Le Fantôme de l'Opéra

Gaston Leroux · Chapitre 26 sur 31

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Le Fantôme de l'Opéra

Chapitre 12 - « Tonneaux ! tonneaux ! avez-vous des tonneaux à vendre ? »

12

 

Chapitre

 

« Tonneaux ! tonneaux ! avez-vous des tonneaux à

 

vendre ? »

 

J’ai dit que cette chambre dans laquelle nous nous trouvions, M. le vicomte

de Chagny et moi, était régulièrement hexagonale et garnie entièrement de

glaces. On a vu depuis, notamment, dans certaines expositions, de ces sortes

de chambres absolument disposées ainsi et appelées : « maison des mirages

» ou « palais des illusions ». Mais l’invention en revient entièrement à Érik,

qui construisit, sous mes yeux, la première salle de ce genre lors des heures

roses de Mazenderan. Il suffisait de disposer dans les coins quelque motif

décoratif, comme une colonne, par exemple, pour avoir instantanément un

palais aux mille colonnes, car, par l’effet des glaces, la salle réelle

s’augmentait de six salles hexagonales dont chacune se multipliait à l’infini.

Jadis, pour amuser « la petite sultane », il avait ainsi disposé un décor qui

devenait le « temple innombrable » ; mais la petite sultane se fatigua vite

d’une aussi enfantine illusion, et alors Érik transforma son invention en

chambre des supplices. Au lieu du motif architectural posé dans les coins, il

mit au premier tableau un arbre de fer. Pourquoi, cet arbre, qui imitait

parfaitement la vie, avec ses feuilles peintes, était-il en fer ?

Parce qu’il devait être assez solide pour résister à toutes les attaques du «

patient » que l’on enfermait dans la chambre des supplices. Nous verrons

comment, par deux fois, le décor ainsi obtenu se transformait

instantanément en deux autres décors successifs, grâce à la rotation

automatique des tambours qui se trouvaient dans les coins et qui avaient été

divisés par tiers, épousant les angles des glaces et supportant chacun un

motif décoratif qui apparaissait tour à tour.

Les murs de cette étrange salle n’offraient aucune prise au patient,

puisque, en dehors du motif décoratif d’une solidité à toute épreuve, ils

étaient uniquement garnis de glaces et de glaces assez épaisses pour qu’elles n’eussent rien à redouter de la rage du misérable que l’on jetait là,

du reste, les mains et les pieds nus.

Aucun meuble. Le plafond était lumineux. Un système ingénieux de

chauffage électrique qui a été imité depuis, permettait d’augmenter la

température des murs à volonté et de donner ainsi à la salle l’atmosphère

souhaitée…

Je m’attache à énumérer tous les détails précis d’une invention toute

naturelle donnant cette illusion surnaturelle, avec quelques branches

peintes, d’une forêt équatoriale embrasée par le soleil de midi, pour que nul

ne puisse mettre en doute la tranquillité actuelle de mon cerveau, pour que

nul n’ait le droit de dire : « Cet homme est devenu fou » ou « cet homme

ment », ou « cet homme nous prend pour des imbéciles »[11]. Si j’avais

simplement raconté les choses ainsi : « Étant descendus au fond d’une cave,

nous rencontrâmes une forêt équatoriale embrasée par le soleil de midi »,

j’aurais obtenu un bel effet d’étonnement stupide, mais je ne cherche aucun

effet, mon but étant, en écrivant ces lignes, de raconter ce qui nous est

exactement arrivé à M. le vicomte de Chagny et à moi au cours d’une

aventure terrible qui, un moment, a occupé la justice de ce pays. Je reprends

maintenant les faits où je les ai laissés. Quand le plafond s’éclaira et,

qu’autour de nous, la forêt s’illumina, la stupéfaction du vicomte dépassa

tout ce que l’on peut imaginer. L’apparition de cette forêt impénétrable,

dont les troncs et les branches innombrables nous enlaçaient jusqu’à

l’infini, le plongea dans une consternation effrayante. Il se passa les mains

sur le front comme pour en chasser une vision de rêve et ses yeux

clignotèrent comme des yeux qui ont peine, au réveil, à reprendre

connaissance de la réalité des choses. Un instant, il en oublia d’écouter !

