Le Fantôme de l'Opéra

Gaston Leroux · Chapitre 16 sur 31

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Le Fantôme de l'Opéra

Chapitre 2 - Singulière attitude d’une épingle de nourrice

Chapitre 2

Singulière attitude d’une épingle de nourrice

 

Sur le plateau, c’est une cohue sans nom. Artistes, machinistes, danseuses,

marcheuses, figurants, choristes, abonnés, tout le monde interroge, crie, se

bouscule. « Qu’est-elle devenue ? » – « Elle s’est fait enlever ! » – « C’est

le vicomte de Chagny qui l’a emportée ! » – « Non, c’est le comte ! » – «

Ah ! voilà Carlotta ! c’est Carlotta qui a fait le coup ! » – « Non ! c’est le

fantôme ! »

Et quelques-uns rient, surtout depuis que l’examen attentif des trappes et

planchers a fait repousser l’idée d’un accident.

Dans cette foule bruyante, on remarque un groupe de trois personnages

qui s’entretiennent à voix basse avec des gestes désespérés. C’est Gabriel,

le maître de chant ; Mercier, l’administrateur, et le secrétaire Rémy. Ils se

sont retirés dans l’angle d’un tambour qui fait communiquer la scène avec

le large couloir du foyer de la danse. Là, derrière d’énormes accessoires, ils

parlementent :

« J’ai frappé ! Ils n’ont pas répondu ! Ils ne sont peut-être plus dans le

bureau. En tout cas, il est impossible de le savoir ; car ils ont emporté les

clefs. »

Ainsi s’exprime le secrétaire Rémy et il n’est point douteux qu’il ne

désigne par ces paroles MM. les directeurs. Ceux-ci ont donné l’ordre au

dernier entracte de ne venir les déranger sous aucun prétexte. « Ils n’y sont

pour personne. »

« Tout de même, s’exclame Gabriel… on n’enlève pas une chanteuse, en

pleine scène, tous les jours !…

– Leur avez-vous crié cela ? interroge Mercier.

– J’y retourne », fait Rémy, et, courant, il disparaît. Là-dessus, le

régisseur arrive.

« Eh bien, monsieur Mercier, venez-vous ? Que faites-vous ici tous les

deux ? On a besoin de vous, monsieur l’administrateur.

– Je ne veux rien faire ni rien savoir avant l’arrivée du commissaire,

déclare Mercier. J’ai envoyé chercher Mifroid. Nous verrons quand il sera

là !

– Et moi je vous dis qu’il faut descendre tout de suite au jeu d’orgue.

– Pas avant l’arrivée du commissaire…

– Moi, j’y suis déjà descendu au jeu d’orgue.

– Ah ! et qu’est-ce que vous avez vu ?

– Eh bien, je n’ai vu personne ! Entendez-vous bien, personne !

– Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ?

– Évidemment, réplique le régisseur, qui se passe avec frénésie les mains

dans une toison rebelle. Évidemment ! Mais peut-être que s’il y avait

quelqu’un au jeu d’orgue, ce quelqu’un pourrait nous expliquer comment

l’obscurité a été faite tout à coup sur la scène. Or, Mauclair n’est nulle part,

comprenez-vous ? »

Mauclair était le chef d’éclairage qui dispensait à volonté sur la scène de

l’Opéra, le jour et la nuit.

« Mauclair n’est nulle part, répète Mercier ébranlé. Eh bien, et ses aides ?

– Ni Mauclair ni ses aides ! Personne à l’éclairage, je vous dis ! Vous

pensez bien, hurle le régisseur, que cette petite ne s’est pas enlevée toute

seule ! Il y avait là “un coup monté” qu’il faut savoir… Et les directeurs qui

ne sont pas là ?… J’ai défendu qu’on descende à l’éclairage, j’ai mis un

pompier devant la niche du jeu d’orgue ! J’ai pas bien fait ?

– Si, si, vous avez bien fait… Et maintenant attendons le commissaire. »

Le régisseur s’éloigne en haussant les épaules, rageur, mâchant des

injures à l’adresse de ces « poules mouillées » qui restent tranquillement

blotties dans un coin quand tout le théâtre est « sens dessus dessous ».

Tranquilles, Gabriel et Mercier ne l’étaient guère. Seulement, ils avaient

reçu une consigne qui les paralysait. On ne devait déranger les directeurs

pour aucune raison au monde. Rémy avait enfreint cette consigne et cela ne

lui avait point réussi.

Justement, le voici qui revient de sa nouvelle expédition. Sa mine est

curieusement effarée.

