Le cheval de Troie

Colleen McCullough · Chapitre 25 sur 36

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Le cheval de Troie

Chapitre 24

 

Récit de Nestor

 

J’adressai une courte prière au dieu des Nuées. J’avais participé à d’innombrables campagnes, cependant jamais je ne m’étais trouvé face à une armée comparable à celle de Troie. Et jamais jusqu’alors la Grèce n’avait enfanté une armée pareille à celle d’Agamemnon. Mon regard se porta sur la cime altière, perdue dans la brume, le lointain mont Ida et je me demandai si tous les dieux n’avaient pas quitté l’Olympe pour s’y installer et observer de là-haut la bataille. Elle méritait bien leur intérêt, cette guerre à une échelle que les simples mortels n’avaient jamais imaginée, pas plus que les dieux qui eux se contentaient de querelles intestines. Et s’ils s’étaient assemblés sur le mont Ida pour regarder, ils ne seraient pas alliés pour autant ; chacun savait qu’Apollon, Aphrodite, Artémis et leur clan avaient délibérément pris parti pour Troie, tandis que Zeus, Poséidon, Héra et Pallas Athéna soutenaient la Grèce. Impossible de deviner dans quel camp se trouvait Arès, le seigneur de la Guerre, car même si les Grecs avaient répandu son culte partout dans le monde, sa maîtresse, Aphrodite, défendait la cause troyenne. Héphaïstos, l’époux de cette dernière, était naturellement du côté des Grecs. Cela nous avantageait, car il surveillait la fonte des métaux. Ainsi nos armuriers bénéficiaient-ils d’une aide divine.

Si quelqu’un était heureux ce jour-là, c’était bien moi. Une seule chose gâchait mon plaisir : le garçon qui était près de moi s’agitait et rongeait son frein parce qu’il voulait être dans son propre char et combattre. Je le regardai de côté. C’était mon fils, Antiloque, le plus jeune et celui qui m’était le plus cher, l’enfant du crépuscule de ma vie. Il avait douze ans quand j’étais parti de Pylos. J’avais répondu par la négative à tous ceux qui, en son nom, m’avaient supplié de le laisser venir à Troie. Aussi s’était-il embarqué clandestinement à bord d’un navire, le polisson. En arrivant, il était allé trouver Achille et, à eux deux, ils m’avaient persuadé de ne pas le renvoyer. Il s’agissait de sa première bataille mais, au fond de moi, je regrettais qu’il ne fût pas resté loin d’ici, sur les rivages sablonneux de Pylos.

Nous nous alignâmes face aux Troyens, sur un front de près d’une demi-lieue. Je notai qu’Ulysse avait raison. Ils étaient bien plus nombreux que nous, ce qui aurait été également le cas si toute la Thessalie avait été à nos côtés. Je parcourus du regard leurs rangs pour en repérer les chefs et aperçus tout de suite Hector, au centre de l’avant-garde. La nôtre comprenait mes troupes venues de Pylos, ainsi que celles des deux Ajax et de dix-huit petits rois. Agamemnon, le chef de notre avant-garde, faisait face à Hector. Notre flanc gauche était commandé par Idoménée et Ménélas, notre flanc droit par Ulysse et Diomède, les deux amants si mal assortis. Le feu et la glace.

Debout sur son char, Hector conduisait un attelage de magnifiques chevaux noirs comme le jais. On aurait dit Arès en personne. Aussi grand et droit qu’Achille. Je ne vis cependant aucun vieillard parmi les Troyens. Priam et ses semblables étaient restés au palais. J’étais donc le plus vieux sur le champ de bataille.

 

On battit du tambour, on fit sonner les trompes et les cymbales. Une fois le défi lancé, la bataille s’engagea de part et d’autre de l’espace qui, sur cinq cents pas, nous séparait encore les uns des autres. Les javelots volèrent, les flèches fondirent comme des aigles, les chars virevoltèrent, l’infanterie chargea et fut repoussée. Agamemnon déployait une énergie et une vigueur que je ne lui soupçonnais pas. Nous étions nombreux à n’avoir pas encore eu l’occasion de voir comment les autres rois se comportaient au combat. C’était donc réconfortant de constater qu’Agamemnon avait les qualités requises pour être à la hauteur face à Hector.

