Le Féminisme, au delà des idées reçues

Christine Bard · Chapitre 5 sur 28

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Le Féminisme, au delà des idées reçues

« Le féminisme est un mouvement de femmes. »

 

Le féminisme est une philosophie

spécialement élaborée par les femmes.

Léontine Zanta, Psychologie du féminisme, 1922

Jusqu’en 1891, le mouvement pour les droits des femmes est souvent qualifié de « mouvement féminin ». Le qualificatif « féministe » se banalisera ensuite mais il est révélateur d’une certaine confusion car on trouve aussi souvent le masculin pluriel pour qualifier les féministes. Il y a comme une hésitation. Pour la philosophe chrétienne Léontine Zanta, le féminisme est l’expression du féminin. Pour l’historien féministe Léon Abensour (Le Problème féministe, 1927), c’est « une réaction de la conscience individuelle et de la conscience collective des femmes contre l’injustice et l’illogisme de la condition qui leur est faite » mais un peu plus loin, c’est une autre proposition, universaliste*, qu’il met en avant : « Le féminisme ? Il tient tout entier dans cet article de la Déclaration des droits de l’Homme “Tous les hommes (entendre tous les êtres humains) naissent et demeurent libres et égaux en droit”. » Que penser alors ? Combat mixte ou féminin ? Spécifique ou universel ?

Le sociologue Alban Jacquemart, dans sa thèse (2011) sur les hommes féministes, a mis au jour une progressive féminisation de la cause féministe. Commençons par poser le fait principal : il existe des hommes féministes, qui forment, dans le mouvement militant, une minorité non négligeable. Des associations ont à cœur d’avoir un bureau parfaitement mixte. Il existe aussi une tradition de « féminisme au masculin » : Condorcet est mentionné pour avoir défendu les droits civiques des femmes pendant la Révolution française ; Victor Hugo apporta son concours. C’est en l’écoutant en 1872 dénoncer l’esclavage des femmes qu’Hubertine Auclert décida de se consacrer à la cause. C’est un homme (franc-maçon), Léon Richer, qui fonde avec Maria Deraismes le féminisme républicain. Parmi les collaborateurs de la revue qu’il lance, Le Droit des femmes, seize hommes et sept femmes. À son décès en 1911, les féministes saluent en lui le « père du féminisme français ». On a pu parler d’androgenèse du féminisme. Le même phénomène est observable en Grande-Bretagne. Il n’y a rien ici qui soit spécifiquement français. Les hommes apportent leurs capitaux : respectabilité, crédit, finances, réseaux… Un Joseph de Gasté ne se contente pas de soutenir généreusement la parution du journal d’Hubertine Auclert, La Citoyenne. Comme député, il demande une révision constitutionnelle qui interdirait le cumul des mandats et rendrait obligatoire la parité dans les deux assemblées (1890).

La place des hommes est toutefois discutée. Le leadership autoritaire de Léon Richer crée des tensions. Des femmes s’y soustraient en créant leurs propres associations, tout en ménageant les « généreux auxiliaires prêts à soutenir nos revendications de toute la puissance de leur autorité intellectuelle et morale » (Angélique Arnaud, L’Avenir des femmes, 1872). Militants de plein droit ou auxiliaires ? L’autonomisation des femmes plaide pour le second statut. Louise Koppe, en créant un journal entièrement féminin, est une des premières à franchir le pas. Cette non-mixité va souvent de pair avec un féminisme différentialiste*, fondé sur l’idée d’une supériorité féminine reliée à la maternité. En 1881, la Société pour l’amélioration du sort de la femme précise dans ses statuts que les postes de direction sont réservés aux femmes. À propos de l’organisation du congrès féministe international qui se tient à Paris en 1889, Maria Martin écrit : « Nous ne pouvons être accusées de mépriser le concours des hommes. Nous éprouvons au contraire la plus vive reconnaissance pour les hommes d’élite qui ont bien voulu combattre et lutter avec nous, qui n’ont craint ni le ridicule, ni les animosités quand il s’agissait de proclamer la justice et le droit. Mais dans ce congrès, nous trouvons que l’élément féminin doit inspirer et guider l’organisation et les délibérations. » (La Citoyenne, décembre 1888). Une décennie plus tard, les femmes ont pris en mains le mouvement et défini la place des soutiens masculins : dans des comités d’honneur, ou comme auxiliaires. Elles veulent montrer que les femmes ont la capacité de s’organiser et de faire leur propre éducation politique : il ne sera pas dit qu’elles sont « sous influence » masculine. Comme toutes les énergies militantes sont nécessaires à la cause, l’Union française pour le suffrage des femmes décide la création d’une Union d’électeurs pour le suffrage des femmes, en 1911, présidée par le député radical Ferdinand Buisson. L’association penche à gauche. Il est difficile de savoir si cette division sexuée du travail féministe traduit ou trahit une vision différentialiste ou universaliste. On sait à quel point le féminisme – l’historienne états-unienne Joan W. Scott a particulièrement souligné ce paradoxe (La Citoyenne paradoxale, traduction française, 1998) – est condamné à ne pas choisir. Mais il y a tout de même sur le nuancier des positions des colorations plus ou moins universalistes. La mixité, la légitimation de l’engagement masculin penchent du côté universaliste. La Ligue des électeurs estime ainsi que « s’il est vrai que les femmes sont exclues du suffrage en tant que femmes, il ne s’ensuit pas du tout qu’elles aient à le réclamer en tant que femmes » (Bulletin trimestriel de la Ligue, juillet 1911). Le suffragisme va toutefois mettre en avant ce que serait la spécificité de l’apport des femmes à la vie politique. Retenons le succès de la féminisation du mouvement (dans ses groupes mixtes) : un tiers d’hommes environ avant 1900, puis moins de 15 % dans le premier tiers du XXe siècle.

