Le Fantôme de l'Opéra

Gaston Leroux · Chapitre 8 sur 31

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Le Fantôme de l'Opéra

Chapitre 7 - Une visite à la loge n° 5

Chapitre 7

Une visite à la loge n° 5

 

Nous avons quitté MM. Firmin Richard et Armand Moncharmin dans le

moment qu’ils se décidaient à aller faire une petite visite à la première loge

n° 5.

Ils ont laissé derrière eux le large escalier qui conduit du vestibule de

l’administration à la scène et ses dépendances ; ils ont traversé la scène (le

plateau), ils sont entrés dans le théâtre par l’entrée des abonnés, puis, dans

la salle, par le premier couloir à gauche. Ils se sont alors glissés entre les

premiers rangs des fauteuils d’orchestre et ont regardé la première loge n°

5. Ils la virent mal à cause qu’elle était plongée dans une demi-obscurité et

que d’immenses housses étaient jetées sur le velours rouge des appuis-main.

À ce moment, ils étaient presque seuls dans l’immense vaisseau

ténébreux et un grand silence les entourait. C’était l’heure tranquille où les

machinistes vont boire.

L’équipe avait momentanément vidé le plateau, laissant un décor moitié

planté ; quelques rais de lumière (une lumière blafarde, sinistre, qui

semblait volée à un astre moribond), s’étaient insinués par on ne sait quelle

ouverture, jusqu’à une vieille tour qui dressait ses créneaux en carton sur la

scène ; les choses, dans cette nuit factice, ou plutôt dans ce jour menteur,

prenaient d’étranges formes. Sur les fauteuils de l’orchestre, la toile qui les

recouvrait avait l’apparence d’une mer en furie, dont les vagues glauques

avaient été instantanément immobilisées sur l’ordre secret du géant des

tempêtes, qui, comme chacun sait, s’appelle Adamastor. MM. Moncharmin

et Richard étaient les naufragés de ce bouleversement immobile d’une mer

de toile peinte. Ils avançaient vers les loges de gauche, à grandes brassées,

comme des marins qui ont abandonné leur barque et cherchent à gagner le

rivage. Les huit grandes colonnes en échaillon poli se dressaient dans

l’ombre comme autant de prodigieux pilotis destinés à soutenir la falaise

menaçante, croulante et ventrue, dont les assises étaient figurées par les lignes circulaires, parallèles et fléchissantes des balcons des premières,

deuxièmes et troisièmes loges. Du haut, tout en haut de la falaise, perdues

dans le ciel de cuivre de M. Lenepveu, des figures grimaçaient, ricanaient,

se moquaient, se gaussaient de l’inquiétude de MM. Moncharmin et

Richard. C’étaient pourtant des figures fort sérieuses à l’ordinaire. Elles

s’appelaient : Isis, Amphitrite, Hébé, Flore, Pandore, Psyché, Thétis,

Pomone, Daphné, Clythie, Galatée, Aréthuse. Oui, Aréthuse elle-même et

Pandore que tout le monde connaît à cause de sa boîte, regardaient les deux

nouveaux directeurs de l’Opéra qui avaient fini par s’accrocher à quelque

épave, et qui, de là, contemplaient en silence la première loge n° 5. J’ai dit

qu’ils étaient inquiets. Du moins, je le présume. M. Moncharmin, en tout

cas, avoue qu’il était impressionné. Il dit textuellement : « Cette balançoire

(quel style !) du fantôme de l’Opéra, sur laquelle on nous avait si gentiment

fait monter, depuis que nous avions pris la succession de MM. Poligny et

Debienne, avait fini sans doute par troubler l’équilibre de mes facultés

imaginatives, et, à tout prendre, visuelles, car (était-ce le décor exceptionnel

dans lequel nous nous mouvions, au centre d’un incroyable silence qui nous

impressionna à ce point ?… fûmes-nous le jouet d’une sorte d’hallucination

rendue possible par la quasi-obscurité de la salle et la pénombre qui

baignait la loge n° 5 ?) car j’ai vu et Richard aussi a vu, dans le même

moment, une forme dans la loge n° 5. Richard n’a rien dit ; moi, non plus,

du reste. Mais nous nous sommes pris la main d’un même geste. Puis, nous

avons attendu quelques minutes ainsi, sans bouger, les yeux toujours fixés

sur le même point : mais la forme avait disparu. Alors, nous sommes sortis

et, dans le couloir, nous nous sommes fait part de nos impressions et nous

avons parlé de la forme. Le malheur est que ma forme, à moi, n’était pas du

tout la forme de Richard. Moi, j’avais vu comme une tête de mort qui était

posée sur le rebord de la loge, tandis que Richard avait aperçu une forme de

vieille femme qui ressemblait à la mère Giry. Si bien que nous vîmes que

nous avions été réellement le jouet d’une illusion et que nous courûmes

sans plus tarder et en riant comme des fous à la première loge n° 5, dans

laquelle nous entrâmes et dans laquelle nous ne trouvâmes plus aucune

forme. »

Et maintenant nous voici dans la loge n° 5.

C’est une loge comme toutes les autres premières loges. En vérité, rien

ne distingue cette loge de ses voisines.

MM. Moncharmin et Richard, s’amusant ostensiblement et riant l’un de

l’autre, remuaient les meubles de la loge, soulevaient les housses et les

fauteuils et examinaient en particulier celui sur lequel la voix avait

l’habitude de s’asseoir. Mais ils constatèrent que c’était un honnête fauteuil,

qui n’avait rien de magique. En somme, la loge était la plus ordinaire des

loges, avec sa tapisserie rouge, ses fauteuils, sa carpette et son appui-main

en velours rouge. Après avoir tâté le plus sérieusement du monde la carpette

et n’avoir, de ce côté comme des autres, rien découvert de spécial, ils

descendirent dans la baignoire du dessous, qui correspondait à la loge n° 5.

Dans la baignoire n° 5, qui est juste au coin de la première sortie de gauche

des fauteuils d’orchestre, ils ne trouvèrent rien non plus qui méritât d’être

signalé.

« Tous ces gens-là se moquent de nous, finit par s’écrier Firmin Richard ;

samedi, on joue Faust, nous assisterons à la représentation tous les deux

dans la première loge n° 5 ! »

 

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