Hector fulminait et lançait continuellement ses chars sur nous sans jamais parvenir à percer notre front. Je fis plusieurs sorties au cours de la matinée, tandis qu’Antiloque poussait le cri de guerre de Pylos et que je gardai mon souffle pour le combat. Plus d’un Troyen mourut sous les roues de mon char. En bon aurige, Antiloque savait me tirer des difficultés et battre en retraite au moment opportun.

Ma gorge se desséchait et la poussière eut tôt fait de couvrir mon armure. Je fis signe à mon fils et nous nous retirâmes derrière nos lignes pour boire quelques gorgées d’eau et reprendre notre souffle. Quand je regardai le soleil, je vis à ma grande surprise qu’il était près du zénith. Nous retournâmes aussitôt en première ligne et, dans un élan d’audace, mes hommes enfoncèrent les rangs troyens. Nous fîmes du bon travail à l’insu d’Hector, puis je donnai le signai de la retraite et nous retournâmes dans nos lignes sans avoir perdu un seul homme. Hector, lui, en avait perdu une bonne douzaine.

À midi, Agamemnon envoya un héraut sonner de la trompe pour annoncer la trêve. Les deux armées déposèrent les armes en maugréant. La faim, la soif, la peur et la fatigue devinrent des réalités pour la première fois depuis le commencement de la bataille, peu de temps après le lever du soleil. Quand je vis tous les chefs se diriger vers Agamemnon, je demandai à Antiloque de me conduire aussi vers lui.

— Que se passe-t-il, seigneur ? demandai-je.

— Les hommes ont besoin de repos. C’est la première fois depuis des lunes qu’on se bat avec une telle violence. J’ai donc envoyé un héraut à Hector pour lui demander à lui et à ses chefs de nous rencontrer pour parlementer.

— Parfait, dit Ulysse. Avec de la chance on peut gagner du temps, pendant que les hommes récupèrent et mangent.

— Comme ce stratagème marche dans les deux sens, Hector ne peut refuser mon offre.

Les non-combattants ôtèrent les cadavres qui gisaient sur la bande de terrain entre les deux armées. De part et d’autre, les chefs partirent en char pour aller parlementer. Je m’en fus avec Ajax, Ulysse, Diomède, Ménélas, Idoménée et Agamemnon. Nous assistâmes à cette première rencontre entre le grand roi et l’héritier de Troie avec curiosité. Hector avait certes l’étoffe d’un futur roi.

Il nous présenta ses compagnons d’armes, Énée de Dardanie, Sarpédon de Lycie, Acamas, le fils d’Anténor, Polydamas, le fils d’Agénor, Pandaros, le capitaine de la garde royale et enfin ses frères, Pâris et Déiphobos.

Ménélas grommela et lança des regards mauvais à Pâris, mais l’un et l’autre craignaient trop leur frère respectif pour se chercher querelle. Les Troyens me donnèrent l’impression d’être des hommes de valeur, des guerriers, à l’exception de Pâris qui, avec ses airs affectés, n’était de toute évidence pas à sa place. Tandis qu’Agamemnon faisait les présentations, j’observai attentivement Hector pour voir sa réaction lorsqu’il mettait un nom sur un visage. Quand vint le tour d’Ulysse, il scruta la physionomie de notre grand tacticien avec perplexité. Ceux qui ne connaissaient pas Ulysse, le renard d’Ithaque, n’en faisaient pas grand cas quand ils le voyaient : il était mal proportionné et se donnait un air débraillé, presque repoussant, s’il jugeait cela nécessaire.

« Regarde-le bien au fond des yeux, Hector, regarde-le bien ! lui dis-je en silence. Découvre qui est cet homme et méfie-toi ! » Mais Hector était plus attiré par Ajax, debout aux côtés d’Ulysse. Aussi ne comprit-il pas qu’Ulysse jouait un rôle des plus importants.

Hector prit la mesure de l’imposante stature d’Ajax, qu’un seul des nôtres surpassait. Pour la première fois de sa vie, nous sembla-t-il, il dut lever les yeux pour regarder un autre homme.

— Cela fait dix ans que nous ne nous sommes parlé, fils de Priam, dit Agamemnon. Il est grand temps de le faire.

— De quoi veux-tu discuter ?

