Le Féminisme, au delà des idées reçues

Christine Bard · Chapitre 9 sur 28

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Le Féminisme, au delà des idées reçues

« Le féminisme est un produit d’importation. »

 

C’est l’étranger, le cosmopolite, qui a fait en France le succès

paradoxal du féminisme. […] Des philosophes disent que la France

ne sera pas la seule nation contaminée par le féminisme.

Pourraient-ils affirmer qu’elle ne sera pas la plus atteinte ?

Marthe Borély, L’Appel aux Françaises,

le féminisme politique, 1919

Les hommes et les femmes militants nationalistes ne sont pas les seuls à juger que le féminisme est incompatible avec « l’esprit français », qu’il est un produit d’importation inassimilable. La xénophobie – peur et haine de l’Autre, réduit à une essence – inspire nombre d’idées reçues antiféministes. Elle prend les couleurs de l’anglophobie, de l’antiaméricanisme, de l’antiprotestantisme et de l’antisémitisme. Il est évident au début du XXe siècle que le féminisme est « anglo-saxon ». On ne connaît pas nécessairement en France la date de 1848 : la convention de Seneca Falls qui donne naissance au féminisme américain. Ou celle de 1888 : pour l’anniversaire de Seneca Falls, se réunit à Washington le congrès fondateur du Conseil international des femmes. Mais les États-Unis ont la réputation d’être un pays où les femmes – les jeunes filles surtout – sont libres, indépendantes, intrépides et sportives. Le bloomer, cette incroyable invention d’un pantalon féminin, n’est-il pas américain ? Les Américaines paraissent très actives : dans la vie religieuse à l’époque du réveil évangélique, dans les mouvements caritatifs, dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage, pour l’amélioration de la vie des ouvrières, contre l’alcoolisme, etc. La précocité de l’organisation féministe se manifeste en 1869 avec la création de deux grandes associations pour le suffrage des femmes, l’un mixte, l’autre non mixte.

1848 : naissance du féminisme américain

À Seneca Falls, petite localité du Nord de l’État de New York, dans la chapelle wesleyenne (tendance du mouvement protestant) a lieu les 19 et 20 juillet 1848 une « convention sur les droits de la femme » pour examiner sa situation civique, sociale et religieuse. Le premier jour est réservé aux femmes, le deuxième est mixte. Sur le modèle de la Déclaration d’indépendance américaine, une « Déclaration des sentiments » est adoptée : « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes : que tous les hommes et toutes les femmes sont créés égaux ; qu’ils sont dotés par leur créateur de certains droits inaliénables ; que parmi ces droits figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ; que pour garantir ces droits, des gouvernements sont établis, dont les pouvoirs légitimes émanent du consentement des gouvernés » et en conséquence, « le droit sacré de voter » est demandé ; de même que l’ouverture aux femmes de toutes les responsabilités et carrières auxquelles les femmes ont droit. Les initiatrices de l’événement, ravies par son succès, seront surprises par les commentaires de la presse qui les tourne en ridicule.

Cf. Claudette Fillard (dir.), Elizabeth Cady Stanton. Naissance du féminisme américain à Seneca Falls, Lyon, ENS, 2010.

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Affiche de l’Union française pour le suffrage des femmes dans les

années 1920.

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La France ne peut ignorer les très médiatiques suffragettes qui défilent dans les rues de Londres, s’accrochent aux grilles du Parlement et se retrouvent en prison. Elles sont plus d’un millier à connaître l’incarcération, puis, pour certaines, l’épreuve de la grève de la faim et de l’alimentation forcée. Au-delà des informations plus ou moins précises sur l’état réel des forces féministes en Grande-Bretagne et aux États-Unis, jusqu’en Australie ou en Nouvelle-Zélande, c’est l’idée d’une culture et de mœurs redoutablement plus libres qui circule. Des pays où les jeunes filles flirtent. Où elles font du sport. Le contraste entre les modèles éducatifs français et américain est bien connu. On y voit surtout des motivations religieuses. Le féminisme devient alors une « invention protestante ». Dans leurs pamphlets antiféministes, les auteurs catholiques ne manquent pas de le souligner et repèrent aisément cette tonalité religieuse dans les congrès internationaux et à la tête du mouvement en France, fille aînée de l’Église…