J’ai dit que l’apparition de la forêt ne me surprit point. Aussi écoutai-je ce

qui se passait dans la salle d’à côté pour nous deux. Enfin, mon attention

était spécialement attirée moins par le décor, dont ma pensée se

débarrassait, que par la glace elle-même qui le produisait, Cette glace, par

endroits, était brisée. Oui, elle avait des éraflures ; on était parvenu à «

l’étoiler », malgré sa solidité et cela me prouvait, à n’en pouvoir douter, que

la chambre des supplices dans laquelle nous nous trouvions, avait déjà

servi ! Un malheureux, dont les pieds et les mains étaient moins nus que les

condamnés des heures roses de Mazenderan était certainement tombé dans

cette « Illusion mortelle », et, fou de rage, avait heurté ces miroirs qui,

malgré leurs blessures légères, n’en avaient pas moins continué à refléter son agonie ! Et la branche de l’arbre où il avait terminé son supplice était

disposée de telle sorte qu’avant de mourir, il avait pu voir gigoter avec lui –

consolation suprême – mille pendus ! Oui ! oui ! Joseph Buquet avait passé

par là !… Allions-nous mourir comme lui ? Je ne le pensais pas, car je

savais que nous avions quelques heures devant nous et que je pourrais les

employer plus utilement que Joseph Buquet n’avait été capable de le faire.

N’avais-je pas une connaissance approfondie de la plupart des « trucs »

d’Érik ? C’était le cas ou jamais de m’en servir. D’abord, je ne songeai plus

du tout à revenir par le passage qui nous avait conduits dans cette chambre

maudite, je ne m’occupai point de la possibilité de refaire jouer la pierre

intérieure qui fermait ce passage. La raison en était simple : je n’en avais

pas le moyen !… Nous avions sauté de trop haut dans la chambre des

supplices et aucun meuble ne nous permettait désormais d’atteindre, à ce

passage, pas même la branche de l’arbre de fer, pas même les épaules de

l’un de nous en guise de marchepied. Il n’y avait plus qu’une issue possible,

celle qui ouvrait sur la chambre Louis-Philippe, et dans laquelle se

trouvaient Érik et Christine Daaé. Mais si cette issue était à l’état ordinaire

de porte du côté de Christine, elle était absolument invisible pour nous… Il

fallait donc tenter de l’ouvrir sans même savoir où elle prenait sa place, ce

qui n’était point une besogne ordinaire. Quand je fus bien sûr qu’il n’y avait

plus aucun espoir pour nous, du côté de Christine Daaé, quand j’eus

entendu le monstre entraîner ou plutôt traîner la malheureuse jeune fille

hors de la chambre Louis-Philippe pour qu’elle ne dérangeât point notre

supplice, je résolus de me mettre tout de suite à la besogne, c’est-à-dire à la

recherche du truc de la porte. Mais d’abord il me fallut calmer M. de

Chagny, qui déjà se promenait dans la clairière comme un halluciné, en

poussant des clameurs incohérentes. Les bribes de la conversation qu’il

avait pu surprendre, malgré son émoi, entre Christine et le monstre,

n’avaient point peu contribué à le mettre hors de lui ; si vous ajoutez à cela

le coup de la forêt magique et l’ardente chaleur qui commençait à faire

ruisseler la sueur sur ses tempes, vous n’aurez point de peine à comprendre

que l’humeur de M. de Chagny commençait à subir une certaine exaltation.

Malgré toutes mes recommandations, mon compagnon ne montrait plus

aucune prudence. Il allait et venait sans raison, se précipitant vers un espace

inexistant, croyant entrer dans une allée qui le conduisait à l’horizon et se

heurtant le front, après quelques pas, au reflet même de son illusion de

forêt ! Ce faisant, il criait : Christine ! Christine !… et il agitait son pistolet, appelant encore de toutes ses forces le monstre, défiant en un duel à mort

l’Ange de la Musique, et il injuriait également sa forêt illusoire. C’était le

supplice qui produisait son effet sur un esprit non prévenu. J’essayai autant

que possible de le combattre, en raisonnant le plus tranquillement du monde

ce pauvre vicomte : en lui faisant toucher du doigt les glaces et l’arbre de

fer, les branches sur les tambours et en lui expliquant, d’après les lois de

l’optique, toute l’imagerie lumineuse dont nous étions enveloppés et dont

nous ne pouvions, comme de vulgaires ignorants, être les victimes ! « Nous

sommes dans une chambre, une petite chambre, voilà ce qu’il faut vous

répéter sans cesse… et nous sortirons de cette chambre quand nous en

aurons trouvé la porte. Eh bien, cherchons-la ! » Et je lui promis que, s’il

me laissait faire, sans m’étourdir de ses cris et de ses promenades de fou,

j’aurais trouvé le truc de la porte avant une heure. Alors, il s’allongea sur le

parquet, comme on fait dans les bois, et déclara qu’il attendrait que j’eusse

trouvé la porte de la forêt, puisqu’il n’avait rien de mieux à faire ! Et il crut

devoir ajouter que, de l’endroit où il se trouvait, « la vue était splendide ».

