrière-pont. Toutes les fois que j’en sortais, Patrocle se précipitait à mes côtés. Achille ne se manifesta pas et je finis par apprendre qu’il se trouvait à bord du navire d’un certain Automédon.

Nous abordâmes le matin du huitième jour. Je m’enveloppai dans mon manteau pour me protéger du vent et regardai les marins, fascinée, car je n’avais jamais rien vu de tel. Dès que l’échelle fut déroulée, je descendis sur les galets. Quand Achille passa à quelques coudées de moi, je relevai la tête, prête à affronter l’ennemi, mais il ne me remarqua même pas.

Alors arriva sa gouvernante, une vieille femme enjouée du nom de Laodicé, qui me conduisit chez Achille.

— Tu bénéficies d’un traitement de faveur, ma colombe, murmura-t-elle d’une voix mélodieuse. Tu vas avoir une chambre pour toi toute seule dans la maison du maître, ce qui n’est ni mon cas, ni celui des autres esclaves.

— Il a pourtant des centaines de femmes !

— Oui, mais elles ne vivent pas avec lui.

— C’est parce qu’il vit avec Patrocle.

— Autrefois, oui, jusqu’à ce qu’ils deviennent amants. Puis, quelques lunes plus tard, Achille lui a fait bâtir une maison.

— Pourquoi donc ? C’est absurde.

— Oh, pas du tout, quand on connaît le maître ! Il tient beaucoup à son indépendance.

Je ne le connaissais peut-être pas encore, mais j’en apprenais davantage de jour en jour. Tous les éléments étaient là, devant moi, il ne me restait plus qu’à les assembler.

 

Cela m’occupa tout l’hiver. Achille ne tenait pas en place, il dînait souvent à l’extérieur et dormait parfois hors de chez lui, sans doute avec Patrocle qui, le pauvre, semblait plus attristé que réjoui par cet amour. Les autres femmes s’étaient préparées à me haïr, parce que j’habitais chez le maître et pas elles. Mais je sais m’y prendre avec les femmes et nous fûmes bientôt en très bons termes. Elles me rapportaient tous les commérages concernant Achille.

De temps à autre il était malade, tombant peu à peu sous l’emprise d’une sorte de sortilège (c’est le terme qu’il employait) ; il pouvait alors être étrangement renfermé. Sa mère, une déesse, était une néréide du nom de Thétis qui, en un clin d’œil, pouvait prendre toutes sortes d’apparences – seiche, baleine, crabe, étoile de mer, oursin, requin même. L’arrière-grand-père d’Achille était Zeus lui-même. Il avait été éduqué par un Centaure, créature fabuleuse qui avait la tête, les bras et le torse d’un homme et le reste du corps semblable à celui d’un cheval. Le géant Ajax était son cousin et il l’aimait énormément. Il vivait pour le combat et non pour l’amour. Non, elle ne pensait pas qu’il était attiré par les hommes, à l’exclusion de Patrocle. Mais il n’était pas non plus attiré par les femmes.

Parfois il me demandait de chanter en m’accompagnant à la lyre, ce dont je lui savais gré, car ma vie était terne. Il restait alors assis, perdu dans ses pensées, n’écoutant qu’à demi. Aucune lueur de désir dans son regard, jamais. Je ne parvenais toujours pas à découvrir ce que Patrocle avait voulu dire, le jour où j’avais essayé de me jeter dans la mer. Jamais plus ! Que s’était-il passé pour qu’Achille fût devenu si indifférent ?

Je constatai amèrement que, peu à peu, Lyrnessos et mon père n’occupaient plus la première place dans mes pensées ; je m’intéressai davantage aux événements d’Assos qu’à ce qui s’était passé en Dardanie. À trois reprises, Achille dîna seul chez lui et, en ces occasions, il ordonna que ce fût moi qui le servît, nulle autre femme ne devant être présente. Laodicé me pomponnait alors sottement et me parfumait, persuadée que j’allais enfin être à lui mais, toutes les fois, il ne dit ni ne fit quoi que ce fût.