C’est surtout le féminisme comme « invention juive » qui sert la démonstration des nationalistes. Les noms (souvent écorchés) de responsables d’associations féministes sont alignés : quatre suffisent au journaliste Clément Vautel pour conclure que « les filles de Sion » forment l’état-major du féminisme en France. Cécile Brunschvicg, malgré sa réserve toute laïque, est particulièrement visible comme « juive d’État » : présidente de la principale association suffragiste en France, elle est devenue l’une des trois premières femmes membres du gouvernement du Front populaire. Autre registre de preuve : l’engagement d’Alfred Naquet et de Léon Blum pour la réforme des mœurs, au cœur de l’association judéité-féminisme. Le premier est l’auteur de la loi qui rétablit le divorce en 1884, ce qui lui vaut la haine des milieux catholiques ; le second, avant de s’engager au sein du parti socialiste et prendre la tête du gouvernement de Front populaire, se distingue d’abord comme critique littéraire et théâtral, auteur d’un essai qui provoque un grand scandale, Du mariage (1907), où il prône les expériences préconjugales pour les jeunes filles. Léon Blum est dès cette époque une cible pour les antisémites. La psychanalyse, « science juive », brille bien sûr dans le tableau de la décadence occidentale.

L’engagement de nombreux Juifs, hommes et femmes, en faveur de l’égalité des sexes* est une réalité en France et plus largement en Europe. Il existe à partir des années 1920 une ligue internationale des femmes juives qui est à la fois féministe et sioniste. Ce n’est pas pour autant que le féminisme est une « invention juive » – formule qui sera utilisée par les nazis. Les antiféministes s’appuient sur la banalité et la force de l’antisémitisme. L’internationalisme féministe est présenté sous le jour d’un cosmopolitisme inquiétant, créant des liens occultes qui ignorent les frontières nationales.

Le féminisme est donc allogène. Et le débat sur le vote des femmes en France va effectivement montrer qu’il existe une exception française. Son histoire rend très légitime cette question : existe-t-il un antiféminisme « à la française » ?

Sans doute. Les antiféministes en sont eux-mêmes convaincus. L’une de leurs ruses est de prétendre la « lutte des sexes » déplacée dans un pays tel que la France. Selon Théodore Joran, « la condition de la femme, en Europe ou hors d’Europe, est loin d’être aussi douce qu’en France ». La Française, n’ayant rien à envier à ses voisines, devrait donc refuser le « mensonge du féminisme » (titre de l’ouvrage, 1905).

Or, alors que le suffrage masculin dit universel avait été acquis dès 1848, celui des femmes n’est finalement adopté que le 21 avril 1944, dans les circonstances exceptionnelles de la Libération. Cette chronologie particulière fait de la France, pays de la « loi salique » mais aussi « berceau des droits de l’Homme », un cas particulièrement intéressant.

Les Anglaises obtiennent le droit de vote en 1918, les Allemandes et les Autrichiennes en 1919, les Américaines en 1920… Les féministes françaises disent leur honte de voir les femmes des ex-pays ennemis devenir citoyennes avant elles. Cet argument, quelque peu chauvin, ne parviendra pas à convaincre.

La France, « pays des droits de l’Homme »,

en retard pour le suffrage des femmes

Le motif d’opposition le plus connu au vote des femmes en France est la peur du péril clérical, mise en avant par des parlementaires du Parti radical qui observent que la déchristianisation est plus avancée pour les hommes que pour les femmes, supposées soumises aux curés. Il y a bien des parlementaires de gauche qui rappellent qu’un droit est un droit, et qu’il est anormal de le refuser au nom de supputations sur le vote de telle

ou telle partie du corps électoral. Mais il est indiscutable que l’anticléricalisme viscéral des radicaux a freiné la réforme.

