Le Fantôme de l'Opéra

Gaston Leroux · Chapitre 24 sur 31

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Le Fantôme de l'Opéra

Chapitre 10 - Dans la chambre des supplices

10

 

Chapitre

 

Dans la chambre des supplices

 

Nous étions au centre d’une petite salle de forme parfaitement

hexagonale… dont les six pans de murs étaient intérieurement garnis de

glaces… du haut en bas… Dans les coins, on distinguait très bien les «

rajoutis » de glace… les petits secteurs destinés à tourner sur les

tambours… oui, oui, je les reconnais… et je reconnais l’arbre de fer dans un

coin, au fond de l’un de ces petits secteurs… l’arbre de fer, avec sa branche

de fer… pour les pendus.

J’avais saisi le bras de mon compagnon. Le vicomte de Chagny était tout

frémissant, tout prêt à crier à sa fiancée le secours qu’il lui apportait… Je

redoutais qu’il ne pût se contenir.

Tout à coup, nous entendîmes du bruit à notre gauche.

Ce fut d’abord comme une porte qui s’ouvrait et se refermait, dans la

pièce à côté, puis il y eut un sourd gémissement. Je retins plus fortement

encore le bras de M. de Chagny, puis nous entendîmes distinctement ces

mots :

« C’est à prendre ou à laisser ! La messe de mariage ou la messe des

morts. »

Je reconnus la voix du monstre.

Il y eut encore un gémissement.

À la suite de quoi, un long silence.

J’étais persuadé, maintenant, que le monstre ignorait notre présence dans

sa demeure, car s’il en eût été autrement, il se serait bien arrangé pour que

nous ne l’entendions point. Il lui eût suffi pour cela de fermer

hermétiquement la petite fenêtre invisible par laquelle les amateurs de

supplices regardent dans la chambre des supplices.

Et puis, j’étais sûr que s’il avait connu notre présence, les supplices

eussent commencé tout de suite.

Nous avions donc, dès lors, un gros avantage sur Érik : nous étions à ses

côtés et il n’en savait rien.

L’important était de ne le lui point faire savoir, et je ne redoutais rien tant

que l’impulsion du vicomte de Chagny qui voulait se ruer à travers les murs

pour rejoindre Christine Daaé, dont nous croyions entendre, par intervalles,

le gémissement.

« La messe des morts, ce n’est point gai ! reprit la voix d’Érik, tandis que

la messe de mariage, parlez-moi de cela ! c’est magnifique ! Il faut prendre

une résolution et savoir ce que l’on veut ! Moi, il m’est impossible de

continuer à vivre comme ça, au fond de la terre, dans un trou, comme une

taupe ! Don Juan triomphant est terminé, maintenant je veux vivre comme

tout le monde. Je veux avoir une femme comme tout le monde et nous irons

nous promener le dimanche. J’ai inventé un masque qui me fait la figure de

n’importe qui. On ne se retournera même pas. Tu seras la plus heureuse des

femmes. Et nous chanterons pour nous tout seuls, à en mourir. Tu pleures !

Tu as peur de moi ! Je ne suis pourtant pas méchant au fond ! Aime-moi et

tu verras ! Il ne m’a manqué que d’être aimé pour être bon ! Si tu m’aimais,

je serais doux comme un agneau et tu ferais de moi ce que tu voudrais. »

Bientôt le gémissement qui accompagnait cette sorte de litanie d’amour,

grandit, grandit. Je n’ai jamais rien entendu de plus désespéré et M. de

Chagny et moi reconnûmes que cette effrayante lamentation appartenait à

Érik lui-même. Quant à Christine, elle devait, quelque part, peut-être de

l’autre côté du mur que nous avions devant nous, se tenir, muette d’horreur,

n’ayant plus la force de crier, avec le monstre à ses genoux.

Cette lamentation était sonore et grondante et râlante comme la plainte

d’un océan. Par trois fois Érik sortit cette plainte du rocher de sa gorge.

« Tu ne m’aimes pas ! Tu ne m’aimes pas ! Tu ne m’aimes pas ! »

Et puis, il s’adoucit :

« Pourquoi pleures-tu ? Tu sais bien que tu me fais de la peine. »

Un silence.