À la fin de l’hiver, nous allâmes à Troie. Avant la guerre, Lyrnessos vivait sous le joug de Troie la toute-puissante, centre de notre monde, ce qui déplaisait fort au roi Anchise et à Énée. Je la voyais pourtant pour la première fois. Le vent balayait inlassablement la plaine, en chassant la neige. Les tours et les pinacles couronnés de givre étincelaient au soleil. La citadelle ressemblait à un palais de l’Olympe – majestueux, froid et distant. Là vivait Énée avec son père, sa femme et son fils.

J’étais fort malheureuse de me trouver à Troie. J’avais tendance à avoir des moments de dépression et des crises de larmes, mon humeur était instable. J’ignorais pourquoi.

C’était la dixième année de guerre, les oracles annonçaient qu’enfin elle allait se terminer. Je savais qu’alors Achille m’emmènerait à Iolcos. Était-ce pour cela que j’étais à ce point irritable ? Ou redoutais-je d’être revendue comme musicienne ? Rien d’autre en moi que mon talent de musicienne ne semblait lui plaire.

Au début du printemps, les Troyens se mirent à sortir de la cité au cours de raids ; il fallait trouver de la nourriture pour augmenter les réserves. Achille et Ajax rôdaient en attendant Hector. Achille en particulier mourait d’envie de l’affronter en combat singulier ; il était rongé par le désir de tuer l’héritier du trône de Troie, me racontaient les autres femmes. Nuit et jour des voix d’hommes résonnaient dans la maison. J’en vins à connaître tous les chefs par leur nom.

Avec le printemps arrivèrent de violents orages, les parfums se firent entêtants, des myriades de petites fleurs blanches parsemaient la plaine et les eaux de l’Hellespont devinrent plus bleues encore. Des escarmouches se produisaient presque tous les jours. Achille guettait Hector sans relâche. Cependant la malchance le talonnait. Ni lui ni Ajax ne parvenaient jamais à rencontrer l’héritier insaisissable.

 

De l’avis de Laodicé, ma haute naissance m’interdisait les travaux domestiques, mais je m’y consacrais avec ardeur dès qu’elle avait le dos tourné. Je préférais travailler plutôt que broder tout le jour.

Une des histoires les plus curieuses qu’on me rapporta sur Achille concernait la façon dont il avait fini par prendre Patrocle pour amant, alors qu’ils avaient été amis pendant tant d’années sans jamais goûter aux plaisirs de la chair. Selon Laodicé, le changement s’était produit un jour où Thétis l’avait envoûté. À ces moments-là, expliqua-t-elle, notre maître était particulièrement influençable et Patrocle avait saisi l’occasion. L’explication me parut trop banale, d’autre part je n’avais rien vu en Patrocle qui laissât soupçonner un tel manque de scrupules. Mais les voies de la déesse de l’amour sont singulières : qui aurait prévu que moi aussi je connaîtrais les effets du sortilège ?

Cela se passa un jour où je m’étais éclipsée pour accomplir mon travail préféré : astiquer son armure. Achille entra dans la pièce. Il marchait plus lentement que de coutume et ne me remarqua pas, bien que je fusse tout à fait visible, le chiffon à la main et déjà prête à m’excuser. Il ôta son casque, le jeta à terre, se prit la tête dans les mains comme si elle lui faisait mal. Puis il défit avec peine les attaches de sa cuirasse et parvint à s’en débarrasser. Effrayée, je me mis à trembler. Où était donc Patrocle ?

Vêtu de la tunique matelassée qu’il portait sous l’armure, il se dirigea en trébuchant vers un siège, son visage sans expression tourné vers moi. Mais au lieu de se laisser tomber dans le fauteuil, il s’affala sur le sol et se mit à baver. Ses yeux se révulsèrent, son corps se raidit, puis il fut pris de convulsions. Sa bouche s’emplit d’écume, son visage devint presque noir. Lorsqu’il se calma enfin je m’agenouillai à ses côtés.

