Le Féminisme, au delà des idées reçues
« Le féminisme est une lubie d’intellos. »
Combien faut-il de féministes pour changer un pneu de voiture ? Quatre :
une pour faire le boulot, et trois pour écrire sur le sujet.
Blague féministe californienne racontée par Liliane Kandel, Questions
féministes, no 7, février 1980
Le féminisme a pris à partir des années 1960-1970 une dimension intellectuelle plus affirmée que dans le passé. La place prise par les sciences humaines, la sociologie en particulier, la féminisation des études supérieures et des fonctions d’enseignement et de recherche, ainsi que les horizons ouverts par la pensée critique ont agrandi l’espace intellectuel occupé par les questions féministes. Les études féministes se sont développées dans les universités de nombreux pays. Elles se sont fondées sur une épistémologie particulière de partage des savoirs avec les mouvements sociaux, le féminisme étant reconnu comme producteur de connaissances sur les femmes et la domination qu’elles subissent. Mais les relations entre le féminisme et ses intellectuelles n’en sont pas moins porteuses d’ambiguïtés, de malentendus, de reproches réciproques et de polémiques. Et l’étiquette féministe est parfois donnée à des intellectuelles qui ne se définissent pas comme telles. Or, les médias jouant un rôle clé dans la perception du féminisme, les intellectuelles, au fil de la promotion de leurs livres, occupent – qu’elles le veuillent ou non – un large espace, au détriment des petites mains invisibles. Elles-mêmes restent dominées et minoritaires dans le microcosme intellectuel : il suffit pour s’en convaincre de consulter les sélections que font régulièrement les hebdomadaires de gauche ou de droite sur les intellectuels qui comptent.
Lorsque le féminisme est réduit à une théorie, l’intention sous-jacente est de le dénigrer en lui opposant le concret de l’action qui seule transformerait le monde, même juste un peu, d’en faire une sorte de luxe pour désœuvrées. Beaucoup de théories sont pourtant reliées à la volonté politique de transformation sociale et nourries de matériaux empiriques. Et des féministes du « terrain » se les approprient. Dans les années 1970, quand naissent les études féministes à l’université, la frontière entre le militantisme et l’académique est délibérément brouillée : il ne s’agit pas de mener un travail sur les femmes mais avec elles. Une théorie n’est-elle pas, de toute façon, une co-construction ? Simone de Beauvoir écrivait en 1963 qu’« un livre est un objet collectif : les lecteurs contribuent autant que l’auteur à le créer ». C’est vrai du Deuxième Sexe et des livres qui rythment depuis l’histoire de la cause des femmes. Comment ils interagissent avec le mouvement militant est une question importante et passionnante.
Le Deuxième sexe a comme on le sait beaucoup marqué l’histoire du féminisme. Il paraît en 1949 alors que le féminisme est au plus mal, l’auteure d’ailleurs le diagnostique « dépassé ». Elle dresse pourtant un panorama de la condition féminine qui rend légitime l’invention d’un nouveau féminisme. Sans l’avoir voulu spécialement, elle deviendra la référence internationalement reconnue de ce renouvellement militant. Elle s’en déclarera surprise puis satisfaite et distribuera généreusement au cours des années 1970 et jusqu’à sa mort en 1986 son capital symbolique exceptionnel, participant aux manifestations, aux réunions publiques, donnant son nom pour présider telle association, tel comité de rédaction… Le Deuxième sexe n’est pas féministe en soi au moment de sa parution. Il ne naît pas féministe mais le devient lorsque des féministes, dans un contexte propice, se l’approprient. Son extraordinaire succès, l’aura d’intellectuelle engagée et d’anticonformiste germanopratine de son auteure, le récit de vie qui accompagne l’œuvre de Beauvoir contribuent à sacraliser la figure de l’intellectuelle féministe et vont lui donner une désirabilité spécifique.
La perspective de Beauvoir est matérialiste* ; la « nature féminine » est un mythe utilisé depuis des siècles pour réduire le deuxième sexe à l’état d’objet, dans des rôles figés qui sont autant de pièges, de la mère de famille à la courtisane. Seul l’homme accède au statut de sujet et la femme est pour lui l’Autre. Cette somme imposante de 800 pages, qui n’est pas d’une lecture facile, ne devient pas un dogme ou une idéologie. Elle montre la possibilité qu’a une femme de critiquer les savoirs de son temps (biologie, psychanalyse, critique littéraire…) pour en dévoiler la misogynie, ce qui est déjà en soi très libérateur. Elle brise aussi le tabou de la sexualité féminine, consacrant par exemple de longues pages au lesbianisme, démarche là aussi en soi libératrice : les critiques ne s’y tromperont pas et l’attaqueront particulièrement sur ce point. L’aspect prescripteur du livre est limité à l’espoir que dans une société socialiste, les inégalités entre les sexes disparaissent. Ce n’est pas le « quoi faire » qu’il faut chercher dans Le Deuxième Sexe, mais plutôt une méthode de déconstruction des discours justifiant la tradition millénaire de la domination masculine. Sa lecture donne le sentiment d’empowerment* – un gain de confiance en soi, en ses capacités d’agir – que procure la compréhension des mécanismes de cette domination. Beaucoup de femmes diront qu’elles sont devenues féministes grâce à la lecture initiatique du Deuxième Sexe.