— D’Hélène.

— Il n’y a rien à dire là-dessus.

— C’est faux ! Nies-tu que Pâris, ton frère, a enlevé la femme de mon frère Ménélas, roi de Lacédémone et l’a emmenée à Troie, offensant ainsi la Grèce tout entière ?

— Je le nie.

— Hélène a demandé à venir, ajouta Pâris.

— Et naturellement, tu nies avoir eu recours à la force ?

— Naturellement, puisque cela n’a pas été nécessaire, dit Hector en soufflant par les narines comme un taureau. Mais que nous proposes-tu, grand roi ?

— Que tu rendes Hélène et tout ce qui lui appartient à son époux légitime, qu’en compensation du temps que nous avons perdu et de tous nos ennuis, tu ouvres à nouveau l’Hellespont aux marchands grecs et que tu ne t’opposes pas à l’établissement de colonies grecques en Asie Mineure.

— Tes termes sont inacceptables.

— Pourquoi ? Tout ce que nous demandons, c’est le droit à une coexistence pacifique. Je ne me battrais pas si je pouvais obtenir satisfaction sans avoir recours à la guerre, Hector.

— Accéder à tes demandes serait causer la ruine de Troie, Agamemnon.

— La guerre ruinera Troie plus rapidement encore. Tu es sur la défensive, Hector, ce qui n’est jamais une situation avantageuse. Depuis dix ans, c’est à nous que reviennent les profits qui auraient dû être ceux de Troie, sans parler des profits que nous tirons d’Asie Mineure.

On continua ainsi à parlementer, à échanger d’inutiles paroles tandis que les soldats, allongés sur le dos dans l’herbe, fermaient les yeux tant le soleil était aveuglant.

-- Acceptes-tu cet arrangement, prince Hector ? demanda un peu plus tard Agamemnon. Nous avons parmi nous les deux parties concernées : Ménélas et Pâris. Qu’ils se battent en duel ici même, et présence de nos deux armées. Le vainqueur dictera les termes d’un traité de paix.

Si Pâris n’avait pas l’air d’un brillant duelliste, Ménélas semblait l’être encore moins. En un instant Hector jugea que Pâris l’emporterait facilement.

--Entendu, dit-il, Pâris va se battre en duel contre Ménélas, et le vainqueur dictera les termes d’un accord.

Je regardai Ulysse assis à côté de moi.

--Pour sauver la réputation future d’Agamemnon, Nestor, espérons que ce sera un Troyen qui devra mettre fin au duel, me chuchota-t-il à l’oreille.

Nous nous retirâmes derrière nos lignes et laissâmes aux deux hommes un espace d’une largeur de cinq cents pas. Ils tournèrent lentement l’un autour de l’autre ; Ménélas portait sa lance en avant, Pâris l’esquivait. Je n’avais jamais cru Ménélas capable de grand-chose mais, de toute évidence, Agamemnon savait ce qu’il faisait en proposant ce duel. J’avais eu tort de croire que Pâris l’emporterait haut la main. Bien que Ménélas ne possédât ni l’enthousiasme ni l’intuition d’un bon chef, il avait appris à se battre en duel avec la rigueur dont il faisait preuve en toute chose. Il manquait d’ardeur mais non de courage. Quand il jeta sa lance contre Pâris, elle fît tomber son bouclier. Face à une épée nue, Pâris préféra s’enfuir plutôt que dégainer la sienne. Il prit ses jambes à son cou et Ménélas le talonna aussitôt.

À présent notre victoire était certaine ; les Troyens gardaient le silence et nos hommes poussaient des cris de joie. Je ne quittai pas Hector des yeux ; un homme de principes qui avait commis une erreur de jugement. Si Ménélas tuait Pâris, il lui faudrait négocier. Sans qu’Hector eût fait le moindre geste, Pandaros, le capitaine de la garde royale encocha rapidement une flèche. Je poussai un cri pour avertir Ménélas qui s’arrêta et s’écarta d’un bond. Derrière moi, les soldats indignés hurlèrent. Ménélas était debout, la flèche plantée dans le flanc. Les Troyens, affligés, hurlèrent à leur tour. C’était un troyen qui avait rompu la trêve. Hector était déshonoré.