(Le supplice, malgré tout ce que j’avais pu dire, agissait.) Quant à moi,

oubliant la forêt, j’entrepris un panneau de glaces et me mis à le tâter en

tous sens, y cherchant le point faible, sur lequel il fallait appuyer pour faire

tourner les portes suivant le système des portes et trappes pivotantes d’Érik.

Quelquefois ce point faible pouvait être une simple tache sur la glace,

grosse comme un petit pois, et sous laquelle se trouvait le ressort à faire

jouer. Je cherchai ! Je cherchai ! Je tâtai si haut que mes mains pouvaient

atteindre. Érik était à peu près de la même taille que moi et je pensais qu’il

n’avait point disposé le ressort plus haut qu’il ne fallait pour sa taille – ce

n’était du reste qu’une hypothèse, mais mon seul espoir. – J’avais décidé de

faire ainsi, sans faiblesse, et minutieusement le tour des six panneaux de

glaces et ensuite d’examiner également fort attentivement le parquet. En

même temps que je tâtais les panneaux avec le plus grand soin, je

m’efforçais de ne point perdre une minute car la chaleur me gagnait de plus

en plus et nous cuisions littéralement dans cette forêt enflammée. Je

travaillais ainsi depuis une demi-heure et j’en avais déjà fini avec trois

panneaux quand notre mauvais sort voulut que je me retournasse à une

sourde exclamation poussée par le vicomte. « J’étouffe ! disait-il… Toutes

ces glaces se renvoient une chaleur infernale !… Est-ce que vous allez

bientôt trouver votre ressort ?… Pour peu que vous tardiez, nous allons rôtir

ici ! » Je ne fus point mécontent de l’entendre parler ainsi. Il n’avait pas dit un mot de la forêt et j’espérai que la raison de mon compagnon pourrait

lutter assez longtemps encore contre le supplice. Mais il ajouta : « Ce qui

me console, c’est que le monstre a donné jusqu’à demain soir onze heures à

Christine : si nous ne pouvons sortir de là et lui porter secours, au moins

nous serons morts avant elle ! La messe d’Érik pourra servir pour tout le

monde ! » Et il aspira une bouffée d’air chaud qui le fit presque défaillir…

Comme je n’avais point les mêmes désespérées raisons que M. le vicomte

de Chagny pour accepter le trépas, je me retournai, après quelques paroles

d’encouragement, vers mon panneau, mais j’avais eu tort, en parlant de

faire quelques pas ; si bien que dans l’enchevêtrement inouï de la forêt

illusoire, je ne retrouvai plus, à coup sûr, mon panneau ! Je me voyais

obligé de tout recommencer, au hasard… Aussi je ne pus m’empêcher de

manifester ma déconvenue et le vicomte comprit que tout était à refaire.

Cela lui donna un nouveau coup. « Nous ne sortirons jamais de cette forêt !

» gémit-il. Et son désespoir ne fit plus que grandir. Et, en grandissant, son

désespoir lui faisait de plus en plus oublier qu’il n’avait affaire qu’à des

glaces et de plus en plus croire qu’il était aux prises avec une forêt

véritable. Moi, je m’étais remis à chercher… à tâter… La fièvre, à mon

tour, me gagnait… car je ne trouvais rien… absolument rien… Dans la

chambre à côté c’était toujours le même silence. Nous étions bien perdus

dans la forêt… sans issue… sans boussole… sans guide… sans rien. Oh ! je

savais ce qui nous attendait si personne ne venait à notre secours… ou si je

ne trouvais pas le ressort… Mais j’avais beau chercher le ressort, je ne

trouvais que des branches… d’admirables belles branches qui se dressaient

toutes droites devant moi ou s’arrondissaient précieusement au-dessus de

ma tête… Mais elles ne donnaient point d’ombre ! C’était assez naturel, du

reste, puisque nous étions dans une forêt équatoriale avec le soleil juste au-

dessus de nos têtes… une forêt du Congo… À plusieurs reprises, M. de

Chagny et moi, nous avions retiré et remis notre habit, trouvant tantôt qu’il

nous donnait plus de chaleur et tantôt qu’il nous garantissait, au contraire,

de cette chaleur. Moi, je résistais encore moralement, mais M. de Chagny

me parut tout à fait « parti ». Il prétendait qu’il y avait bien trois jours et

trois nuits qu’il marchait sans s’arrêter dans cette forêt, à la recherche de

Christine Daaé. De temps en temps, il croyait l’apercevoir derrière un tronc

d’arbre ou glissant à travers les branches, et il l’appelait avec des mots

suppliants qui me faisaient venir les larmes aux yeux. « Christine !