Chaque silence pour nous était un espoir. Nous nous disions : « Il a peut-

être quitté Christine derrière le mur. »

Nous ne pensions qu’à la possibilité d’avertir Christine Daaé de notre

présence, sans que le monstre se doutât de rien.

Nous ne pouvions sortir maintenant de la chambre des supplices que si

Christine nous en ouvrait la porte ; et c’est à cette condition première que nous pouvions lui porter secours, car nous ignorions même où la porte

pouvait se trouver autour de nous.

Tout à coup, le silence d’à côté fut troublé par le bruit d’une sonnerie

électrique.

Il y eut un bondissement de l’autre côté du mur et la voix de tonnerre

d’Érik :

« On sonne ! donnez-vous donc la peine d’entrer ! » Un ricanement

lugubre.

« Qui est-ce qui vient encore nous déranger ? Attends-moi un peu ici… je

m’en vais aller dire à la sirène d’ouvrir. »

Et des pas s’éloignèrent, une porte se ferma. Je n’eus point le temps de

songer à l’horreur nouvelle qui se préparait ; j’oubliai que le monstre ne

sortait que pour un crime nouveau peut-être ; je ne compris qu’une chose :

Christine seule était derrière le mur !

Le vicomte de Chagny l’appelait déjà. « Christine ! Christine ! »

Du moment que nous entendions ce qui se disait dans la pièce à côté, il

n’y avait aucune raison pour que mon compagnon ne fût pas entendu à son

tour. Et, cependant, le vicomte dut répéter plusieurs fois son appel.

Enfin une faible voix parvint jusqu’à nous.

« Je rêve, disait-elle.

– Christine ! Christine ! c’est moi, Raoul. » Silence.

« Mais répondez-moi, Christine !… si vous êtes seule, au nom du Ciel,

répondez-moi. »

Alors la voix de Christine murmura le nom de Raoul.

« Oui ! Oui ! C’est moi ! Ce n’est pas un rêve !… Christine, ayez

confiance !… Nous sommes là pour vous sauver… mais pas une

imprudence !… Quand vous entendrez le monstre, avertissez-nous.

– Raoul !… Raoul ! »

Elle se fit répéter plusieurs fois qu’elle ne rêvait pas et que Raoul de

Chagny avait pu venir jusqu’à elle, conduit par un compagnon dévoué qui

connaissait le secret de la demeure d’Érik.

Mais aussitôt à la trop rapide joie que nous lui apportions succéda une

terreur plus grande. Elle voulait que Raoul s’éloignât sur-le-champ. Elle

tremblait qu’Érik ne découvrît sa cachette, car, en ce cas, il n’eût pas hésité

à tuer le jeune homme. Elle nous apprit en quelques mots précipités qu’Érik

était devenu tout à fait fou d’amour et qu’il était décidé à tuer tout le monde

et lui-même avec le monde, si elle ne consentait pas à devenir sa femme devant le maire et le curé, le curé de la Madeleine. Il lui avait donné

jusqu’au lendemain soir onze heures pour réfléchir. C’était le dernier délai.

Il lui faudrait alors choisir, comme il disait, entre la messe de mariage et la

messe des morts !

Et Érik avait prononcé cette phrase que Christine n’avait pas tout à fait

comprise : « Oui ou non ; si c’est non, tout le monde est mort et enterré !»

Mais, moi, je comprenais tout à fait cette phrase, car elle répondit d’une

façon terrible à ma pensée redoutable.

« Pourriez-vous nous dire où est Érik ? » demandai-je. Elle répondit qu’il

devait être sorti de la demeure. « Pourriez-vous vous en assurer ?

– Non !… Je suis attachée… je ne puis faire un mouvement. »

En apprenant cela, M. de Chagny et moi ne pûmes retenir un cri de rage.

Notre salut, à tous les trois, dépendait de la liberté de mouvements de la

jeune fille.

Oh ! la délivrer ! Arriver jusqu’à elle !

« Mais où êtes-vous donc ? demandait encore Christine… Il n’y a que

deux portes dans ma chambre : la chambre Louis-Philippe, dont je vous ai

parlé, Raoul !… une porte par où entre et sort Érik, et une autre qu’il n’a

jamais ouverte devant moi et qu’il m’a défendu de franchir jamais, parce

qu’elle est, dit-il, la plus dangereuse des portes… la porte des supplices !…

– Christine, nous sommes derrière cette porte-là !…

– Vous êtes dans la chambre des supplices ?