Cet engagement, qui reste non négligeable, est soutenu philosophiquement par une éthique humaniste. L’égalité des sexes* est une question de justice qui doit intéresser les deux sexes. Certes, les hommes, bénéficiaires de leur position de supériorité, ne semblent pas avoir d’intérêt immédiat à défendre les droits des femmes. Faux, répondent les hommes féministes. Ils y trouvent une satisfaction morale. Mieux, ils se demandent si le féminisme ne serait pas bon pour eux, et pour la société tout entière. « La femme sujette de l’homme, la femme vassale de l’homme courbe et rapetisse l’homme lui-même. La tyrannie des uns a pour corollaire la dégradation des autres : c’est-à-dire l’avilissement de tous », écrit Léon Richer dans La Femme libre (1877). Dans De l’intérêt qu’ont les hommes au suffrage des femmes (s. d., vers 1912-1913), le féministe Jean du Breuil de Saint-Germain pense à l’harmonie sociale qu’apporte la complémentarité des sexes, selon une conception essentialiste couramment défendue par les suffragistes femmes. Le fait que le féminisme de la première vague soit concentré sur l’égalité des droits est également incluant pour des hommes qui, en sus de leur goût de la justice, ont une expérience du droit en tant que juristes, avocats, ou parlementaires. La démarche féministe se résume alors à une demande adressée à l’État et non à une contestation plus ambitieuse de la domination masculine. Elle est souvent associée à d’autres combats menés au nom de l’égalité des individus. Alban Jacquemart identifie deux registres d’engagement à l’époque du féminisme de la première vague : un registre humaniste qui définit le sujet politique du féminisme comme un sujet asexué et universel et un registre féminocentré dans lequel « les femmes » sont le sujet politique du féminisme. Dans le premier cas, l’appel aux hommes passe par l’idée que le féminisme sert les intérêts des deux sexes, comme l’affirme la Fédération française des sociétés féministes : « La femme et l’homme, placés côte à côte dans ce monde, ont les mêmes intérêts. La cause de l’un est la cause de l’autre et le bonheur de tous deux dépend de l’indépendance pécuniaire de chacun, du développement moral et intellectuel de l’un et de l’autre. La Fédération n’est donc pas féminine, mais mixte, c’est-à-dire humaine » (Le Journal des femmes, août 1892). Dans le deuxième cas, le féminisme est l’« union des femmes, pour revendiquer, pour les femmes, l’existence civile et politique » (Maria Martin, 1892). Cette conception est-elle moins « humaniste » que la première ? Faire du féminisme un mouvement de femmes – ce qu’il n’est pas, sauf à nier l’existence des hommes qui ont embrassé cette cause – peut renvoyer à des intentions opposées. L’intention féministe serait de réserver l’exclusivité de la lutte aux femmes et de tenir pour suspects, insincères ou improbables les hommes s’identifiant comme féministes. Pour certaines féministes radicales, le rejet des hommes va de soi. On voit mal comment la très radicale Arria Ly pourrait reconnaître certains hommes comme des camarades de combat. Cette apôtre de la « chasteté militante » qui estime qu’une féministe digne de ce nom doit rester vierge de tout contact avec les hommes voit le sexe dominant comme un « infernal propagateur du vice », une « race de satyre », « ennemi de la femme » (1906). Et pourtant… il lui arrive de parler des hommes féministes comme « des frères d’armes ».