Christine ! disait-il, pourquoi me fuis-tu ? ne m’aimes-tu pas ?… Ne sommes-nous pas fiancés ?… Christine, arrête-toi !… Tu vois bien que je

suis épuisé !… Christine, aie pitié !… Je vais mourir dans la forêt… loin de

toi !… » « Oh ! j’ai soif ! » dit-il enfin avec un accent délirant. Moi aussi

j’avais soif… j’avais la gorge en feu… Et cependant, accroupi maintenant

sur le parquet, cela ne m’empêchait pas de chercher… chercher… chercher

le ressort de la porte invisible… d’autant plus que le séjour dans la forêt

devenait dangereux à l’approche du soir… Déjà l’ombre de la nuit

commençait à nous envelopper… cela était venu très vite, comme tombe la

nuit dans les pays équatoriaux… subitement, avec à peine de crépuscule…

Or la nuit dans les forêts de l’équateur est toujours dangereuse, surtout

lorsque, comme nous, on n’a pas de quoi allumer du feu pour éloigner les

bêtes féroces. J’avais bien tenté, délaissant un instant la recherche de mon

ressort, de briser des branches que j’aurais allumées avec ma lanterne

sourde, mais je m’étais heurté, moi aussi, aux fameuses glaces, et cela

m’avait rappelé à temps que nous n’avions affaire qu’à des images de

branches… Avec le jour, la chaleur n’était pas partie, au contraire… Il

faisait maintenant encore plus chaud sous la lueur bleue de la lune. Je

recommandai au vicomte de tenir nos armes prêtes à faire feu et de ne point

s’écarter du lieu de notre campement, cependant que je cherchais toujours

mon ressort. Tout à coup le rugissement du lion se fit entendre, à quelques

pas. Nous en eûmes les oreilles déchirées. « Oh ! fit le vicomte à voix

basse, il n’est pas loin !… Vous ne le voyez pas ?… là… à travers les

arbres ! dans ce fourré… S’il rugit encore, je tire !… » Et le rugissement

recommença, plus formidable. Et le vicomte tira, mais je ne pense pas qu’il

atteignit le lion ; seulement, il cassa une glace ; je le constatai le lendemain

matin à l’aurore. Pendant la nuit, nous avions dû faire un bon chemin, car

nous nous trouvâmes soudain au bord du désert, d’un immense désert de

sable, de pierres et de rochers. Ce n’était vraiment point la peine de sortir de

la forêt pour tomber dans le désert. De guerre lasse, je m’étais étendu à côté

du vicomte, personnellement fatigué de chercher des ressorts que je ne

trouvais pas. J’étais tout à fait étonné (et je le dis au vicomte) que nous

n’ayons point fait d’autres mauvaises rencontres, pendant la nuit.

Ordinairement, après le lion, il y avait le léopard, et puis quelquefois le

bourdonnement de la mouche tsé-tsé. C’étaient là des effets très faciles à

obtenir, et j’expliquai à M. de Chagny, pendant que nous nous reposions

avant de traverser le désert, qu’Érik obtenait le rugissement du lion avec un

long tambourin, terminé par une peau d’âne à une seule de ses extrémités. Sur cette peau est bandée une corde à boyau attachée par son centre à une

autre corde du même genre qui traverse le tambour dans toute sa hauteur.