Les armées reprirent le combat avec plus d’acharnement encore que le matin ; les uns pour laver leur honneur souillé, les autres pour se venger d’une insulte et, de part et d’autre, on frappait d’estoc et de taille avec une férocité inouïe. Les soldats tombaient en grand nombre ; les cinq cents pas qui séparaient les lignes se réduisaient peu à peu. Bientôt il n’y eut plus qu’un enchevêtrement de corps et le nuage de poussière qui montait du sol nous aveuglait, nous suffoquait. Hector était partout à la fois, il allait et venait dans son char au centre de son armée, multipliant les coups de lance. Aucun de nous ne parvenait à s’en approcher suffisamment pour tenter de lui porter un coup. Les hommes mouraient, écrasés sous les sabots de ses trois chevaux noirs. Comment il frayait un passage à son attelage dans cette foule, je ne le compris pas en ce premier jour où se livrait une bataille rangée mais, plus tard, cela se répéta si souvent que je l’imitai et trouvai bientôt cela tout naturel. J’aperçus Énée suivi d’une phalange de Dardaniens. Comment, en pleine mêlée, avait-il pu venir depuis l’aile de l’armée où il se trouvait auparavant ?

J’abandonnai ma lance pour saisir mon épée, ralliai mes hommes et fonçai dans la masse, provoquant du haut de mon char un terrible carnage, frappant au hasard des visages ruisselants de sueur, ne perdant jamais de vue Énée tandis que je réclamais des renforts.

Agamemnon me les envoya, Ajax à leur tête. Énée les vit arriver et rameuta ses hommes, mais auparavant j’avais eu le privilège de voir ce véritable géant perpétrer autour de lui un effroyable massacre. Ajax n’avait pas sa hache. Pour ce premier jour de bataille, il avait préféré son épée à double tranchant haute de deux coudées, qu’il maniait comme une hache, me semblait-il, la faisant tournoyer autour de sa tête et hurlant de joie. Il savait se défendre mieux que quiconque avec son énorme bouclier qui jamais n’oscillait ni ne touchait le sol, et cette énorme masse de bronze et d’étain le protégeait de pied en cap. Six vigoureux capitaines de Salamine le suivaient et, à l’abri du bouclier se cachaient Teucer et son arc. Libre de ses mouvements, il encochait une flèche, la laissait filer, en prenait une autre dans son carquois et répétait le même geste, sans à-coups, à une cadence parfaitement régulière. Je vis des Grecs dans la foule, trop loin de lui pour apercevoir sa haute stature, sourire et reprendre courage en entendant le célèbre cri qu’Ajax lançait à Arès et à la maison d’Éaque : « Aii ! À mort ! Aii ! À mort ! » Entouré de mes hommes, je levai le bras pour le féliciter. Antiloque, qui le regardait plein d’admiration, relâcha les rênes de notre attelage. -Ils sont partis, grogna Ajax.

— Même Énée n’a pas voulu t’affronter, dis-je.

— Que Zeus les envoie au royaume des morts ! Pourquoi refusent-ils le combat ? Je rattraperai cet Énée.

-- Où se trouve Hector ?

— Je l’ai cherché en vain tout l’après-midi. C’est un vrai feu follet ! Mais je l’épuiserai. Tôt ou tard nous nous affronterons.

Des cris perçants retentirent pour nous avertir d’un danger. Nous renforçâmes les rangs. Énée revenait à la charge, accompagné d’Hector et d’une partie de la garde royale. Je regardai Ajax.

— Voilà l’occasion, fils de Télamon.

— J’en remercie Arès.

Il poussa doucement Teucer de la pointe de son énorme botte.

— Debout, frère. Celui-ci est pour moi et moi seul. Protège Nestor et tiens Énée à distance.

Teucer baissa la tête et sortit de sous le bouclier. Il n’y avait pas la moindre trace d’inquiétude dans son regard vif et loyal, tandis que d’un bond il vint à côté de moi et d’Antiloque. Personne ne mettait jamais en doute sa loyauté, bien que sa mère fût la propre sœur de Priam, Hésione.

— Va, cria-t-il à mon fils, fais-nous traverser cet amoncellement de cadavres et arrête-toi près d’Énée. Il va nous donner du fil à retordre. Roi Nestor, veux-tu me protéger pendant que j’utilise mon arc ?