« Eh bien, vous leur avez parlé ? » interroge Mercier. Rémy répond :

« Moncharmin a fini par m’ouvrir la porte. Les yeux lui sortaient de la

tête. J’ai cru qu’il allait me frapper. Je n’ai pas pu placer un mot ; et savez-

vous ce qu’il m’a crié : “Avez-vous une épingle de nourrice ? – Non. – Eh

bien, fichez-moi la paix !…” Je veux lui répliquer qu’il se passe au théâtre un événement inouï… Il clame : “Une épingle de nourrice ? Donnez-moi

tout de suite une épingle de nourrice !” Un garçon de bureau qui l’avait

entendu – il criait comme un sourd – accourt avec une épingle de nourrice,

la lui donne et aussitôt, Moncharmin me ferme la porte au nez ! Et voilà !

– Et vous n’avez pas pu lui dire : Christine Daaé…

– Eh ! j’aurais voulu vous y voir !… Il écumait… Il ne pensait qu’à son

épingle de nourrice… Je crois que, si on ne la lui avait pas apportée sur-le-

champ, il serait tombé d’une attaque ! Certainement, tout ceci n’est pas

naturel et nos directeurs sont en train de devenir fous !… »

M. le secrétaire Rémy n’est pas content. Il le fait voir :

« Ça ne peut pas durer comme ça ! Je n’ai pas l’habitude d’être traité de

la sorte ! »

Tout à coup Gabriel souffle :

« C’est encore un coup de F. de l’O. »

Rémy ricane. Mercier soupire, semble prêt à lâcher une confidence…

mais ayant regardé Gabriel qui lui fait signe de se taire, il reste muet.

Cependant, Mercier, qui sent sa responsabilité grandir au fur et à mesure

que les minutes s’écoulent et que les directeurs ne se montrent pas, n’y tient

plus :

« Eh ! je cours moi-même les relancer », décide-t-il. Gabriel, subitement

très sombre et très grave, l’arrête.

« Pensez à ce que vous faites, Mercier ! S’ils restent dans leur bureau,

c’est que, peut-être, c’est nécessaire ! F. de l’O. a plus d’un tour dans son

sac ! »

Mais Mercier secoue la tête.

« Tant pis ! J’y vais ! Si on m’avait écouté, il y aurait beau temps qu’on

aurait tout dit à la police ! »

Et il part.

« Tout quoi ? demande aussitôt Rémy. Qu’est-ce qu’on aurait dit à la

police ? Ah ! vous vous taisez, Gabriel !… Vous aussi, vous êtes dans la

confidence ! Eh bien, vous ne feriez pas mal de m’y mettre si vous voulez

que je ne crie point que vous devenez tous fous !… Oui, fous, en vérité ! »

Gabriel roule des yeux stupides et affecte de ne rien comprendre à cette «

sortie » inconvenante de M. le secrétaire particulier.

« Quelle confidence ? murmure-t-il. Je ne sais ce que vous voulez dire. »

Rémy s’exaspère.

« Ce soir Richard et Moncharmin, ici même, dans les entractes, avaient

des gestes d’aliénés.

– Je n’ai pas remarqué, grogne Gabriel, très ennuyé.

– Vous êtes le seul !… Est-ce que vous croyez que je ne les ai pas vus !…

Et que M. Parabise, le directeur du Crédit Central, ne s’est aperçu de

rien ?… Et que M. l’ambassadeur de la Borderie a les yeux dans sa

poche ?… Mais, monsieur le maître de chant, tous les abonnés se les

montraient du doigt, nos directeurs !

– Qu’est-ce qu’ils ont donc fait, nos directeurs ? demande Gabriel de son

air le plus niais.

– Ce qu’ils ont fait ? Mais vous le savez mieux que personne ce qu’ils ont

fait !… Vous étiez là !… Et vous les observiez, vous et Mercier !… Et vous

étiez les seuls à ne pas rire…

– Je ne comprends pas ! »

Très froid, très « renfermé », Gabriel étend les bras et les laisse retomber,

geste qui signifie évidemment qu’il se désintéresse de la question… Rémy

continue.

« Qu’est-ce que c’est que cette nouvelle manie ?… Ils ne veulent plus

qu’on les approche, maintenant ?

– Comment ? Ils ne veulent plus qu’on les approche ?

– Ils ne veulent plus qu’on les touche ?

– Vraiment, vous avez remarqué qu’ils ne veulent plus qu’on les touche ?

Voilà qui est certainement bizarre !

– Vous l’accordez ! Ce n’est pas trop tôt ! Et ils marchent à reculons !