– Oui, mais nous ne voyons pas la porte.

– Ah ! si je pouvais seulement me traîner jusque-là !… Je frapperais

contre la porte et vous verriez bien l’endroit où est la porte.

– C’est une porte avec une serrure ? demandai-je.

– Oui, avec une serrure. »

Je pensai : Elle s’ouvre de l’autre côté avec une clef, comme toutes les

portes, mais de notre côté à nous, elle s’ouvre avec le ressort et le

contrepoids, et cela ne va pas être facile à découvrir.

« Mademoiselle ! fis-je, il faut absolument que vous nous ouvriez cette

porte.

– Mais comment ? » répondit la voix éplorée de la malheureuse… Nous

entendîmes un corps qui se froissait, qui essayait de toute évidence de se

libérer des liens qui l’emprisonnaient…

« Nous ne nous en tirerons qu’avec la ruse, dis-je. Il faut avoir la clef de

cette porte…

– Je sais où elle est, répondit Christine qui paraissait épuisée par l’effort

qu’elle venait de faire… Mais je suis bien attachée !… Le misérable !… »

Et il y eut un sanglot.

« Où est la clef ? demandai-je, en ordonnant à M. de Chagny de se taire

et de me laisser conduire l’affaire, car nous n’avions pas un moment à

perdre.

– Dans la chambre, à côté de l’orgue, avec une autre petite clef en bronze

à laquelle il m’a défendu de toucher également. Elles sont toutes deux dans

un petit sac en cuir qu’il appelle : Le petit sac de la vie et de la mort…

Raoul ! Raoul !… fuyez !… tout ici est mystérieux et terrible… et Érik va

devenir tout à fait fou… Et vous êtes dans la chambre des supplices !…

Allez-vous-en par où vous êtes venus ! Cette chambre-là doit avoir des

raisons pour s’appeler d’un nom pareil !

– Christine ! fit le jeune homme, nous sortirons d’ici ensemble ou nous

mourrons ensemble !

– Il ne tient qu’à nous de sortir d’ici tous sains et saufs, soufflai-je, mais

il faut garder notre sang-froid. Pourquoi vous a-t-il attachée,

mademoiselle ? Vous ne pouvez pourtant pas vous sauver de chez lui ! Il le

sait bien !

– J’ai voulu me tuer ! Le monstre, ce soir, après m’avoir transportée ici

évanouie, à demi chloroformée, s’était absenté. Il était, paraît-il, – c’est lui

qui me l’a dit, – allé chez son banquier !… Quand il est revenu, il m’a

trouvée la figure en sang… j’avais voulu me tuer ! je m’étais heurté le front

contre les murs.

– Christine ! gémit Raoul, et il se prit à sangloter.

– Alors, il m’a attachée… je n’ai le droit de mourir que demain soir à

onze heures !… »

Toute cette conversation à travers le mur était beaucoup plus « hachée »

et beaucoup plus prudente que je ne pourrais en donner l’impression en la

transcrivant ici. Souvent nous nous arrêtions au milieu d’une phrase, parce

qu’il nous avait semblé entendre un craquement, un pas, un remuement

insolite… Elle nous disait : « Non ! Non ! ce n’est pas lui !… Il est sorti ! Il

est bien sorti ! J’ai reconnu le bruit que fait, en se refermant, le mur du lac.

– Mademoiselle ! déclarai-je, c’est le monstre lui-même qui vous a

attachée… c’est lui qui vous détachera… Il ne s’agit que de jouer la

comédie qu’il faut pour cela !… N’oubliez pas qu’il vous aime !

– Malheureuse, entendîmes-nous, comment ferais-je pour l’oublier

jamais !

– Souvenez-vous-en pour lui sourire… suppliez-le… dites-lui que ces

liens vous blessent. »

Mais Christine Daaé nous fit :

« Chut !… J’entends quelque chose dans le mur du Lac !… C’est lui !…

Allez-vous-en !… Allez-vous-en !… Allez-vous-en !

– Nous ne nous en irions pas, même si nous le voulions ! affirmai-je de

façon à impressionner la jeune fille. Nous ne pouvons plus partir ! Et nous

sommes dans la chambre des supplices !

– Silence ! » souffla encore Christine. Nous nous tûmes tous les trois.