— Avec grand plaisir, Teucer.

— Pourquoi Énée se trouve-t-il à l’avant-garde, père ? me demanda Antiloque tandis que nous partions. Je croyais qu’il commandait une aile ?

— Moi aussi, répondit Teucer.

Mes hommes et quelques-uns des Salaminiens nous accompagnèrent pour empêcher Énée de trop s’approcher d’Hector et permettre à Ajax de le forcer à se battre en duel.

Ajax ne se servait jamais d’un char dans la bataille, probablement parce que personne n’avait été capable d’en construire un assez robuste pour les porter lui, Teucer et un aurige. Il avait pour habitude de rester debout sur le sol et de se comporter comme si lui-même était un char Le bronze tinta contre le bronze. Ajax et Hector se valaient. Face à face, ils résistaient et paraient les coups, alors que tout autour d’eux le combat cessait petit à petit. Énée attira mon attention en sifflant et m’interpella :

— Ce serait dommage de manquer ce spectacle, mon vieil ami ! Je préfère regarder plutôt que me battre. Pas toi ? Énée de Dardanie demande une trêve.

— J’accepte cette trêve jusqu’au moment où s’achèvera le duel. Alors, si c’est Ajax qui tombe, je mettrai ma vie en jeu pour défendre son corps et son armure ! Mais si c’est Hector, j’aiderai Ajax à t’empêcher de prendre son corps et son armure ! La trêve est acceptée par Nestor de Pylos.

— Qu’il en soit ainsi ! répondit Énée.

C’était un réel plaisir que de regarder combattre Ajax. Il tenait sa garde haute, le corps toujours protégé par son énorme bouclier. Hector dansait comme une flamme autour de lui, entaillant profondément le bouclier. Tous deux avaient perdu le sens du temps et ignoraient la fatigue ; sans cesse leur bras se levait et retombait, avec la même force. Par deux fois Hector faillit perdre son bouclier. Pourtant, il continua de combattre et conserva bouclier et épée en dépit de toutes les tentatives d’Ajax. Le combat fut long et implacable. L’un d’eux voyait-il une ouverture, il se ruait en avant, mais se retrouvait face à une lame et continuait alors sans se décourager.

Je sentis une légère tape sur le bras : c’était un héraut d’Agamemnon.

— Le grand roi voudrait savoir pourquoi le combat a cessé dans ce secteur, seigneur.

— J’ai accepté une trêve temporaire. Vois par toi-même, ami. Combattrais-tu, si tu avais l’occasion d’assister à une telle lutte ?

— Je reconnais le prince Ajax, mais qui est son adversaire ?

— Va dire au grand roi qu’Ajax et Hector se livrent un combat a mort.

Le messager s’éclipsa aussitôt, ce qui me permit de rendre au duel toute mon attention. Les deux hommes continuaient de s’y livrer avec acharnement. Depuis combien de temps cela durait-il ? Je n’eus pas besoin de me protéger les yeux quand je les levai vers la sphère dorée du soleil, ternie de poussière, qui se trouvait à présent presque au ras de l’horizon. Par Arès, quelle endurance ! Agamemnon plaça son char près du mien.

— Peut-on se passer de toi au poste de commandement, seigneur.

— Ulysse me remplace. Par Zeus ! Depuis combien de temps se battent-ils, Nestor ?

— Cela fait presque un huitième de l’après-midi.

— Ils vont bientôt devoir arrêter. Le soleil se couche.

— Incroyable combat, ne trouves-tu pas ?

— Pourquoi cette trêve ?

— Les hommes avaient bien trop envie de voir ça. Et moi aussi, Comment cela se passe-t-il de ton côté ?

— Les Troyens sont bien plus nombreux, mais nous tenons, Diomède a été un vrai Titan ! Il a tué Pandaros, celui qui avait rompu la trêve, puis il a filé avec l’armure, sans qu’Hector pût rien y faire. Je vois qu’Énée aussi est présent. Pas étonnant que lui ait voulu une trêve ! Diomède l’a frappé à l’épaule et croit l’avoir blessé.

— C’est donc pour ça qu’il a quitté l’aile qu’il commandait…

— Ce Dardanien est le plus rusé des hommes de Priam. Mais il ne se soucie que de lui-même, à ce qu’on dit.