– À reculons ! Vous avez remarqué que nos directeurs marchent à

reculons ! Je croyais qu’il n’y avait que les écrevisses qui marchaient à

reculons.

– Ne riez pas, Gabriel ! Ne riez pas !

– Je ne ris pas, proteste Gabriel, qui se manifeste sérieux “comme un

pape”.

– Pourriez-vous m’expliquer, je vous prie, Gabriel, vous qui êtes l’ami

intime de la direction, pourquoi à l’entracte du “jardin”, devant le foyer,

alors que je m’avançais la main tendue vers M. Richard, j’ai entendu M.

Moncharmin me dire précipitamment à voix basse : “Éloignez-vous !

Éloignez-vous ! Surtout ne touchez pas à M. le directeur ?…” Suis-je un

pestiféré ?

– Incroyable !

– Et quelques instants plus tard, quand M. l’ambassadeur de La Borderie

s’est dirigé à son tour vers M. Richard, n’avez-vous pas vu M. Moncharmin

se jeter entre eux et ne l’avez-vous pas entendu s’écrier : “Monsieur

l’ambassadeur, je vous en conjure, ne touchez pas à M. le directeur !”

– Effarant !… Et qu’est-ce que faisait Richard pendant ce temps-là ?

– Ce qu’il faisait ? Vous l’avez bien vu ! Il faisait demi-tour, saluait

devant lui, alors qu’il n’y avait personne devant lui ! et se retirait “à

reculons”.

– À reculons ?

– Et Moncharmin, derrière Richard, avait fait, lui aussi, demi-tour, c’est-

à-dire qu’il avait accompli derrière Richard un rapide demi-cercle ; et lui

aussi se retirait “à reculons” !… Et ils s’en sont allés comme ça jusqu’à

l’escalier de l’administration, à reculons !… à reculons !… Enfin ! s’ils ne

sont pas fous, m’expliquerez-vous ce que ça veut dire ?

– Ils répétaient peut-être, indique Gabriel, sans conviction, une figure de

ballet ! »

M. le secrétaire Rémy se sent outragé par une aussi vulgaire plaisanterie

dans un moment aussi dramatique. Ses yeux se froncent, ses lèvres se

pincent. Il se penche à l’oreille de Gabriel.

« Ne faites pas le malin, Gabriel. Il se passe des choses ici dont Mercier

et vous pourriez prendre votre part de responsabilité.

– Quoi donc ? interroge Gabriel.

– Christine Daaé n’est point la seule qui ait disparu tout à coup, ce soir.

– Ah ! bah !

– Il n’y a pas de “ah ! bah !”. Pourriez-vous me dire pourquoi, lorsque la

mère Giry est descendue tout à l’heure au foyer, Mercier l’a prise par la

main et l’a emmenée dare-dare avec lui ?

– Tiens ! fait Gabriel, je n’ai pas remarqué.

– Vous l’avez si bien remarqué, Gabriel, que vous avez suivi Mercier et

la mère Giry, jusqu’au bureau de Mercier, Depuis ce moment, on vous a

vus, vous et Mercier, mais on n’a plus revu la mère Giry…

– Croyez-vous donc que nous l’avons mangée ?

– Non ! mais vous l’avez enfermée à double tour dans le bureau, et,

quand on passe près de la porte du bureau, savez-vous ce qu’on entend ? On

entend ces mots : “Ah ! les bandits ! Ah ! les bandits !”

À ce moment de cette singulière conversation arrive Mercier, tout

essoufflé.

« Voilà ! fait-il d’une voix morne… C’est plus fort que tout… Je leur ai

crié : “C’est très grave ! Ouvrez ! C’est moi, Mercier.” J’ai entendu des pas.

La porte s’est ouverte et Moncharmin est apparu. Il était très pâle. Il me

demanda : “Qu’est-ce que vous voulez ?” Je lui ai répondu : “On a enlevé

Christine Daaé.” Savez-vous ce qu’il m’a répondu ? “Tant mieux pour

elle !” Et il a refermé la porte en me déposant ceci dans la main. »

Mercier ouvre la main ; Rémy et Gabriel regardent. « L’épingle de

nourrice ! s’écrie Rémy.

– Étrange ! Étrange ! » prononce tout bas Gabriel qui ne peut se retenir

de frissonner.

Soudain une voix les fait se retourner tous les trois.

« Pardon, messieurs, pourriez-vous me dire où est Christine Daaé ? »

Malgré la gravité des circonstances, une telle question les eût sans doute

fait éclater de rire s’ils n’avaient aperçu une figure si douloureuse qu’ils en

eurent pitié tout de suite C’était le vicomte Raoul de Chagny.

 

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