Des pas lourds se traînaient lentement derrière le mur, puis s’arrêtaient et

refaisaient à nouveau gémir le parquet.

Puis il y eut un soupir formidable suivi d’un cri d’horreur de Christine et

nous entendîmes la voix d’Érik.

« Je te demande pardon de te montrer un visage pareil ! je suis dans un

bel état, n’est-ce pas ? C’est de la faute de l’autre ! Pourquoi a-t-il sonné ?

Est-ce que je demande à ceux qui passent l’heure qu’il est ? Il ne

demandera plus l’heure à personne. C’est de la faute de la sirène… »

Encore un soupir, plus profond, plus formidable, venant du fin fond de

l’abîme d’une âme.

« Pourquoi as-tu crié, Christine ?

– Parce que je souffre, Érik.

– J’ai cru que je t’avais fait peur…

– Érik, desserrez mes liens… ne suis-je pas votre prisonnière ?

– Tu voudras encore mourir…

– Vous m’avez donné jusqu’à demain soir, onze heures, Érik… »

Les pas se traînent encore sur le plancher.

« Après tout, puisque nous devons mourir ensemble… et que je suis aussi

pressé que toi… oui, moi aussi, j’en ai assez de cette vie-là, tu

comprends !… Attends, ne bouge pas, je vais te délivrer… Tu n’as qu’un

mot à dire : non ! et ce sera fini tout de suite, pour tout le monde… Tu as

raison… tu as raison ! Pourquoi attendre jusqu’à demain soir onze heures ?

Ah ! oui, parce que ça aurait été plus beau !… j’ai toujours eu la maladie du

décorum… du grandiose… c’est enfantin !… Il ne faut songer qu’à soi dans

la vie !… à sa propre mort… le reste est du superflu… Tu regardes comme

je suis mouillé ?… Ah ! ma chérie, c’est que j’ai eu tort de sortir… Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors !… À part ça, Christine, je crois bien

que j’ai des hallucinations… Tu sais, celui qui sonnait tout à l’heure chez la

sirène, – va-t’en voir au fond du lac s’il sonne – eh bien, il ressemblait…

Là, tourne-toi… es-tu contente ? Te voilà délivrée… Mon Dieu ! tes

poignets, Christine ! je leur ai fait mal, dis ?… Cela seul mérite la mort… À

propos de mort, il faut que je lui chante sa messe ! »

En entendant ces terribles propos, je ne pus m’empêcher d’avoir un

affreux pressentiment… Moi aussi, j’avais sonné une fois à la porte du

monstre… et sans le savoir, certes !… j’avais dû mettre en marche quelque

courant avertisseur… Et je me souvenais des deux bras sortis des eaux

noires comme de l’encre… Quel était encore le malheureux égaré sur ces

rives ?

La pensée de ce malheureux-là m’empêchait presque de me réjouir du

stratagème de Christine, et, cependant, le vicomte de Chagny murmurait à

mon oreille ce mot magique : délivrée !… Qui donc ? Qui donc était

l’autre ? Celui pour qui nous entendions en ce moment la messe des morts ?

Ah ! le chant sublime et furieux ! Toute la maison du Lac en grondait…

toutes les entrailles de la terre en frissonnaient… Nous avions mis nos

oreilles contre le mur de glace pour mieux entendre le jeu de Christine

Daaé, le jeu qu’elle jouait pour notre délivrance mais nous n’entendions

plus rien que le jeu de la messe des morts. Cela était plutôt une messe de

damnés… Cela faisait, au fond de la terre, une ronde de démons.

Je me rappelle que le Dies irae qu’il chanta nous enveloppa comme d’un

orage. Oui, nous avions de la foudre autour de nous et des éclairs… Certes !

je l’avais entendu chanter autrefois… Il allait même jusqu’à faire chanter

les gueules de pierre de mes taureaux androcéphales, sur les murs du palais

de Mazenderan… Mais chanter comme ça, jamais ! jamais ! Il chantait

comme le dieu du tonnerre…

Tout à coup, la voix et l’orgue s’arrêtèrent si brusquement que M. de

Chagny et moi reculâmes derrière le mur, tant nous fûmes saisis… Et la

voix subitement changée, transformée, grinça distinctement toutes ces

syllabes métalliques :

« Qu’est-ce que tu as fait de mon sac ? »

 

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