— As-tu des nouvelles de Ménélas ? Son état est-il préoccupant ?

— Non, Machaon l’a pansé et l’a aussitôt renvoyé combattre.

— Il s’est bien défendu contre Pâris.

— Il t’a surpris, n’est-ce pas ?

 

La trompe annonçant la nuit fit retentir sa longue note sinistre par-dessus les clameurs du champ de bataille. Les hommes déposèrent les armes. Ils se débarrassèrent des boucliers et rengainèrent maladroitement. Hector et Ajax continuaient à se battre. La nuit finit pourtant par avoir raison d’eux. À peine pouvaient-ils distinguer leurs armes quand je descendis de mon char et les séparai.

— Il fait trop sombre pour continuer, jeunes lions. Je déclare l’égalité, rengainez vos épées.

Hector ôta son casque d’une main tremblante.

— J’avoue que c’est un soulagement. Je suis rompu.

Ajax remit son bouclier à Teucer, dont les genoux fléchirent sous le poids.

— Moi aussi, je suis épuisé.

— Tu es un valeureux guerrier, Ajax, dit Hector en lui tendant son bras droit.

Ajax entoura de ses doigts le poignet du Troyen en souriant.

— Hector, il serait malhonnête de ne pas te retourner le compliment.

— Il paraît impossible qu’Achille te surpasse. Tiens, prends mon épée !

Ajax en contempla la lame avec un plaisir évident puis la soupesa.

— Je m’en servirai désormais pour combattre. En échange, voici mon baudrier. Mon père m’a dit que son propre père affirmait l’avoir reçu de son père, Zeus l’immortel.

Il enleva la précieuse relique de cuir pourpre, ornée d’un motif en or ciselé, une pièce exceptionnelle.

— Je le porterai au lieu du mien, promit Hector, ravi.

Je les regardai. Ils éprouvaient l’un pour l’autre une vive sympathie, un respect acquis dans d’effroyables circonstances. Soudain un pressentiment me glaça : cet échange d’objets personnels était de fort mauvais augure.

 

Nous campâmes sous les murs de Troie, cette nuit-là. L’armée d’Hector nous séparait de la porte Scée grande ouverte. On alluma les feux de camp, au-dessus desquels on suspendit les chaudrons ; des esclaves transportaient de grands plateaux chargés de pain d’orge et de viande, et le vin coupé d’eau coulait à flot. Je dînai avec Agamemnon et les autres rois autour d’un feu, parmi nos hommes. Lorsque j’entrai dans le cercle de lumière, ils se tournèrent vers moi pour me saluer. Tous semblaient terrassés par la fatigue, comme toujours après une bataille âprement disputée.

— Nous n’avons pas avancé d’un pouce, dis-je à Ulysse.

— Eux non plus, répliqua-t-il d’une voix calme.

— Combien d’hommes avons-nous perdus ? demanda Idoménée.

— À peu près autant qu’Hector, peut-être un peu moins, dit Ulysse. Pas assez pour faire pencher la balance, cependant.

— En ce cas la journée de demain devrait être décisive, repartit Mérione.

— Demain, oui, acquiesça Agamemnon en bâillant.

Les corps étaient douloureux et les paupières lourdes, les ventres pleins. Il était temps de s’envelopper dans des fourrures autour du feu. La fumée de dix mille feux de camp montait vers les astres, Allongé sur le dos, je regardai les étoiles apparaître et disparaître jusqu’à ce que tout fût englouti dans les ténèbres du sommeil.

 

Le deuxième jour fut bien différent du premier. Ni trêves pour interrompre le carnage, ni duels pour retenir notre attention, ni actes de bravoure pour transcender le combat. La lutte fut âpre, cruelle et acharnée. Mon corps aspirait au repos, ma vue était brouillée par les larmes qu’on verse à la vue d’un fils mourant. Antiloque pleura son frère et demanda à le remplacer sur le front. Je fis donc conduire mon char par un soldat.