L’androphobie peut s’exprimer à un moment donné en réaction à la domination masculine, mais elle ne signifie pas une haine de tous les hommes. Les observations de Madeleine Pelletier (1874-1939) sur la dureté du militantisme au sein des courants socialistes et laïques conduisent également à insister sur les femmes : « Le féminisme n’a comme concours masculins que les très jeunes gens dont on ne veut pas encore ailleurs ou les vieux qui, à tort ou à raison, ont été repoussés des autres partis. Ni les jeunes, ni les vieux ne sont sincères, ils veulent seulement se faire connaître pour nous lancer à leur première réussite ailleurs. » Pour autant, elle ne néglige pas les appuis masculins mais sans grandes illusions.

Le rejet des hommes peut donc conduire à « féminocentrer » le féminisme. Mais le plus souvent le féminisme est tout simplement considéré comme le prolongement politique de l’expérience des femmes, centré, donc, sur le sujet-femmes. Porte-parole des femmes, identitaire, il enracine l’idée que les femmes ont des intérêts communs à défendre et qu’il existe donc un « nous les femmes ».

Faire du féminisme (de la première vague) un mouvement « de femmes » ou le féminocentrer peut aussi relever d’une logique antiféministe. Il est dans ce cas réduit à un simple mouvement « catégoriel » – vision qui peut sembler absurde s’agissant de la moitié de l’humanité ! Il ne pourrait ainsi prétendre à la noblesse des causes universelles. En tant que mouvement féminin, le féminisme aura tous les défauts déjà prêtés aux femmes : inconsistant, bavard, excessif… Il y a là un effet de la domination masculine à souligner : une cause concernant les hommes pourra bien plus facilement passer pour universelle qu’une cause concernant les femmes, laquelle passera pour partielle, particulière, spécifique…

Si le mouvement est souvent considéré comme un mouvement de femmes, il s’agit alors de femmes non féminines. Le féminisme, c’est, pour Clément Vautel, « une opinion ou une attitude d’avocates, juives pour la plupart, de doctoresses, de bas-bleus*, d’intellectuelles qui, au fond, sont humiliées d’être des femmes » (Cyrano, 24 avril 1936). Un condensé de préjugés qui compte : Clément Vautel (1876-1954) aujourd’hui bien oublié – sauf peut-être pour ses romans très populaires entre les deux guerres (Mon curé chez les riches, par exemple) – est un journaliste qui influence l’opinion, adepte de l’humour gaulois et amateur de bons mots antisémites.

Dans ses usages les plus larges, « féminisme » est synonyme de « femmes ». Le féminin, lorsqu’il se manifeste dans la sphère publique, est en soi féministe : des femmes célèbres à divers titres deviennent ainsi dans les médias des « icônes » de la cause des femmes. Une confusion en quelque sorte entre fait féminin et fait féministe. Les féministes elles-mêmes en jouent lorsqu’elles exploitent la valeur exemplaire de certaines réussites de femmes. George Sand, Louise Michel, Anna de Noailles, les prix Nobel Marie Curie et Irène Joliot-Curie, les premières aviatrices aussi : Maryse Bastié, Hélène Boucher sont particulièrement célébrées. Le développement du travail des femmes – salariées de l’industrie, employées du commerce, fonctionnaires, professions libérales – est analysé comme un fait « féministe ». La proportion de femmes dans la population active est parfois nommée « taux d’activité féministe » ! Pour les pionnières, l’amalgame est courant. Une « première » dans une profession est nécessairement « féministe ». Lorsqu’une femme à la fin du XIXe siècle soutient une thèse de médecine, la presse qualifie l’événement de « féministe ». Pour l’antiféministe Théodore Joran, il existe un « féminisme médical » dont les progrès se mesurent au nombre de doctoresses (Mensonge du féminisme, 1905). Cette large acception du mot crée un flou, une zone d’incertitude sémantique autour du combat féministe stricto sensu, ouvrant ainsi très largement la porte aux fantasmes et à l’exagération.

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