Érik n’a alors qu’à frotter cette corde avec un gant enduit de colophane et,

par la façon dont il frotte, il imite à s’y méprendre la voix du lion ou du

léopard, ou même le bourdonnement de la mouche tsé-tsé. Cette idée

qu’Érik pouvait être dans la chambre, à coté, avec ses trucs, me jeta soudain

dans la résolution d’entrer en pourparlers avec lui, car, évidemment, il

fallait renoncer à l’idée de le surprendre. Et maintenant, il devait savoir à

quoi s’en tenir sur les habitants de la chambre des supplices. Je l’appelai :

Érik ! Érik !… Je criai le plus fort que je pus à travers le désert, mais nul ne

répondit à ma voix… Partout autour de nous, le silence et l’immensité nue

de ce désert pétré… Qu’allions-nous devenir au milieu de cette affreuse

solitude ?… Littéralement, nous commencions à mourir de chaleur, de faim

et de soif… de soif surtout… Enfin, je vis M. de Chagny se soulever sur son

coude et me désigner un point de l’horizon… Il venait de découvrir

l’oasis !… Oui, tout là-bas, là-bas, le désert faisait place à l’oasis… une

oasis avec de l’eau… de l’eau limpide comme une glace… de l’eau qui

reflétait l’arbre de fer !… Ah ça… c’était le tableau du mirage… je le

reconnus tout de suite… le plus terrible… Aucun n’avait pu y résister…

aucun… Je m’efforçais de retenir toute ma raison… et de ne pas espérer

l’eau… parce que je savais que si l’on espérait l’eau, l’eau qui reflétait

l’arbre de fer et que si, après avoir espéré l’eau, on se heurtait à la glace, il

n’y avait plus qu’une chose à faire : se pendre à l’arbre de fer !… Aussi, je

criai à M. de Chagny : « C’est le mirage !… c’est le mirage !… ne croyez

pas à l’eau !… c’est encore le truc de la glace !… » Alors il m’envoya,

comme on dit, carrément promener, avec mon truc de la glace, mes ressorts,

mes portes tournantes et mon palais des mirages !… Il affirma, rageur, que

j’étais fou ou aveugle pour imaginer que toute cette eau qui coulait là-bas,

entre de si beaux innombrables arbres, n’était point de la vraie eau !… Et le

désert était vrai ! Et la forêt aussi !… Ce n’était pas à lui qu’il fallait « en

faire accroire »… il avait assez voyagé… et dans tous les pays… Et il se

traîna, disant : « De l’eau ! De l’eau !… » Et il avait la bouche ouverte

comme s’il buvait… Et moi aussi, j’avais la bouche ouverte comme si je

buvais… Car non seulement nous la voyions, l’eau, mais encore nous

l’entendions !… Nous l’entendions couler… clapoter !… Comprenez-vous

ce mot clapoter ?… C’est un mot que l’on entend avec la langue !… La

langue se tire hors de la bouche pour mieux l’écouter !… Enfin, supplice plus intolérable que tout, nous entendîmes la pluie et il ne pleuvait pas !

Cela, c’était l’invention démoniaque… Oh ! je savais très bien aussi

comment Érik l’obtenait ! Il remplissait de petites pierres une boîte très

étroite et très longue, coupée par intervalles de vannes de bois et de métal.