Aussi implacable qu’Arès, aussi insaisissable, Hector était dans son élément. Il arpentait le champ de bataille, aiguillonnant ses troupes d’une voix impérieuse. Ajax n’eut pas le loisir de le pourchasser : Hector faisait porter sur lui et Diomède tous les efforts de la garde royale, rivant sur place ses deux pires ennemis. Chaque fois qu’Hector donnait un coup de lance, un homme mourait : il était aussi habile qu’Achille. Si une brèche apparaissait dans nos lignes, il y introduisait ses hommes puis, une fois qu’ils les avaient pénétrées, il en appelait encore davantage.

Oh ! Quelle douleur m’étreignit ! Quel chagrin, quelle détresse ! Les larmes m’aveuglèrent quand un autre de mes fils tomba, éventré par la lance d’Énée. Presque aussitôt, Antiloque faillit se faire trancher la tête d’un coup d’épée. Pas lui, je t’en supplie, miséricordieuse Héra ! Tout-puissant Zeus, ne me prends pas mon Antiloque !

De temps à autre, des hérauts venaient m’informer de ce qui se passait sur le reste du champ de bataille. Je remerciai les dieux que nos chefs fussent indemnes. Puis, peut-être parce que nos hommes étaient fatigués, ou bien parce que les quinze mille Thessaliens d’Achille nous faisaient cruellement défaut, ou pour quelque autre raison encore plus mystérieuse, nous commençâmes à perdre du terrain. Lentement, imperceptiblement, le front s’éloignait des remparts de la cité et se rapprochait de nos propres murs.

Hector fondit alors sur nous. J’appelai désespérément à l’aide quand je vis son char s’avancer dans la mêlée. La chance était avec moi : Diomède et Ulysse étaient tout près. Diomède ne tenta pas d’affronter Hector mais préféra se concentrer sur son aurige, qui semblait nettement manquer d’expérience. Sa lance l’atteignit alors qu’il était accroupi. Son corps tira sur les rênes jusqu’à ce que les chevaux, blessés par le mors, se mettent à broncher. Aidés d’Ulysse, nous nous éloignâmes sans encombre, tandis qu’Hector coupait les rênes en jurant.

Je tentai de regagner ma section du front, mais ce fut impossible. La peur se répandait parmi les troupes, on parlait de mauvais présages. Aucun de nous ne pouvait plus se faire d’illusions : l’armée était en déroute. Hector s’en rendit compte et lança, avec un cri de triomphe, toutes ses réserves dans le combat.

Ce fut Ulysse qui nous sauva. Il sauta dans un char vide et ramena au combat les soldats qui s’enfuyaient, les forçant à céder le terrain pas à pas et en bon ordre. Agamemnon suivit immédiatement son exemple ; ce qui aurait pu devenir une débâcle fut accompli avec un minimum de pertes et sans donner l’impression d’une totale débandade. Diomède fit ensuite charger ses Argiens contre les Troyens qui avançaient et je le suivis avec Idoménée, Eurypile, Ajax et tous leurs hommes.

Teucer était dans son coin, abrité par le bouclier de son frère.

Il lançait toujours ses flèches avec régularité et précision. En apercevant Hector, il sourit et encocha une autre flèche. Mais Hector était trop rusé pour tomber sous une flèche alors qu’il se trouvait dans le voisinage d’Ajax. Il para les flèches l’une après l’autre avec son bouclier, ce qui courrouça Teucer au point de lui faire commettre une faute : il sortit de sa cachette. Hector s’y attendait. Il n’avait plus de lance depuis longtemps, mais il trouva un rocher et le lança sur Teucer qui, atteint à l’épaule droite, s’affala, tel un taureau sacrifié. Trop absorbé pour le remarquer, Ajax continua de combattre. Mon cri de soulagement fut repris par une douzaine de voix quand la tête de Teucer réapparut et qu’on le vit ramper sur les cadavres et les blessés pour aller se terrer auprès d’Ajax. Mais il n’était à présent qu’un poids mort que son frère devait traîner ; les Troyens chargèrent alors.

Je jetai un regard désespéré vers nos arrières, pour voir à quelle distance nous nous trouvions de notre mur. Je restai pétrifié : notre arrière-garde franchissait déjà les gués !

Ulysse et Agamemnon parvinrent à éviter la panique. Notre retraite s’acheva sans trop de pertes et nous trouvâmes refuge derrière le mur de notre camp. Il faisait trop sombre pour qu’Hector pût nous y suivre. Demeurés derrière le fossé et la palissade, les Troyens nous huaient.

 

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