— Achille ! Achille !

Il ne m’entendait pas ; il gisait à terre, agitant les bras en tous sens. Puis il prit ma tête entre ses mains et la berça doucement.

— Mère, ô mère, laisse-moi en paix !

Il articulait si mal et sa voix était si différente que j’eus de la peine à la reconnaître. Je me mis à pleurer.

— Achille, c’est moi ! Briséis !

— Pourquoi me tourmentes-tu ? demanda-t-il, mais ce n’était pas à moi qu’il adressait cette question. Pourquoi te faut-il sans cesse me rappeler que je vais mourir ? J’ai déjà assez de chagrin. Iphigénie ne t’a donc point suffi ? Laisse-moi en paix !

Là-dessus, il ne se rendit plus compte de rien. Je quittai précipitamment la pièce pour aller chercher Laodicé.

— Le bain du maître est-il prêt ? demandai-je dans un souffle.

Elle prit mon angoisse pour l’attente du plaisir et gloussa.

— Il serait temps ! Bien sûr qu’il est prêt. Hi ! hi ! Tu peux le lui donner, d’ailleurs, je suis occupée.

Je lui donnai son bain, mais il ne se rendit même pas compte que c’était moi et non Laodicé. Je pus le contempler à loisir. Comme il était beau ! Comme je le désirais ! Il y avait de la buée dans la pièce, ma longue tunique dardanienne me collait à la peau, je transpirais et me reprochais ma stupidité. Pareille à toutes les autres femmes, Briséis s’était éprise de lui. Éprise d’un homme qui n’était attiré ni par les hommes, ni par les femmes, un homme qui n’avait qu’un but dans la vie : se battre jusqu’à la mort.

Je trempai un linge dans l’eau froide, l’essorai et le lui passai sur le visage. Il sembla reprendre conscience de la réalité et mit la main sur mon épaule.

— Laodicé ? demanda-t-il.

— Oui. Viens, maître, ton lit est ici. Prends ma main.

Il la serra. Il avait reconnu ma voix. Je lui jetai un rapide coup d’œil. Il me souriait. Ce sourire qui lui faisait une bouche presque normale était d’une douceur inattendue.

— Merci, dit-il.

— Ce n’est rien, répondis-je, incapable d’entendre le son de ma propre voix tant mon cœur battait fort.

— Depuis combien de temps es-tu présente ?

— Depuis le début, répondis-je, me refusant à lui mentir.

— Tu as tout vu, en ce cas.

— Oui.

— Il n’y a plus de secrets entre nous.

— Nous partageons un secret.

Soudain je fus dans ses bras. Comment, je l’ignore. Il ne m’embrassa pas, mais m’expliqua ensuite que, n’ayant pas de lèvres, les baisers ne lui donnaient guère de plaisir. Mais le corps lui en donnait, le sien comme le mien ! Il n’était pas une seule partie de mon être que ses mains ne parvinrent à faire vibrer comme la corde d’une lyre. Moi qui, depuis si longtemps, brûlais de désir sans le savoir, connus enfin la puissance de la déesse. Nous n’étions pas séparés, mais nous ne brûlions pas d’un même feu. Durant un bref moment, je sentis la déesse en lui et en moi.

Il m’aimait, m’avoua-t-il ensuite. Il m’aimait depuis le début. Car, même si j’étais très différente, il avait vu en moi une autre Iphigénie. Alors il me raconta la terrible histoire, apaisé pour la première fois, j’imagine, depuis qu’elle était morte.

Je me demandai comment j’aurais le courage d’affronter Patrocle qui, dans la pureté de son amour, avait essayé de le guérir mais avait échoué. L’énigme était maintenant résolue.

 

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