Les petites pierres, en tombant, rencontraient ces vannes et ricochaient de

l’une à l’autre, et il s’ensuivait des sons saccadés qui rappelaient à s’y

tromper le grésillement d’une pluie d’orage. … Aussi, il fallait voir comme

nous tirions la langue, M. de Chagny et moi, en nous traînant vers la rive

clapotante… nos yeux et nos oreilles étaient pleins d’eau, mais notre langue

restait sèche comme de la corne !… Arrivé à la glace, M. de Chagny la

lécha… et moi aussi… je léchai la glace… Elle était ardente !… Alors nous

roulâmes par terre, avec un râle désespéré. M. de Chagny approcha de sa

tempe le dernier pistolet qui était resté chargé et moi je regardai, à mes

pieds, le lacet du Pendjab. Je savais pourquoi, dans ce troisième décor, était

revenu l’arbre de fer !… L’arbre de fer m’attendait !… Mais comme je

regardais le lacet du Pendjab, je vis une chose qui me fit tressaillir si

violemment que M. de Chagny en fut arrêté dans son mouvement de

suicide. Déjà, il murmurait : « Adieu, Christine !… » Je lui avais pris le

bras. Et puis je lui pris le pistolet… et puis je me traînai à genoux jusqu’à ce

que j’avais vu. Je venais de découvrir auprès du lacet du Pendjab, dans la

rainure du parquet, un clou à tête noire dont je n’ignorais pas l’usage…

Enfin ! je l’avais trouvé le ressort !… le ressort qui allait faire jouer la

porte !… qui allait nous donner la liberté !… qui allait nous livrer Érik. Je

tâtai le clou… Je montrai à M. de Chagny une figure rayonnante !… Le

clou à tête noire cédait sous ma pression… Et alors… … Et alors ce ne fut

point une porte qui s’ouvrit dans le mur, mais une trappe qui se déclencha

dans le plancher. Aussitôt, de ce trou noir, de l’air frais nous arriva. Nous

nous penchâmes sur ce carré d’ombre comme sur une source limpide. Le

menton dans l’ombre fraîche, nous la buvions. Et nous nous courbions de

plus en plus au-dessus de la trappe. Que pouvait-il bien y avoir dans ce trou,

dans cette cave qui venait d’ouvrir mystérieusement sa porte dans le

plancher ?… Il y avait peut-être, là-dedans, de l’eau ?… De l’eau pour

boire… J’allongeai le bras dans les ténèbres et je rencontrai une pierre, et

puis une autre… un escalier… un noir escalier qui descendait à la cave. Le

vicomte était déjà prêt à se jeter dans le trou !… Là-dedans, même si on ne

trouvait point d’eau, on pourrait échapper à l’étreinte rayonnante de ces

abominables miroirs. Mais j’arrêtai le vicomte, car je craignais un nouveau tour du monstre et, ma lanterne sourde allumée, je descendis le premier…

L’escalier plongeait dans les ténèbres les plus profondes et tournait sur lui-

même. Ah ! l’adorable fraîcheur de l’escalier et des ténèbres !… Cette

fraîcheur devait moins venir du système de ventilation établi

nécessairement par Érik que de la fraîcheur même de la terre qui devait être

toute saturée d’eau au niveau où nous nous trouvions… Et puis, le lac ne

devait pas être loin !… Nous fûmes bientôt au bas de l’escalier… Nos yeux

commençaient à se faire à l’ombre, à distinguer autour de nous, des

formes… des formes rondes… sur lesquelles je dirigeai le jet lumineux de

ma lanterne… Des tonneaux !…. Nous étions dans la cave d’Érik ! C’est là

qu’il devait enfermer son vin et peut-être son eau potable… Je savais

qu’Érik était très amateur de bons crus… Ah ! il y avait là de quoi boire !…

M. de Chagny caressait les formes rondes et répétait inlassablement : « Des

tonneaux ! des tonneaux !… Que de tonneaux !… » En fait, il y en avait une

certaine quantité alignée fort symétriquement sur deux files entre lesquelles

nous nous trouvions… C’étaient des petits tonneaux et j’imaginai qu’Érik

les avait choisis de cette taille pour la facilité du transport dans la maison du

Lac !… Nous les examinions les uns après les autres cherchant si l’un

d’entre eux n’avait point quelque chantepleure nous indiquant par cela

même qu’on y aurait puisé de temps à autre. Mais tous les tonneaux étaient

fort hermétiquement clos. Alors, après en avoir soulevé un à demi pour

constater qu’il était plein, nous nous mîmes à genoux et avec la lame d’un

petit couteau que j’avais sur moi, je me mis en mesure de faire sauter la «

bonde ». À ce moment, il me sembla entendre, comme venant de très loin,

une sorte de chant monotone dont le rythme m’était connu, car je l’avais

entendu très souvent dans les rues de Paris : « Tonneaux !… Tonneaux !…

Avez-vous des tonneaux… à vendre ?… » Ma main en fut immobilisée sur

la bonde… M. de Chagny aussi avait entendu. Il me dit : « C’est drôle !…

on dirait que c’est le tonneau qui chante !… » Le chant reprit plus

lointainement… « Tonneaux !… Tonneaux !… Avez-vous des tonneaux à

vendre ?… » « Oh ! oh ! je vous jure, fit le vicomte, que le chant s’éloigne

dans le tonneau !… » Nous nous relevâmes et allâmes regarder derrière le

tonneau… « C’est dedans ! faisait M. de Chagny ; c’est dedans !… » Mais

nous n’entendions plus rien… et nous en fûmes réduits à accuser le mauvais

état, le trouble réel de nos sens… Et nous revînmes à la bonde. M. de

Chagny mit ses deux mains réunies dessous et, d’un dernier effort, je fis

sauter la bonde. « Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria tout de suite le vicomte… Ce n’est pas de l’eau ! » Le vicomte avait approché ses deux

mains pleines de ma lanterne… Je me penchai sur les mains du vicomte…

et, aussitôt, je rejetai ma lanterne si brusquement loin de nous qu’elle se

brisa et s’éteignit… et se perdit pour nous… Ce que je venais de voir dans

les mains de M. de Chagny… c’était de la poudre !

 

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