Malgré tout, l’argument est devenu quelque peu désuet entre les deux guerres. La République est solidement enracinée ; le Vatican a condamné l’Action française qui était hostile au régime ; l’Union sacrée a favorisé l’intégration des catholiques dans la République. Et hormis sur la question scolaire, la laïcité est devenue une réalité qui n’est plus sérieusement menacée. On peut donc s’interroger sur le bien-fondé de cette crainte et supposer que la nature réelle de l’opposition reste cachée.

Dans le même ordre d’idées, durant les années 1930, certains socialistes prennent position contre le suffrage féminin, qui figure pourtant à leur programme depuis 1906. Ils estiment en effet que la démocratie serait menacée par des voix des électrices qui profiteraient à l’extrême droite : il se dit en effet que ce sont les femmes qui ont porté Hitler au pouvoir.

Il faut rechercher les causes profondes de l’opposition au droit de vote ailleurs, dans les préjugés qu’ont les hommes politiques sur les femmes. Ces préjugés sont ceux des hommes ordinaires. Ils estiment qu’en France, les femmes n’ont pas besoin de voter tant elles règnent déjà par leur influence. « Si les hommes font les lois, les femmes font les mœurs », dit-on, et c’est là le pouvoir suprême, plus précieux qu’un bulletin de vote… Les scientifiques apportent leur contribution à l’antisuffragisme lorsque, anthropologues, ils décrètent l’infériorité intellectuelle des femmes à cause de la petitesse de leur cerveau, ou que, psychologues, ils décrivent les excès d’humeur des femmes, leur propension à réagir de manière extrême, instinctive, irrationnelle… Ces discours qui légitiment un statut social inférieur trahissent aussi une peur des femmes, une peur bien sûr entretenue par la ségrégation sexuelle, cercle vicieux.

Les raisons les plus secrètes sont sans doute les plus puissantes : la politique fonctionne un peu comme les métiers qui eux aussi ont résisté à la féminisation. C’est un club masculin, divertissant, gratifiant, pourvoyeur de privilèges menacés par le féminisme. Seul un événement exceptionnel – la Libération – a permis de surmonter le blocage législatif.

Autre question : comment les féministes réagissent-elles à l’idée que le féminisme est un produit d’importation ? Pour la plupart en la niant. Le féminisme a pour elles des racines nationales : la France n’est-elle pas le pays de Jeanne d’Arc et de George Sand ? Les féministes ne sont pas immunisées contre les stéréotypes nationaux, qu’elles reprennent souvent à leur compte. Quitte à les réinventer ! Elles feraient preuve d’une modération typiquement française, à l’opposé de l’agitation britannique. La Grande Guerre a conduit la plupart des féministes, en France comme ailleurs, sur la voie du nationalisme qui crée des tensions au sein des associations internationales. Et puis la centralité du suffragisme, qui dépend de l’adhésion d’une majorité de parlementaires, peut encourager également le mythe d’un féminisme autochtone. Chez les radicales*, le féminisme se teinte de xénophilie. Les Anglaises sont admirées ; la liberté des mœurs dans les pays d’Europe du Nord fascine ; les débuts de la révolution bolchevique en Russie suscitent l’enthousiasme. Le féminisme radical se définit comme un internationalisme, les femmes n’ayant pas de patrie, le féminisme se doit de combattre le nationalisme, illusion politique pour les femmes, lourde de dangers pour elles – à travers le renforcement de la contrainte à la maternité, pour produire de la chair à canon, par exemple – mais aussi pour l’humanité livrée aux appétits guerriers. Le nationalisme qui sous-tend l’idée reçue est ainsi dévoilé et combattu.

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