L’appétit des féministes pour les nourritures intellectuelles ira croissant. Revues et livres se multiplieront, de même que les maisons d’édition et les librairies féministes. Mais en France, aucune intellectuelle n’égalera en influence Simone de Beauvoir. Françoise Collin, philosophe, des sociologues comme Christine Delphy, Colette Guillaumin, des anthropologues, comme Nicole-Claude Mathieu ont une audience plus restreinte. Elles sont cependant désormais intégrées dans le corpus théorique transmis aux étudiants initiés aux questions de genre* (Introduction aux Gender studies, 2008).
Simone de Beauvoir, par son approche philosophique et livresque de la condition féminine semble confirmer l’idée reçue qui nous occupe. Il lui est reproché, par exemple, de ne pas connaître la maternité, ce qui expliquerait la vision négative qu’elle en donne (les hommes, nombreux à avoir écrit sur les femmes et le féminin, n’ont pourtant pas cette expérience, rétorque-t-elle). Le féminisme différentialiste* lui reprochera d’être une femme identifiée aux hommes, partageant les valeurs et hiérarchies propres au monde masculin.
Hélène Cixous, « Le rire de la méduse »
« Je parlerai de l’écriture féminine : de ce qu’elle fera. Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps ; pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but mortel. Il faut que la femme se mette au texte – comme au monde, et à l’histoire, – de son propre mouvement. […]. Quelle est la femme bouillonnante et infinie qui n’a pas, immergée qu’elle était dans sa naïveté, maintenue dans l’obscurantisme et le mépris d’elle-même par la grande poigne parentale-conjugale-phallogocentrique*, eu honte de sa puissance ? Qui ne s’est pas,
surprise et horrifiée par le remue-ménage fantastique de ses pulsions (car on lui a fait croire qu’une femme bien réglée, normale, est d’un calme… divin) accusée d’être monstrueuse ; qui, sentant s’agiter une drôle d’envie (de chanter, d’écrire, de proférer, bref de faire sortir du neuf) ne s’est pas crue malade ? Or sa maladie honteuse, c’est qu’elle résiste à la mort, qu’elle donne tant de fil à retordre.
Et pourquoi n’écris-tu pas ? Écris ! L’écriture est pour toi, tu es pour toi, ton corps est à toi, prends-le. »
© Éditions Galilée, Le Rire de la méduse et autres ironies, Hélène Cixous, 2010.
Lorsque le féminisme est présenté comme une théorie, mieux vaut ne pas être trompé par l’étiquette. L’une des inventions les plus curieuses est celle du « french feminism », adossé à ce que le monde universitaire américain appelle la « french theory » agglomérant des auteurs masculins aussi différents que Michel Foucault, Roland Barthes, Jacques Lacan et Jacques Derrida. Le discours universitaire américain (sauf exceptions) ne prend aucunement en compte la réalité du féminisme français et de ses théoriciennes contemporaines et le réduit à trois figures que Christine Delphy appelle ironiquement les « trois grâces » ou la « sainte Trinité », soit Julia Kristeva, Hélène Cixous et Luce Irigaray. Dès 1975, à travers citations et traductions, les œuvres – belles et inspirantes au demeurant – de ces trois Françaises résument ce que serait un féminisme français, résolument différentialiste et tourné vers la psychanalyse. Mais si Julia Kristeva s’intéresse aux femmes (Des Chinoises, 1975), si Hélène Cixous prône l’idée d’une écriture féminine (« Le rire de la méduse », 1975) et développe le Département d’études féminines à l’université de Paris VIII, elles ne s’identifient pas comme féministes. Proches des éditions Des femmes, du groupe d’Antoinette Fouque, Psych et Po, elles en partagent la posture, hostile à un féminisme égalitariste* jugé androcentrique. La linguiste et psychanalyste Luce Irigaray en revanche s’identifie comme féministe, critique vivement la « misogynie » de Freud et développe une théorie originale de la différence des sexes*, à travers de nombreux livres, le plus célèbre étant Speculum de l’autre femme (1974). Trois écrivaines, dont une seule s’identifiant comme féministe, voilà qui résumerait aux États-Unis le féminisme français. Pour l’historienne états-unienne Claire Moses, ce fait révèle le poids excessif des départements universitaires de littérature (française) dans les women’s studies et la stratégie de justification adoptée par les féministes essentialistes américaines, avançant protégées par ce bouclier très chic. C’est une approche exclusivement théorique qui les intéresse, déconnectée du social, et qui relèverait d’une « exotisation-érotisation » de cette facette de la culture française. Une opération d’impérialisme culturel que dénonce par exemple la revue Nouvelles Questions Féministes qui y voit une entreprise réactionnaire, antiféministe en ce sens qu’elle fait disparaître du discours non seulement le féminisme, mais les femmes (au profit d’un discours sur la différence, au style « obscur et pédant »).
Ce qui se joue là de manière caricaturale existe aussi ailleurs, de manière plus banale, pour le lecteur ordinaire qui se forge une représentation du féminisme à partir d’un seul livre – il s’en vend beaucoup dans les années 1970, qui surfent sur la vague MLF et/ou partent à la recherche de la féminitude. L’une des visions possibles du féminisme est celle d’universitaires planant à un haut niveau d’abstraction et déconnectées des enjeux sociopolitiques de leur temps. C’est une vision déformée, qui laisse hors-champ de nombreuses expressions du féminisme.
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